Le « Dopage », fléau d’hier et d’aujourd’hui..

Lundi 10 juillet 2006, par Paul Vaurs // Santé

Le dopage est un phénomène social de grande échelle. L’homme n’a jamais pu accepter ses limites physiques ou mentales. Le recours à la cocaïne chez l’écrivain, aux amphétamines chez l’étudiant, aux stimulants chez le manager, aux antidépresseurs chez les tourmentés, aux dopants militaires les plus sophistiqués chez les cosmonautes américains et soviétiques ou à la pilule Viagra chez l’homme s’inscrit dans une volonté d’amélioration des performances et de mieux-être. Chez le sportif, il correspond également aux exigences d’une société concurrentielle qui détermine une logique obsessionnelle du dépassement de soi. Car l’exploit athlétique naît d’un subtil mélange d’adresse, de motivation et de condition physique, trois exigences que le dopage peut être à même de satisfaire.

Dans 95% des cas, les substances utilisées sont des médicaments détournés de leur vocation thérapeutique : l’éphédrine (asthme) facilite la mise en action du sprinter en réduisant son temps de réaction, l’hormone de croissance (pédiatrie) accroît la masse musculaire de l’haltérophile, le Prozac (dépression) renforce la résistance à la souffrance du marathonien, l’érythropoïétine ou EPO (anémie) augmente l’endurance du cycliste en stimulant le transport de l’oxygène dans le sang, la tacrine (maladie d’Alzheimer) est consommée par le pilote de formule 1 ou le joueur de golf soucieux de mémoriser son futur parcours, un bêta-bloquant (hypertension artérielle) réduit les tremblements du tireur, le modafinil, molécule antisommeil prise par les militaires durant la Guerre du Golfe, est récupérée par les navigateurs des courses en solitaires.

À la suite des multiples scandales qui ont affecté le sport de haut niveau ces dernières années (Tour de France et Tour d’Italie cyclistes, rugby de l’hémisphère Sud, athlétisme américain, football en Italie, etc.), le procès du dopage a pris une dimension nouvelle qui le fait apparaître comme une pratique massive et organisée, et non pas comme un acte isolé et marginal. De fait, jamais, dans l’histoire du sport moderne le dopage n’a occupé une place aussi considérable. Il est vrai que, désormais, la valeur du sport de haut niveau n’est estimée qu’à la seule aune de ses records.

De telles dérives soulèvent de nombreuses questions. Qu’est-ce qui distingue le dopage du suivi médical ? Quelle est l’ampleur du phénomène ? Quels sont les produits utilisés ? Quels sont les acteurs des conduites dopantes ? Comment l’industrie du dopage fonctionne-t-elle ? Se dirige-t-on vers deux univers sportifs : le premier, certifié « pur », obéissant à des principes éthiques, le second, assisté par la pharmacologie et les biotechnologies, instrumentalisé par une logique de spectacle ?

Une longue histoire.

Tel apparaît le danger pour les sportifs soumis aux exigences d’une compétition de plus en plus soutenue. Éternel défi que l’homme essaie de relever. Selon Milon de Crotone (VIe siècle avant J.-C.), au cours des Jeux antiques, les athlètes auraient chercher à augmenter leur force physique par la consommation de quantités considérables de viande. Ce qui était interdit et sanctionné. Les sauteurs mangeaient de la viande de chèvre en raison des aptitudes de cet animal. Les lanceurs préféraient la viande de bœuf. Autres temps, autres méthodes - bien plus nocives, celles qui furent expérimentées à partir de 1890 en Grande-Bretagne, avec les chevaux de course, puis avec les cyclistes devant accomplir des efforts longs et solitaires (six jours) et auxquels les mêmes produits étaient prescrits : cocaïne, strychnine. Albert Londres évoque une telle pratique lorsqu’il suit le Tour de France 1924. Très en vogue durant la Seconde Guerre mondiale, notamment chez les pilotes de la Royal Air Force, les amphétamines se propagent chez les alpinistes (avec l’utilisation de pervitine, benzédrine, tonédron) qui réduisent la souffrance en stimulant le psychisme des conquérants de sommets de 8 000 mètres. En 1959, les douaniers interceptent, quelques jours avant le départ du Tour, à la frontière suisse, un lot d’amphétamines destinées à Charly Gaul. Les années 1960 voient le dopage se répandre. Les coureurs italiens Fausto Coppi et Gino Bartali avaient joué les apprentis sorciers. Gastone Nencini, vainqueur du Tour en 1960, recevait chaque soir des perfusions de corticoïdes. En 1965, une loi est promulguée en France, qui interdit le dopage, et fixe les modalités de la détection de produits dopants, ainsi que les peines auxquelles s’exposent les utilisateurs aussi bien que les fournisseurs de ces produits. Pourtant, lors de l’édition 1967 du Tour de France, le Britannique Tom Simpson succombe, au cours de l’ascension du mont Ventoux, d’une défaillance cardiaque provoquée par l’absorption d’amphétamines et d’excitants. Les anabolisants, qui développent la masse musculaire, ont les faveurs des lanceurs de poids, de marteau, de disque et de javelot ainsi que des haltérophiles.

Pour les sports majeurs aux États-Unis (base-ball, basket-ball, football américain) de véritables « laboratoires » fabriquent cocaïne et stéroïdes anabolisants en grande série. Partout les cas de dopage se multiplient : les coureurs cyclistes Eddy Merckx en 1969 lors du Giro, Joop Zoetemelk dans les années 1970, Laurent Fignon en 1987, le sprinter Ben Johnson en 1988 aux jeux Olympiques de Séoul. À l’occasion des mêmes Jeux, les Soviétiques avaient installé un laboratoire secret pour tester leurs athlètes afin de vérifier, avant les compétitions, s’ils pouvaient subir, sans risques d’être déclarés positifs, le contrôle antidopage.

Le Canadien Ben Johnson, index pointé vers le ciel, jette un regard dédaigneux à ses adversaires, Carl Lewis (États-Unis), Linford Christie (Grande-Bretagne) et Calvin Smith (États-Unis). Ce 24 septembre 1988 à Séoul, il remporte le 100 mètres...

L’officialisation de la corrosion de l’éthique par le dopage dans les pays d’Europe centrale et orientale est récente. Elle remonte en fait à l’effondrement du Mur de Berlin en 1989, contrairement au phénomène lui-même, d’une trentaine d’années antérieur. Plusieurs enquêtes parues dans la presse allemande, et citant des documents émanant de la Stasi, l’ex-police secrète de la R.D.A., ont confirmé ce qui n’était alors qu’un soupçon, à savoir l’application depuis le début des années 1970 d’un programme de dopage systématique par l’État est-allemand. Le nombre d’athlètes engagés dans un tel processus a été évalué à dix mille sur la période, lesquels ont été dopés par plusieurs centaines de médecins sans que les laboratoires de dépistage ne s’en aperçoivent. L’ex-R.D.A. s’était spécialisée dans des disciplines particulièrement prestigieuses : l’athlétisme et la natation. Ainsi, de 1968 à 1988, l’Allemagne de l’Est a conquis 153 titres olympiques, se situant au deuxième rang mondial derrière les États-Unis.

Lors du Tour de France 1998, l’ouverture d’une information judiciaire, puis le résultat des perquisitions, les aveux et les mises en examen de médecins, directeurs sportifs, soigneurs et coureurs ont révélé au public, dans des conditions inédites, l’ampleur du dopage. Pour la première fois, des preuves étaient apportées par des autorités indépendantes des pouvoirs sportifs (douane, police, justice). Pour la première fois, un scandale frappait un double symbole : le Tour, cinquième événement sportif international en termes d’audience télévisée, et le coureur Richard Virenque, meilleure chance française de victoire.

Au mois d’octobre 1998, en Italie, les mises en examen de Mario Pescante, président du Comité olympique national, et du professeur de biochimie Francesco Conconi, président de la commission anti-dopage de l’Union cycliste internationale (U.C.I.), également membre de la même instance au sein du Comité international olympique, ont révélé la connivence existant entre certains scientifiques et dirigeants sportifs. L’utilisation de fonds d’origine publique à des fins d’expérimentation de produits dopants (2 milliards d’euros versés à l’université de Ferrare de 1980 à 1997), alors qu’ils étaient censés financer la recherche contre le dopage, et le trucage de la plupart des contrôles effectués à Rome (moins de 0,25% de tests positifs dans ce laboratoire, alors que la moyenne mondiale est de 1,5%) ont justifié de telles procédures judiciaires.

Nul doute que l’année 2004 a représenté une étape importante dans la perception des diverses facettes du dopage. Les aveux de l’ancien numéro 1 mondial de tennis, John McEnroe, concernant la prise, pendant six ans, de stéréoïdes anabolisants destinés habituellement à soigner les chevaux, ont mis au jour une pratique jamais détectée dans un sport soucieux de protéger son image de marque. Le démantèlement d’un trafic de produits dopants autour de l’équipe cycliste Cofidis a mis en évidence son mode de financement. Cette société de crédit par téléphone versait d’importantes sommes (5 millions d’euros en 2001, 2002 et 2003) à la société écran Vantalux domiciliée au Luxembourg, un paradis fiscal bien connu, pour rémunérer ses coureurs sous forme de droits d’image. Cette opération illégale réduisait les charges sociales et fiscales de Cofidis et de ses salariés, et alimentait une caisse noire pour l’achat de produits illicites en provenance notamment d’Europe centrale et orientale.

En Italie, au mois de mai 2004, les investigations de 700 carabiniers de la brigade anti-stupéfiants ont permis d’identifier un vaste système de dopage dans les 29 provinces de ce pays. Parallèlement, plusieurs procès sont en cours depuis de nombreuses années. Tout d’abord, celui du docteur Michele Ferrari pour son rôle dans l’administration de substances dopantes à des champions prestigieux (parmi lesquels figureraient Lance Armstrong, Mario Cipollini, Laurent Jalabert...). Ensuite, l’affaire de la Juventus Turin n’a toujours pas été instruite, après plusieurs années d’enquête. Certes, 281 types de médicaments ont été retrouvés en 1998 dans les vestiaires de ce club de football, lesquels correspondaient aux besoins d’une petite ville. Plusieurs joueurs, dont Zinédine Zidane ou Gianluca Vialli, ont avoué avoir pris du Neoton (augmentation de la masse musculaire), du Samyr (antidépresseur), de l’Esafosfina (insuffisance respiratoire) et du Voltarène (anti-inflammatoire). Mais la loi antidopage italienne était laxiste au moment des faits. Cette même année 2004 aura vu également le cyclisme marqué profondément par la fin tragique d’une de ses vedettes, Marco Pantani, vainqueur des Tours de France et d’Italie en 1998, qui a sombré dans le dopage, la drogue et la dépression, ainsi que par le retrait de deux anciens sponsors d’équipes espagnoles (Once, Banesto).

La publication aux États-Unis d’une liste de 27 sportifs soupçonnés par l’agence antidopage d’avoir eu recours à un stéréoïde anabolisant qui facilite la croissance de la masse musculaire, la tétrahydrogestrinone (THG), laisse entrevoir un début de volonté d’action de la part des autorités américaines. Il est vrai que leur crédibilité avait été remise en cause par les révélations en 2003 de Wade Exxum, ancien responsable de la lutte contre le dopage du Comité olympique américain qui affirme que, entre 1988 et 2000, plus d’une centaine d’athlètes, dont Carl Lewis, avaient été reconnus positifs sans faire l’objet de sanctions, alors même qu’ils s’étaient vus décerner des médailles aux jeux Olympiques.

L’évolution des performances.

Même si le dopage a toujours existé, sous des formes plus ou moins actives, ce sont les jeux Olympiques de Mexico, en 1968, qui ont amplifié cette double entorse à la morale sportive et à l’éthique médicale. Là, en effet, les athlètes ont été confrontés aux difficultés causées par l’altitude et la chaleur. Dans cette perspective, une relation plus étroite entre le sport et la science s’est créée, pour le meilleur et pour le pire. Bien évidemment, la mise en œuvre de nouvelles méthodes de préparation et l’évolution des matériels et des équipements ont fait progresser de façon spectaculaire les performances (tabl. 1). C’est ainsi que le premier champion olympique du 100 mètres nage libre en 1896 avait réalisé un temps qui ne lui aurait même pas permis d’être, un siècle plus tard, champion de France minime. Plus impressionnant encore, le coureur ayant terminé le Tour de France 2003 à la dernière place a roulé plus vite que le vainqueur de l’édition 1996.

Mais les avancées thérapeutiques issues de l’endocrinologie et de la biologie moléculaire, récupérées par la sphère sportive, ont augmenté dans des proportions considérables les possibilités de dopage. Ainsi, les substances le plus souvent consommées ont été les amphétamines (années 1960), les stéroïdes anabolisants (années 1970), la testostérone (années 1980) et l’érythropoïétine (années 1990). Par exemple, une cure d’érythropoïétine (EPO) augmente sensiblement les performances du skieur de fond (gain de 2 min sur 15 km), du cycliste (de 3 à 6 min par étape du Tour de France, soit de 1 h à 2 h pour l’ensemble de l’épreuve), et du coureur de marathon (près de 10 min). Bientôt, la pharmacologie offrira d’autres possibilités en agissant notamment sur la carte génétique humaine, par exemple en injectant à l’aide d’un « virus vecteur », et au sein même des muscles, des « gènes de la performance » - une méthode indétectable - avec des molécules d’ADN qui dirigeraient la production de protéines intervenant dans le fonctionnement musculaire ou la résistance des ligaments et des tendons. Leur introduction directement dans l’embryon juste après la fécondation serait encore plus sophistiquée.

Où commence le dopage ?

Si le dopage est omniprésent, il n’a de sens juridique et n’est sanctionné que dans le sport, lequel, il est vrai, s’est fondé sur plusieurs mythes expliquant cette spécificité : pureté de l’effort, égalité des chances, incertitude des résultats, activité saine et naturelle. Le dopage s’inscrit donc à la fois dans le cadre d’une transformation sociétale (esprit de concurrence et de compétition, obligation de résultat) qui exige de l’individu qu’il soit meilleur que lui-même, et dans un mouvement général de médicalisation de la société qui s’accompagne d’une instrumentalisation du corps.

En fait, la « géométrie » du dopage constitue la première incertitude. Il n’existe pas de consensus sur sa définition. Les controverses qui l’entourent révèlent des conceptions opposées sur ce que serait le « sens » du sport. De plus, il existe un dopage connu et repérable, et un autre indétectable et non recherché. Si l’on admet que le dopage consiste à recourir à des aides artificielles à la performance, un dopage illicite, très mal contrôlé, apparaît. La frontière entre dopage autorisé et non autorisé est arbitraire : le premier recouvre l’ensemble des médicaments préparateurs ou reconstituants licites, ordonnés et ingérés en dehors de toute indication thérapeutique, c’est-à-dire de toute maladie, afin d’optimiser le niveau de l’athlète en repoussant chimiquement ses seuils naturels. Le second est défini par la liste des produits interdits élaborée par l’Agence mondiale antidopage (A.M.A.), à partir de trois principes : le produit possède le potentiel d’améliorer la performance, il représente un risque pour la santé, il est contraire à l’éthique du sport.

Pour qu’une substance fasse partie de cette liste, il faut qu’au moins deux de ces principes soient remplis. Avec l’application des nouveaux critères de l’A.M.A. à la liste des spécialités pharmaceutiques françaises contenant des substances dopantes, 308 spécialités sur 950 ont cessé d’être interdites le 1er janvier 2004, date d’entrée en vigueur du code mondial antidopage, désormais seule référence internationale (dénombrement effectué par le docteur Jean-Pierre de Mondenard dans Sport et Vie, no 82, janv.-févr. 2004). Grâce à cette réduction des produits prohibés, la plus importante depuis les premières interdictions dans les années 1960, de nombreux produits dopants sont « autorisés sans restriction ». Par exemple, l’usage d’anesthésiques locaux est toléré, afin de permettre à l’athlète de poursuivre la compétition. De même, le recours massif à la caféine, un stimulant efficace surtout, s’il est associé à l’aspirine, échappera à tout contrôle puisqu’un tel produit ne figure plus sur la liste de L’A.M.A.

Pourtant, dans ces deux cas, il y aura bien eu une forme de dopage si on considère, avec le docteur Jean-Pierre de Mondenard, que celui-ci est constitué par tout ce qui permet au corps d’évoluer au-delà de ses aptitudes naturelles, par des moyens extra physiologiques : par exemple, provoquer un coup de fouet, masquer la douleur, et cela de façon dangereuse pour la santé et contraire à l’éthique sportive.

Faut-il légaliser le dopage ?

À l’opposé de cette approche, plusieurs dirigeants sportifs, médecins et médias entendent réduire l’aire du dopage. Ainsi, Juan Antonio Samaranch, alors président du C.I.O., a souhaité une limitation drastique du nombre de produits illicites, estimant que les substances augmentant artificiellement le rendement de l’athlète ne devaient pas être interdites si elles ne nuisaient pas à la santé (déclarations au quotidien espagnol El Mundo, 26 juillet 1998). Certes, le président du C.I.O. s’est rétracté devant la vive émotion suscitée par une telle distinction, dangereuse en raison du manque de connaissances sur les effets à moyen et à long terme, des substances en question. De plus, l’instrumentalisation des médicaments au service de la performance relevait d’une conception utilitariste qui allait à l’encontre des valeurs fondatrices du sport. Ce retrait tactique ne doit pas masquer l’influence dont jouit cette position, partagée par plusieurs spécialistes. Ainsi, le docteur Michele Ferrari, mis en examen en octobre 1998 pour « prescriptions de médicaments dangereux pour la santé des athlètes », trace la frontière séparant le dopage du suivi médical à partir du résultat des contrôles antidopage. « Si j’étais coureur et s’il existait un produit non détectable et capable d’améliorer la performance, je l’utiliserais », commentait celui qui est présenté comme étant un des plus importants prescripteurs et pourvoyeurs de produits dopants en Italie (L’Équipe, 22 avril 1994).

Daniel Blanc, médecin du sport à Lausanne, qui s’est occupé notamment des cyclistes de l’équipe Festina, s’affirme partisan d’une libéralisation du dopage sous contrôle médical. Pour aider un coureur à gagner un Tour de France, ce médecin est prêt à lui prescrire « une petite dose d’anabolisants pendant quatre à six semaines avec un travail spécifique ou un traitement à l’EPO » (Le Journal du dimanche, 16 août 1998). Selon le docteur Blanc, il faut laisser les sportifs professionnels s’« autogérer », en accord avec les médecins spécialistes. Une politique prohibitive est inutile, puisque les athlètes prennent des produits indécelables. Le docteur Bruno de Lignières va plus loin encore en déclarant que « le dopage, tel qu’il est mis en œuvre aujourd’hui, améliore la santé des sportifs au lieu de leur nuire » (Le Monde, 22 août 1998). À la différence des médecins qui accordent une primauté à l’enjeu sportif, cet endocrinologue fonde son raisonnement sur des considérations médicales : les champions sont des êtres hors normes, le rythme des entraînements et de la compétition induit des perturbations biologiques, hormonales notamment, qu’il vaut mieux compenser de façon médicale et licite plutôt que de laisser les athlètes se doper en dehors de tout suivi.

Certains médias approuvent cette évolution. Ainsi, le Herald Tribune a salué sans réserve le récent record des home runs du joueur de base-ball McGwire, pourtant consommateur notoire de stéréoïdes anabolisants, au motif que l’exploit historique, après trente-sept ans de tentatives infructueuses, avait fait vibrer le public américain. De son côté, l’éditorialiste du mensuel Vélo Magazine, appartenant au groupe Amaury, organisateur du Tour de France, avouait dans l’édition du mois d’août 1998 : « Non, nous n’étions pas dupes ! Oui, nous avons parfois été complices. »

Ces tentatives pour libéraliser ou passer sous silence le dopage amènent plusieurs remarques. Elles reflètent une conception essentiellement productiviste du sport : l’être humain se voit réduit à la rationalité d’une machine à battre des records. Elles banalisent l’usage de ces substances en occultant les effets des surconsommations et leurs conséquences à terme sur la santé. Elles posent également, sans le résoudre, le problème de l’unité du sport et de la limite du sport de haut niveau, en deçà de laquelle le dopage serait interdit.

Heureusement, et à l’opposé de telles visions, des barrières éthiques et juridiques ont été érigées. Ainsi, le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé a rendu, le 18 mai 1993, un avis défavorable à la compensation des déficits hormonaux dus à la pratique intensive du sport de compétition. Sollicité par la Commission nationale de lutte contre le dopage et par des médecins du sport, le Comité d’éthique a considéré ce « rééquilibrage » comme un dopage déguisé, et les déficits endocriniens - de progestérone et d’œstrogène chez la femme, de testostérone chez l’homme - comme des signaux d’alarme fondamentaux qu’il ne faut pas dissimuler. Pour le Comité d’éthique, il incombe au mouvement sportif de traiter la cause de ces problèmes - les excès d’entraînement et les compétitions répétitives - afin que la poursuite de la performance ne conduise pas à sacrifier la santé des athlètes. En effet, certains estiment, comme le sociologue Paul Yonnet, que le sport de haut niveau n’a pas pour but d’améliorer, ni même de protéger la santé de ceux qui le pratiquent. Dans cette optique, le champion est un être anormal que l’on va fatiguer intensément, de façon à obtenir un rendement maximal de la mécanique humaine avec, en contrepartie, des gains matériels et symboliques pour lui et son entourage. Les médecins partisans d’un rééquilibrage « biologique » reprennent à leur compte un tel argument. Pour eux, les vrais risques résident, bien avant le dopage, dans le haut niveau atteint par le sportif, dans la mesure où il provoque des déséquilibres hormonaux, sature l’organisme d’acide lactique très toxique, engendre des polytraumatologies et polyarthrites qu’il convient de compenser.

De son côté, Marie-George Buffet, alors ministre française de la Jeunesse et des Sports, considérant que le dopage représente un détournement total de sens et de valeurs, au moment où on attend du sport qu’il construise des repères, qu’il contribue au lien social et à la solidarité, a fait approuver par le Parlement, le 23 mars 1999, le texte d’une nouvelle loi contre le dopage, destiné à renforcer les dispositions de la loi du 28 juin 1989. Il reste que, trop souvent et depuis longtemps, de tels dispositifs ont servi de paravents moralisateurs à une acceptation implicite du dopage. Ainsi en va-t-il pour les contrôles.

Pour de véritables contrôles.

Ce serait une erreur de croire en l’efficacité des tests actuels, et ce pour trois raisons. Si lors des grandes manifestations, on n’a rencontré que peu de cas positifs (0,33% aux jeux Olympiques de 1968 à 2002 ; 2,10% au Tour de France de 1966 à 2003), voire aucun (0% lors des championnats du monde de natation 2003), cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe que des athlètes irréprochables. Cela veut dire simplement qu’à partir des produits analysés ou analysables il n’y a pas eu, ou en très petit nombre, de cas de dopage avéré.

Une deuxième explication du manque de fiabilité des contrôles antidopage tient à l’insuffisance de leur nombre. En 1996, la Fédération française de football en a organisé 418, ce qui, rapporté au nombre de licenciés (1,99 million), représente un taux de 0,01%. Les experts estiment que 10% des sportifs devraient subir de telles analyses pour que celles-ci se révèlent dissuasives. Et il conviendrait également de développer les contrôles inopinés.

Un troisième handicap provient du décalage permanent qui existe entre ceux qui mettent au point de nouvelles méthodes de dopage et ceux qui sont chargés de les découvrir. Certains produits échappent à toute investigation, soit parce qu’on ne les recherche pas, soit parce qu’ils ne sont pas détectables (tabl. 2). L’exemple du Mildronat, produit fabriqué par le laboratoire letton Grindex, exporté et utilisé en Europe de l’Est, illustre une des failles du système de lutte contre le dopage. Ce médicament, doté d’un réel pouvoir thérapeutique contre les angines de poitrine, n’apparaît pas sur la liste des substances interdites. En effet, inconnu jusqu’en 2004 en dehors de l’ex-U.R.S.S., il n’était pas détectable puisqu’il n’était pas recherché, alors même qu’il représente un intérêt certain pour les sports d’endurance et de combat dans la mesure où il favorise, au niveau du cœur, une économie de consommation d’oxygène. Pour certains, la vraie raison de la répression tient au fait que le dopage gâche le spectacle qu’est devenu le sport professionnel et affecte donc les profits que l’on peut en tirer. Autrement dit, afin que le spectacle continue à rapporter de l’argent, la lutte contre le dopage doit être permanente, mais en même temps elle est vouée à l’échec dans la mesure où elle encourage le recours aux produits non décelables. D’où une course sans fin entre les inspecteurs et les contrevenants d’une part, et entre les contrevenants eux-mêmes d’autre part.

Des périodes assez longues - des années, voire des décennies - peuvent séparer le début de l’emploi par les sportifs de médicaments à des fins illicites et leur interdiction et, surtout, les possibilités de dépistage. Dans certains cas, de nouvelles protéines ou molécules commencent à être détournées de leur vocation générique par des athlètes, alors même qu’elles se trouvent encore en phase d’expérimentation clinique. Selon un rapport d’une association d’endocrinologues cliniciens américains, cité par la revue New Scientist du 3 octobre 1998, 60% de l’hormone de croissance vendue aux États-Unis le sont à des fins illégales, et principalement pour des athlètes : sur les 65 000 Américains qui en utilisent, seulement 10 000 ont une justification thérapeutique. En Italie, L’EPO est le cinquième médicament le plus acheté (40 000 « clients » pour seulement 3 000 malades). Et 80% de la consommation l’est à des fins de dopage : sous thérapie, un malade reçoit 400 doses par semaine, un athlète 3 000.

Comment dès lors circonscrire le dopage aux chiffres officiels annoncés ? Selon les témoignages de certains champions et entraîneurs, plus de la moitié des athlètes de haut niveau auraient recours au dopage. Michael Turner, médecin responsable de la délégation britannique aux jeux Olympiques d’Atlanta (1996), évaluait à plus de 75% le nombre de contrevenants. Dans certaines disciplines, cette proportion est encore plus élevée : 90% des sprinters de l’élite mondiale auraient recours au dopage selon le docteur américain Robert Kerr, spécialiste de médecine sportive ; 99% des cyclistes professionnels prendraient de l’EPO ou une substance similaire pour être au même niveau que les autres selon Graeme Obree, ancien détenteur du record du monde de l’heure. Pour le docteur John Hawley, directeur du laboratoire de haute performance du Sports Science Institute d’Afrique du Sud, les limites de la performance humaine sont déjà dépassées avec le dopage.

L’industrie du dopage.

Le dopage s’est étendu fortement durant les années 1990, dans un contexte de conversion du sport à l’économie de marché, de pénétration croissante des financements d’origine privée, d’exaltation de la réussite individuelle, de forte évolution de la pharmacologie, sans oublier la révolution dans le domaine des communications que constitue Internet (tabl. 3). La conjonction de ces cinq facteurs a créé un véritable marché illicite des produits pharmaceutiques, organisé en réseaux de grande dimension. L’offre s’est adaptée à la demande. Une filière économique s’est structurée avec une division géographique du travail : pays producteurs (Hongrie, Bulgarie, Russie, pays Baltes, Ukraine, Pologne et République tchèque), laboratoires de transformation (Pays-Bas, Suisse, Espagne, Mexique), pays de stockage (Belgique, Suisse), pays consommateurs (Amérique du Nord, Europe).

Cette économie du dopage se développe, avec des effets nocifs pour ce qui concerne tant la santé publique que les valeurs fondatrices du sport. De plus, ce système de tricherie a cessé de fonctionner en vase clos et de façon artisanale. Dans de nombreux pays (l’ex R.D.A. et l’ex U.R.S.S. hier, la Chine et l’Italie aujourd’hui, par exemple), on a pu constater que son intrication avec certains pouvoirs politiques, médicaux et sportifs légitime et facilite son essor. L’impunité quasi totale dont bénéficient ces pratiques a également amplifié le phénomène. Et l’examen de l’évolution de la production de ces substances dopantes et de ses localisations privilégiées ne peut qu’inquiéter. En effet, certains pays peu développés ou en phase délicate de transition ont fait de leur commercialisation un moyen de subsistance. « Nous sommes dans un pays qui a des milliers de chimistes au chômage, mais également une industrie pharmaceutique importante, mais sans contrôle... En matière de dopage, la Russie va devenir pour l’Europe ce qu’est, avec la drogue, la Colombie pour les États-Unis », explique Nicolaï Durmanov, responsable de la lutte antidopage en Russie (L’Équipe, 25 décembre 2003). L’Organe international de contrôle des stupéfiants (O.I.C.S.), dépendant de l’O.N.U., s’est alarmé, dans un rapport de 1994, du détournement croissant de certains produits pharmaceutiques à des fins non médicales. Il a constaté un développement du marché illicite des amphétamines et d’autres substances très recherchées par les athlètes.

Il est vrai que, depuis une vingtaine d’années, une masse considérable de capitaux s’est déversée sur le sport. Elle était estimée à 550 milliards d’euros pour l’année 2003, soit environ 3% de la valeur du commerce mondial. Les besoins des sportifs en médicaments sont donc solvables, et les trafics internationaux sont facilités par Internet, vecteur de communication face auquel les services douaniers et les autorités sanitaires demeurent impuissants. Depuis 1996, plusieurs dizaines de serveurs, installés principalement aux États-Unis, aux Pays-Bas, en Suisse, en Grande Bretagne et en Grèce, proposent des centaines de produits dopants à des prix relativement faibles. Par ce biais, il n’est plus nécessaire de disposer d’une ordonnance médicale pour obtenir une substance, même si sa vente est interdite en France. Une boîte de 200 grammes de créatine, un produit qui accroît la masse musculaire, est vendue 15 euros. Une cure « efficace » de testostérone s’achète 700 euros. Le médecin constitue un mode d’approvisionnement plus coûteux.

Trois types de prestations sont mises sur le marché : pour 5 000 euros par an, l’athlète reçoit un schéma d’entraînement avec quelques produits de base ; moyennant 45 000 euros, il bénéficie d’une médication adaptée à ses particularités ; en contrepartie de 100 000 euros, il se voit attribuer les hormones les plus sophistiquées avec les substances qui en masquent l’utilisation et en limitent les effets secondaires. Ce troisième niveau de « suivi médical » est bien évidemment réservé aux champions de très haut niveau. En Italie, Sandro Donati, directeur de la recherche du C.O.N.I., estime qu’il y a 700 médecins prescripteurs de produits dopants, avec pour chacun de 50 à 100 clients.

De tels médecins vont percevoir des revenus annuels pouvant aller jusqu’à 2 millions d’euros. Nombre d’entre eux indexent leur rémunération sur les gains et les performances de leurs clients.. C’est ainsi que, selon le journal L’Équipe du 23 juin 2004, le directeur du laboratoire Balco aurait reçu une « prime » de 24 000 euros à l’occasion de chaque record du monde obtenu par les athlètes qu’il suivait (Tim Montgomery, Marion Jones...). Globalement, et compte tenu du nombre d’athlètes de haut niveau définis comme tels à partir de leur statut professionnel (environ 200 000 consommateurs potentiels), des sommes consacrées dans plusieurs disciplines à de telles « préparations » (de 1 à 3% des budgets totaux des équipes), du chiffre d’affaires dégagé par la vente des substances les plus utilisées, les flux financiers engendrés chaque année pour l’ensemble des activités de ce marché international du dopage sportif sont probablement compris entre 4 et 8 milliards d’euros. La comparaison de ces chiffres avec les budgets de la lutte contre le dopage (17 millions d’euros pour l’A.M.A.) ne peut qu’inquiéter. Aussi, convient-il de s’interroger sur les véritables causes du dopage avant d’en identifier les modes de régulation.

Le sportif qui se dope a-t-il un comportement rationnel ?

L’acte de dopage peut-il être assimilé au comportement de l’homo œconomicus ? Dans cette hypothèse, le sportif professionnel va raisonner en termes de coût d’opportunité ; il sera amené à comparer les bénéfices apportés par la consommation de substances dopantes et ceux produits par une utilisation alternative et licite de ses ressources, moins risquée pour sa santé. Le sportif sait qu’il concourt avec trois catégories d’athlètes : ceux qui ne se dopent pas ou plus (une minorité), ceux qui se dopent de façon artisanale, imprudente et peu efficace en raison de la modestie du budget disponible, ceux qui se dopent scientifiquement avec des molécules de synthèses indétectables et performantes (une majorité de l’élite).

Dès lors, supposons qu’un coureur cycliste, doté d’un rare talent de rouleur et de grimpeur, soit tenté de prendre des substances interdites pour améliorer sa productivité et donc ses revenus futurs. Avant de décider de se doper, le coureur va évaluer les divers coûts afférents à cet acte et les comparer aux revenus supplémentaires qu’il peut en espérer. Avec l’amélioration de ses capacités, il obtiendra de meilleurs résultats sportifs, lesquels se traduiront par une augmentation de sa rémunération. Si le coureur ne redoute ni d’être pris et sanctionné, ni de subir d’éventuelles conséquences sur sa santé, et que le sentiment de tricher ne l’affecte pas, il aura tendance à céder à la tentation de se doper. Mark McGwire, une vedette de la Major League Baseball, commentait ainsi sa campagne publicitaire à la télévision américaine pour un stéroïde anabolisant qu’il consommait régulièrement : « Je crois encore que ce produit n’est mauvais en rien. Si vous êtes un adulte, alors vous devez choisir votre destin » (L’Équipe, 9 septembre 1999).

Dans une telle configuration, notre coureur cycliste va rapidement bénéficier d’avantages considérables : un investissement par an de 100 000 euros pour se doper peut en effet générer un revenu brut annuel d’environ 2 millions d’euros. Moins doué, il occuperait un emploi modeste, en rapport avec sa formation scolaire initiale (C.A.P.) et qui lui rapporterait 15 000 euros par an. Il est admis que le montant des revenus des sportifs professionnels représente une incitation réelle au dopage. Toutefois, les mobiles du passage à l’acte ne se réduisent pas à cet argument financier. Bien d’autres ressorts sont à l’œuvre, comme la logique de l’entraînement et de la performance, ou la pression du milieu sportif qui joue un rôle dans la construction psychologique de l’athlète. On est ici tout près de l’hypothèse selon laquelle le dopage peut être considéré comme une hyper-conformité aux valeurs du sport. A contrario, un comportement « déviant » peut être illustré par l’attitude en 1999 de Christophe Bassons, que ses révélations sur les pratiques du peloton ont exclu du cyclisme professionnel : menaces de représailles de la part des autres coureurs, notamment du futur vainqueur de l’épreuve (Lance Armstrong), indifférence à son sort de ses coéquipiers de La Française des Jeux, de la Société du Tour de France et de l’Union cycliste internationale, non-sélection pour les critériums lucratifs qui suivent le Tour. Le dopé ne se considère pas comme un déviant ou un tricheur, mais comme un individu qui essaie d’accomplir son travail d’athlète le mieux possible. Comme le souligne le sociologue Patrick Mignon, le sportif fait les sacrifices nécessaires pour être reconnu, pour surmonter les difficultés et poursuivre son rêve. On se dope, écrit-il, « pour être mieux, pour être soi, pour être mieux que soi ». De fait, et au même titre que l’entraînement ou l’amélioration des techniques ou des équipements, le dopage entretient une relation légitime avec la performance. C’est un moyen normal, parmi d’autres, de respecter les codes d’un milieu où la culture de l’excellence et de l’accomplissement de soi est fortement valorisée.

Ces usages dépassent le pouvoir de dissuasion des contrôles et des sanctions, et représentent des justifications bien supérieures au désir de gagner de l’argent. S’il fallait fournir une preuve supplémentaire, il suffirait de se pencher sur les raisons de se doper des sportifs amateurs. Elles sont liées à l’objet même du sport de compétition. Georges Vigarello rappelle opportunément que les deux coureurs cyclistes, condamnés à Arras le 7 novembre 1996 pour « acquisition non autorisée de stupéfiants », ne visaient pas la célébrité et ne dépendaient d’aucun sponsor, compte tenu de leur très modeste classement national (3 326e et 8 033e rangs).

Dans une société individualiste, chacun estime avoir un droit de propriété sur soi-même, une légitimité qui l’autorise à déplacer les normes physiques et à agir sur elles. « Le dopage, c’est monsieur tout le monde prêt à s’engager dans la consommation de produits énergétiques ou dopants parce que nous sommes dans une société où le corps est devenu un élément fondamental de la construction identitaire », explique le professeur Jean Bilard, fondateur et président d’Écoute Dopage, pour qui « la musculation représente la chirurgie esthétique masculine » (Libération, 27 octobre 2002).

Pour autant, la finalité d’une conduite dopante dans le sport ne se résume pas toujours à la recherche de la performance. Il peut s’agir d’un moyen de prouver que la personne possède les aptitudes nécessaires pour entrer dans un groupe. Ce processus d’initiation et d’intégration s’apparente à celui qui concerne d’autres types de consommation (alcool, cannabis, cocaïne, etc.). Le psychiatre François Poyet analyse ainsi les conduites des cyclistes professionnels qui découlent de ces comportements : « Cette psychotisation se traduit par une non-perception des réalités simples de la vie sociale ; Une ritualisation des comportements, l’élaboration d’un paralangage, le refuge dans les croyances irrationnelles, un égocentrisme forcené, une paranoïa face aux vraies questions, une incapacité majeure de projection dans un avenir, une abolition des barrières morales, une appétence toxicomaniaque et des conduites suicidaires inconscientes, l’abolition des sensations naturelles liée à l’effort et la dépersonnalisation induite par les modifications corporelles dues au dopage. » (Libération, 11 juillet 1999)

Le mode de raisonnement et le comportement des sportifs ne sont donc pas gouvernés seulement par des incitations matérielles. Il existe une multiplicité, une complexité et un enchevêtrement des causes du dopage qui sont d’importance comparable. Une telle compréhension est fondamentale pour éviter des erreurs en matière de lutte antidopage, et en limiter le coût social.

Dès lors, peut-on imaginer un sport de haut niveau qui éviterait le dopage ? L’observateur réaliste répondra par la négative. Celui qui se veut plus optimiste présentera cinq propositions dont la réunion constituerait autant de remèdes : une information des athlètes sur les risques encourus ; la dotation de nouveaux moyens financiers et scientifiques ; l’indépendance des instances de contrôle par rapport au milieu sportif ; la transparence totale des résultats ; enfin l’allégement du calendrier des compétitions.

Une statistique illustre à elle seule les méfaits du dopage : l’espérance de vie des anciens joueurs de football américain, un des sports les plus touchés, dépasse à peine cinquante-cinq ans, soit la longévité la plus faible de toutes les professions aux États-Unis, inférieure de près de vingt ans à la moyenne. Dans une autre discipline, le décès en 1998 de Florence Griffith-Joyner à l’âge de trente-huit ans illustre les zones d’ombre de la lutte contre le dopage. Sans avoir jamais subi de contrôle positif, la double championne olympique aux Jeux de Séoul sur 100 et 200 mètres, a battu la même année ces deux records du monde, en les rendant pratiquement inaccessibles (10,49 s sur 100 m et 21,34 s sur 200 m). Un accroissement de sa masse musculaire de 10 kilos en quelques mois, impossible à réaliser naturellement, a renforcé la suspicion.

En Europe, où l’espérance de vie ne cesse de s’allonger, les champions cyclistes décèdent de plus en plus jeunes. Suicides, cancers, drogues, virus et parasites ont vaincu les organismes psychiquement et physiologiquement affaiblis de Marco Pantani et Jose Maria Jimenez, morts respectivement à trente-deux et trente-quatre ans, Hugo Koblet mort à trente-neuf ans, Gastone Nencini et Roger Rivière à quarante

Au-delà d’une nécessaire pédagogie préventive, deux mesures pourraient être adoptées : l’introduction obligatoire par les laboratoires pharmaceutiques d’un marqueur dans les substances dopantes indétectables avant leur mise sur le marché ; l’instauration d’une certification des athlètes de haut niveau comparable, dans son principe, aux normes de qualité de type ISO du secteur industriel. Pour financer ces deux dispositions, un prélèvement systématique, 2% par exemple, pourrait être réalisé sur toutes les recettes des événements sportifs (contrats de parrainage, droits de retransmission télévisée, entrées au stade).

Pour l’organisation des contrôles antidopage, seule une autorité extérieure aux pouvoirs sportifs peut présenter des garanties suffisantes de rigueur et de transparence. Les deux exemples cités concernant le Tour de France et le sport italien le confirment. De même, il faut savoir que de nombreuses fédérations (formule 1, tennis, golf) pratiquent une rétention totale d’information pour ce qui concerne les modalités des tests, l’identité des contrôlés et les cas positifs. Pourtant, une telle information constituerait un premier pas vers un retour à la vertu. En effet, les dissonances entre le message du sponsor ou du diffuseur et un « retour » négatif en cas de dopage avéré ne manqueraient pas de détourner les clients de ces entreprises, d’en inquiéter les actionnaires et d’être sanctionnées par les marchés. Le mariage de valeurs communes au sport et à l’économie générerait ainsi une pression favorable au respect de l’éthique.

Enfin, une autre condition à l’efficacité de la lutte contre le dopage relève d’une soumission de la devise olympique « Citius, altius, fortius » (plus vite, plus haut, plus fort) à sa compatibilité avec la santé des athlètes : dans la période de l’entre-deux-guerres, Henri Pélissier a effectué, en vingt-quatre années de carrière cycliste, 52 000 kilomètres à une moyenne de 25 km/h, alors qu’Eddy Merckx, un demi-siècle plus tard et durant treize saisons, a roulé pendant 400 000 kilomètres à 37 km/h de moyenne. Jean Robic avait 65 jours de course à son programme en 1946, contre 250 pour Bernard Hinault en 1980. Il y a quarante ans, Raymond Kopa disputait 50 matchs par saison, 80 pour Zinédine Zidane actuellement ; Björn Borg jouait 40 matchs de tennis, Andre Agassi 70. Le nombre de jours de compétition devrait être revu à la baisse avec une organisation différente et permettre plus de jours de repos, une rotation des joueurs plus satisfaisante, la suppression et non la création d’épreuves.

Au-delà de ces aménagements, et pour en faciliter la mise en œuvre, les bases d’une nouvelle gouvernance du sport doivent être définies. De ce point de vue, la conception de l’Agence mondiale antidopage constitue une première tentative dans ce sens. Créée en 1999, l’A.M.A. a pour missions de promouvoir et de coordonner sur le plan international la lutte contre le dopage, sous toutes ses formes. Composée de représentants du C.I.O., des comités nationaux olympiques, des fédérations internationales, des athlètes et des gouvernements des cinq continents, cette agence n’est pas indépendante, dans la mesure où sa composition, son financement et ses orientations sont liés étroitement au mouvement sportif et aux États, qui ont des intérêts directs dans la conquête des records et des médailles. Malgré tout, le code mondial antidopage appliqué à partir du 1er janvier 2004 constitue le premier instrument international qui harmonise les règles concernant le dopage dans tous les sports et dans tous les pays.

La lente gestation de l’A.M.A., issue de délicates négociations quant à son mandat et à son fonctionnement, illustre les limites et les blocages à affronter avant d’aboutir à un accord global sur un sujet d’intérêt commun, dans un contexte où les préférences nationales et individuelles sont divergentes. Actuellement, et malgré quelques avancées significatives, cette lutte ne constitue pas une priorité, dans la mesure où le risque en termes sanitaires pour les athlètes et commerciaux pour les organisateurs sportifs est jugé « acceptable ».

Plus que toute autre période, les années 1990 auront livré des raisons de pessimisme. Raisons directes, à la mesure de la folie de l’aventure chimique. Raisons indirectes, en vertu des paradoxes de la science tout à la fois capable de repousser les frontières de l’exploit et de lui retirer sa dimension humaine. Raisons plus diffuses enfin, liées à des illusions enterrées dans des dérives éthiques provoquées par une fascination collective pour l’ordre techniciste de la performance. Refuser la triste excuse de la fatalité de l’athlète cassé par les enjeux, est-ce faire l’apologie d’un sport sans compétition ? Ou rejeter cette aventure humaine ? Est-ce prôner une vision naïve d’un sport pur ? Ou nier le sport lui-même ? D’un autre côté, faut-il tout sacrifier au mythe de Prométhée ? « On a cru au progrès, parce que l’on a cru en la puissance démiurgique de la raison, de la science, parce que l’on a cru à la bonté de l’homme, à la capacité des hommes de se gouverner et, pour ainsi dire, de se faire eux-mêmes. Vouloir que l’Histoire ait un sens, c’est inviter l’homme à maîtriser sa nature et à rendre conforme à la raison l’ordre de la vie en commun... » Le sport ne peut plus faire l’économie d’une réflexion sur le propos lucide de Raymond Aron. Il se trouve désormais à la croisée des chemins.

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