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« Le Pen : Comment est-il devenu extrémiste »

par Romain Rosso

Vendredi 20 avril 2007, par L’Express // La France

Comme pendant la campagne de 2002, Jean-Marie Le Pen ne déclenche pas de polémique. Comme en 2002, le président du Front national joue les hommes paisibles, et fait de la quête de ses 500 parrainages un thème de sa campagne. Avec sa cinquième participation à la compétition élyséenne, le candidat d’extrême droite appartient tellement au paysage que l’on a fini par oublier d’où il vient. C’est de sa jeunesse qu’il a tiré son esprit de provocation et sa ferveur nationaliste. La mort du père, l’épuration, la guerre contre les « rouges » au Quartier latin, l’Indochine, puis l’Algérie : L’Express a enquêté sur la manière dont Le Pen est devenu le personnage d’aujourd’hui.

Ainsi, Jean-Marie Le Pen ne serait plus extrémiste ? Le président du Front national ne serait plus lepéniste ? « J’ai commencé ma carrière politique dans le mouvement d’Antoine Pinay. Ce n’est pas moi qui ai été happé par l’extrême droite, c’est la classe politique qui a dérapé vers la gauche », affirmait-il de nouveau, en marge de ses vœux pour 2007, oubliant que c’est en réalité sous l’étiquette poujadiste qu’il a été élu pour la première fois député, en 1956.
Le 19 février, trois jours avant l’envoi des documents officiels, le président du FN lançait un « appel solennel aux élus » pour qu’ils lui permettent de recueillir ses 500 parrainages, comme en 2002. Comme en 2002, Le Pen polit son discours et lustre son image. Il y a cinq ans, on parlait d’un « Le Pen light », presque lisse et silencieux, alors qu’il progressait dans l’ombre jusqu’au cataclysme du 21 avril, où le « diable », subitement, réapparut. Cette fois, le doyen des candidats (78 ans) adopte la posture du « sage », sérieux et expérimenté, endossant la robe du défenseur de la République en danger, afin de gommer la peur que l’ancien baroudeur fait toujours, aux yeux de la majorité des Français, peser sur elle. « Il n’a pas changé, c’est le regard qu’on porte sur lui qui s’est modifié », explique volontiers sa fille Marine, directrice stratégique de la campagne, toute à sa tâche de dédiabolisation. Dont acte. Il est donc bien resté le même. Inoxydable Le Pen. « On est d’abord du pays de son enfance », a écrit Antoine de Saint-Exupéry. De sa jeunesse, le leader d’extrême droite a tiré son irréductible esprit de provocation et sa ferveur nationaliste, nourrie au lait antigaulliste. C’est à cette époque qu’il a commencé de construire le personnage qu’il est devenu.

L’enfance : Jeanjean la « grande gueule »
Le Pen, c’est d’abord une force de la nature. A sa naissance, le 20 juin 1928, à la Trinité-sur-Mer (Morbihan), il pèse 6 kilos ! « Je pense toujours avec angoisse et tendresse à ma pauvre mère chaque fois que je m’imagine quel Gargantua elle a pu mettre monde », dira-t-il à l’un de ses hagiographes, Jean Marcilly, dans Le Pen sans bandeau. Son physique est sans doute l’élément fondateur de sa personnalité : il y puisera un certain courage, une propension à se mettre en avant et un goût prononcé pour la castagne. Toujours, même dos au mur, il fera face. Très jeune, Le Pen sait qu’il est plus costaud que les autres. Il n’est d’ailleurs pas rare de l’entendre aujourd’hui faire allusion à la corpulence des gens, surtout s’il s’agit d’adversaires. « Il y a une dimension darwinienne chez lui », note l’un de ses proches.
Ses parents le baptisent Jean, comme son père, Louis, comme son oncle, et Marie, comme la Sainte Vierge - il se fera appeler Jean-Marie beaucoup plus tard. Pour éviter la confusion des prénoms, ils le surnomment « Jeanjean ». La famille ne roule pas sur l’or, mais le ménage est heureux. La maison est une petite longère de deux pièces en haut du bourg, le sol en terre battue ; elle n’a ni eau ni électricité. Dans le grenier débordent les filets de son père, patron pêcheur, qui commença mousse, en 1914, sur un trois-mâts cap-hornier. Sa mère, Anne-Marie, issue d’une famille de paysans très catholiques de Kerdaniel, est couturière. Elle a aussi un caractère bien trempé. Son fils en héritera.
Mais, contrairement à ses parents, très estimés en ville, Jeanjean traîne une réputation de « petit diable », surtout auprès des Trinitaines… « C’était un garçon épouvantable, se souvient l’une d’elles. Il était systématiquement le premier à faire des bêtises. Comme le curé ne pouvait pas le voir, il l’envoyait, pendant la messe, dans les tribunes en mezzanine ; Jean Le Pen crachait sur les coiffes des Bretonnes. » Provoquer, encore et toujours. Un ancien du pays : « Au printemps 1938 ou 1939, je travaillais sur un bateau près du pont de Kerisper, un ouvrier grattait l’édifice à 20 mètres du sol quand Jean est passé avec la plate de son grand-père. Il a hurlé : « Les employés des Ponts et Chaussées, c’est tous des feignants ! » Il avait l’esprit frondeur et déjà une grande gueule ».
« C’était un chahuteur notoire, qui aimait faire le couillon, quoi. Mais c’était un chic camarade, avec du cœur et plein de vie. », tempère Marcel Germain, ancien maire (RPR) de la Trinité, qui le connaît depuis la fin de la guerre, sans adhérer à ses idées. « Comme j’étais enfant unique, j’étais toujours à la recherche d’une fratrie, ce qui m’a fait un peu chef de bande », confie Le Pen. « Vous verrez, j’épaterai les Trinitains », lançait-il à l’époque. « En mal ou en bien, il a réussi ! » commente Germain.

Orphelin : Le seul homme à bord
21 août 1942. Parti de nuit pêcher la sole, la Persévérance, le chalutier de son père, ramasse une mine dans ses filets. Prisonnière du chalut, celle-ci explose en touchant le fond. Jean Le Pen ne reviendra pas. Son corps sera retrouvé, une semaine plus tard, à Saint-Gildas-de-Rhuys. Son fils a 14 ans : « Ma mère m’a dit à ce moment-là : « Tu vois, pour nous, la guerre est finie. » »
C’est un traumatisme, bien sûr. Il doit beaucoup à ce père et, d’abord, son esprit d’indépendance. « Un goût peut-être démesuré, mais passionné, ce qui faisait d’ailleurs mépriser ceux dont le choix était de s’embrigader, d’être fonctionnaire, dit-il à Jean Marcilly, en 1984. On disait : « Celui-là, il est propre à rien, il sera fonctionnaire. » Son grand-père, qui ne savait ni lire ni écrire, puis son père ont su se hisser au rang de « patron ».
La paternel avait de l’ambition pour son fiston, qui rêve de devenir officier de marine - « le titre le plus prestigieux dans le monde dans lequel on vivait », souligne Le Pen. En 1939, il avait réussi à l’inscrire au collège Saint-François-Xavier de Vannes, l’institution huppée de la région, tenue par les jésuites. « Je leur dois tout. Ils m’ont donné une discipline de pensée », dira Le Pen, qui en a pourtant bavé. Piété, conduite, travail, ordre et exactitude, politesse, talent, succès, les matières sont notées avec rigueur. Comme à la communale, il se révèle bon élève, apprend par cœur la poésie du XIXe siècle, excelle en latin-grec, sort vainqueur des concours d’éloquence grâce à son excellent français. Mais il est toujours récalcitrant. Un « fouteur de merde », selon un condisciple. Pauvre, il connaît aussi ses premières vexations sociales dans cet établissement aristocratique et bourgeois. Il doit le quitter en 1943, quand les réquisitions des Allemands contraignent les jésuites à restreindre le nombre des internes.
Quelques mois après la mort de son père, l’adolescent devient pupille de la nation. Dans le chromo lepéniste, cette décision est la source de son nationalisme : « La formule du tribunal civil de Lorient m’impressionne, dit-il : « La nation adopte le mineur. » J’ai toujours considéré qu’elle me donnait des droits et des devoirs supplémentaires. J’étais plus français que les autres, puisque je l’étais à double titre. » Cette foi cocardière l’imprègne d’autant plus que son enfance a été bercée par l’ambiance d’exaltation patriotique de l’entre-deux-guerres, particulièrement en Bretagne, une région qui voit défiler les veuves de guerre et les gueules cassées, une terre où les cérémonies aux morts sont légion. Avant chacune d’elles, son père, qui présidait localement les jeunes de l’Union nationale des combattants, classée à droite, dépliait devant lui l’emblème de l’association, un drapeau de luxe en soie, en lui racontant les exploits de son grand-père dans les tranchées.
Passé le chagrin, Jeanjean se retrouve surtout le seul homme à bord. « Je deviens le petit mâle, souligne Le Pen. D’autant que je suis l’aîné de tous les enfants de la famille. » Et l’unique garçon : le dernier des Le Pen. « Je me crois ou me sens investi d’une autorité », complète-t-il. Du coup, le « petit homme » ne supporte plus celle des profs. En 1943, il entre au collège Saint-Louis, à Lorient, dont il est renvoyé dès Pâques pour indiscipline. Il intègre le collège Jules-Simon, à Vannes qui l’exclut en février 1946. Le lycée Dupuy-de-Lôme, à Lorient, l’accueille pour la première partie de son bac. Il passe la seconde partie au lycée Claude-Debussy de Saint-Germain-en-Laye, en 1947. « Mon comportement était odieux par rapport au sacrifice consenti par ma mère », admettra-t-il plus tard.

L’épuration : Premiers ferments d’antigaullisme
A la Libération, l’atmosphère est à l’héroïsme. Les FFI se dévoilent. Est-ce parce qu’il n’en est pas que Le Pen ne les apprécie pas ? Il trouve leur « morgue » choquante et certaines arrestations scandaleuses, tout comme la tonte des femmes. « La fin de l’Occupation ne se traduit pas par un élan d’unanimité nationale, mais au contraire, par une guerre civile plus ou moins larvée », déplore-t-il, indigné par la « répression des braves gens, des patriotes [qui] n’étaient pas forcément des salauds ». Il a le sentiment que ce sont les petits qui trinquent, tandis que les notables paradent : « Il y avait de gros messieurs affublés en chasseurs de casquette au moment où les Allemands étaient partis, alors qu’on les avait vu pendant la guerre plutôt complaisants à l’égards des autorités d’occupation. »
Jean Le Pen comment alors son premier geste politique : il rédige à l’encre deux affiches dénonçant l’ « injustice » de ces traitements et jette en pâture les « résistants de la 13e heure » ! Il colle la première devant la mairie, la seconde sur le quai, où défilent tous les Trinitains. C’est un tollé : « Le maire ne voudra jamais croire que c’est moi, à 16 ans, qui les ai écrites. »
C’est à ce moment-là que naissent ses sentiments antigaullistes. Sa méfiance à l’égard du général ne cessera de grandir, jusqu’à la fracture de l’Algérie française. Il lui reproche de ne pas réaliser la concorde avec le maréchal Pétain, dont le portrait est placardé dans une pièce de la maison familiale – comme dans de nombreux autres foyers, à l’époque. « Tous les Français, surtout en zone occupée, considéraient le Maréchal comme un bouclier », affirme Le Pen, épousant la thèse de l’ « épée et du bouclier », formulée par Gilbert Renaud, alias le colonel Rémy, agent secret de la Résistance, qui tentera, après guerre, de réhabiliter le Maréchal. « Pétain apparaissait comme quelqu’un de respectable, pense Le Pen. Dans la situation où nous nous trouvions, on se disait : encore heureux qu’il soit là. Toute l’administration était maintenue quand même. Vichy était très loin de nous. »

La tentation communiste : Entre patriotes
Révolté par le « spectacle » donné par le FFI, le jeune homme ne verse cependant pas à droite : il lorgne du côté des FTP, les communistes, comme l’ont révélé Gilles Bresson et Christian Lionet dans la remarquable et monumentale biographie consacrée au président du FN(1). Pendant longtemps, ce dernier a expliqué que son anticommunisme, « viscéral, primaire, secondaire, supérieur et technique », datait de la Seconde Guerre mondiale. « Chez nous, à la Trinité, les communistes étaient, pour la plupart, les gens les moins estimables : ouvriers paresseux, chômeurs professionnels, ratés, aigris », écrit-il avant les européennes de 1984, afin de rallier les suffrages les plus à droite. En fait, c’est ce qu’il pensera quand il deviendra étudiant, sous l’influence de ses amis de la Corpo de droit.
Pour l’heure, en 1945-1946, il a de la sympathie pour eux. « C’est vrai, admet-il aujourd’hui, car les communistes passent pour de grands patriotes. Je vois un insigne ; la faucille et le marteau aux couleurs bleu blanc rouge. » Il est approché par le « parti des 75 000 fusillés », mais ne donne pas suite : « On me fournit des papiers d’adhésion que je ne signe pas. » A Jules-Simon, à Vannes, puis au lycée Dupuy-de-Lôme, à Lorient, cheveux gominés et cravaté, il cultive un côté anar et rêve de lendemains qui chantent. « Il évoquait à tout bout de champ la liberté, Danton, les révolutionnaires. En politique, il était « avancé ». Il connaissait tous les partis. C’est quand il est allé à Paris qu’il a viré de bord », racontera son camarade Guy Delahaye.
Après un énième renvoi scolaire, Le Pen atterrit à Saint-Germain-en-Laye, à la rentrée 1946, suivant son béguin de vacances, Marie-Thérèse Ledoux, rencontrée à Carnac. Les parents de celle-ci lui trouvent une chambre. Les week-ends, il les passe dans leur maison, heureux d’échapper à six ans d’internat. « Le Pen, orphelin en quête de famille, en a enfin trouvé une, analyse Bresson et Lionet. Son flirt avec le communisme ne l’a mené nulle part. Les Ledoux sont maurassiens, il sera à droite. »

La Corpo : A droite toute !
Bac de philo en poche, Jean Le Pen s’inscrit en octobre 1947 à la faculté de droit, place du Panthéon, à Paris. Orateur doué, il veut désormais être avocat. Il adhère aussitôt à l’Association corporative des étudiants en droit (Corpo), qui se trouve à deux pas, au 179, rue Saint-Jacques, où il va définitivement s’ancrer à droite.
Comme les Ledoux, l’étudiant colle à ce nouveau milieu, qui l’adopte. Un univers plus porté sur un folklore suranné, fait de beuveries, de drague, de canulars et de chansons paillardes, que sur le progressisme ambiant et l’activité syndicale. Ces « guindailles » laissent un souvenir inaltérable chez les anciens, que Le Pen fréquente encore. « Les gens l’aimaient bien, Jean a le sens de l’amitié », confirme l’un d’eux. Tombeur de filles, potache et gouailleur, le Breton s’y distingue particulièrement. Surtout quand ce sanguin, véritable armoire à glace, a un coup dans le nez, ce qui le rend mauvais. « Il avait la phobie des policiers et des garçons de café. Il était bien connu du commissariat du Ve arrondissement. Il faut dire qu’on buvait sec et qu’on était tous assez souvent violents… », souligne un témoin.
Jean Le Pen place également ses talents pugilistiques au service de la lutte « anticoco ». Au Quartier latin, les marxistes tiennent la rue. Les affrontements entre étudiants de droite et de gauche sont fréquents. En toile de fond, la guerre d’Indochine puis celle de Corée alimentent les tensions. Il faut quelqu’un de solide pour tenir la baraque : chargé de la propagande, Le Pen est élu président de la Corpo en 1949. Son besoin de reconnaissance est enfin satisfait. Pour la première fois, il devient leader en titre.
S’il n’adhère à aucun parti – conformément, d’ailleurs, aux statuts de la Corpo - Le Pen fricote avec les royalistes de l’Action française et avoue une « faiblesse », voire « une certaine tendresse », pour Pierre Drieu la Rochelle et Robert Brasillach, fusillé à la Libération pour collaboration – « Mais, aussi, pour Malraux et Camus », ajoute-t-il. « A cause de mes réticences à l’égard de De Gaulle, je me sens plus proche des rebelles, des parias et des persécutés », avoue Le Pen. Est-ce par conviction qu’il joue le rôle de Pétain dans un cours de formation du RPF, où Paul Anselin, sous-marin gaulliste à la Corpo, l’entraîne ? « Me Henri Torrès, chargé de former les orateurs nationaux, m’a demandé de ne plus l’amener. Car il était très bon et manifestement acquis à cette thèse », raconte Anselin.
« Il était nationaliste, mais absolument pas sectaire ni raciste ni antisémite, assure Emile Auguste, ancien de la Corpo et membre du RPF. A la Corpo, Jean ne faisait pas de politique. Il m’a même infligé un blâme parce que je distribuais le Rassemblement, le journal du général de Gaulle. » Mais Alain Jamet, qui deviendra vice-président du FN, sut, lui, tout de suite à qui il avait affaire : « Quinze jours seulement après avoir rencontré Jean, j’ai senti que j’étais de la droite nationale, alors que je n’avais jamais fait de politique. » « On hésitait toujours entre l’image du nounours et du grizzli », se souvient, de son côté, l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, ancien communiste. « Une brute d’extrême droite », assène pour sa part, Michel Rocard.
La Corpo de droit ne pèse pas lourd au sein de l’Unef, alors unitaire. Elle sert néanmoins de tribune et d’école d’action politique au « président » Le Pen. Discours, amendements, manœuvres de couloirs…les congrès, qui durent une semaine, ressemblent à un mini-Parlement, où « majos » et « minos » s’affrontent autant, sinon plus, sur les questions coloniales et internationales que sur les questions matérielles. Le Pen y parle souvent le plus fort, mouchant même le ministre de l’Education nationale André Marie. Cependant, ses outrances physiques et verbales commencent à gêner, même au sein de la Corpo. Il sent le soufre et se disqualifie gravement après le scandale d’Aix-les-Bains, en avril 1951 (voir article ci-dessous), qui l’oblige à passer la main peu après. Il redorera son blason, en février 1953, en sollicitant le soutien du président Vincent Auriol, afin d’organiser le déplacement spectaculaire d’une quarantaine d’étudiants pour aider les victimes des inondations aux Pays-Bas.

L’Indochine : Lendemains de défaite
Licence en poche – en six ans - l’éternel étudiant s’ennuie à Paris. Or l’empire français est menacé. Ses rêves d’héroïsme le taraudent. Avec deux copains, Pierre Petit et Jacques Peyrat, actuel maire (UMP, ex-FN) de Nice, il se porte volontaire en Indochine pour combattre les « rouges » du Viêtminh. Classé 149e sur 378 à l’école d’officiers de réserve de Saint-Maixent – où il se fait remarquer en dénonçant la « propagande communiste » des films projetés – il sort aspirant de réserve, affecté au 1er bataillon étranger de parachutistes (BEP) de la Légion, alors en opération au Tonkin. Mais il doit transiter par le 2e BEP, basé à Sétif (Algérie). Quand il part, enfin, pour Hanoï, à bord du paquebot Pasteur, il arrive deux mois après la chute de Dien Bien Phu. Ce 7 mai 1954, il « pleure de chagrin et de rage ». « C’est ce jour-là que je compris qu’il fallait autre chose que des soldats et du courage pour gagner les guerres », écrira-t-il. Puis viennent le cessez-le-feu et le retrait des troupes, décidés par Pierre Mendès France. Affecté alors à Saigon comme rédacteur à la Caravelle, le journal du corps expéditionnaire, Le Pen passe une nouvelle fois à côté de la gloire : « L’humiliation indochinoise et les premières meurtrissures de la guerre d’Algérie vont décider de mon engagement politique. » Aujourd’hui, il s’estime finalement heureux d’avoir échappé à la saignée de Dien Bien Phu.

Poujadiste : Le para entre en politique
Cette fois, Le Pen ne ratera pas le train qui passe. Celui-là va le propulser sur le devant de la scène politique, avant de le conduire à une impasse, dont il ne sortira jamais vraiment.
A 27 ans, il est un ancien combattant. « A ce moment-là, l’officier para est le nec plus ultra du romanesque politique », souligne-t-il. Avec son béret vert vissé sur le crâne, il est le héros d’une petite bande très à droite du Quartier latin (Alain Jamet, Pierre Durand, Jean-Pierre Reveau, etc.), qui l’a bombardé à la tête des Jeunes Indépendants de Paris. Sa rencontre avec Pierre Poujade, leader de l’UDCA, va transformer sa vie. Le papetier de Saint-Céré, au verbe acéré, monte alors une armée de petits commerçants et artisans, ébranlés par la modernisation économique. Il a besoin de rallier des intellectuels à ses « marchands de saucisson ». « C’est un régiment d’infanterie en civil », lancera Le Pen, qui perçoit immédiatement l’enjeu de ce soulèvement : il tient sa chance.
Sur le fond, les deux hommes, partagent la même détestation de la IVe République, « faible et impuissante ». Dans les discours affleurent les connotations antisémites, généralement implicites. Avec vingt-cinq ans d’avance sur le FN, Le Pen va roder, de tribune en tribune, le fond de sa rhétorique antisystème : « Sortez les sortants ! » clament les poujadistes, qui envoient 52 députés au Palais-Bourbon, le 2 janvier 1956. Ils sont relégués à l’extrême droite.
Elu dans le premier secteur de la Seine, Le Pen est le plus jeune député de France. Le benjamin se fait vite remarquer par ses interventions fracassantes. Formé à l’Unef, ce bretteur devient naturellement le leader du groupe. D’autant que Poujade a commis l’erreur de ne pas se présenter. Ce dernier se sent dépassé par son envahissant filleul et prend ses distances. Le Pen, qui rêve de bousculer, voire de renverser le régime, est déçu par la modération de son mentor : « Il ne se sentait pas à la hauteur de sa destinée. A chaque fois que l’on essaiera de l’y mener, il esquivera ses responsabilités. » L’envoi des troupes en Algérie met définitivement un terme à leurs relations. Avec son ami Maurice Demarquet, Le Pen rempile chez les paras pour partir en Algérie à l’automne 1956. Il pense que c’est d’Afrique du Nord que viendra le tsunami qui engloutira le régime.
Le combat pour l’Algérie française entraîne Le Pen dans l’engrenage de la radicalisation – sans verser dans l’OAS. Par haine du gaullisme, il glisse graduellement de l’opposition à la rébellion politique, de Jean-Louis Tixier-Vignancour au Front national. Suivant sa pente naturelle, il préfère rester du côté des « parias », à l’extrême droite. Mais il en sera le chef.

  1. Le Pen, Biographie, par Gilles Bresson et Christian Lionet, Seuil, 1994.

Mystérieux résistant
Ce n’est qu’en 1984, à la veille d’élections européennes s’annonçant prometteuses pour le FN, que Jean-Marie Le Pen aborde, pour la première fois, la question de sa présence dans le maquis en 1944 – à 15 ans. Dans un livre, Les Français d’abord, puis dans la biographie commandée à Jean Marcilly, Le Pen sans bandeau, il révèle avoir gardé, dans la maison de la Trinité-sur-Mer (Morbihan), avec l’accord de sa mère, un fusil Lebel, 300 cartouches ainsi qu’un pistolet 6,35. « Ce qui, en zone interdite, était passible de la peine de mort », précise-t-il. « Au moment de la Libération, j’essaie d’aller à Saint-Marcel. J’arrive au moment où la bataille est terminée. Enfin, j’y participe comme tout le monde, c’est-à-dire que j’ai couru les mêmes risques », livre-t-il à Marcilly. Compagnon de la Libération, Michel de Camaret, deuxième de liste derrière Le Pen cautionne cette version, se rappelant, quarante ans après les faits, avoir croisé du côté de Saint-Marcel un « gosse au pistolet qui en voulait ». Le Pen complétera le récit, en 1988, dans une nouvelle hagiographie confiée à Roger Mauge, La Vérité sur Jean-Marie Le Pen, parue à la suite de ses déclarations sur les chambres à gaz.
C’est le même épisode qu’il a raconté a l’Express : le 15 juin, Jean Le Baron, un ami, vient le chercher à 4 heures du matin, mais sa mère lui a caché ses vêtements. Ce n’est que partie remise : trois jours plus tard, avec un autre camarade, il rejoint Saint-Marcel par les routes, dans la voiture d’un boucher, puis à pied, sous la pluie. Manque de chance, il arrive le soir, juste au moment de la dispersion. Il croise Camaret, qu’il reconnaîtra plus tard à sa blessure au bras gauche, qui lui ordonne d’évacuer. Il rentre penaud à la maison, où sa mère, morte d’angoisse, le gifle.
Seulement voilà, toutes les enquêtes journalistiques sur le passé résistant du jeune Le Pen, notamment celles de Libération et du Canard enchaîné, sont édifiantes : hormis Camaret (décédé depuis), aucun dirigeant du maquis de Saint-Marcel ne mentionne la présence du futur leader du FN. « Le Pen ? Jamais vu », martèlent-ils. « Je n’ai jamais dit que je faisais parti d’une organisation, réplique le président du FN. C’est un acte individuel. Il ne me venait pas à l’idée de me vanter de cela, puisqu’on avait ramassé une culotte. Je ne trouvais pas flatteur d’avoir été à Saint-Marcel pendant quelques heures pour me faire foutre un coup de pied au cul. Je m’estimais déjà bienheureux de m’en être sorti. Voilà la vérité ! » Et de poursuivre, énervé : « Qu’est-ce qu’être résistant ? C’est prendre des risques. Moi, ayant des armes à la maison et ayant été à Saint-Marcel avec des armes dans ma poche, c’était peut-être complètement con, mais c’était une prise de risque. Je ne me suis jamais targué d’être résistant, sauf quand on a dit que j’étais hitlérien.

1951 : scandale à Aix-les-Bains
Le président de la corpo de droit est à Aix-les-Bains (Savoie) pour un congrès de l’Unef. Il est 7h45, ce 3 avril 1951, lorsqu’il fait irruption dans l’église Notre-Dame au moment de l’office, rond comme une bille. Scandalisé, l’abbé lui refuse l’hostie, alors qu’il tend la langue pour communier. Le Pen l’abreuve d’injures quand des policiers, alertés par un paroissien, viennent le chercher à la sortie. Au poste, Le Pen promet aux fonctionnaires de les faire révoquer par Maurice Petsche, ministre des Finances, dont il se dit le neveu ! Il est déféré au parquet de Chambéry, qui engage une procédure pour outrage à agents. L’affaire est à la Une des journaux locaux.
De retour à Paris, Le Pen s’empresse d’user de ses relations pour éviter une condamnation qui l’aurait empêché de devenir avocat. Plusieurs élus savoyards intercèdent en sa faveur. En présence du procureur de la République, Le Pen présente ses excuses aux policiers ; son procès est repoussé à octobre, après les examens. Il n’aura pas lieu : le 5 juillet 1951, à la suite d’autres interventions, René Mayer, ministre de la Justice, demande à Henri Queuille, président du Conseil, un classement sans suite, qui sera accordé quinze jours plus tard.

Le vrai bizut et les faux Viets
A la légion, il est de coutume de bizuter les jeunes officiers. En arrivant en Indochine, en 1954, Jean Le Pen n’y échappe pas. Son unité prend position sur le piton de Kien an, d’où les légionnaires du 1er BEP dominent le delta et les rizières. Un ancien militaire raconte que, au cours d’une soirée bien arrosée, on apporte au capitaine de la compagnie un message annonçant une attaque de Viets. Ce dernier ordonne l’envoi d’une colonne de secours, sous les ordres du bizut Le Pen, flanqué d’un sous-officier qui n’est autre que le vrai capitaine : les grades avaient été échangés…
Il fait nuit noire lorsque la colonne tombe dans une (fausse) embuscade. Le sous-officier veut ordonner la retraite. Le Pen lui aurait collé son pistolet sur la nuque en tenant ces propos : « Si tu fais un pas en arrière, je te brûle. Tous en avant ! » Le Pen ne dément pas l’anecdote, tout en riant : « Ça tirait de partout. Un sous-officier, je ne sais plus, qui lance : « On se retire ! » « Non, non ! On fonce ! On s’arme ! » Des conneries… »

La suite de sa carrière
1964  :secrétaire général du Comité Tixier-Vignancour.
1972  : cofondateur du Front national.
1974 : première candidature à l’Elysée (0,74% des voix).
1983 : première percée électorale, aux municipales, dans le XXe arrondissement de Paris (11,26%).
1984 : député européen.
1986 : député de Paris, élu à la proportionnelle.
1988 : 14,3% à la présidentielle.
1995 : 15% à la présidentielle.
2002 : accède au second tout de la présidentielle (16,86, puis 17,79%).

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