Le Chah d’Iran (suite 2)

Les grands de ce monde.

Vendredi 27 mars 2009 // Le Monde

Sous le règne de mon père, la politique étrangère était l’affaire des ambassadeurs et, pour ce qui concernait notre pays, ceux-ci n’étaient pas nécessairement les nôtres, comme j’ai déjà eu l’occasion de le montrer.
Aujourd’hui, les voyages sont devenus si faciles qu’ils permettent aux chefs d’État de se rencontrer aussi souvent qu’ils le désirent. Pour nia part, en trente-sept années de règne, je n’ai eu qu’à me féliciter de cette nouvelle diplomatie.

Un livre ne suffirait pas à raconter l’histoire et même la petite histoire de ces entretiens. Mieux que les interminables dépêches de jadis, ils aident à régler, entre gens de bonne volonté, des litiges et à faire valoir son bon droit.

L’intransigeant patriotisme de De Gaulle.

Lorsque le général de Gaulle passa par Téhéran pour se rendre à Moscou, en 1943, j’étais un tout jeune souverain. Dès le premier instant, je fus subjugué par sa personnalité hors du commun. En l’écoutant parler de la France, j’entendais comme l’écho des ambitions que je nourrissais pour ma patrie la retrouver indépendante à l’intérieur de ses frontières. Il avait une éloquence sourde qui rendait contagieuse sa foi dans l’avenir de son pays.

Naturellement, nous devions nous revoir plusieurs fois, soit à Paris, soit en Iran. Chaque fois, ce nous fut l’occasion de resserrer nos liens. J’ajoute que nous n’avons pas cessé d’échanger une correspondance.

A sa mort, je me rendis à Paris pour assister au service religieux célébré à Notre-Dame. Tous les chefs d’État se trouvaient là. Toutefois, je fus le seul d’entre eux queMadame de Gaulle accepta de recevoir à Colombey dans ces heures douloureuses. Je fus profondément touché de cette attention. Elle témoignait de la qualité des relations quej’avais nouées avec le Général.

Cet ardent patriote aura été pour moi un guide. Quant à mesurer sa grandeur, il suffit de comparer l’état où se trouvait la France en 1956 et celui où elle était au moment qu’il quitta les affaires.

Les trois géants de la conférence de Téhéran.

La conférence de Téhéran me mit en relation avec ces deux autres géants de l’histoire contemporaine que furent Staline et Roosevelt. Quant à Churchill, le troisième, je l’avais rencontré auparavant.
Je voudrais rappeler ici que, des trois participants à la conférence, Joseph Staline fut le seul à venir me saluer et à se comporter protocolairement envers le chef du pays invitant. Quant à MM. Roosevelt et Churchill, il me fallut aller les voir à l’ambassade soviétique.

J’aurais beaucoup à dire sur ma rencontre avec Staline. Par exemple, je ne suis pas près d’oublier qu’il me déclara rondement : « Soyez tranquille pour les cinquante années à venir !  » Devais-je entendre cette parole comme une garantie comparable à celle que les tsars donnèrent à la dynastie des Khadjars ?

Extrêmement poli, poussant la courtoisie jusqu’au raffinement en ne touchant pas à son thé avant que j’eusse bu le mien, il se montra intéressé par cent sujets. Quant à moi, jeune roi patriote qui avait vu l’armée de mon pays détruite, je veux dire privée de son armement lors de l’invasion anglo-russe. Je brûlais de l’entretenir de nos besoins en chars et en avions.

Aussitôt, sans manifester la moindre hésitation, il m’offrit deux régiments, l’un de tanks et l’autre d’aviation. Les modalités de livraison d’armement et d’entraînement de mes troupes devaient être discutées plus tard.

Devant une pareille détermination, je le remerciai chaleureusement. Tout à ma satisfaction, je considérais à part moi que je venais de franchir une étape importante sur la voie qui conduisait au prestige et à l’indépendance de mon pays. Quelques semaines plus tard, son envoyé m’informait des conditions que Staline mettait à notre accord. Elles étaient draconiennes. Elles prévoyaient que le régiment de chars serait basé à Ghasvin, ville qui se trouve à l’ouest de Téhéran, et le régiment d’aviation, à Machad, au nord-est de l’Iran. Enfin, les deux régiments seraient placés sous le commandement de l’état-major soviétique pendant toute la durée de la guerre. Il va de soi que je refusai net ces conditions. Du même coup, je me brouillai avec Staline.

Cela ne m’empêche pas de reconnaître qu’il était un colosse. Ce n’est certainement pas Churchill qui est le grand vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, mais bien Staline. Aux conférences de Téhéran, de Yalta, enfin de Potsdam, c’est lui, encore lui, toujours lui, qui tira les ficelles. Bref, c’est lui qui imposa une « paix soviétique » qui dure depuis trente-cinq ans.

Puisque j’en suis au chapitre de mes relations avec l’Union soviétique, je voudrais dire que les successeurs de Staline ne me firent pas, eux non plus, la partie belle. Certes, tout me séparait de l’idéologie communiste et mon règne fut un long combat contre elle. Je n’ignorais pas que cela comportât des risques. Je les assumais auprès de ce voisin aussi puissant. Il me fallut attendre mon premier voyage à Moscou, en 1956, pour voir se dissiper enfin tes nuages.

Ma rencontre avec Khrouchtchev eut lieu peu après la signature du pacte de Bagdad, et j’ai rappelé quelle avait été sa réaction. Nikita Khrouchtchev était un interlocuteur difficile, parfois très dur, toujours obstiné. Il n’empêche que son côté paysan, le faisant tour à tour bonhomme et rusé, le rendait sympathique.

Ensemble, nous convînmes d’une politique de bon voisinage que commandait le bon sens et nous nous y tînmes résolument.

Quant à M. Leonid Brejnev, j’ai eu, tout naturellement, l’occasion de le rencontrer, que ce fût en Union soviétique ou en Iran. Bien que les discussions que j’eus avec lui aient été parfois très serrées, j’en garde un bon souvenir.

Tous différends idéologiques mis à part, je ne puis m’empêcher d’avoir une sincère admiration pour M. Brejnev. C’est de toute évidence un diplomate hors de pair.

Il s’en tient à la politique de coexistence pacifique, aux principes des résolutions d’Helsinki. Et il a réussi à porter son pays au degré de puissance où nous le voyons première puissance nucléaire du monde, bientôt la première sur les mers. Quant aux forces terrestres, aéroportées et aériennes leur supériorité est si grande que je m’abstiendrai de toute comparaison.

Pour en revenir à la conférence de Yalta et à mes rencontres d’alors, j’ai déjà dit que j’avais dû aller saluer le président Roosevelt à l’ambassade soviétique. A ce moment-là, il était à l’apogée de son prestige.

Quel ne fut pas mon étonnement d’entendre cet homme aimable me demander de l’engager, quand il aurait achevé son mandat présidentiel, comme expert en reboisement ! Que devais-je comprendre.? Comment interpréter une pareille requête.? Cela signifiait-il que l’avenir de l’Iran, de son propre point de vue, était si assuré qu’on en était d’ores et déjà à s’occuper de nos forêts.?

Quant à Churchill, la première fois que je le vis, ce fut à l’occasion d’une escale qu’il fit à Téhéran, alors qu’il se rendait à Moscou. Nous avions eu un long entretien sur la conduite de la guerre. En dépit de ma jeunesse, je m’étais aventuré à lui exposer mon point de vue à la fois politique et militaire. Selon moi, il convenait que les Alliés s’entendissent à envahir l’Europe par le sud, c’est-à-dire par son point le plus faible. L’Italie et les Balkans me paraissaient tout désignés. J’avançais l’un après l’autre mes arguments.

Tassé dans son fauteuil, l’air un peu bougon, comme à son habitude, il me regardait avec intérêt. Durant tout mon exposé, il ne devait pas me quitter des yeux. Quand j’en eus terminé, il se garda de tout commentaire.

Bien des années plus tard, je pus constater, enlisant ses Mémoires, que j’avais exprimé à Téhéran une thèse qui rejoignait la sienne.

C’est avec beaucoup de courage et de sang-froid qu’il a conduit à la victoire son pays. Par la suite, je devais le rencontrer plusieurs fois en Angleterre.

Un jour que je déjeunais en sa compagnie au 10 Downing Street il était de nouveau Premier ministre, sa femme me demanda si je pensais qu’il serait bon qu’il continuât comme « Older Statesman « après qu’il aurait quitté le pouvoir. Un « Older Statesman » est une sorte de sage. Ma réponse fut négative. Tel était le prestige de Winston Churchill qu’il me paraissait évident qu’il devait rester, tant aux yeux de ses contemporains que devant l’Histoire, comme le chef politique victorieux que le monde admirait, et comme Premier ministre.

Les dirigeants américains.

Eisenhower, Richard Nixon, Henry Kissinger, Averell Harriman, Truman et Lyndon Johnson, tels sont les noms des dirigeants américains qui me viennent à l’esprit quand je pense à la noble et puissante Amérique.
Sans doute les historiens futurs feront-ils surtout du général Eisenhower un homme de guerre. Pour ma part, je retiendrai d’abord ses qualités de coeur. C’était un être foncièrement bon, qui sut se faire aimer de tous les Américains : I like Ike.

Je me fis un devoir, et ce fut pour moi un honneur, d’assister aux obsèques de ce glorieux soldat et de ce grand citoyen. Je ne l’ai pas oublié c’est sous son administration que les États-Unis m’apportèrent leur appui contre la politique de Mossadegh, jugée néfaste pour le monde libre et susceptible de conduire l’Iran tout droit à sa perte. Il faut reconnaître qu’à ce moment-là, la politique extérieure des États-Unis, conduite par Foster Dulles, était une politique de grande puissance d’une incontestable efficacité.

Une solide amitié me lie, depuis 1953, avec Richard Nixon. A l’époque, il était le vice-président d’Eisenhower. Sous sa présidence, nos relations avec les États-Unis devinrent excellentes. Elles devaient le demeurer sous la présidence de Gerald Ford.

En ce qui concerne la politique extérieure des États-Unis, Nixon a eu, et a toujours, une vision remarquablement juste des hommes et des événements. Sa politique de désengagement au Vietnam, de relations normales avec la République populaire de Chine, fut une politique de raison, de bon sens, de prudence. De même, sa rigoureuse conception de l’équilibre des forces mondiales avait donné aux États-Unis un prestige certain.

Avant qu’il ne soit président des États-Unis, nous nous étions longuement entretenus à Téhéran. Et nous étions tombes d’accord sur quelques principes très simples de géopolitique, dont le principal est le suivant une nation doit rechercher l’alliance d’ « alliés naturels », des pays avec lesquels elle restera liée par des intérêts communs et permanents. Il faut se garder de s’embarrasser d’alliances douteuses, qui risquent finalement de devenir une charge. Un allié sûr et solide vaut mieux que dix partenaires qui flanchent, et parfois au moment décisif.

Eh bien, Richard Nixon est précisément un de ces Américains qui, venant visiter l’exilé de Cuernavaca, ont prouvé qu’ils restaient fidèles aux pactes d’amitié.

J’ai connu Henry Kissinger dans les rôles les plus divers, et d’abord directeur du National Security Council, puis secrétaire d’État de Nixon d’abord, et de Ford ensuite. C’est un homme qui a toujours su mettre au service d’une expérience déjà longue des informations de première main concernant la politique américaine et internationale. Il était beaucoup mieux informé que quiconque.

Je dois dire qu’en toute circonstance je l’ai trouvé égal à lui-même. Fidèle à ses principes, il sert son pays en ayant pleine conscience de la puissance des États-Unis et des responsabilités américaines dans l’équilibre des forces et le maintien d’une paix honorable dans le monde. J’ajouterai que ses idées concernant la géopolitique rejoignaient absolument les miennes.

D’une intelligence réellement supérieure, Henry Kissinger possède en outre deux qualités qui, malheureusement, font défaut à certains grands de ce monde il sait écouter et détient un sens très fin de l’humour.

Les relations de l’Iran et des États-Unis culminèrent précisément sous le président Gerald Ford, lors du voyage de Kissinger à Téhéran, avec l’annonce d’un accord commercial portant sur cinquante milliards de dollars, sur cinq ans.

Parmi les hommes politiques américains qui m’ont laissé le souvenir le plus vif, je veux encore citer Averell Harriman, le président Truman et le président Lyndon Johnson.

J’ai connu le premier pendant la guerre et n’ai cessé de tenir en grande estime cette personnalité de première grandeur du parti démocrate. Le président Truman, placé à une époque difficile de l’histoire, sut y faire preuve de décision. Quant à Lyndon Johnson, ce fut, à mon sens, un grand président, auquel l’histoire n’a peut-être pas rendu suffisamment hommage. Les qualités de sa femme, Lady Bird, étaient tout à fait remarquables.

George VI d’Angleterre
Bevin et Blum

J’effectuai mon premier voyage de souverain à l’étranger en 1948, à Londres. C’était l’année des jeux Olympiques, ce qui explique peut-être que les préposés au protocole, entièrement occupésd’athlétisme ou de natation, se soient montrés défaillants. Mais le roi George VI et sa famille firent preuve à mon égard d’une gentillesse qui me toucha, et je garde le meilleur souvenir de mon séjour.

Bien entendu, j’eus une longue conversation avec M. Bevin, ministre des Affaires étrangères. Comme nous parlions des richesses naturelles de l’Iran et que je mentionnais la région de Kermann, Bevin s’exclama
« Parfaitement, Kerman ! Dans notre zone...

Mais il me semble, lui dis-je, que l’Iran tout entier est dans la zone des pays libres.

C’est précisément ce que je voulais dire », se hâta de répondre Bevin.

Trois mois plus tard, Fakhr Arai vidait sur moi, à bout portant, le chargeur de son revolver.

Cette même année 1948, je me rendis en visite officielle en France, où j’eus un Long entretien avec le président Léon Blumet Guy Mollet. Je m’entendis d’autant mieux avec les deux leaders de la section française de l’Internationale ouvrière que je leur exposai les grandes lignes de notre programme social d’alors. Je crois pouvoir dire qu’ils en furent favorablement impressionnés.

J’étais de même lié d’amitié avec tous les autres chefs d’État occidentaux. J’ai déjà évoqué la figure dynamique de Valéry Giscard d’Estaing.

Les Grands africains.

C’est toujours avec grand plaisir que je me suis entretenu avec l’empereur d’Éthiopie HaïIé Sélassié, qui avait fait montre d’une grande énergie patriotique en résistant à l’Italie. Nos conversations étaient franches, animées, et je me suis parfois permis de lui suggérer certaines réformes.

J’étais jeune étudiant lorsque je l’avais entendu défendre son pays, sans succès, du haut de la tribune de la Société des Nations, à Genève. La SDN ne put rien empêcher. L’ONU ne s’est pas montrée de nos jours plus efficace. Qu’est devenue aujourd’hui l’Éthiopie ?

Nous envisagions d’apporter une aide accrue à la Côte-d’ivoire que préside Houphouët-Boigny, et notre politique était la même à l’égard d’autres pays de l’Afrique francophone comme le Gabon et le Sénégal.

Cependant, de solides liens d’amitié me lient avec le président Senghor. Chef d’État de prestige international, remarquable administrateur, Léopold Sedar Senghor est un maître de la langue française et un authentique poète. J’ai longuement parlé avec lui de cette « négritude  » qui est une véritable doctrine de synthèse culturelle.

Elle trouva en moi d’autant plus d’écho que, durant toute mon existence, je n’ai cessé de puiser aux racines les plus anciennes et les plus profondes de mon propre pays.

C’est le président Senghor qui sut me persuader de poursuivre notre politique africaine. Je fus malheureusement empêché d’aller au Sénégal, comme il était prévu. L’impératrice me remplaça et fut fêté là-bas de la façon la plus chaleureuse.

Mes amis arabes.

C’est déjà comme prince héritier que mon ami Hassan Il a prouvé son patriotisme ! Certes, il doit avoir la « baraka »pour avoir échappé à divers attentats et réussi sa fameuse Marche verte enplein Sahara retrouvé.

C’est un souverain d’une rare élégance intellectuelle. A la fois descendant du Prophète et docteur en droitde l’Université de Bordeaux, il incarne parfaitement une double culture, coranique et européenne.

Il est bien superflu de dire que je prie pour lui, pour son peuple fidèle.

Les mots me font défaut afin d’exprimer ici la reconnaissance que je lui dois pour l’attitude qu’il eut envers ma famille et moi, après les sinistres événements.

De sa part, ce fut un défi à tous ceux qui ont oublié les très hautes leçons du Prophète.

Nous ne devons pas oublier qu’Anouar El-Sadate, ayant succédé à Nasser, se trouva à la tête d’un pays non seulement écrasé, mais humilié, et dont néanmoins l’opinion restait en partie fourvoyée, égarée par des slogans mensongers. Il reprit le combat et, grâce aux armes soviétiques certes, arracha une première victoire. Mais le prix de cette victoire lui parut excessif et c’est réellement pour préserver la paix qu’il remercia les conseillers soviétiques et instaura une politique d’indépendance, au seul bénéfice du peuple égyptien.

Pour effectuer un tel renversement, il fallait être doué d’un grand sens politique, et d’un courage non moins grand. Aussi Sadate est-il déjà entré dans l’Histoire comme l’un des plus authentiques génies politiques que l’Égypte ait connus.

C’est avec ferveur que je prie pour ce grand Égyptien et pour son peuple. C’est le moins que je puisse faire.

Quant au roi Hussein de Jordanie, je ne tarirai pas d’éloges à son égard. Il n’est pas seulement un ami, mais mon frère. A ses qualités d’homme au sens le plus fort du terme qualités de coeur, il allie un grand courage, doublé d’un amour véritable pour son pays. On se condamnerait en effet à ne rien comprendre à cette nature riche et généreuse, si l’on ne tenait pas compte de la position stratégique du royaume de Jordanie.

En de nombreuses circonstances, Hussein de Jordanie a su faire face à l’adversité, et il l’a fait avec résolution. Sa sagesse politique, son esprit de décision, le placent à la croisée de ce monde, et il mérite d’atteindre tous les buts qu’il s’est fixés dans la vie.

Puis-je rappeler ici cette anecdote décisive ? Fomenté par GamaI Abdel Nasser, un coup d’État éclate, dirigé par un général. Une garnison se soulève. N’écoutant que son courage et son patriotisme, le roi Hussein s’avance sans escorte vers la caserne insurgée, harangue la troupe et lui tient un langage si ferme et si raisonnable que les soldats, au terme de son discours, l’ovationnent et se jettent à ses pieds.

Tito. Ceausescu. Hua Guofeng.

Mon évocation des grands de ce monde serait incomplète, il me semble, si, revenant une nouvelle fois au monde communiste, je ne saluais pas deux dirigeants qui ont en commun d’y tenir chacun une place particulière. J’ai nommé le maréchal Tito, et M. Hua Guofeng.

La Yougoslavie est, avec l’Iran, le seul pays qui, en des circonstances difficiles, voire angoissantes, ait tenu tête à Joseph Staline. Il n’était pas facile d’unifier les ethnies, de moderniser un pays comme la Yougoslavie, et l’on doit reconnaître que le maréchal Tito a réalisé une tâche extraordinaire. Dieu veuille que ses successeurs se montrent aussi capables que lui.

Enfin, je dois rendre hommage à la loyauté des dirigeants chinois. Lors de la visite que M. Hua Guofeng me fit au moment où la crise iranienne atteignait son point culminant, j’eus le sentiment que les Chinois étaient alors les seuls à vouloir un Iran fort.

Comment ne pas terminer cette évocation rapide, sans nommer le président José Lopez Portillo, dans le beau et noble pays de qui j’écris ce livre.? Certes, lorsque, en 1975, j’avais eu l’occasion de complimenter le président Lopez Portillo lors d’une visite officielle que je fis au Mexique, je ne pensais pas qu’un jour j’y vivrais.

C’est une grande chance pour moi que préside aux destinées du Mexique un homme tel que M. Lopez Portillo, personnalité dynamique, à qui le sens de l’interdépendance énergétique et économique des pays entre eux ne fait pas perdre de vue le service de l’indépendance nationale.

Ce que devait être la démocratie impériale.

Trois principes ont inspiré notre politique intérieure : Participation, décentralisation et démocratisation. Je voulais que le peuple iranien participe de la manière la plus efficace à sa propre administration et à l’édification de notre économie. La Révolution blanche devait nous permettre d’atteindre ces objectifs.

Les maisons d’équité et conseils de village, les maires, les gouverneurs, les conseils de province aux pouvoirs étendus, étaient des instruments de la participation politique. La participation des producteurs à la gestion et aux bénéfices des entreprises porta de même ses fruits.

Il était naturel qu’une centralisation d’État demeurât en ce qui concerne l’armée, la gendarmerie et la police, les affaires étrangères, les finances, et aussi l’instruction publique afin de sauvegarder la langue persane et d’étendre son pouvoir.

L’amour de la province, de la ville et du village natals, libérés de l’ancien joug centraliste, n’était nullement incompatible au contraire avec l’amour de la patrie iranienne.

Cette politique de participation va de pair et se confond avec une politique de décentralisation, que j’ai accentuée au cours de ces dernières années et que j’étais décidé à mener encore beaucoup plus loin.

Ici, une réforme radicale de l’administration s’imposait. C’est pourquoi nous nous appliquions à former de bons fonctionnaires, honnêtes, dévoués, bons patriotes et capables d’initiative. Certes, en 1982, nous aurions eu 3 millions de travailleurs de plus, mais cette fois avec des cadres, ingénieurs, médecins, techniciens, etc., sortant de nos 137 écoles supérieures actuelles, de nos instituts et écoles professionnelles. L’armée aurait de même offert un débouché à nos jeunes gens.

La couronne n’est pas le pouvoir

La démocratisation dans le sens où je l’entends eût été bien difficile sans participation ni décentralisation. Mais qu’on me permette d’évoquer id un souvenir.

Un jour, mon père me dit qu’il souhaitait me laisser un empire « que des institutions solides rendraient capable d’exister, de se gouverner pratiquement seul ». J’étais très jeune alors et fus blessé par ce propos, que j’interprétai comme un manque de confiance à mon égard. Je pensai que Reza Chah exprimait des doutes sur mes capacités à gouverner.

Puis vint son abdication, et l’occupation. C’est alors, mais seulement alors, que je compris que si l’on hérite de la couronne, le pouvoir, dans une monarchie constitutionnelle comme la nôtre ne se transmet pas !

C’est pourquoi, contre les oligarchies, la création d’institutions véritablement démocratiques me parut être, en Iran, une nécessité absolue.

On peut me reprocher d’être allé trop vite dans mes efforts de décentralisation. Je comptais sur notre parti de la Renaissance qui, en principe, devait former les cadres de cette vaste opération. J’expliquerai pourquoi ce fut un échec.

Participation, décentralisation, démocratisation à tous les échelons de la vie nationale et aboutissant à des élections générales, municipales, corporatives, ne pouvaient vraiment porter tous leurs fruits que dans le cadre de la monarchie constitutionnelle.

L’Iran a toujours été et demeure un empire, c’est-à-dire un ensemble de peuples dont les ethnies, les langues, les moeurs, les cultes mêmes sont différents, bien que les musulmans y constituent une imposante majorité.

D’où la nécessité d’un souverain faisant l’union par le haut, pour réaliser une véritable démocratie impériale.

L’alliance de ces deux mots ne doit pas surprendre. Il faut en effet bien préciser que si, selon la Constitution que ce soit celle de 1906 ou celle de 1950 l’empereur peut faire accepter ses projets et ses plans par le gouvernement, il n’en reste pas moins un monarque constitutionnel. Il règne, mais ne gouverne pas.

La démocratie impériale, c’est à la fois l’union de toutes nos ethnies sous le même étendard, à l’intérieur de frontières sacrées, et le rassemblement de toutes nos classes sociales au sein d’une communauté de combat pour le vrai progrès. Peut-on s’étonner qu’on se soit acharné à la détruire.?

La coalition des mass media.

Les mass media ont joué un rôle important dans le déroulement des événements dont mon pays a été le théâtre au cours des trois dernières années. Dans une certaine mesure, je peux le comprendre. Cela ne veut pas dire que je trouve que leur attitude ait toujours été conforme à la déontologie. Cette surenchère à laquelle se sont livrés certains journalistes dans la recherche de nouvelles que chacun voulait plus sensationnelles que celles transmises par son voisin a conduit aux plus regrettables excès.

Je conçois qu’un reporter envoyé en Iran dès qu’on signalait un peu d’agitation ait été tenté de renchérir. Je ne conçois pas, en revanche, qu’à l’occasion d’un début d’émeute trois morts et dix blessés soient devenus des dizaines de morts et des centaines de blessés. Or, c’est ce qui s’est passé et comme la situation s’est, de mois en mois, aggravée, les mass media ont joué un rôle déplorable dans leur contribution à la mobilisation des foules et à l’évocation d’événements qu’il fallait de jour en jour amplifier.

La croisade des mass media contre l’Iran ne date cependant pas de ces toutes dernières années. Ce fut une entreprise de longue haleine. Elle commença dès 1958, à l’époque où l’Iran était en train de devenir maître de son pétrole. En fait, elle ne cessa jamais et devint particulièrement virulente en 1973 et dans les années qui suivirent quand je pris l’attitude que l’on sait pour que le pétrole soit payé à son juste prix. Je me souviens des propos menaçants et
insultants que M. Simon, alors ministre américain des Finances, tint lorsque je fis connaître publiquement le point de vue des producteurs. La presse mondiale, mais plus particulièrement la presse occidentale, ne fut pas tendre à mon égard. J’étais l’homme du pétrole cher, mais personne ne prit la peine d’expliquer les raisons d’une attitude que j’ai largement évoquée dans le cours de ce livre.

« Par la faute dit Chah »

À partir de ce moment-là, les campagnes de presse n’ont jamais cessé et j’imagine très bien la rogne de l’automobiliste occidental qui payait son essence de plus en plus cher ou à qui il arrivait même de s’approvisionner avec difficulté. « Par la faute du Chah », lui disait-on. Et il le croyait, oubliant que chaque augmentation du prix de l’essence était pour le fisc de son pays une aubaine que celui-ci ne laissait pas passer, le pétrole vendu plus cher enrichissant les compagnies pétrolières, l’État revendeur et les distributeurs.

Le manque d’objectivité d’une certaine presse m’était apparu en bien d’autres circonstances.

Notre pays est certainement l’un de ceux qui ont fait le plus pour encourager notre jeunesse à s’en aller poursuivre leurs études à l’étranger et, tout particulièrement, aux États-Unis. J’aurai l’occasion de reparler de l’attitude de nos étudiants, mais je dois dire que si beaucoup d’entre eux trouvaient qu’on ne faisait pas assez pour eux, ils étaient très nombreux qui avaient conscience du privilège qu’ils avaient de pouvoir poursuivre leurs études dans des facultés réputées, dégagés de tout souci matériel.

Au mois de novembre 1977, je me rendis avec l’Impératrice aux États-Unis. A Williamsburg, où je devais passer une nuit, plusieurs centaines d’étudiants iraniens se rassemblèrent pour me témoigner leur fidélité. Je m’entretins quelques instants avec eux, mais pus voir, à l’écart, groupés autour d’un drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau quelques individus masqués qui vociféraient des injures. Masqués pourquoi ? A cause de la Savak, écrivirent, sans souci du ridicule, certains journaux. Beaucoup plus sûrement, je pense, parce qu’un bon nombre de ces manifestants, qu’on aurait pu reconnaître, n’étaient pas des Iraniens mais, très probablement, des professionnels de la contestation, recrutés sur place.

Toujours est-il qu’il y avait environ cinq cents manifestants qui m’étaient favorables et pas plus d’une cinquantaine qui m’étaient hostiles.

Le lendemain, j’eus la surprise de voir les chiffres inversés dans certains organes de presse qui parlèrent de la cinquantaine de partisans du Chah, perdus dans une foule d’opposants. On commenta de la même façon les manifestations qui eurent lieu lorsque nous nous arrêtâmes, l’Impératrice et moi, à Washington. Plusieurs milliers d’Iraniens vivant aux États-Unis s’étaient rassemblés pour nous accueillir dans la capitale fédérale. Des énergumènes, masqués une fois encore, armés de gourdins et de chaînes de vélo, prirent à partie nos compatriotes. Ce ne sont pas les agresseurs qui furent cloués au pilori par la presse américaine. Bien au contraire, un journal titra de la manière suivante « Qui donc a payé le voyage des partisans du Chah ?  » Nul ne se préoccupa, en revanche, de savoir d’où venaient les perturbateurs.

Il n’en est pas moins vrai qu’une campagne de subversion très active a été menée auprès de nos étudiants, à l’intérieur comme à l’extérieur. On leur affirmait qu’ils seraient des héros si, selon l’expression à la mode à Paris en 1968, ils « cassaient la baraque ». Tant et Si bien qu’en Iran, ils ont contribué à la casser.

Cette subversion était, me dit-on, surtout subventionnée par des fonds libyens, qui se seraient élevés à 250 millions de dollars.

Non moins surprenante a été l’attitude de la BBC qui, dans ses émissions en langue persane, se livra, dès le début de 1978, à de virulentes attaques contre mon régime. Comme si un mystérieux chef d’orchestre avait donné le feu vert à cette offensive ! Je ne parle pas de l’attitude de certains envoyés spéciaux qui amplifièrent démesurément les incidents déplorables dont mon pays allait devenir le théâtre.

Je serais tenté de dire que, pour certains journaux, le cadavre est une aubaine et je pense que les événements d’Iran ont fait la fortune de certains marchands de papier.

Que dirai-je enfin de la complaisance avec laquelle ont été recueillies les imprécations du vieillard de Neauphle-le-Château et ses appels au meurtre ? Beaucoup de Français, je le sais, s’en sont étonnés. Quand l’Irak, où il s’était réfugié, l’a chassé, je n’ai pas voulu demander au gouvernement français de le condamner au silence. Il importait peu qu’il parle de là ou d’ailleurs, puisqu’il n’était rien de plus qu’une marionnette dont se servaient ceux qui, de l’extérieur, avaient condamné mon régime.

Je ne dois cependant pas généraliser. Bon nombre de journalistes ont gardé la tête froide et se sont appliqués à donner de la situation dans laquelle mon pays s’est trouvé une image objective. Si à un certain moment, il leur est arrivé de donner à leurs articles un ton « sensationnaliste » ce n’est pas de mon fait. Ils s’y sont trouvés contraints par ceux qui ont pris le pouvoir à Téhéran après mon départ.

On retiendra, en tout cas, que, favorables ou hostiles à ma personne, tous les journalistes qui le désiraient purent venir chez nous, voir ce qu’ils voulaient, écrire ce qu’ils voulaient et le transmettre aux journaux qu’ils représentaient. Qu’aurais-je entendu si j’avais, comme c’est le cas aujourd’hui, fermé nos frontières aux représentants des mass media ?

J’ai fait preuve du même esprit de tolérance à l’intérieur de mon pays, puisque la télévision iranienne pouvait, sans risques, montrer les manifestations dont Téhéran fut le théâtre pendant les dernières semaines de mon règne.

Je ne veux cependant pas clore ce chapitre consacré aux mass media sans faire remarquer qu’en quelques circonstances, des journaux soucieux d’objectivité ont fait écho aux avertissements que j’ai cru nécessaire de lancer en direction de l’Occident.

Peu avant le voyage que je fis aux États-Unis au mois de novembre 1977 Arnaud de Borchgrave, du journal américain Newsweek, vint m’interviewer pour me demander ce que je pensais d’un scénario imaginé dans certaines Écoles de guerre occidentales.

Ce scénario était te suivant : Un régime gauchisant a été instauré en Iran. Sérieusement menacé, il appelle à l’aide les Soviets. Ceux-ci lancent alors une guerre éclair, de la Caspienne au golfe Persique. Et l’envoyé de Newsweek de m’interroger :

« A votre avis, quelle serait la réaction des USA, compte tenu des précédents du Vietnam, du Zaïre, de t’Angola, etc. »

Je répondis : « Beaucoup d’Américains, et parmi eux des parlementaires, paraissent ignorer qu’un accord bilatéral essentiel existe entre l’Iran et les États-Unis. Cet accord stipule qu’après consultation entre les deux pays, le gouvernement américain serait tenu d’intervenir pour nous venir en aide si nous étions attaqués par un pays communiste, ou téléguidé par les communistes. Ce serait aux États-Unis de décider s’ils doivent remplir leurs obligations. En ce qui nous concerne, nous tiendrions nos engagements. »

Le reporter de Newsweek insista
« Ne croyez-vous pas que les États-Unis pourraient être tentés de trouver un terrain d’entente avec Moscou, si le pétrole, destiné à l’Occident n’était pas menacé.?  »

Voici ma réponse.
« ... Quelle est la limite à partir de laquelle les États-Unis commenceraient à réagir, entreraient en guerre.? Cela devient de plus en plus imprécis. Cela dépendrait uniquement de la conception que vous auriez de vos intérêts d’avenir, et de la signification que vous accorderiez encore à certains principes. Toléreriez-vous, par exemple, de voir renverser un régime allié indépendant ? »

Enfin, après avoir constaté que la dette des pays en voie de développement atteignait près de 250 milliards de dollars, Newsweek remarquait que la Suède, le Canada, les Pays-Bas, etc., avaient décidé d’annuler environ un milliard de dollars de leurs créances et que les nations débitrices comptaient généralement sur une annulation de la totalité de leurs dettes. J’exprimai mes doutes à ce sujet, mais je précisai ainsi ma position :

« J’avais placé beaucoup d’espoirs dans le dialogue Nord-Sud, dont le seul résultat a été un concert de lamentations. Pour le moment, le monde occidental n’est pas assez fort pour annuler ces dettes. Mais si, avant la fin du siècle, il n’y a pas d’arrangement, de « New Deal » avec les pays sous-développés, nous allons à la guerre. Il n’est ni moral ni logique, et il est dangereux, que 10 % de la population du globe aient la haute main sur 90 % des richesses mondiales.

Je précisai alors pour Newsweek la doctrine que l’on connaît déjà

« Il n’est pas question de redistribuer les richesses cela ne résoudrait nos problèmes que pour les quatre ou cinq ans à venir. Ce qu’il faut, c’est aider les pays envoie de développement à se créer de nouvelles sources de richesse, au besoin les en doter. Les États-unis, l’Europe de l’Ouest et le Japon sont évidemment les plus capables de le faire. Même les sociétés multinationales, qui ont en général font preuve de courte vue en exploitant les ressources des pays où elles s’implantent, pourraient désormais jouer un rôle décisif dans la création des richesses des pays sous-développés. »

À plusieurs reprises, j’avais de même fait remarquer que certains pays communistes étaient fort capables de jouer un rôle important. Car enfin, eux aussi possèdent d’énormes richesses de toutes sortes, une technologie avancée eux aussi vendent au Tiers Monde et ailleurs, aux mêmes prix que les Américains. Il me paraît qu’ils devraient assumer, dans la solution du problème mondial de l’énergie, une part de responsabilité égale à celle de l’Ouest et du Japon.

Mais s’il est dangereux de dire la vérité, il est téméraire de la défendre.

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