Le Sado-Masochisme.

Mardi 24 juillet 2007, par Dominique JAMEUX // Divers

« Le désir de faire souffrir l’objet sexuel - ou le sentiment opposé, le désir de se faire souffrir soi-même - est la forme de perversion la plus fréquente et la plus importante de toutes. » Par cette phrase, apparue tôt dans son œuvre (1905), Freud attirait l’attention sur un ensemble de comportements érotiques d’une importance considérable tant pour l’étiologie et la thérapeutique des névroses que pour la compréhension de l’organisation de la personne humaine.

On appelle sadisme, du nom de l’écrivain qui dans son œuvre y fit une part si grande, toute pratique visant à infliger à un partenaire (sexuel) une douleur et/ou une humiliation. Le masochiste, du nom de Sacher-Masoch, peut-être défini inversement par la recherche auprès d’un partenaire (sexuel) de la douleur et/ou de l’humiliation. Dans leur apparente clarté, ces deux définitions symétriques ne laissent pas de poser de nombreux problèmes. Celui de leur symétrie, d’ailleurs, et pour commencer. Mais aussi les questions suivantes : Le partenaire (l’objet) est-il bien un partenaire sexuel ? La relation du sujet et de l’objet est-elle une relation érotique ? Le comportement mis en jeu se déroulera-t-il sur le plan du fantasme ou sur celui de la réalité ? Sadisme et masochisme sont-ils bien des perversions ? La douleur dont il est question est-elle physique ou morale, ou bien l’une et l’autre ? Quel est le mode de liaison qui unit la notion de douleur et celle d’humiliation ?

On tentera d’apporter des éléments de réponse à ces questions par une brève description des formes cliniques du sadisme et du masochisme, avant de poser plus généralement l’essentiel des problèmes théoriques, notamment sous l’angle psychanalytique, pour esquisser enfin une approche de la question du point de vue de l’esthétique.

Les formes cliniques.

Le sadisme recouvre trois séries de comportements qui, selon A. Hesnard, correspondent aux grands sadiques criminels, aux petits et moyens sadiques pervers, aux sujets dont le sadisme peut être qualifié de moral. Les grands sadiques criminels sont particulièrement dangereux et peuvent aller jusqu’au crime, accompagné le cas échéant de tortures et de mutilations ; ils sont généralement chastes. Ces sujets, à sexualité génitale habituellement défaillante et souvent teintée d’oralité (vampirisme), dont Gilles de Rais et Jack l’Éventreur fournissent des exemples célèbres, relèvent sans doute davantage de la psychopathologie des criminels que de l’approche psychanalytique. Par ailleurs, leur cas est inutilisable pour toute étude de la relation sadique-masochique, leur action s’accompagnant avant tout de contrainte et de violence sur le sujet.

Les petits et moyens sadiques pervers sont dans une situation psychologique marquée à la fois par le contrôle (ils savent se limiter à un jeu) et la désinhibition (ils « passent à l’acte »). Le « divin marquis » de Sade était un moyen sadique pervers : il se livrait sur des victimes semi-consentantes à des pratiques faiblement cruelles. La clinique et le matériel analytique fournissent d’abondants exemples d’actions sadiques (piqûres, serrements, coups...). Les pratiques de flagellation sont d’une fréquence qui attire l’attention et invite à une réflexion particulière. L’activité sexuelle accompagnant ou suivant l’acte sadique peut être auto-érotique ou allo-érotique, à dominante voyeuriste ou non. La violence se localise de préférence sur l’appareil génital masculin ou sur les seins de la femme. L’iconographie sadique, telle que la transmet l’histoire de l’art, renseigne sur la manière dont le corps d’autrui est alors investi. L’objet du sadique peut être hétérosexuel ou homosexuel, (l’enfant offrant notamment une moindre défense) ou animalier. Des conduites apparemment dénuées de tout caractère sexuel peuvent en fait être considérées comme des pratiques sadiques au sens strict : iconoclastie, petit sabotage, pyromanie. Il faut enfin admettre une certaine contagiosité du sadisme, en particulier durant les périodes de crise, ainsi qu’on l’a vu en Europe avec les S.S. ou chez les Français durant la guerre d’Algérie ; à ce propos, le discours le plus idéaliste (« pureté de la race aryenne », « défense de l’Occident ») peut recouvrir une pratique particulièrement sordide dont les acteurs, dans la vie normale, n’auraient jamais sans doute approché.

Le sadisme qui pourrait être appelé « moral » recouvre toutes les pratiques de brimades, de coercition, d’instauration d’angoisse et de peur. Il semble là qu’un écheveau de conduites micro-agressives serve de canal à une pulsion sexuelle qui ne parvient pas à s’exprimer par les voies normales de l’économie sexuelle. De telles conduites sont le fait des sujets les plus divers : petits cadres, personnel enseignant, pères de famille particulièrement sévères, automobilistes discourtois... Il existe, symétrique du « sadisme de crise » évoqué ci-dessus, un « sadisme de la vie quotidienne » dont chacun aurait profit à examiner les voies.

Les formes cliniques du masochisme ne peuvent se déduire du sadisme, comme si elles s’opposaient purement et simplement aux formes de celui-ci. Tout d’abord, il semble évident qu’un sujet, quel que soit son degré de masochisme, ne peut admettre par complaisance d’être victime d’un « grand sadique pervers » et que des issues dramatiques de pratiques masochiques sont avant tout le fait de l’imprudence et de l’accident. Cependant, plus essentiellement, le clivage qui s’impose en la matière ne s’établit pas en fonction d’une hiérarchie de gravité, mais consiste en un partage des sujets entre ceux qui vivent leur perversion sur le mode pur du fantasme et ceux qui décident de « passer à l’acte ». La distinction entre masochistes pervers et masochistes névropathes est ici de première importance.

Cela posé, toutes les formes d’acceptation, de recherche même, d’une certaine douleur ou d’une certaine humiliation peuvent se retrouver. Le recours à des éléments fétichisés, à un certain matériel, l’exigence d’une mise en scène sont des caractéristiques habituelles de la situation masochique. Il existe, comme on le verra, un masochisme purement moral, qui ne s’accompagne d’aucune activité sexuelle.

Mais il convient de revenir aux pratiques de flagellation, en raison de l’incidence et des connotations qu’elles semblent avoir dans la scène sadique et masochique. Mode privilégié de relation entre les deux sortes de pervers, auxquels elles procurent tout à la fois la douleur, l’humiliation et l’innocuité, elles semblent directement renvoyer à une situation infantile rejouée par et pour l’objet masochique. Elles conduisent ainsi à poser une question capitale : quelle « faute » a donc commise le masochiste pour qu’elle induise en lui un sentiment de culpabilité qui lui intime ainsi de solliciter une punition ?

 Position générale du problème.

« Un sadique se trouve face à face avec un masochiste. Il l’entraîne sans ménagements dans un coin de la pièce, prend une profonde inspiration et, terrible, ébauche un geste de menace. L’angoisse délicieuse se peint sur les traits du masochiste. Au moment de frapper, pourtant, le sadique se ravise, baisse le bras, puis, impitoyable, laisse tomber un « non » sardonique et méchant. Sa victime pousse alors un soupir - peut-être un gémissement - d’intense jouissance. »

L’histoire, la saynète plutôt, est connue avec des variantes où, plus les défaillances de mémoire, se perçoivent les différences d’appréhension du phénomène sadique-masochique par le narrateur lui-même. Elle indique, avec la simplification mais aussi la ductilité du théâtre, combien est complexe la relation de deux conduites perverses : agressivité, honte apeurée, désir de la douleur et de la jouissance de la douleur, soumission, jouissance de la non-jouissance, de la part d’un partenaire comme de l’autre. L’idée s’insinue décidément qu’entre les deux pervers s’est instauré un contrat implicite, liant le plaisir de l’un à la souffrance de l’autre.

S’agit-il cependant vraiment d’un « couple » ? La pensée freudienne, volontiers dualiste, l’a pensé en construisant une structure sadique-masochique en parallèle avec des diptyques voyeurisme-exhibitionnisme, activité-passivité, masculinité-féminité, l’ensemble de ces comportements renvoyant à l’hypothèse, fortement accréditée, d’une bisexualité originaire de l’être humain. On verra cette notion à l’œuvre dans l’interprétation freudienne du masochisme.
 
S’agit-il vraiment d’une perversion ? La réponse à cette question n’a évidemment pas à être formulée en termes moraux (libéraux ou répressifs) et même pas en termes comparatifs, d’après des rapports avec une « norme ». Les comportements sadiques-masochiques ont toujours été rangés parmi les perversions sexuelles. Celles-ci se classent habituellement en perversions de but et perversions d’objet. Mais le sadique, comme le masochiste, peut avoir ou non comme but la pénétration génitale suivie d’orgasme ; le sadique, comme le masochiste, peut avoir ou non comme objet le partenaire adulte de sexe opposé. Il n’y a ici diagnostic possible de perversion qu’à partir de l’exigence, chez l’un comme chez l’autre, d’un certain appareil « pervers » comme condition nécessaire de la jouissance : comportement spécifique, mise en scène, rite. Ces éléments se retrouvent naturellement présents dans la relation sexuelle « non perverse ». Comment dès lors s’articule le passage de l’une des situations à l’autre.

L’étude du sadisme et du masochisme en tant que perversion sexuelle a été entreprise par la sexopathologie dès le milieu du XIX° siècle ; elle était alors assortie de conclusions déjà très élaborées. Freud n’est pas parti de rien. Dès 1886, la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing substituait au terme d’algolagnie, généralement utilisé pour désigner la simple attirance pour la douleur dans la relation sexuelle, celui de masochisme, qu’il référait à l’œuvre d’un écrivain qui mettait volontiers en scène des conduites complexes où le masochisme apparaît, en particulier, indéniablement empreint de caractères de féminité. Cette notion allait jouer chez Freud un rôle encore plus fondamental. D’autre part, Krafft-Ebing insistait autant sur l’affect d’humiliation recherché par le sujet masochiste que sur sa quête de la douleur proprement dite. Les recherches de Binet (1887) en France, de Schrenk-Notzing (1892) et d’Eulenburg (Sadismus und Masochismus, 1902) en Allemagne montrent la permanence d’une préoccupation et enrichissent les tableaux cliniques et les observations. Havelock Ellis (Studies in the Psychology of Sex, 1897) multiplie les informations sur le sujet et émet l’hypothèse d’une pulsion instinctuelle liant les affects de douleur et de plaisir.

La situation de la nosologie au moment où Freud commence ses observations est donc la suivante : on sait comment agissent les pervers sadiques et masochistes ; on décrit correctement le syndrome sadique-masochique, fait d’agressivité, d’angoisse et, semble-t-il, d’une certaine dose de bisexualité, chez le masochiste tout au moins ; mais on ne sait rien de l’étiologie de la perversion chez le sujet, ni de la manière dont l’histoire de celui-ci joue dans l’instauration de la personnalité perverse.

Enfin, la littérature sexologique et psychanalytique d’alors procède généralement à une double exclusion. Elle s’intéresse beaucoup plus au masochisme qu’au sadisme, volontiers considéré comme une composante sexuelle normale de l’homme, dont l’activité érotique paraît devoir faire place nécessairement à une certaine violence - sans que celle-ci soit sérieusement mise en cause ; d’autre part, elle s’intéresse beaucoup plus au masochisme chez l’homme que chez la femme. Ces deux exclusions partielles hors du champ de la pratique et de la théorie psychanalytiques, encore très sensibles chez Freud, ne sont sans doute scientifiquement pas justifiées. Des recherches entreprises après lui ont conduit à reconsidérer cette approche.

Freud et la tradition psychanalytique.  

Dans ce qu’on est convenu de nommer la première topique freudienne, dont les expressions les plus élaborées sont l’Introduction à la psychanalyse et Pulsions et destin des pulsions (textes publiés l’un et l’autre en 1915), Freud ne traite pas spécialement du sadisme-masochisme. Son premier objectif, en fait, est d’abord de jeter bas la conception courante de la vie sexuelle normale, qui peut ainsi se résumer : « La pulsion sexuelle manque à l’enfant, s’installe au moment de la puberté, en relation étroite avec le processus de maturation ; elle se manifeste sous la forme d’une attraction irrésistible exercée par l’un des sexes sur l’autre ; son but serait l’union sexuelle ou du moins des actions qui tendent à ce but. » Freud y substitue l’idée que la disposition à la perversion n’est pas quelque chose de rare et de particulier, mais une partie de la constitution dite normale (Trois Essais sur la théorie de la sexualité, 1905). La perversion, pour lui, est avant tout marquée par des symptômes de fixation ou de régression à des stades infantiles de l’organisation libidinale.

Il est ainsi conduit, à partir d’un matériel analytique convergent, à voir dans l’organisation sadique-masochique (il se refuse dès le départ à considérer isolément les deux termes) une fixation-régression au stade sadique-anal (deux à quatre ans), marqué par la double analogie rétention-refus, évacuation-don, la relation sadique-masochique étant effectivement spécifiée par un contrat stipulant un échange, c’est-à-dire une relation de pouvoir-soumission. Cette organisation libidinale est contemporaine des débuts de complexe d’Œdipe, dont une des fonctions est précisément d’assurer le passage au stade phallique. À la question de la « culpabilité du masochiste » Freud ne tarde pas à répondre en soulignant qu’on trouve, par l’analyse, dans une première couche préconsciente de souvenirs, une culpabilité liée à une désobéissance à l’interdiction paternelle de la masturbation, culpabilité renvoyant à une autre beaucoup plus profonde et totalement inconsciente, liée au désir œdipien.

La racine du comportement sadique-masochique, selon la première topique, réside donc en un sadisme originaire actif qui, s’investissant normalement vers l’extérieur (l’objet), peut subir deux opérations distinctes : un renversement de l’activité du sujet en passivité, un retournement de l’agressivité vers l’objet en agressivité vers le sujet lui-même. La structure masochiste est en quelque sorte un autosadisme.

Dans la seconde topique freudienne, introduite par un texte fondamental, « On bat un enfant » (1919), et développée dans Au-delà du principe de plaisir (1920), la théorie du sadisme-masochisme subit de profonds remaniements, liés aux remaniements que connaissait elle-même la théorie des pulsions. Au conflit entre pulsions sexuelles et pulsions du moi (ou d’autoconservation), qui marquait les premiers écrits, l’ouvrage de 1920, fidèle à la vision dualiste, substitue le conflit majeur entre pulsions de vie et pulsions de mort. Alors qu’auparavant la relation entre les deux perversions prenait sa source dans un sadisme primaire (ou originaire) se retournant contre le sujet lui-même pour donner naissance au masochisme. Freud postule maintenant, avec une conviction qui ne fera que croître jusqu’à sa mort, la succession suivante : d’abord, au niveau mythique (mais réel) s’exerce la pulsion de mort tournée vers le sujet ; puis, rencontrant la libido lors de l’organisation sexuelle du sujet, la pulsion de mort détermine deux types d’attitudes, l’une agressive-active tournée vers l’objet extérieur (sadisme primaire ou originaire), l’autre agressive-active tournée vers le sujet (masochisme érogène ou primaire) ; enfin joue la possibilité de retournement du sadisme primaire contre le sujet (masochisme secondaire).

Dans « Problèmes économiques du masochisme » (1924), Freud distingue trois types de masochisme : érogène, féminin, moral. Destiné à éclaircir la contradiction radicale apparente entre principe de plaisir et masochisme, ce texte fait intervenir des notions telles que celle du « principe de nirvana » (ou tendance à la stabilité), qui confirme la conception dynamique des processus infrapsychiques. Plus importante est, naturellement, l’introduction des trois instances du ça, du moi et du surmoi (Le Moi et le Ça, 1923). Elle permet d’élargir la question de la « culpabilité du masochiste » en montrant comment l’image parentale (et pas seulement le père et/ou la mère : la notion de parenté, de nature sociologique et anthropologique, restitue l’arrière-plan des valeurs sociales qui sont transmises par la famille et dont le surmoi est le représentant) s’introjecte dans le moi en tant que fonction libidinale du ça : La contradiction signalée plus haut faite ainsi l’objet d’une tentative d’explication qui eut été impossible sans l’irruption de la notion de pulsion de mort dans la théorie psychanalytique.
 
Les développements qui ont été donnés par la suite à la pensée freudienne concernant le sado-masochisme ont moins porté sur celui-ci que sur d’autres concepts analytiques nécessaires à sa compréhension. Il faut d’ailleurs rappeler que, dans l’architecture freudienne, où chaque élément renvoie à d’autres de façon à donner à l’ensemble sa cohésion, quantité de notions qui n’ont été ici qu’évoquées (féminité, culpabilité, castration, angoisse) ont une importance primordiale pour l’intelligence du problème du sado-masochisme. On mentionnera simplement ici quelques tentatives qui ont abordé de manière plus ou moins centrale la question. K. Abraham a proposé (1924) une division du stade sadique en deux phases : sadique-orale et sadique-anale ; c’était marquer combien tôt apparaît l’ambivalence par rapport à l’objet, dans le stade oral, avec la relation d’amour (incorporation) et de haine (mordillement) que le jeune enfant investit dans le monde extérieur.
 
Pour Melanie Klein (1933), le surmoi se forme dès le stade sadique-anal, par une introjection déjà élaborée de l’exigence d’éducation. S. Nacht, dans son ouvrage sur le masochisme (1938), se borne pour l’essentiel à approfondir la tripartition proposée par Freud entre masochismes érogène, féminin et moral. C’est à Daniel Lagache (1960) qu’on doit une véritable reprise de la problématique du sado-masochisme. Il rattache les pulsions sadiques-masochiques à la notion de conflits de demandes : « La position de demandeur est virtuellement une position de persécuté-persécuteur, parce que la médiation de la demande introduit nécessairement des relations sado-masochiques du type domination-soumission qu’implique tout interférence du pouvoir. »
 
Par la suite, Jacques Lacan (Écrits, 1966) a abordé la question presque allusivement en relation avec la notion de symbolisation (des conflits). En 1967, G. Rosolato eut l’occasion de signaler les possibilités de déplacement du surmoi du pervers d’une perversion à une autre avec affect masochiste : « Cependant, si le surmoi du pervers semble conciliant, cela ne va pas sans que, dans d’autres secteurs, il n’y ait une revanche de cette instance, de type, grosso modo, masochiste. »
 
L’interprétation philosophique et la présentation que Gilles Deleuze fit, à la même époque, de Sacher-Masoch devait rompre dans une certaine mesure avec l’interprétation profondément unitaire du phénomène sado-masochiste qui avait cours depuis Freud. De fait, la nouvelle de Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure, éditée à la suite de l’étude de Gilles Deleuze, met en évidence deux rôles qui ne sont nullement interchangeables, ainsi qu’une paradoxale coercition exercée par le sujet masochiste sur la femme qu’il a pour partenaire sadique afin de l’amener à une pratique perverse qu’elle est longue à accepter. On retrouve par ailleurs, et d’une manière explicite, l’idée d’un contrat passé entre les deux acteurs de la nouvelle. Michel de M’Uzan a rapporté un cas aberrant de masochisme algolagnique qui semble (mais ce n’est qu’un cas isolé) remettre en question certaines conceptions traditionnelles du masochisme algolagnique : non-innocuité des pratiques, disparition de l’angoisse de castration.

Sado-masochisme et esthétique. 

D’un point de vue théorique, il ne semble pas y avoir de difficultés à penser qu’il serait possible d’appréhender la question du sadisme-masochisme à travers les pratiques esthétiques les plus diverses. Si l’art, comme le pense Freud, est une des formes possibles de la sublimation, on doit pouvoir prêter attention à des œuvres où l’artiste a investi son sado-masochisme essentiel dans une forme spécifique de symbolisation. D’autre part, comment ne pas remarquer tout à la fois les références littéraires des termes « sadisme » et « masochisme », l’importance qualitative et quantitative de la littérature érotique et la fréquence avec laquelle elle met en jeu des affects sadomasochiques, l’aspect théâtral (lieu, décor, accessoires, texte ou rituel, rôles) de l’acte sadique masochique qui devient par là une sorte « d’œuvre » à part, fonctionnant en décalage par rapport à la réalité, un peu comme l’œuvre d’art, et - mot à mot - « en représentation » ?

Il reviendrait aux esthéticiens, aux historiens d’art, aux analystes de porter ainsi leur investigation sur les différents secteurs artistiques, à condition de ne pas limiter l’enquête à un recensement des situations ayant un contenu sadique-masochique (sujets des tableaux, des œuvres dramatiques, des livrets d’opéras...), mais de mettre au premier plan une étude des formes et des langages : organisation libidinale de la surface peinte, présence ou non d’un affect d’angoisse dans des architectures (réelles ou figurées), présence d’oppositions tension-détente et dissonances-consonances dans la musique.

Répondre à cet article