La violence inexpugnable du monde.

Jeudi 2 juin 2011 // Le Monde

Nous aimerions nous raconter des histoires, rêver d’un monde pacifié et fraternel, d’où tout rapport de force et tout passage à l’acte violent seraient bannis. N’est-ce pas le fond de la croyance aux droits de l’homme, cette idéologie qui laisse espérer une sortie des conflits, dès lors qu’une justice supérieure ferait régner la fraternité toujours et partout ? Malheureusement, l’expérience la plus immédiate montre que nos sympathiques militants droits de l’hommistes n’ont de cesse de réclamer l’intervention des bombardiers et le pilonnage des positions de l’ennemi. Ils ont beau anathématiser l’insupportable Realpolitik, ils en deviennent les plus zélés auxiliaires dès lors qu’il s’agit d’affronter l’injustice très concrète et la puissance de feu de l’adversaire. Il vaut mieux que l’armée des Nations Unies ne soit pas battue, l’hypothèse de sa défaite n’est pas inimaginable. Mais il est très difficile de penser le mal, et plus encore de l’intégrer dans la philosophie politique.

Cela nous donnerait une trop triste idée de l’humanité et risquerait de déstabiliser notre projection d’une paix perpétuelle. Pourtant, si l’on se réfère aux origines mêmes de la pensée moderne, on bute sur le caractère massif, incontournable d’une violence, dont la première fonction de la politique est de nous protéger. Qu’est-ce que le Léviathan de Hobbes, sinon la construction du mythe de la souveraineté, destiné à épargner les hommes dont la condition naturelle est d’être livré à « l’exacerbation mortelle de leurs passions » ?

L’essai que vient de publier Paul Dumouchel se situe dans la stricte ligne de Hobbes, enrichi par une problématique girardienne, qui lui permet de creuser plus profond encore les ressorts de l’inimitié et la logique de guerre des États. Voilà plus de trente ans déjà que nous le rencontrions, avec Jean-Pierre Dupuy à l’occasion de la publication d’un premier essai intitulé l’enfer des choses. Leur objectif était alors de prolonger les analyses de René Girard au cour de la modernité, afin de découvrir comment elle permettait une intelligence aiguë des mécanismes de l’économie. En choisissant de réfléchir à la violence la plus évidente de notre début de siècle, Dumouchel ressaisit le dispositif central de la pensée de René Girard, en montrant que, loin de ne concerner que l’âge archaïque des études ethnologiques, il touche au plus vif, au plus crucial, au plus douloureux de notre époque. L’intéressé lui-même, d’ailleurs, avait anticipé cette réflexion avec son Achever Clausewitz (3), dont le sens est, ici, souligné avec une puissance d’argumentation remarquable : « Le monde global est un monde de la violence globale (...) c’est un monde de violence sans frontières, c’est aussi un monde où la violence politique échoue à nous protéger et devient elle-même la plus grande violence. » Cette seule affirmation ne se soutient qu’avec la démonstration qui la précède et consiste dans une analyse très précise des processus qui ont conduit à la formation de l’État moderne. Celui-ci, en effet, s’est caractérisé par l’appropriation exclusive de la violence légitime sur un territoire circonscrit.

La segmentation des sociétés anciennes s’est trouvée progressivement abolie, avec la suppression des communautés intermédiaires, jusqu’au face-à-face des seuls individus avec l’État, consommé avec la Révolution française. La violence captée par la seule puissance publique est tournée vers l’ennemi de l’intérieur, puis l’ennemi de l’extérieur. On peut juger que c’est un progrès indéniable, mais l’histoire des deux derniers siècles nous apprend aussi, selon la leçon de Clausewitz, que les conflits des nations vont jusqu’à l’anéantissement de l’adversaire et que ce sont « des nations et des peuples qui s’opposent. La lutte mobilise dorénavant les populations entières. » La politique post-hobbesienne a redéfini les acteurs et les frontières de la violence. Elle est structurée par l’opposition à l’ennemi, comme l’a saailigné un Cari Schmitt, commentateur très conséquent du Léviathan.

Certes, le même Schmitt avait remarqué qu’entre la naissance de l’État moderne et 1914, les guerres européennes avaient été limitées, mais c’était au moyen d’un exutoire extérieur, d’un espace libre où pouvait s’exercer une violence que « ne bornaient ni le droit de la guerre ni le respect des lois internationales ». II parlait en fait des conquêtes coloniales. On peut être en désaccord philosophique avec l’auteur du No-mos de la terre, tout en admettant le constat qu’il établit quant aux guerres idéologiques qui suppriment les limites anciennes de la guerre.

Ce n’est là qu’un des parcours où nous invite Paul Dumouchel pour mieux nous initier à la généalogie de la violence. Il nous offre aussi, par exemple, un aperçu très suggestif sur la transformation des sociétés traditionnelles avec la fin des solidarités immédiates. Celles-ci n’étaient pas indemnes de conflits et elles s’opposaient à la grande ouverture des marchés qui suppose le relâchement des liens communautaires au profit d’un échange qui s’épanouit à partir de l’indifférence des sujets économiques pour leurs appartenances. D’une façon très neuve, l’analyse s’attarde aussi à montrer comment le christianisme a concrètement transformé les relations sociales à partir de la charité et du pardon. L’une et l’autre ont fait accéder le lointain au statut du prochain, à l’encontre des obligations immédiates des sociétés segmentées. Mais le système de l’échange généralisé produit des effets de « violence par omission » avec tous ceux que la chute des structures traditionnelles a laissé sans défense.

Pourtant, l’attention se concentre finalement sur les mutations ultimes des rapports de violence, avec les phénomènes de globalisation. Il faudrait sans doute que Paul Dumouchel consacre un nouveau livre pour développer les remarques qu’il esquisse à propos de la nature non territoriale des formes d’agression, qui rendrait obsolète la stratégie nucléaire, cette dernière moderne est né de la territorialisation des relations de solidarité et d’hostilité (...)étant étroitement associée à l’immunité d’un territoire particulier : « L’ordre politique L’impossibilité dorénavant de reterritorialiser ces relations nous menace comme jamais auparavant. » A l’heure du terrorisme international et des mafias transnationales, la violence redessine un autre espace, ce qui montre bien qu’elle est, hélas, inexpugnable.

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