Le Ministère de la liturgie du Pape : » Il faut faire un virage à 180 degrés.

Vendredi 30 juillet 2010 // La Religion

À l’occasion des trois ans du motu proprio Summorum Pontificum, le quotidien catholique allemand Die Tagespost a publié le 12 juillet un entretien avec le Cardinal Cañizares, Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements. Paix Liturgique vous en livre une traduction exclusive, accompagnée de ses réflexions.

I Le document : »Il faut faire un virage à cent quatre-vingt degré

Entretien réalisé par Regina Einig,publié dans Die Tagespost du 12/07/2010.

Éminence, dans sa Lettre aux évêques accompagnant le MP Summorum Pontificum, le Saint Père parlait de réactions allant « de l’acceptation joyeuse à une dure opposition » : le climat a-t-il changé depuis ?

Cardinal Cañizares : Dans les grandes lignes, le climat est resté le même. Je crois toutefois qu’un mouvement s’est mis en marche. L’on comprend désormais beaucoup mieux de quoi il s’agit dans ce motu proprio. Il y a une meilleure compréhension de la liturgie, et ce dans la tradition de l’Église. Il en va de même pour l’herméneutique de la continuité. Tout cela non seulement est favorable à l’acceptation et à l’application du motu proprio, mais permet aussi d’enrichir le renouvellement liturgique et de le faire progresser dans la mesure où l’esprit de la liturgie s’en trouve revivifié.

En France, deux séminaires diocésains initient leurs séminaristes aux deux formes du rite romain. Que pensez-vous de ce modèle ?

Cardinal Cañizares : Il n’existe qu’une seule liturgie. En conséquence, les deux formes de célébration du rite romain s’inscrivent aisément dans un même enseignement - justement parce qu’il s’agit d’une seule et même liturgie. Il faut observer en outre, en raison de l’herméneutique de la continuité, que si l’Église n’en est pas restée au Missel de Jean XXIII, elle n’a pas non plus rompu avec lui. La tradition de l’Église continue d’être intégrée dans l’évolution du concile Vatican II. C’est pourquoi la formation liturgique doit toujours demeurer fondée, pour tout le monde, sur la constitution Sacrosanctum Concilium. Compte tenu de la richesse du rite romain dans l’ensemble de sa tradition – dont font partie le Missel de Jean XXIII et la réforme liturgique qui a fait suite au Concile - les deux formes de célébration ne peuvent s’opposer. Elles sont l’expression de la même richesse liturgique.

Partagez-vous l’opinion de l’évêque de Toulon qui considère comme idéal de former ses séminaristes aux deux formes de célébration ?

Cardinal Cañizares : L’évêque de Toulon, qui est un homme remarquable, s’efforce de voir toute la tradition de l’Église à la lumière de l’herméneutique de la continuité. Et comme la constitution Sacrosanctum Concilium reste valide, il dispense une unique formation, qui intègre la célébration selon les deux formes du rite romain. Il est évident que cette formation donne de bons résultats à Toulon.

Quels éléments de la forme extraordinaire pourrait-on intégrer dans la forme ordinaire du rite ?

Cardinal Cañizares : Le sens du Mystère et du Sacré et surtout le sens profond de la toute-puissance de Dieu. Il s’agit de la grandeur et du mystère de Dieu. En fait, l’Homme est toujours indigne de participer à ce don de Dieu qu’est la liturgie. Nous devons à nouveau reconnaître le droit divin, le "ius divinum" - et le plus tôt sera le mieux. Aujourd’hui, la liturgie apparaît souvent comme une chose sur laquelle l’homme a un
droit et dans laquelle il se fait acteur, attitude qui reflète la sécularisation de notre société, tandis que d’autres aspects sont éclipsés. Il en résulte que la réforme de Vatican II n’a pas déployé toute la richesse et toute la grandeur espérées.

Que conseillez-vous aux prêtres ? Par quoi doivent-ils commencer ?

Cardinal Cañizares : Dans la forme extraordinaire, comme c’est prévu, les prêtres doivent se préparer à la célébration de la messe. Il en va ainsi pour l’acte pénitentiel et la conscience du fait que, dans le fond, nous ne sommes pas dignes de la célébration, mais que nous mettons notre confiance dans la miséricorde et le pardon de Dieu pour nous approcher ainsi à la présence de Dieu dans la célébration. L’offertoire, tel qu’il est décrit dans les textes des prières, est un trésor que nous ne devons pas oublier. Il est l’expression d’une attitude profonde que nous devrions intérioriser.

Dans sa Lettre aux évêques, le Saint Père a souligné que le motu proprio est un acte de réconciliation interne à l’Église. Comment jugez-vous le débat sur les ordinations non autorisées de la Fraternité Saint Pie X ?

Cardinal Cañizares : Les ordinations constituent un moment sensible dans une époque de décisions difficiles. Il aurait été très souhaitable d’attendre avant d’ordonner des prêtres, car s’il existe un jour, une occasion concrète d’ouverture et une possibilité de s’entendre, cette chance peut se trouver gâchée du fait des ordinations.

Un mot-clé : Les Journées Mondiales de la Jeunesse à Madrid en 2011 : que conseillez-vous aux jeunes qui ont la curiosité de s’intéresser à la messe d’autrefois Cardinal Cañizares : Les jeunes doivent être élevés dans l’esprit de la liturgie. Les cantonner à l’une ou l’autre forme sur fond de polémique serait une erreur. Ils doivent être amenés à l’adoration et à l’esprit du
Mystère. Il s’agit de leur transmettre le sens de la louange et de l’action de grâce - et tout ce qui a fait la célébration liturgique de l’Église à travers les âges. Aujourd’hui, c’est surtout la formation liturgique qui manque aux jeunes - indépendamment de la forme qu’ils défendent en particulier. C’est le grand défi pour l’Église de demain, y compris pour la Congrégation pour le Culte Divin. Nous avons besoin
aujourd’hui, d’un nouveau mouvement liturgique semblable à celui qui existait aux XIXème et XXème siècles. Il ne s’agit pas de l’une ou l’autre forme, mais de la liturgie en tant que telle.

Et comment ce nouveau mouvement liturgique peut-il devenir réalité ?

Cardinal Cañizares : Nous avons besoin d’une nouvelle initiation au Christianisme. Y compris pour les enfants et les jeunes. Une initiation à la liturgie ne consiste pas à savoir quelque chose sur la célébration, bien que cela soit, bien entendu indispensable, au sens théologique et doctrinal. Les jeunes et les enfants doivent assister à des liturgies célébrées très dignement et qui soient totalement empreintes du mystère de Dieu et dans lesquelles chacun se sache impliqué. Participer activement ne signifie pas faire quelque chose, mais entrer dans l’adoration et dans le silence, dans l’écoute et dans la demande et dans tout ce qui constitue vraiment la liturgie. Tant que cela ne se fera pas, il n’y aura pas de renouvellement liturgique. Nous devons opérer un virage à cent quatre-vingts degrés. La pastorale des jeunes doit être un lieu où se produit une rencontre avec le Christ vivant dans l’Église. Là où Jésus Christ apparaît comme un personnage d’hier, il ne peut y avoir de formation liturgique ni de participation active. Tant que l’on n’aura pas repris conscience de la présence du Christ vivant, ce renouveau si impératif ne se produira pas.

II - LES REFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE

1) Le Cardinal Antonio Cañizares Llovera est Préfet de la Commission pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements. Autrement dit, c’est le numéro 1 de la Curie pour tout ce qui concerne l’ars celebrandi. Par sa fonction, il est celui qui dans l’Eglise, en dehors des signes donnés par le Pape lui-même lors des célébrations pontificales, est responsable de l’application de la norme en matière de liturgie. Entré en fonction en 2008, le cardinal Cañizares a d’ores et déjà amplement démontré sa disposition personnelle à obéir au Saint Père et à célébrer, quand cela lui est demandé, la forme extraordinaire du rite romain. Il l’a notamment célébrée dans la basilique Saint Jean de Latran pour les Franciscains de l’Immaculée l’an dernier et vient de procéder à l’ordination de 5 nouveaux prêtres de la Fraternité Saint Pierre. Ses propos ne sont donc pas ceux d’un ecclésiastique de second rang mais bien d’un prélat de premier plan. Ils sont à considérer avec d’autant plus d’attention que le cardinal espagnol n’est pas réputé pour pratiquer la langue de buis.

2) En affirmant que le climat vis-à-vis du Motu Proprio Summorum Pontificum est "resté le même" depuis 2007, le cardinal confirme ce que tout un chacun peut encore constater au niveau paroissial et diocésain, en France comme à l’étranger. A l’heure des bilans des trois premières années d’application du Motu Proprio à travers le monde, la clairvoyance et la maîtrise de son sujet de ce très proche collaborateur du Saint Père sont particulièrement rassurants. Le climat est resté le même et l’on constate toujours aussi peu d’empressement de la plupart des évêques à suivre le Saint Père dans son œuvre de restauration et de pacification. Voilà un élément important dont Rome tiendra compte lors de l’appréciation des bilans officiels des différentes commissions épiscopales. Cependant, par-delà les résistances idéologiques et le conservatisme postconciliaire, un mouvement se dessine comme en témoigne l’intérêt croissant des jeunes prêtres pour les trésors de la liturgie traditionnelle. Le cardinal Cañizares le sait bien et souligne, comme d’autres avant lui (Monseigneur Nicola Bux par exemple), combien le sens du Sacré et du Mystère Divin peut se renforcer et grandir au contact de la forme extraordinaire

3) Tout en précisant que la forme extraordinaire n’est en réalité pas (encore ?) enseignée au sein même du séminaire de Fréjus-Toulon mais que les séminaristes sont libres de s’y former au sein de leur communauté d’origine si celle-ci le permet, il faut s’arrêter un instant sur le jugement porté par le "ministre de la liturgie" du Saint Père sur Mgr Rey. En qualifiant l’évêque de Fréjus-Toulon d’homme "remarquable", le cardinal Cañizares signifie clairement que l’action entreprise à Toulon est suivie de près à Rome. Nous ne pouvons que nous féliciter d’une telle indication car si les laïcs ont un grand rôle à jouer dans le nouveau mouvement liturgique engagé par le Souverain Pontife, il est essentiel que l’élan romain soit répercuté et décuplé par nos pasteurs, diocésains comme paroissiaux. On se souviendra au passage, de manière anecdotique, que l’évêque français que le Cardinal prend en exemple et qualifie d’homme remarquable est celui dont Mgr Philippe Gueneley, évêque de Langres (seulement 3 séminaristes en formation pour tout le diocèse), critiquait publiquement l’action le 23 août 2009, à la sortie d’une messe.

D’autres évêques, et non des moindres, avaient quelque peu dénigré l’évêque de Fréjus-Toulon.

L’entretien qui précède insiste à juste titre sur l’éducation dans les séminaires à la forme extraordinaire. En vérité, il importerait beaucoup que les organismes romains en charge de la liturgie, la Congrégation pour le Culte divin et la Commission Ecclesia Dei, puissent s’appuyer avec confiance sur un certain nombre d’évêques français. Compte tenu de l’évolution notable d’une partie des séminaristes français, cette question de l’éducation à la forme extraordinaire à l’intérieur des séminaires de France ne peut en effet que devenir un élément décisif dans les temps à venir de la syntonie qui doit s’établir entre un nombre important d’évêques de France et le Saint-Siège. Le Motu Proprio concerne les paroisses, mais son application se prépare dans les séminaires : or les difficultés restent grandes, et rien n’est encore joué de ce point de vue.

4) Enfin, et c’est l’essentiel peut-être de cet entretien qui respire la franchise et la vérité, pour donner vie à un nouveau mouvement liturgique, au sens que ce terme a eu dans les siècles précédents, il convient d’opérer "un virage à 180°".
Soit un demi-tour, comme celui qui permettrait au célébrant de la liturgie postconciliaire de se retrouver, de nouveau, tourné vers le Seigneur.

Répondre à cet article