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Le Chah d’Iran (suite 3)

La vérité sur la Savak.

Vendredi 3 avril 2009 // Le Monde

Dès la réapparition du terrorisme, la Savak a été la cible favorite de la presse internationale, mais aurait-en parlé d’elle comme on l’a fait si des forcenés n’avaient commencé par mettre le pays à feu et à sang, obligeant ainsi la police àintervenir vigoureusement ?

On a attribué à la Savak les pires forfaits. On n’a pas craint d’écrire que des millions d’iraniens travaillaient pour elle, affirmation parfaitement ridicule. Par quel sortilège, ces millions de Savakis, fidèles au régime par définition, se seraient-ils volatilisés lorsque mon régime chancela ?

En fait, la Savak comptait trois mille deux cents fonctionnaires au début de 1978 et leur nombre ne dépassa pas quatre mille à la fin de l’année.

Son nom est formé par les initiales de la « Sazemane Etella’at va Amniate Keshwar », ce qui veut dire « Organisation de la sécurité et des renseignements de l’État ».

Il existe des services semblables dans tous les pays du monde parce que c’est le devoir de chaque nation de mettre hors d’état de nuire à ceux qui portent atteinte à sa sécurité intérieure et extérieure.

On trouve de tels services aussi bien dans les régimes dictatoriaux que dans les démocraties occidentales. Selon le lieu, ils s’appellent KGB, CIA ou FB1, Intelligence Service, M 15 ou SDECE.

Faut-il ajouter que l’Iran n’avait pas plus de raisons de s’accommoder du terrorisme que les Italiens ne s’accommodent de l’activité des Brigades rouges ou les Allemands des exactions de la Bande à Baader. Et lorsque le même jour, en Allemagne, six prisonniers se suicident en se tirant une balle dans la nuque pour ne pas se manquer, on s’étonne à peine qu’ils aient eu une arme à leur disposition dans leur cellule et on présente comme tout à fait normale cette série de coïncidences vraiment extraordinaire. L’opinion publique mondiale accepte cette version sans sourciller.

Contre la subversion communiste.

La Savak avait été créée chez nous pour combattre la subversion communiste après la funeste expérience Mossadegh. Je n’ai pas à juger l’attitude des pays occidentaux à l’égard de leurs communistes, mais on ne peut pas voir les choses de la même manière, selon que l’on a ou que l’on n’a pas de frontière commune avec l’Union soviétique.

Si, fort heureusement, j’ai fini par avoir avec ce pays des relations de bon voisinage et une coopération économique profitable à nos deux nations, nous avons traversé, au lendemain de la guerre, des périodes difficiles.

Dois-je rappeler que les troupes soviétiques qui occupaient notre pays ne l’ont quitté qu’en avril 1946 et que le parti Toudeh crut bien son heure venue dans les derniers mois de l’expérience Mossadegh ? Nous dûmes l’interdire car ce n’était pas seulement le régime qui était menacé, mais aussi l’intégrité territoriale du pays.

La Savak fut donc créée pour mettre un terme aux activités subversives qui, de l’extérieur ou de l’intérieur, constituaient un grave danger pour l’Iran.

Cette mission fut confiée au général Bakhtiar, en 1953, et ce dernier fit appel, comme conseiller, à la CIA.

De nombreux fonctionnaires de la Savak devaient, par la suite, aller suivre des stages de formation au siège de la CIA, à Langley. Ils firent également des voyages d’étude ou des stages dans d’autres pays occidentaux pour se familiariser avec les méthodes que ces derniers employaient.

Le général Bakhtiar demeura en fonction jusqu’en 1962, puis je dus me séparer de ce personnage ambitieux et cupide qui mit ses pouvoirs au service de ses intérêts personnels et qui pratiquait des méthodes inquisitoriales pour parvenir à ses fins. Il fut exilé et s’en alla comploter à Beyrouth. Il devait mourir, quelques années plus tard, victime d’un attentat, en Irak.

Rôle et pouvoirs de la Savak.

Il y avait en Iran, comme ailleurs, des traîtres, des espions, des agitateurs et des saboteurs professionnels, sur lesquels notre gouvernement et notre haut commandement devaient être renseignés et contre lesquels notre peuple devait être défendu c’était le rôle de la Savak. Service de renseignement et de contre-espionnage, elle agissait aussi à la requête des magistrats civils. Mais ce dernier rôle lui fut enlevé pour être confié à la gendarmerie et à la police ordinaire, à la suite des recommandations faites par des commissions de juristes internationaux.Les cadres de la Savak avaient été constitués par des militaires sûrs, qui recrutèrent, eux-mêmes, des agents dans l’année, la police, parmi les diplômés universitaires, etc. Elle fut, finalement, formée d’une majorité de civils.

Il est faux de prétendre, comme on l’a fait, que cette police intervenait dans le déroulement de notre processus judiciaire, très semblable à celui qui est en vigueur en Occident procès avec défenseur, procédures d’appel et de cassation. Dans les derniers mois de 1978, la procédure d’interrogatoire fut modifiée sur les conseils des commissions de juristes internationaux et ils eurent lieu en présence d’avocats.

Les activités de la Savak furent de même exagérées par tous ceux dont les intérêts étaient contraires à l’ordre et au progrès du pays. Selon les « informateurs, le chiffre des « prisonniers politiques » « torturés » dans nos prisons oscillait entre 25006 et 100000.

Or, dans une publication clandestine intitulée Chronique de la répression, imprimée en Iran et utilisée par l’opposition contre la Savak, on précisait que, de 1968 à 1977, c’est-à-dire en neuf ans, le chiffre des personnes arrêtées, pour des raisons politiques, fut exactement de 3 164.

Droit de grâce.

Dans aucun pays, la responsabilité des services de police et de renseignement n’incombe au souverain ou au Chef de l’État, mais aux ministres de l’Intérieur et de la Guerre, ou au premier ministre.
En Iran, la Savak relevait directement du premier ministre. Les chefs d’État n’interviennent, à la demande du ministre de la Justice, que pour exercer leur droit de grâce à l’égard de condamnés ; je n’ai pas fait exception à cette règle.

C’est avec émotion que j’ai appris que M. Hoveyda, ancien Premier ministre, les généraux Hassan Pakravan, Nassiri et Moghadam, tous anciens chefs de la Savak, avaient tenu à préciser, avant d’être suppliciés et assassinés, que jamais ils n’avaient reçu de moi un ordre quelconque concernant le traitement d’un prévenu, d’un accusé ou d’un condamné.

J’avais pouvoir de remettre les peines, j’en ai toujours usé le plus largement possible, ainsi que du droit de grâce. Je signais toutes les propositions de grâce ou de remise de peine qui m’étaient présentées par les magistrats. Quant à ceux qui avaient attenté à ma vie, je les ai toujours graciés, même contre l’avis du Parquet.

Inévitables « bavures.  »

Je ne peux défendre tous les actes de la Savak, tous ses faits et gestes. Il se peut que des gens arrêtés par elle aient été malmenés. Toutefois, des instructions précises furent données pour qu’aucun abus n’ait lieu. Quand la Croix-Rouge a voulu enquêter, un an plus tard, les portes des prisons se sont ouvertes devant ses représentants. Il a été tenu compte des recommandations qui nous ont été faites et, à partir de ce moment-là, nous n’avons plus recueilli de plaintes.

Il a pu y avoir chez nous, comme dans bien d’autres pays que je connais, des « bavures » et je le déplore, mais je dois faire une distinction entre les terroristes et les prisonniers politiques.

Que des terroristes aient trouvé la mort dans des affrontements avec la Savak et, plus souvent encore, avec les forces de l’ordre, c’était inévitable. Personne ne les obligeait à allumer des incendies, à se livrer à des actes de pillage ou à attenter à des vies humaines. Ils ont été les victimes du choix qu’ils avaient fait.

En ce qui concerne les gens qui ont été arrêtés pour des raisons politiques — je ne peux évidemment pas ranger dans cette catégorie les saboteurs et les incendiaires — j’affirme qu’ils ont été traités correctement, qu’ils n’ont jamais été molestés. Personne ne pourra me citer le nom d’un homme politique « liquidé » par la Savak.

Au mois de novembre 1978, le général Azhari, mon premier ministre de l’époque, a fait arrêter un ancien chef de la Savak, le général Nassiri, et une trentaine de fonctionnaires de cet organisme.

Je ne m’y suis pas opposé, faisant confiance aux juges pour instruire les faits qui leur étaient imputés. Je n’en suis pas moins indigné par la manière dont la « justice » a été rendue après mon départ. Les anciens chefs de la Savak, y compris le malheureux général Pakravan qui était un philosophe plus qu’un militaire et qui, dans la période où il exerça ses fonctions, se conduisit d’une manière irréprochable, ils ne furent pas jugés ; ils furent assassinés.

J’attends encore que se manifestent ces juristes progressistes qui entraient en transes lorsqu’ils apprenaient qu’un terroriste était tombé, victime d’un affrontement avec les forces de l’ordre.

Les mass media ont transformé ces criminels en champions de la liberté et les saboteurs communistes ont été salués comme les plus ardents défenseurs des Droits de l’homme. Qui, aujourd’hui, s’indigne des abominations dont mon pays est le théâtre ? Personne, en dehors d’une poignée d’écrivains et de journalistes courageux.

Une débâcle soigneusement préparée.

Pendant les huit premiers mois de 1978 manifestations et émeutes se multiplièrent à travers le pays. Pour tenter de détendre le climat et enlever aux opposants les prétextes d’une agitation soigneusement entretenue, moi-même et mon gouvernement pttmes un certain nombre de mesures destinées à apaiser les esprits. Plusieurs centaines de prisonniers politiques furent libérés.

Les graves incidents qui se produisirent à Ispahan obligèrent néanmoins le gouvernement à proclamer la loi martiale. Le plan élaboré pour détruire ce qui avait été édifié se poursuivait inexorablement.

A la fin du mois d’août le chef de la Sûreté, le généra Moghadam, vint me trouver à la suite d’un entretien qu’il avait eu avec une importante personnalité religieuse que je ne peux évidemment pas nommer. Il me rapporta les propos de son interlocuteur. Je les résume « Sire, je vous en conjure, faites quelque chose de spectaculaire. Il y va de l’intérêt de tons. » Le général Moghadam me répéta plusieurs fois l’adjectif employé par le dignitaire qu’il avait rencontré quelque chose de spectaculaire

Je ne pouvais rester indifférent à un tel message mais dans la situation où nous nous trouvions, à ce moment-là, que pouvions-nous faire de spectaculaire ?

Il m’apparut que seul un changement de gouvernement pouvait répondre à cette attente, un gouvernement auquel je laisserais la plus entière liberté d’action.

M. Amouzegar, avec lequel je m’en étais franchement entretenu, m’offrit sa démission et je l’acceptai. Ce fut de ma part une regrettable erreur. J’eus le tort de laisser cet homme désintéressé et de bon conseil s’éloigner.

La loi martiale.

Son successeur, M. Charif Emami, crut devoir tirer un trait sur ce qui avait existé avant lui en déclarant d’emblée qu’il ne voulait rien avoir à faire avec le Raztakhiz, le parti de la Renaissance, se coupant ainsi des partisans du régime sans pour autant voir son crédit grandir dans l’opposition.

Pour se concilier les bonnes grâces des religieux chi’ites il remit en vigueur le calendrier de l’Hégire et ferma les casinos et les maisons de jeux.

Les manifestations de rues prenant chaque jour davantage d’ampleur la loi martiale dut être rétablie à Téhéran et d’autres villes et le 8 septembre, jour de son entrée en vigueur, fut ce que les chefs de l’opposition et les mass media appelèrent le « vendredi noir ». Interrogé par les parlementaires le chef du gouvernement leur indiqua que le parquet avait délivré 85 permis d’inhumer à la suite des affrontements qui opposèrent les manifestants aux forces de l’ordre et qu’il assumait toutes les responsabilités découlant de l’application de la loi martiale.

L’escalade de la violence allait se poursuivre et bien qu’ils aient été vilipendés, je dois rendre hommage au sang-froid de nos gendarmes, de nos policiers et de nos soldats qui, en de nombreuses autres circonstances, demeurèrent impavides devant des hordes déchaînées et ne cherchèrent pas à venger leurs camarades tombés sous les balles des tueurs ou sauvagement assassinés.

Il est évident que si la loi martiale avait été appliquée dans toute sa rigueur ; les tribunaux auraient dû siéger jour et nuit. Les émeutiers surpris après le couvre-feu risquaient la mort. En fait la loi martiale ne fut rien de plus qu’un avertissement qui ne troubla guère les fauteurs de troubles. Nos soldats n’ouvrirent le feu que sur des incendiaires, des pillards ou des membres de commandos armés.

Une situation prérévolutionnaire.

Les ordres donnés à ces commandos partaient des mosquées et c’est des mosquées que s’organisaient les liaisons. On vit alors les agitateurs déclarer qu’il n’y avait pas d’incompatibilité entre l’islamisme intégriste et le socialisme du type soviétique. Cette thèse surprenante avait été importée chez nous par les Combattants du peuple (Moujaheddin Khalq), entraînés au Liban et en Libye.

La presse de gauche, dans les pays occidentaux, évoquait le régime effroyable qui n’était point celui des terroristes mais celui qui, selon elle, aurait été instauré par la police et la Savak.

A en croire ces mêmes journaux plus de cent mille opposants se trouvaient encore dans les prisons du Chah. La réalité est celle-ci le nombre de prisonniers politiques n’a jamais dépassé 3 164, comme je l’ai déjà dit. En novembre 1978, il n’était plus que de trois cents, tous dotés de dossiers criminels.

Il est évident que la situation prérévolutionnaire dans laquelle nous nous trouvions avait été soigneusement élaborée. Dans les villes les plus importantes où la loi martiale demeurait en vigueur des groupes de harcèlement avaient été constitués. Ces unités étaient dotées d’armes automatiques et d’explosifs, l’indispensable panoplie pour la guérilla urbaine.

Bientôt l’ordre leur fut donné de s’attaquer aux ambassades et aux services gouvernementaux. Il s’agissait d’amener le pays au bord du chaos, le plus rapidement possible.

Les voyages de MM. Sandjabi et Bazargan.

Voyant l’impasse, j’essayais de former un gouvernement d’union nationale. Je pressentis M. Abdollah Entezam qui, malgré son grand âge et une santé précaire, accepta de former ce gouvernement de coalition, où entrerait le prétendu Front national.

Je pris contact avec des membres de l’opposition mais les exigences de M. Sandjabi, secrétaire général du Front national étaient inacceptables.

Il est vrai que M. Sandjabi revenait de Neauphle-leChâteau. Vers la même époque, le président de l’Association des droits de l’homme, M. Mehdi Bazargan, riche homme d’affaires, se rendait également à Neauphle puis, avant de rentrer en Iran, à Londres. Le 5 novembre 1978, l’émeute déferlait sur la capitale. Sur le campus et dans les écoles, des messages de haine avaient été diffusés par haut-parleurs, en sorte que des étudiants, et même des lycéens, avaient rejoint dans les rues les activistes de la « Révolution islamique »

Ordre avait été donné à l’armée et à la police de contenir les manifestants, mais de ne faire usage des armes qu’en cas de nécessité absolue. A l’ouest et au centre de la ville, la plupart des banques, des centaines de magasins, des dizaines d’hôtels et de grands immeubles, de nombreuses salles de cinéma, des édifices publics, furent pillés, saccagés ou incendiés. Les forces militaires qui protégeaient l’ambassade de Grande-Bretagne ne purent empêcher qu’elle fût en partie incendiée. Le ministère de l’information fut pris d’assaut et mis à sac.

Arrestation de M. Hoveyda.

Le 5 novembre M. Chant Emami ayant démissionné, je demandai au général Gholam Reza Azhari, chef de l’état-major général, de constituer un nouveau gouvernement.

C’était un homme honnête, fidèle, qui s’était toujours tenu à l’écart de la politique. A ce moment-là les civils ne se disputaient pas le pouvoir. Le général Azhari accepta la charge que je lui confiai comme un devoir.

Soucieux, lui aussi, de donner des gages à l’opposition il n’eut rien de plus pressé que de faire arrêter une douzaine de personnalités dont M. Hoveyda qu’il fit placer en résidence surveillée.

Seul un procès en bonne et due forme, vint-il me dire, ferait justice des accusations portées contre mon ancien Premier ministre et les autres personnes arrêtées.

Je n’étais pas très convaincu du bien-fondé de cette analyse mais M. Hoveyda pour lequel mon estime était demeurée entière, était l’une des cibles favorites de l’opposition. En fait c’est moi que l’on cherchait à atteindre à travers lui.

Je lui avais proposé de prendre un poste à l’étranger et lui offris l’ambassade de Bruxelles. Trop sûr de lui, ou trop fidèle peut-être, il déclina cette proposition. Je reparlerai de lui, bien sûr, à propos de l’abominable traitement auquel il fut soumis avant d’être assassiné.

Espoir et déception.

Durant les premiers jours du gouvernement Azhari, nous eûmes encore une lueur d’espoir. Le travail reprit, la production pétrolière quotidienne, tombée au plus bas, remonta à 5 300 000 barils. Il y eut des réactions populaires favorables. La grève générale prêchée de Neauphle-le-Château pour le mardi 12 novembre, fut un échec. Dans toutes les grandes villes — Téhéran, Ispahan, Machad, Chiraz, Tabriz
— de nombreux jeunes armés de gourdins affrontèrent les troupes de choc du parti Rouge et Noir.

Mais c’était la paix que nous voulions, la réconciliation de tous les Iraniens. Le gouvernement fit tout pour décourager ce qui aurait pu dégénérer en contre-terrorisme.

Non seulement nous fîmes libérer, en quatre ou cinq occasions, plusieurs centaines de prisonniers politiques, mais le gouvernement ayant déclaré, le 19 octobre 1978, qu’une amnistie pleine et entière serait accordée k tous les Iraniens, pourvu qu’ils respectent la Constitution ta, vigueur, le général Azhari le réaffirma et décembre. Au même moment, nous fîmes libérer les derniers prisonniers politiques, hormis ceux qui étaient convaincus de crimes ou d’assassinats.

Mais il ne s’agissait plus, contre moi, d’une conjuration des forces d’opposition ; il s’agissait d’une mobilisation générale des forces de destruction. C’était l’Iran moderne et progressiste que l’on désirait anéantir, en liquidant, d’une manière ou d’une autre, le représentant d’une dynastie qui, si souvent, avait empêché le pays de sombrer sans retour.

Alors commencèrent les grèves qui devaient mettre le pays à genoux. Coupures d’électricité plusieurs heures par jour, grèves des transports, de l’eau, du pétrole ; puis des banques, des ministères, de tous les secteurs clefs qui, les uns après les autres ou tous à la fois, s’enrayaient, paralysant la vie de la nation, jetant dans les rues les foules désoeuvrées, aigrissant les humeurs. Les ouvriers et les autres grévistes avaient été menacés dans leur personne ou dans leur famille par des meneurs. Nous savons très bien qu’il suffit de cinq ou six personnes placées au coeur des grandes centrales électriques pour que le courant vienne à manquer. Nous savons très

bien qu’il en va de même aux centres de pompage du pétrole. Ce petit nombre explique que la grève insurrectionnelle ait pu être parfaitement coordonnée.
En deux mois les arrêts de travail aux puits et aux raffineries causèrent des pertes incalculables.

La tentative de reprise en main du pays déboussolé, affolé, était en train d’échouer. La poursuivre devint d’ailleurs tout à fait impossible car, fin décembre, le général Azhari, victime d’un infarctus, ne fut plus en mesure d’assumer ses responsabilités.

Le pouvoir ne se transmet pas.

Certains interlocuteurs, aujourd’hui, me disent que j’aurais dû appliquer dans toute sa rigueur la loi martiale. Rétablir l’ordre en usant des moyens dont je disposais, cela eût été certainement possible mais à quel prix ?

On me dit encore que cela aurait coûté moins cher à mon pays que la sanguinaire anarchie qui s’y est instaurée. A cela je peux répondre qu’il est facile de jouer les prophètes à posteriori et qu’un souverain ne peut sauver son trône en faisant verser le sang de ses compatriotes. Un dictateur peut le faire, lui, parce qu’il agit au nom d’une idéologie qu’il estime devoir faire triompher, quel qu’en soit le prix. Mais un souverain n’est pas un dictateur. Il y a entre lui et son peuple une alliance qu’il ne peut rompre. Un dictateur n’a rien à transmettre. Le pouvoir, c’est lui et lui seul. Un souverain recueille une couronne et doit la transmettre. Mon pays ayant atteint un certain niveau culturel, industriel, agricole et technologique, je pouvais envisager dans un certain cadre politique de laisser, de mon vivant, mon fils monter sur le trône.

Pendant les plus dures semaines de la fin de mon règne, j’ai passé le plus clair de mon temps au téléphone. Mon langage fut toujours le même « Faites l’impossible pour éviter que le sang ne coule. « Le jour où le gouverneur de Machad, passablement embarrassé, annonça qu’une horde de manifestants tentait de déboulonner ma statue, je fis savoir que ce n’était pas au moment où le gouvernement lâchait pied et cédait sur tous les points qu’on allait engager les forces de l’ordre pour protéger une statue.

Bakhtiar, Premier ministre. Étrange mission du général Huyser.

Pendant toute cette période, je voulais encore croire que je trouverais en face de moi des opposants de bonne foi.

Ils voulaient qu’on aille plus avant dans la voie de la libéralisation.? J’y étais décidé.

Ils dénonçaient la corruption.? Je n’avais pas attendu qu’ils le demandent pour sévir.

Déterminé à ne point recourir à la force, je voulais que la crise que nous traversions fût résolue par des solutions constitutionnelles, dans un climat de conciliation. Il me parut qu’un gouvernement civil, dans lequel entreraient des membres de l’opposition, parviendrait, peut-être, à démobiliser les agitateurs et les moutons de Panurge qui leur avaient emboîté le pas et à remettre le pays au travail, ce dont il avait grand besoin.

Les exigences des politiciens.

Je m’adressai d’abord au Dr Sadighi, membre du Front national que je considérais comme un patriote. Sans me poser la moindre condition, il se déclara prêt à former un gouvernement de coalition, mais me demanda une semaine de réflexion que je lui accordai. Cédant aux pressions de son parti, il exigea finalement que je nomme un Conseil de Régence, tout en restant dans le pays. Condition inacceptable puisqu’elle équivalait à me reconnaître incompétent à remplir les devoirs du souverain.

Le Dr Sadighi fut du moins la seule personnalité politique civile qui me supplia de ne m’éloigner à aucun prix.

MM. Sandjabi et Bazargan s’étaient lancés, dès leur retour à Téhéran, dans une telle agitation anti-gouvernementale qu’ils avaient été arrêtés pour déclarations anti-constitutionnelles. De sa prison, M. Sandjabi demanda à me voir. Il choisit pour intermédiaire le chef de la Savak lui-même qui déjà m’avait transmis le message de l’éminent religieux sous le gouvernement Amouzegar et qui devait être exécuté un peu plus tard. Résolu d’aller jusqu’au bout des efforts de conciliation, j’obtins la libération de M. Sandjabi après quelques jours de détention et je le reçus. Il me baisa les mains, protesta hautement de sa fidélité à ma personne et se déclara prêt à former un gouvernement.., à la condition que je quitte l’Iran pour des « vacances ».

Il n’était pas question pour lui de nommer, auparavant, un Conseil de Régence — ce qui, constitutionnellement, s’imposait — ni de demander avant mon départ le vote de confiance du Parlement. Je dus renoncer à cette solution et recourir à de nouvelles consultations, qui s’avérèrent difficiles, la situation ne cessant de se dégrader.

Ces politiciens avaient-ils conscience que la nation était au bord de l’abîme ? Comprenaient-ils qu’il ne s’agissait plus de sauver des privilèges, des monopoles ou la prépondérance d’un parti électoral, mais bien de la vie ou de la mort du pays ?

Bakhtiar « torpillé  » par ses amis.

Le désordre économique qui s’instaurait n’était pas moins préoccupant que l’agitation dans la rue et aux abords des universités. Les grèves succédaient aux grèves.

La production de pétrole qui, en temps ordinaire, était de 5,8 millions de barils était tombée, le 25 décembre, à1,7 millions de barils, ce qui représentait un désastre pour notre économie.

L’acheminement vers l’Union soviétique du gaz dont nous étions le premier pays producteur était sérieusement compromis. Pareille situation ne pouvait se prolonger.

C’est alors que M. Chapour Bakhtiar, membre, lui aussi, du Front national, me fit demander, à son tour, par le chef de la Savak — le général Moghadam — un entretien.

J’avais eu un premier contact avec lui par l’intermédiaire de M. Amouzegar qui, depuis la fin du mois d’août, n’avait plus de responsabilités politiques mais qui demeurait pour moi un interlocuteur précieux et avisé.

Dès ce moment-là, je souhaitais constituer un gouvernement de coalition, mais l’intransigeance de quelques-uns des leaders de l’opposition m’en avait empêché et, tandis que M. Sandjabi se répandait en déclarations incendiaires, M. Bakhtiar, de son côté, observait une attitude discrète et plus réservée.

Je le reçus donc et je crois bien que c’est le général Mogadham, lui-même, qui le conduisit chez moi, un soir, au palais de Niavaran, en dehors des heures d’audience habituelles. Nous eûmes une longue conversation. M. Bakhtiar multiplia les démonstrations de fidélité à la cause monarchique et entreprit de me démontrer qu’il était seul capable de constituer un gouvernement dans la période critique que nous traversions.

Comme il se déclarait désireux de respecter les formes constitutionnelles, à savoir nommer un conseil de régence juste avant mon départ en vacances, obtenir le vote de confiance des deux chambres, sa proposition me parut acceptable. Il constitua, non sans quelques difficultés, un cabinet civil, sollicita et obtint l’investiture aisément, à la Chambre, par 149 voix contre 43 et 13 abstentions et, plus confortablement encore, au Sénat.

Il n’eut pas la possibilité de réaliser le programme qu’il s’était fixé et qu’il avait largement exposé aux envoyés spéciaux du monde entier accourus à Téhéran, et à la télévision ses anciens amis du Front national entreprirent de le « torpiller ».

Curieusement, à ce moment-là, ce n’est ni le rétablissement de l’ordre et la remise en marche de notre économie qui préoccupaient les dirigeants du pays. C’était le sort du souverain.

Un certain nombre de personnes, dans mon entourage, me conseillaient de m’éloigner pendant quelques semaines, le temps que les esprits se calment.

Mes généraux, en revanche, se montraient résolument hostiles à une telle solution.

« Sire, si vous panez, me répétaient-ils, tout le monde va flancher. »

Les événements d’Iran faisaient la une de tous les journaux du monde.

Les dés étaient pipés

Se peux le dire aujourd’hui, je pensais depuis de longues semaines que les jeux étaient faits et que les dès étaient pipés.

Depuis longtemps — près de deux ans — je trouvais l’attitude de certains Américains inquiétante. Je savais qu’un certain nombre d’entre eux étaient opposés à notre programme militaire. Ils proclamaient à qui voulait les entendre que les techniciens appelés à titre d’experts et d’instructeurs, pour l’emploi des nouveaux matériels d’armement, pourraient bien servir d’otages aux Soviétiques.

Cela signifiait-il que, dans leur esprit, devait être dénoncé le traité d’alliance bilatéral qui nous liait aux États-Unis et faisait obligation à ces derniers de venir à notre secours dans le cas où nous aurions été attaqués par un pays communiste ou téléguidé par les communistes ?

Cette façon de voir les choses me parut inquiétante et j’en référai au gouvernement américain, en le priant de préciser son attitude à l’égard des traités existants.

Il me fut répondu « Les États-Unis honorent toujours leurs engagements.. » !

Quelques mois plus tard, j’eus l’occasion de rencontrer mon grand ami Nelson Rockefeller. « Peut-on concevoir, lui demandai-je à brûle-pourpoint, que les Américains et les Soviétiques se soient partagé le monde.? Bien sûr que non », me répondit-il.

Puis il ajouta « à ma connaissance, du moins !... »

Dès le mois de septembre 1978, dès que les événements s’aggravèrent, les ambassadeurs américain et anglais étaient venus ensemble me promettre leur soutien. « Contrairement à ce qui s’est passé en 1951 — il leur avait fallu presque deux ans pour se mettre d’accord — nous sommes, dès à présent, ensemble pour vous soutenir » me dirent-ils.

Un avertissement de la « Pravda  »

Je voyais aussi beaucoup, jusqu’au début de l’été, l’ambassadeur d’URSS, en poste depuis un an déjà. Il me tenait un langage à peu près semblable, m’assurant, lors de chacune de ses visites, de la coopération et de l’amitié soviétiques. Là-dessus, il prit ses vacances et, après son retour à Téhéran, je ne le revis jamais.

Les événements d’Iran préoccupaient, néanmoins, sérieusement les Soviétiques et, s’il en avait été besoin, la preuve m’en aurait été apportée par un article de la Pravda, paru fin novembre. C’était un avertissement en bonne et due forme :

« L’Union soviétique, qui entretient avec l’Iran des relations de bon voisinage, déclare résolument qu’elle est contre une ingérence dans les affaires intérieures de l’Iran de la part de qui que ce soit, sous quelque forme et prétexte que ce soit. Dans ce pays ont lieu des événements d’ordre purement intérieur et les problèmes qui y sont liés doivent être réglés par les Iraniens eux-mêmes. Tous les pays doivent s’en tenir aux principes fixés par la Charte de l’ONU, comme par d’autres documents internationaux fondamentaux, et doivent respecter la souveraineté et l’indépendance de l’Iran, du peuple iranien.

« Il doit être clair que toute intervention, a fortiori une intervention militaire, dans les affaires de l’Iran, État directement limitrophe de I’URSS, serait considérés comme une atteinte aux intérêts de sa propre sécurité. »

Le 7 décembre, les États-Unis, par une déclaration officielle firent savoir « qu’ils n’interviendraient, en aucune façon, en Iran ».

Néanmoins, lors de chacune de leurs visites, les ambassadeurs anglais et américain revinrent me tenir leur langage habituel « Nous vous soutenons ! »

Durant tout l’automne et l’hiver 1978-1979, ils me poussèrent dans la voie d’une politique de libéralisation à outrance. C’était certes la mienne ; mais accélérée, dans une période de troubles et alors que nous n’avions pas les cadres nécessaires à une telle politique, cela ne pouvait mener qu’à la catastrophe.

Bien mieux ! Il m’arrivait assez souvent de recevoir une personnalité ou un envoyé américain, qui me donnait ou me transmettait des conseils de fermeté. Questionné par moi, l’ambassadeur des États-Unis répondait toujours qu’il n’avait aucune instruction en ce sens.

Bientôt un nouveau régime »

Ces encouragements ne concordaient pas avec des propos ou des attitudes qui me furent rapportés par ailleurs.

Quelques semaines plus tôt, j’avais reçu le nouveau représentant de la CIA à Téhéran. Je fus étonné de l’insignifiance des propos qu’il me tint. A un moment donné, nous parlâmes de la libéralisation et je vis, sur son visage, un sourire épanoui. C’est cela qui le préoccupait, ce dont il avait mission de me parler — de la libéralisation, et non de la sécurité dans cette partie du monde.

Après que des émeutiers eurent incendié l’ambassade d’Angleterre, un de mes généraux rencontra l’attaché militaire britannique. Celui-ci hurla « Vous n’avez donc pas compris que la solution est une solution politique ! »
A son tour, à la fin du mois de décembre, le sénateur Mohammed Ah Massoudi me rapporta une confidence de M. Georges Lambrakis, premier secrétaire de l’ambassade des États-Unis « Il y aura bientôt en Iran un nouveau régime ! »

Je n’étais cependant pas au bout des surprises qu’allaient me ménager ceux dont nous avions été, pendant tant d’années, les fidèles alliés.

L’étrange mission du général Huyser.

Au début de janvier, on m’apporta une nouvelle surprenante : « Sire, le général Huyser est à Téhéran depuis quelques jours !  »

Les événements des dernières semaines m’avaient appris à ne plus m’étonner de rien. Tout de même, le général Huyser n’était pas un mince personnage. Commandant-adjoint de I’OTAN, il était venu à Téhéran à plusieurs reprises, précédé chaque fois d’une demande d’audience.

Il ne s’agissait pas de simples visites de courtoisie, mais de celles rendues nécessaires, à la fois par le fait que j’étais le chef des armées et que l’iran faisait parti du Cento.

Les déplacements du général Huyser étaient toujours programmés à l’avance. Cette fois, rien, mystère total. Son arrivée avait été fort discrète. Les militaires américains allaient et venaient sur leurs propres avions et n’avaient naturellement pas à se soumettre aux formalités rituelles, en se posant sur les bases militaires.

J’interrogeai mes généraux. Eux non plus ne savaient rien. Qu’était donc venu faire, en Iran, ce général américain.? Sa présence était véritablement insolite. Un homme assumant les responsabilités qui étaient les siennes ne joue pas à cache-cache sans de sérieuses raisons.

Dès que la nouvelle de sa présence fut ébruitée, la presse soviétique réagit « Le général Huyser est à Téhéran pour fomenter un coup d’État militaire. » En quelque sorte, un avertissement officieux donné par le Kremlin.

De Paris, le New York Herald Tribune se chargea de rassurer les chancelleries. Il n’eut qu’à remplacer le verbe « fomenter » par « empêcher ». C’était cela la préoccupation des dirigeants américains ; Empêcher un coup d’État militaire en Iran.

Un tel risque existait-il ? Je ne le crois pas. Mes officiers étaient liés par leur serment de fidélité à la Couronne et à la Constitution. Tant que la Constitution serait respectée, ils ne broncheraient pas.

Mais les différents services de renseignement américains avaient peut-être de solides raisons de penser que la Constitution serait malmenée. Il fallait donc neutraliser l’armée iranienne. C’était manifestement pour cela que le général Huyser était venu à Téhéran.

Je ne le vis qu’une fois pendant son séjour. Il accompagna l’ambassadeur Sullivan lors d’une des dernières entrevues que j’eus avec ce dernier. Ce qui les préoccupait, l’un et l’autre, c’était de savoir quel jour et à quelle heure je partirais.

L’armée décapitée.

Le général Huyser fit au général Ghara-Baghi, mon chef d’état-major, une surprenante proposition celle de lui ménager un entretien avec M. Bazargan. Le général Ghara-Baghi m’en informa.

Quelles décisions furent prises ? Je sais simplement que le général Ghara-Baghi usa de son autorité pour décider les officiers généraux placés sous ses ordres à ne pas bouger. Lui seul connaît ces décisions. Les uns après les autres, ces généraux ont tous été exécutés. Seul le général Ghara-Raghi a échappé à cette sanglante épuration. M. Bazargan, l’interlocuteur choisi par le général Huyser, a pu le sauver.

Le général Huyser est resté sur place plusieurs jours après mon départ. Que s’est-il passé ? Tout ce que je peux dire, c’est que, lors de la parodie de procès qui précéda son exécution, le général Rabii, commandant en chef de l’armée de l’air iranienne, devait déclarer à ses « juges » « Le général Huyser a jeté le Roi hors du pays comme une souris morte. »

L’exil.

Il avait été convenu que l’impératrice et moi prendrions quelques semaines de vacances dès que M. Bakhtiar aurait obtenu l’investiture des deux Chambres.
Les derniers jours furent des jours de déchirement, de nuits sans sommeil. Il fallait continuer à travailler tout en sachant que le départ approchait. L’état dans lequel mon pays se trouvait était naturellement ma préoccupation de tous les Instants.

Les adieux.

Je ne puis ni ne désire exprimer les sentiments qui m’animaient lorsque, le 16janvier 1979, je pris, avec l’Impératrice, le chemin de l’aérodrome. J’avais au coeur un sinistre pressentiment et trop d’expérience pour ne pas imaginer ce qui pouvait arriver.

Je voulais nie persuader que mon départ calmerait les esprits, apaiserait les haines, désarmerait les assassins. J’espérais que Chapour Bakhtiar serait peut-être servi par la chance et que la patrie pourrait survivre, malgré les immenses destructions ordonnées par des fous furieux.
Un vent glacial, habituel en cette période de l’année.

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