« La troisième francophonie »

Nous sommes à un tournant...

Jeudi 13 mai 2010 // Le Monde

La question est posée par le professeur Michel Guillou de l’Institut pour l’Etude de la Francophonie et de la Mondialisation.

« Etre un acteur dans la mondialisation. Devons-nous nous résigner à la venue « inéluctable » d’une langue unique à l’international ? »

De « La troisième francophonie »...

Un dossier porté au débat que nous vous présentons en trois parties...

Bien plus qu’une langue en partage...

Des enjeux qui sont plus que jamais d’actualité…

Etre un acteur dans la mondialisation. Devons-nous nous résigner à la venue « inéluctable » d’une langue unique à l’international ? 

La troisième francophonie : un acteur dans la mondialisation.

Résumé : La question de l’utilité et du rôle de la Francophonie est aujourd’hui posée. Les Francophonies des 19ème et 20ème siècles sont dépassées mais une troisième Francophonie est possible en réponse et comme antidote des défis et aux risques de la mondialisation : repli et confrontation identitaire, pauvreté, développement durable…L’équilibre du monde, la recherche de la paix exigent de nouveaux pôles mondiaux d’influence voués au dialogue interculturel et à la solidarité : les unions géoculturelles.


Les civilisations du monde selon Samuel P. Huntington
(source : Le Dessous des cartes, 2007, Arte)

Dans ce contexte, la troisième Francophonie est en avant-garde comme laboratoire et espace pilote. Il faut accélérer sa construction. Cet essai en présente le concept, l’architecture et les chantiers.

Parler d’espoir, évoquer un nouveau départ pour la francophonie, implique au préalable une évocation sans concession des inquiétudes qui s’expriment de partout et une réflexion sur son rôle demain et sa propre envie d’exister au moment où la mondialisation redistribue les cartes et casse bien des certitudes. Il faut de même s’interroger sur son intérêt pour les populations qu’elle rassemble. Leur est-elle utile ? Chemin faisant, la question de l’avenir du français, plus généralement du choix à l’international entre monolinguisme et plurilinguisme ne peut être éludée. Elle est, par ses conséquences, au cœur de la problématique du devenir francophone. Le débat d’idées sur ces questions est indispensable. Il faut l’ouvrir sans complaisance et le médiatiser. 

I - Déclin et progrès de la francophonie


Molière

D’évidence, il y a à la fois déclin et progrès de la francophonie.

A- Le déclin.

Côté déclin, ce n’est pas seulement la régression de l’usage du français dans les organisations internationales qui est en cause, mais le sentiment largement partagé et tout particulièrement par la jeunesse, qu’être francophone est d’une autre époque et peu utile dans le monde qui se construit.

A cet égard, les « Chaires Senghor » qui assurent une formation à la Francophonie, constituent de bons baromètres d’opinion. Leurs étudiants viennent du monde entier, même de pays non francophones, et leur intérêt pour la francophonie ne peut être suspecté.

Le constat est partout sans équivoque. Le degré d’ignorance du fait francophone est abyssal.

Au Nord, on ne connaît pas ou peu la Francophonie. C’est un non sujet. De plus, le rétroviseur fait des ravages et le souvenir de la colonisation en pollue l’image. Elle est vue comme un tribut payé à l’histoire, un boulet plutôt qu’une chance. On regarde, ailleurs, vers l’Amérique et les mondes émergents.

Au Sud, non seulement on ne la connaît pas mais on se pose la question de son utilité, allant jusqu’à penser qu’être francophone est un handicap. Le passeport vers le progrès, ce sont les États-Unis et le Canada.

Plus grave, en Afrique surtout, on découvre avec la Chine et l’Inde des modèles alternatifs de développement. On reproche à la Francophonie des décennies d’impuissance en matière économique et une action hypocrite en matière de droits de l’Homme. Une francophobie commence à se développer. Ce sont des faits qu’il faut voir en face.

Le mal-être francophone est large. Il touche l’ensemble des parlants français. Pour eux, la francophonie est inaudible. Bien qu’ayant encore un sentiment d’appartenance acquis à partir de la langue, ils ont le sentiment que la Francophonie n’est pas utile, qu’elle ne répond pas à leurs attentes et en particulier à leur aspiration légitime à vivre mieux. Pire, ils la perçoivent de moins en moins comme moderne et porteuse d’avenir. Elle ne fait plus rêver. L’imaginaire francophone est en panne. C’est le rêve américain qui occupe les têtes, supplantant, et de plus en plus, le rêve francophone.

De plus, une certaine apathie s’était installée en matière de coopération francophone. Après une période pionnière à la fin des années 80 et au début des années 90 où, ambitieuse, innovante, la Francophonie avait lancé structures et programmes d’avant-garde, elle a été jusqu’au récent Sommet de Québec, d’octobre 2008, largement anesthésiée et technocratisée. L’innovation avait quitté la table. Mais peut-on bâtir la Francophonie sans innover ?
 
De plus, le débat sur les langues est une cause supplémentaire d’inquiétudes. Il y a d’abord l’interrogation sur la venue inéluctable d’une langue unique à l’international. Beaucoup le pensent comme beaucoup considéraient hier, à tort d’ailleurs, que le dollar serait la monnaie du monde. Le ministre français de l’enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse, est dans cette ligne ce qui lui a valu le prix de la carpette anglaise. Voulant angliciser à marche forcée l’enseignement supérieur français, elle se plaint à haute voix de l’existence en France d’un courant d’opinion qui pense autrement. D’autres éléments sont à prendre en considération tels le faible nombre de parlants français, 200 millions tout au plus, le fait que le français n’est pas en général langue maternelle et que, de plus, il est une langue minoritaire - parfois même marginale - dans beaucoup de pays de l’espace francophone. Plusieurs pays de la Francophonie connaissent en ce moment une anglicisation rapide ; le Rwanda en est une illustration frappante. Le recul du français est considérable dans beaucoup de pays, surtout il n’est pas langue d’enseignement ou d’usage. C’est particulièrement le cas en Asie du Sud-est, en Europe centrale et orientale, dans les Balkans. La quasi-absence du français dans les grandes organisations internationales, y compris celles dont le français est pourtant une langue officielle, ne fait même plus débat. Pour la première fois de son histoire, l’ONU a élu récemment un Secrétaire général anglophone.
 
Dans ce contexte, un malaise existentiel persiste et même s’accroît en Francophonie. Le désintérêt de la classe politique, en particulier française, est réel et va croissant. La Francophonie n’a jamais réussi à s’imposer comme une priorité diplomatique pour ses propres membres. Elle passe tantôt après la construction de l’Europe, tantôt après celle la Ligue Arabe, tantôt après le Commonwealth…. On constate une sorte d’acceptation générale d’un rôle de second plan, la naissance d’un sentiment fataliste d’impuissance, une attitude de soumission, une incapacité à affirmer sa spécificité. On ne sait plus vraiment ce qu’on veut construire. Bref, la Francophonie semble avoir perdu son âme et confiance en elle-même. Elle n’a pas conscience que la mondialisation peut être une chance, un tremplin possible et non forcément un éteignoir et sa tombe.

B- Le progrès

Côté progrès, ce ne sont pas seulement les avancées considérables obtenues en matière institutionnelle qu’il faut souligner mais aussi la capacité d’influence dont elle commence à faire preuve sur la scène internationale. Ces progrès sont à mettre au crédit du Président Diouf, Secrétaire général de la Francophonie depuis 2002.


Le secrétaire général de la francophonie Abdou Diouf

Ainsi, en 2005 par la Charte d’Antanarivo, la Francophonie, après 10 années d’effort, a enfin trouvé une solution satisfaisante au problème institutionnel. La Convention signée avec la France au Sommet de Québec en octobre 2008 lui assure au centre de Paris et pour 50 ans les locaux attendus pour son siège. L’Organisation internationale de la Francophonie et ses opérateurs sont en état de marche même si l’autorité du Secrétaire général sur l’ensemble de la coopération multilatérale francophone doit encore être renforcée.

Par ailleurs, la dimension politique de la Francophonie s’est affirmée parallèlement à la dimension solidarité et peut-être à ses dépens ; et ce tout particulièrement, en matière de droits de l’Homme, de médiation et prévention des conflits. En outre, son action volontariste, couronnée de succès, pour l’adoption en 2005 de la Convention de l’Unesco sur la promotion et la protection des expressions culturelles, a montré sa capacité d’influence à l’échelle de la planète. Certes, la convention sur la diversité culturelle n’aurait pas existé sans le Canada, la France et le Québec. Mais c’est la Francophonie qui à partir de ses membres carrefours a su faire partager l’idée au Monde Arabe, au Commonwealth, aux autres aires linguistiques, et plus largement à toute la planète. Par ce combat, l’utopie francophone est devenue concrète au niveau international.

Puissance d’influence (soft power), acteur collectif, capable de se mobiliser et de travailler en réseaux, la Francophonie défend maintenant avec d’autres organisations l’intérêt du bien commun et des contre valeurs telles que la diversité culturelle et linguistique. Chemin faisant, elle a affirmé sa proximité avec le paradigme idéaliste et s’est projetée comme un acteur global.

Ainsi, malgré l’Amérique toute-puissante et sa déferlante économique, linguistique et culturelle, la Francophonie exerce un attrait indiscutable. De nouveaux pays frappent à sa porte sans discontinuer sommet après sommet. Elle comptait 43 membres en 1986, 51 en 1997. Ils sont 70 aujourd’hui. Son attractivité est donc forte.

Les progrès de la francophonie politique et l’intérêt que lui porte les grandes organisations internationales ont été mises clairement en évidence au récent Sommet de Québec en octobre 2008. Le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon et le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, étaient aux côtés de nombreux chefs d’État et de gouvernement présents dont Abdelaziz Bouteflika, président de la République algérienne.

C- La légitimité à reconquérir

Ce n’est donc pas l’enterrement de la Francophonie qui est à l’ordre du jour, mais son développement. Il s’agit de lui donner un second souffle et l’installer comme acteur stratégique de la mondialisation. Il lui faut, pour se faire, reconquérir sa légitimité par des gestes évocateurs, probants et rassembleurs impulsant un changement. La tâche sera forcément rude car la Francophonie n’est pas une évidence.

Elle a pu apparaître teintée de néo-colonialisme aux anciens colonisés et, à d’autres, de combat d’arrière-garde face à un anglais qui serait déjà largement accepté comme seule langue du monde. Le poids des fausses certitudes, des dépôts idéologiques et conceptuels, la recherche de l’efficacité à courte vue, l’auto flagellation systématique, la pression de la pensée unique, l’emprise de la mondialisation financière ont fini, par ailleurs, par former autour du fait francophone une gangue imperméable à toute démarche spécifique. La culture de l’impossible s’est progressivement installée jusqu’à pénétrer au cœur même des institutions francophones. C’est dire combien le changement sera difficile. 

Pour y parvenir, elle doit dire, affirmer, marteler le rôle qu’elle entend jouer dans la mondialisation et faire valoir ses atouts, ses raisons d’être. Il lui faudra, tout aussi impérativement, répondre aux besoins des peuples francophones qui ont besoin qu’elle les concerne et leur soit utile. Voilà la condition du bond en avant : une double utilité au niveau du monde et à celui des États et gouvernements membres et de leur population.

II- La place de la Francophonie dans la mondialisation

Mais quel rôle la Francophonie peut-elle jouer dans la mondialisation ? Quelle est son utilité géopolitique ? Quels arguments faire valoir pour que l’attractivité prenne l’avantage ? La plupart sont connus, comme ceux ayant trait aux apports du siècle des Lumières, à la langue française et au passé français. Mais l’argument nouveau et convaincant est ailleurs, dans la prise en compte des défis de la mondialisation et des réponses que peut leur apporter la Francophonie. 

A- Le défi de la mondialisation culturelle

La culture est devenue, aux côtés de la politique et de l’économie, un pilier de la mondialisation et un acteur incontournable des relations internationales. Un premier défi est donc celui de la mondialisation culturelle et de ses conséquences, pour certaines inquiétantes. En effet, on ne peut cacher, que la mondialisation culturelle est le théâtre d’un début de conflit entre les civilisations et les religions, et tout particulièrement entre l’Occident et les mondes arabe et musulman. Des tragédies comme le 11 septembre, la guerre en Irak, le conflit du Moyen-Orient l’attestent clairement ainsi que la montée des fondamentalismes et le développement du terrorisme.

Pour endiguer cette confrontation, le monde a besoin d’antidotes. Le dialogue dans les domaines politiques et économiques n’a pu asseoir une mondialisation pacifique. Il faut consolider un troisième type de dialogue : celui des cultures (Guillou 2004) (Phan 2005). C’est pourquoi, les espaces géoculturels voués au dialogue interculturel - le troisième dialogue selon Huu Ngoc (Ngoc 2001) - ont pris une importance géopolitique toute particulière. Ce sont par le dialogue qu’ils permettent des lieux privilégiés d’intermédiation et de prévention des conflits, des lieux de paix. La mondialisation a besoin de ces espaces pour désamorcer les « guerres » identitaires et religieuses qui s’annoncent. Ces pôles transversaux sont donc tout aussi nécessaires à l’équilibre du monde que les pôles régionaux à vocation économique et politique que sont, par exemple, l’Europe ou l’ASEAN. 

Les grandes aires linguistiques sont par essence des espaces géoculturels. Les unions géoculturelles qu’elles constituent en s’organisant sont ipso facto des pôles d’influence pour la paix. La Francophonie appartient à cette topologie ; c’est l’union géoculturelle dont le français est la langue et le vecteur de dialogue. Elle veut que l’on renonce à la guerre dans la politique internationale et offre des démarches concrètes à l’utopie de la paix. Sa chance, c’est le dialogue des cultures. Ce faisant, elle opère, avec le risque du brouillage de son image, un virage du linguistique au géopolitique ce qui élargit son spectre. Voilà la première rencontre entre les besoins de la mondialisation et l’offre francophone. Rencontre essentielle qui, à elle seule, donne un rôle important voire central à la Francophonie dans la mondialisation. En rentrant dans le jeu international global, la Francophonie devient, de fait, pour une part, un organisme subsidiaire des Nations Unies et se donne pour objectif sinon pour obligation de maintenir la paix entre ses membres. Elle sera amenée à participer aux missions de paix.

Les autres défis.

Mais d’autres défis de la mondialisation concernent la Francophonie. Outre celle du dialogue interculturel, il existe d’autres rencontres entre les besoins du monde et l’offre francophone, celle des valeurs.

Le projet francophone n’a pas été élaboré par les seuls États et gouvernements. Il tire une large part de sa force d’attraction de ses pères fondateurs (1) mais également des propositions des militants de nombreuses ONG et associations francophones nationales et internationales.

De cet extraordinaire bouillonnement sont sorties les idées et les orientations actuellement officialisées. Progressivement, la Francophonie a porté un rêve, le rêve francophone. Après un demi-siècle de pratique d’un militantisme associatif multiple, et plus de trente ans d’une implication progressive des États et gouvernements, sa vision du monde se dégage avec netteté. L’universalisme francophone se présente comme un tissage de l’idéal républicain français et de la civilisation de l’universel de Senghor. Il met en avant la liberté, la solidarité, la diversité, le dialogue. Il est autant Sud que Nord.

La Francophonie a fait le chemin des valeurs. Elle prône la diversité culturelle et linguistique, la solidarité comme compagnon de la liberté, la démocratie et la liberté individuelle, le dialogue comme outil de la paix.

Elle choisit pour l’accès à l’universel, la synthèse des différences et non l’affirmation d’un modèle unique et dominant, et privilégie l’approche multilatérale. C’est ainsi qu’en 2002, elle a pris position contre une intervention unilatérale des États-Unis en Irak, intervention entérinée a posteriori par le Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Elle mène combat, au local comme à l’international, pour le plurilinguisme et contre la langue unique, voulue par ceux qui, au nom de l’efficacité, choisissent l’uniformité pour accéder à l’universel.

Ce faisant, la Francophonie répond aux attentes humanistes. Le recouvrement est frappant entre l’offre francophone et les demandes qui s’expriment dans l’actuelle mondialisation. La Francophonie défend certains des principes des alter-mondialistes et prend, par ailleurs, des positions de non alignement. C’est un laboratoire de l’autre mondialisation.

De plus, elle s’est mobilisée ces dernières années en faveur de biens communs de l’humanité, tels le développement durable et le réchauffement climatique. C’est pour elle un nouvel ancrage dans la mondialisation.

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