Le Dictateur Lybien : Vers une inéluctable chute ?

Mardi 29 mars 2011 // Le Monde

Contrairement aux Occidentaux, les Africains ne devraient pas (trop) se réjouir de la chute éventuelle du dirigeant libyen, le tyran Mu’ammar al Kadhafi. Au pouvoir depuis 42 ans, assis sur des réserves pétrolières dépassant 40 milliards de barils, sans parler du gaz, il était aussi celui qui, porte-parole autoproclamé de l’Afrique et des Africains, n’avait peur d’aucun dirigeant occidental, pas plus de George W. Bush que de son successeur Barack Obama. Mais le Dictateur, dans sa grandeur suprême, n’a pas voulu corriger le décalage grandissant, devenu insupportable, entre le développement économique qui conduit partout à un mode de vie inscrit dans la modernité, et le maintien d’une pratique du pouvoir dépassé qui frisait un incroyable immobilisme tel qu’on le connut en Union soviétique, avant l’écroulement du Bloc de l’Est.

Le régime politique du Tyran n’avait jamais cherché à se présenter comme démocratique. Au lieu d’une élection de façade avec des partis politiques servant d’alibis comme on le voit un peu partout, en Afrique et dans le monde arabe, il a choisi d’interdire même le principe de l’existence de partis politiques. On ne peut être plus clair : la loi 71 punit de peine de mort tous ceux qui appelleraient à la constitution de groupements ou d’organisations interdites par la loi (entendez partis et associations politiques).

La société libyenne est enserrée dans les griffes des Comités révolutionnaires qui contrôlent le système politique national, mais il faut reconnaître que ces derniers répondent en même temps aux besoins de la société. Ce n’est pas seulement la force et la brutalité qui dirigent le pays. En cas de besoin, argent, logement, accès aux services publics, les Comités révolutionnaires apportent des réponses à la population. Comme ailleurs en Afrique ou dans le monde arabe, le régime tient par l’existence d’un pacte social partagé. La population bénéficie de l’extraordinaire rente pétrolière, qui a permis d’incontestables progrès sociaux.

Très pauvre dans les années 1950, la Libye est devenue l’un des pays les plus riches (sinon le pays le plus riche) de l’Afrique. Le pétrole a permis de développer l’éducation, le logement et la santé quasi gratuite pour tous. Du coup, la population libyenne est éduquée. Le statut des femmes est enviable avec une égalité de jure et de fait et l’interdiction de la polygamie. L’accès à internet est limité mais l’ouverture au monde, et notamment aux voisins immédiats, est assurée par l’importante migration du travail.

La jeunesse est une population touchée par le chômage à 30%, il se trouve des pseudo-emplois dans une fonction publique plus ou moins inutile mais qui achète la paix sociale. Ce qui a changé est aussi l’accès à l’information. La chaîne du Qatar AI Jazira, le téléphone portable, les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, constituent les éléments d’une révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui s’engage en Libye. Le grand changement réside également dans la démographie : l’essentiel de la population est jeune et urbaine à plus de 80%.

La révolte en Libye, plus qu’en Tunisie et en Egypte, exprime donc la rupture fondamentale du dictateur dont la théorie fut exposée il y a une trentaine d’années dans le « livre vert ». De cela, il ne restera plus grand-chose après cette révolution.

Successeur désigné de son père, chef du clan Kadhafi, son fils aîné Saïf AI-islam Kadhafi de sa deuxième épouse, l’a bien compris plus que quiconque, lui qui, sans mâcher ses mots, s’est adressé au peuple libyen dans une allocution dans la nuit du dimanche 20 au lundi 21 février, reconnaissant que la Libye était au bord de la guerre civile, et que plusieurs villes du pays dont la frondeuse Benghazi et AI-Baïda dans l’Est, étaient la proie de violents combats : « En ce moment, des chars se déplacent dans Benghazi, conduits par des civils ». Dans un sursaut tardif, alors que le frère guide restait absent de la scène politique au point qu’on le disait même parti se réfugier au Venezuela chez le camarade Hugo Chavez, Saïf promettait « la formation d’une commission pour créer une constitution », la première depuis quatre décennies. Il a fallu plusieurs dizaines de morts pour y parvenir : « La Libye est à un carrefour. Soit nous nous entendons aujourd’hui sur des réformes, soit nous ne pleurerons pas quatre-vingt-quatre morts mais des milliers, et il y aura des rivières de sang dans toute la Libye », s’est-il exprimé.

Le mouvement de contestation a gagné Tripoli depuis dimanche 20 février. Des dizaines de milliers de personnes se dirigeant vers la capitale où des monuments publics sont la cible des manifestants. Au bout d’une semaine de manifestations, on en était à près de 400 morts, ce qui est beaucoup trop par rapport à la centaine de morts en Egypte où le mouvement a duré trois bonnes semaines et moins du double en Tunisie où les troubles avait paralysé le pays pendant un mois. D’où la question de savoir pourquoi les révoltes en Libye suscitent, toutes proportions gardées, peu de réactions des Occidentaux ? Il faut dire qu’en 42 années au pouvoir, le frère guide n’avait pas fait que dormir. On sait qu’à l’époque où il finançait les mouvements de libération de par le monde, sa tête était mise à prix par les Américains et les Britanniques. Mais très méfiants même vis-à-vis des services secrets des pays de l’Est de l’époque qui le protégeaient pourtant, il ne confiait jamais sa sécurité rapprochée à un seul pays. Les services de l’Allemagne de l’Est partageaient cette grande tâche avec ceux de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et même de la Corée du Nord. Voilà pourquoi à plusieurs reprises, les Américains surtout à l’époque du président Ronald Reagan n’ont jamais pu l’atteindre : à chaque fois qu’ils obtenaient une filière qu’ils parvenaient à remonter, ils se rendaient compte que celle-ci ne pouvait pas les conduire jusqu’au colonel Kadhafi. Fatigué, Reagan choisit la solution la plus simple mais la plus terroriste jamais utilisée par un chef d’Etat d’une nation dite démocratique : bombarder purement et simplement une nuit d’avril 1986, plusieurs cibles, militaires ainsi que certaines résidences où le colonel était supposé se reposer.

Le tyran eut la vie sauve, seule une de ses filles adoptives fut tuée par des missiles des avions américains. Il eut quelques égratignures provenant des éclats d’une bombe qui avait explosé à côté de sa tente, et deux de ses fils furent légèrement blessés. En tout, il y eut une quinzaine de morts côté libyen hormis les militaires.

Cette histoire montre que Kadhafi ne met jamais ses oeufs dans le même panier. Mais il y a d’autres raisons qui expliquent le fait que les Occidentaux n’ont que très peu d’emprise sur lui et son régime.

Tout d’abord, la Libye dispose de ressources en hydrocarbures considérables, ses réserves se situant à plus de 40 milliards de barils qui sont vendus à 85% en Europe. Rien qu’en 2008, la Libye a bénéficié de 136 milliards de dollars de revenus pétroliers. L’argent dans ce pays n’a plus de sens pour son dirigeant suprême. Le pouvoir a annoncé qu’il comptait dépenser 30 milliards de dollars pour moderniser ses infrastructures, ce qui représente un marché appétissant pour les Occidentaux, qui fournissent également le régime en armes : 7 milliards de dollars pour la seule Russie. Il est clair que les pays européens, et les Américains en tête, réfléchissent à deux fois avant de faire des déclarations qui peuvent déplaire à Tripoli.

Depuis le 11 septembre 2001, l’Occident collabore étroitement avec Kadhafi sur la question de la lutte antiterroriste, notamment, sur le cas d’AIQaïda au Maghreb islamique (AQMI), mais aussi en matière de politique migratoire. Dans ces deux cas, les Occidentaux ont besoin de la coopération ou au moins, de la bonne volonté de Tripoli. Enfin, à la différence de la Tunisie et de l’Egypte, le frère guide avait établi des relations de confiance avec de nombreux pays, qu’ils soient européens, asiatiques ou américains. Objectif, éviter de dépendre d’une seule puissance, stratégie qui date de la fin des années 1990.

Si les Etats-Unis jouent la puissance importante dans le monde arabe, ils jouent néanmoins profil bas en Libye, Kadhafi ayant passé un accord avec Washington en 2003 dans lequel il s’engageait sur deux points : la fin du soutien au terrorisme, et surtout, l’arrêt de son programme d’armes de destruction massive. En contrepartie, les Etats-Unis n’appelleraient pas à un changement de régime en Libye. Passer cet accord était à l’époque essentiel pour George Bush et Tony Blair qui s’étaient engagés en Irak grâce aux prétextes des armes de destruction massive, qui n’existaient que dans l’imagination du chef du Pentagone Colin Powell. Kadhafi leur avait permis de montrer à la communauté internationale que certains dictateurs possédaient effectivement un programme nucléaire, et y renonçaient. Aujourd’hui, les Etats-Unis sont toujours contraints par cet accord et ne peuvent pas se manifester aussi clairement qu’en Egypte.

Qu’à cela ne tienne, le caractère à poigne du régime du frère, ne peut plus avoir raison d’une jeune génération de Libyens et de Libyennes avides de liberté, et qui se jettent dans la bataille avec l’aide d’internet. « Le frère guide », répétons-le, n’a pas entrepris la mutation de son système de gouvernement suffisamment temps. Avec ses pétro-dollars, il s’est laissé endormir jusqu’à ce réveil à l’eau froide. D’autre part, il lui serait difficile de tenir encore longtemps alors qu’il est devenu lui-même orphelin. Il ne faut pas oublier que ses voisins autocrates Ben Ali et Moubarak, qu’il a maladroitement soutenus y compris après leur chute sont très rapidement tombés. Surpris, le dictateur n’a pu lui proposer qu’un exil (doré dans la Jamahiriya populaire arabe socialiste, une offre prudemment déclinée par l’ancien maître de Tunis, ignorant même que s’il avait accepté, cette hospitalité aurait pu être de très courte durée. Cela dit, le guide libyen est resté attentif au sort de Ben Ali exilé à Djeddah comme s’il se reprochait quelque chose. Pour preuve, son épouse, Leila Trabelsi, se trouvait à Tripoli au moment où un AVC (accident vasculaire cérébral) frappait son époux en Arabie saoudite.

Le tyran n’a pas suffisamment compris que la nouvelle génération de Libyens est celle d’une jeunesse totalement décomplexée, qui n’a pas subi la répression de ses parents et dispose en plus d’internet. Grâce à cet outil, il est devenu impossible de mener comme autrefois une répression illimitée, à huis clos, sans que cela se sache. Le pouvoir libyen a coupé le téléphone, chassé les rares journalistes présents à Tripoli, brouillé une série de chaînes autour d’AI Jazira qui faisaient des directs en continu. Mais malgré cela, des Libyens traversaient la frontière pour poster en Tunisie et en Egypte leurs vidéos qu’ils avaient réussi à enregistrer sur leurs téléphones portables. Une leçon à tirer pour ses homologues encore au pouvoir et qui ont perdu le sommeil pour la plupart d’entre eux, à cause de ce qui se passe dans le monde arabe. A la vérité, ils excellent dans l’art de réprimer des mouvements islamistes et autres, et non ceux de la jeunesse connectée à celle du reste du monde. Face à cela, le frère guide n’a pas su réagir.

C’est la raison pour laquelle le régime du frère guide (alors qu’il est allé jusqu’à lancer des avions de chasse et des hélicoptères de combat pour bombarder la foule des manifestants à Tripoli avec le peu de succès qu’on sait), peut s’effondrer encore plus vite. Les Nations-Unies parlent de génocide et vont ouvrir une enquête indépendante dans ce sens. Comment de morts y a-t-il eus exactement ? Le saura-t-on jamais ? Aucune armée ne peut résister longtemps à une jeunesse sans arme qui demande des choses dont disposent les jeunesses d’autres pays. D’où des défections en série dans les forces de défense et de sécurité. On se souvient de ces jeunes qui conduisaient des chars de l’armée à Benghazi, avec une complicité certaine de l’armée. Pendant les manifestations du Caire, on était étonné de voir que les militaires se partageaient l’eau avec des manifestants assoiffés. C’était aussi curieux de voir comment les jeunes Egyptiennes nettoyaient les blindés de l’armée, postés pour le maintien de leur sécurité, avec tant de soin et d’amour.

Reste maintenant à mesurer les conséquences du drame qui survient dans le pays du frère guide. Pourra-t-il braver une fois de plus cette terrible épreuve et préserver son pouvoir ou ce qu’il en reste ? C’est une onde de choc qui aura des répercussions à des endroits insoupçonnés. D’abord sur le plan des hydrocarbures. Quatrième producteur du monde, les troubles en Libye ont fait chuter la bourse italienne et fait augmenter le prix du baril qui, pour la première fois, atteint les 105 dollars, soit son niveau de 2008. S’il y avait un arrêt momentané de la production pétrolière, l’Arabie saoudite pourrait-elle se substituer à la Libye sachant que ce serait la meilleure façon de jeter les projecteurs sur elle-même avec des risques non négligeables encourus ? On croit savoir qu’au lieu de chercher, comme par le passé, à sauver les besoins (illimités) de consommation des Américains et des Européens en produits pétroliers, les princes saoudiens feraient mieux d’anticiper les mêmes événements qui ne tarderont pas à les atteindre, eux aussi.

L’autre conséquence non négligeable, est le boulevard vers les côtes italiennes, maltaises et avoisinantes que pourrait entraîner une chute du régime de Tripoli pour les candidats africains au départ. Le plus à plaindre serait le président du conseil italien Silvio Beriusconi qui aurait beaucoup misé en termes d’investissements sur la Libye du frère guide avec ce résultat qu’on voit. Mais il y a également et surtout l’Afrique noire qui aurait à perdre de la perte du pouvoir du frère guide. A cet égard, tous les pays membres de la CENSAD (Communauté des Etats sahélo-sahariens) qui fait un peu concurrence à l’Union africaine et qui regroupe plus d’une vingtaine de pays africains membres, sous l’égide du frère guide, auraient tout à perdre avec la chute du frère guide. Menés à la baguette par le frère guide grâce à ses pétro-dollars, ces pays à commencer par leurs dirigeants, accuseraient un déficit financier important avec la chute du régime à Tripoli.

Il faudrait alors dire adieu à la générosité kadhafienne qui se traduisait par l’édification de banques, de créations de lignes aériennes pour désenclaver les capitales africaines, la construction d’infrastructures de toutes sortes, le financement des élections en faveur des régimes amis dont on souhaitait le maintien aux affaires, etc. Bref, le guide devrait manquer à beaucoup de chefs d’Etat africains et non des moindres, s’il arrivait à quitter le pouvoir. On peut citer en passant les plus insoupçonnés comme le Sénégalais Abdoulaye Wade, le Burkinabé Blaise Compaoré dont les subsides du frère guide, constituent une manne égale sinon plus importante que celles provenant des grandes capitales occidentales.

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