La révolution Web 2.0

Lundi 16 octobre 2006, par Paul Vaurs // Divers

Ils se nomment MySpace, Flickr, YouTube ou Wikipedia. Symboles de l’Internet
participatif, ces sites s’imposent comme les modèles de l’Internet de
demain. Leur mode de développement et les outils informatiques qu’ils
utilisent attirent aussi les géants du Net comme Google ou Yahoo ! qui
multiplient les rachats. Un succès qui s’explique notamment pal le besoin
des internautes de partager les connaissances et de créer de nouveaux
réseaux de communication

Quand les internautes tissent eux-mêmes leur Toile.

Il y a moins de deux ans, personne n’aurait pu deviner que deux entreprises
naissantes allaient devenir des géantes. À Santa Monica, en Californie,
Chris DeWolfe et Tom Anderson ont eu l’idée de concurrencer AOL et Yahoo !
En développant un site uniquement constitué des apports des internautes. De
leur côté, à Vancouver, au Canada, Stewart Butterfield et Caterina Flake
prenaient conscience que Game Neverending, le jeu en ligne qu’ils
développaient, serait en fait plus adapté au partage des photos.
Aujourd’hui, les deux entreprises sont à la tête d’un groupe de pionniers
qui exploitent Internet pour donner plus de pouvoir aux citoyens et pour
enrichir ceux qui les y aident.

Chris DeWolfe et Tom Anderson dirigent MySpace, site de prédilection d’une
centaine de millions d’internautes, jeunes pour la plupart, ainsi que de
milliers de groupes de rock, de stars de cinéma et de marchands de tout poil
qui font tout ce qu’ils peuvent pour attirer l’attention des premiers.
Flickr, site qui a ses racines au Canada, est devenu un modèle. Plus de 2
millions de personnes y partagent des clichés. Ce site a montré qu’en se
servant d’Internet avec créativité et talent on pouvait fortement modifier
les habitudes des gens. Bienvenue dans la nouvelle folie technologique !

Contrairement à ce qui s’est passé lors de la précédente « bulle Internet »,
celle de 1999, où les entrepreneurs n’ont pas eu le temps d’ouvrir leur
capital, MySpace et Flickr ont déjà encaissé l’argent, et ils existent
toujours. Yahoo ! s’est jeté sur Flickr pour l’ajouter à l’éventail de
services qu’il propose à son demi milliard d’utilisateurs, tandis que le
mordu de numérique Rupert Murdoch a jeté son dévolu sur MySpace. Il assure
ainsi ses arrières dans ce qui sera peut-être la prochaine
révolution·médiatique.

Le succès fulgurant de MySpace et la stratégie exemplaire de Flickr
constituent les jalons d’une nouvelle vague high-tech qui rappelle la folie
des débuts publics du Net. Cette « réinitialisation » doit tout à la
puissance et à l’omniprésence de la Toile, qui est désormais en mesure de
tenir certaines des promesses fantaisistes faites dans les années 1990. On
désigne généralement ce phénomène, en particulier parmi les centaines de
nouvelles sociétés qui encombrent les salles d’attente des sociétés de
capital-risque, par le terme « Web 2.0 ». Celui-ci est pourtant trompeur,
car des sociétés comme eBay et Google, qui seraient donc la version Web 1.0,
savaient depuis le début que ça arriverait. Mary Hodder, directrice de
Dabble, site de partage de vidéos, propose une qualification plus
judicieuse : le « living web » (la Toile vivante).

Et ce qui rend la Toile vivante, c’est tout simplement nous. Notre présence
sur les lignes à haut débit est constante et obligatoire. Grâce à nous,
Internet a remplacé les annuaires téléphoniques et est en train de remplacer
le téléphone. Il répond à nos questions en quatre dixièmes de seconde et
nous envoie des clips amusants où l’on peut voir les acteurs de Retour vers
le futur sur la bande-son du film Le Secret de Brokeback Moumain. Il
constitue la principale source d’information pour les non-arthritiques et il
sert de haut-parleur à ceux qui créent leur propre média. Certaines jeunes
entreprises en ont tiré de belles occasions de s’enrichir, tandis que
d’autres, plus anciennes, ont vu leur existence menacée.

Qu’est-ce qui caractérise ce que nous appellerons désormais la Toile vivante
 ? Selon Tim O’Reilly, qui a popularisé le terme de Web 2.0, « l’idée de
base, c’est d’utiliser l’intelligence collective ». Cela semble peut-être
ambitieux, mais, en réalité, c’est ce qui se passe tout le temps sur le
réseau. Chaque fois que vous faites une recherche sur Google, les serveurs
de l’entreprise californienne analysent les résultats que les autres
internautes ont jugés les plus pertinents par rapport au terme recherché.
C’est comme si un sondage géant était réalisé. Prendre en compte, même sans
le leur demander, l’avis des centaines de millions d’internautes donne un
résultat qu’aucune expertise individuelle n’aurait pu atteindre. « Il est
clair que le Net est structurellement compatible avec la sagesse des
foules »", explique James Surowiecki, auteur du livre The Wisdom of Crowds
[non traduit en français]. Selon lui, n’importe quel groupe de personnes
suffisamment important peut deviner le poids d’une vache ou prédire qui
recevra un oscar mieux que ne le ferait un expert. C’est pourquoi certains
pensent qu’une armée de blogueurs peut remplacer les meilleurs journalistes.

Même concurrents, les sites, n’hésitent pas à collaborer

Un exemple de ce qu’on appelle le « contenu apporté par les utilisateurs »
(user-generated content) est incarné par le site Craigslist. Son interface
spartiate a beau rappeler l’Europe de l’Est des années 1950, des millions de
personnes utilisent ses annonces classées pour trouver un emploi, un
logement, des billets de concert ou faire des rencontres. Ces annonces, sans
lesquelles Craigslist n’existerait pas, sont postées par les utilisateurs
eux-mêmes. « C’est parce qu’il fonctionne presque uniquement sur le principe
du self-service et qu’il est animé par les utilisateurs que nous n’avons
besoin que de 19 employés pour gérer ce qui est le septième site du monde »,
explique Jim Buckmaster, le directeur. C’est en faisant payer seulement une
infime partie des utilisateurs et en étant gratuit pour tous les autres que
le site prospère et qu’il marche sur les plates-bandes des journaux qui font
payer les annonces. De même, YouTube, qui n’a qu’un an d’existence et 25
employés, concurrence déjà sérieusement les géants des médias. Chaque jour,
les utilisateurs postent 35 000 vidéos et les visiteurs en visionnent 30
millions. Se sentant menacés, les géants ont commencé à réagir. Google Video
permet désormais à ses utilisateurs de charger et même de vendre leurs
vidéos, tandis que Microsoft devrait bientôt lancer un projet similaire
baptisé Warhol.

Une fois que les utilisateurs ont apporté du contenu, les sites de la Toile
vivante leur demandent de l’organiser. Il y a deux ans, Joshua Schachter a
ainsi créé « del.icio.us », un site permettant aux internautes de conserver
les adresses du marque-pages de leur navigateur et de les partager entre
eux. Schachter ne les organise pas lui-même, ni même ne crée d’architecture
ou d’arborescence dans laquelle viendraient se nicher tels ou tels sites. Il
fait faire le travail par les internautes, grâce à un système de marqueurs
associés, les tags. Les utilisateurs choisissent des mots-clés (les tags)
pour chaque site, et ceux-ci sont ensuite soumis au vote de l’ensemble de la
communauté. Le tag est alors soit accepté, soit rejeté. Grâce à ce système,
il est aisé de trouver des sites sur les thèmes les plus variés. Aujourd’hui,
« del.icio.us » a été acheté par Yahoo ! lequel voudrait étendre ce principe
de marquage à tous ces services.

Les sites les plus dynamiques de la Toile vivante ont des frontières
poreuses et n’hésitent pas à collaborer entre eux, même s’ils sont parfois
concurrents. Ce procédé est facilité par une profusion de programmes ou d’applications
appelés « tissus connectifs » de la Toile. Bien qu’ils se donnent des
acronymes exotiques et d’obscurs noms de code, leur utilité est indéniable.
Ainsi, Ajax fournit des applications Internet qui ont une souplesse analogue
aux programmes d’un ordinateur [voir CI n°817, du 29 juin 2006]. Les RSS
(real simply syndications) ou fils d’actualités Internet permettent de « s’abonner
 » à des informations ciblées provenant d’un site comme on s’abonne à un
magazine. La plus belle illustration de ce fonctionnement est le système des
mash-ups (mixages ou applications composites). C’est au départ une technique
de hackers, qui consiste à extraire des éléments (vidéos, musique, images.)
de leur site initial et à les combiner avec d’autres, pour informer ou faire
rigoler. Certains ont ainsi « emprunté » une liste d’appartements libres
proposés par Craigslist pour l’installer sur une carte Google Maps.

Une ferveur qui étonne.

Autre idée forte : la communauté. Beaucoup d’adultes ont entendu parler de
MySpace pour la première fois en 2005n quand Rupert Murdoch a racheté la
société pour 580 millions de dollars [454 millions d’euros]. Grâce au seul
bouche-à-oreille, le nom du site se répand chez les jeunes comme des poux
dans une école maternelle. Le 27 mars, le site a enregistré le nombre record
de 270 000 adhésions, soit la population d’une ville moyenne. "Généralement,
ça augmente tous les lundis", explique Tom Anderson, le cofondateur, qui
vient juste d’avoir 30 ans. Avant MySpace, beaucoup de gens pensaient que
les sites sociaux, qui mettent en contact les utilisateurs entre eux,
avaient un caractère sexuel. Mais Chris DeWolfe et Tom Anderson ont compris
que les internautes, et particulièrement les jeunes qui ont grandi une
souris à la main, en feraient quelque chose d’autre s’ils pouvaient
s’exprimer et y mettre toutes les informations les concernant, et si leurs
amis pouvaient voir ces informations. Ils ont donc créé un site qui permet à
l’utilisateur de fabriquer facilement son espace personnel. L’utilisateur
peut ensuite construire un réseau d’amis - certains atteignent parfois des
milliers de personnes.

Dans le monde de la Toile vivante, il existe une multitude de possibilités,
dont certaines deviendront le prochain MySpace ou Flickr. Aussi des
centaines de jeunes entreprises tentent-elles l’aventure. Cette ferveur
autour de la Toile vivante agace plus d’un ancien dans la Silicone Valley.
« Quand on me parle d’applications Web 2. O, j’ai envie de gerber », confie
l’investisseur Guy Kawasaki. Mais il admet aussi qu’il y a beaucoup d’idées
intéressantes. « Les gens veulent partager, ils veulent pouvoir collaborer
tout le temps », ajoute-t-il.

Il y a moins de dix ans, alors que nous nous habituions peu à peu à
Internet, nous étions nombreux à considérer le fait de se connecter comme
une sorte d’aventure dans un royaume lointain appelé le cyberespace.
Désormais, cette métaphore ne tient plus. MySpace, Flickr et les autres ne
sont pas des endroits où aller, mais des choses à faire, un moyen de
s’exprimer, de rencontrer d’autres personnes et d’étendre ses propres
horizons. Le cyberespace était un endroit lointain. La Toile, c’est chez
nous.

Internet version 2 selon Tim O’Reilly.

Le terme « Web 2.0 » a été forgé en 2004 par Dale Dougherty et popularisé
par Tim O’Reilly avec qui il travaille dans la société de publication et de
consulting informatique O’Reilly Media. Depuis, l’expression s’est répandue
très largement, sans pour autant que sa définition ne fasse consensus, ni
même qu’elle parvienne à être éclaircie. Toujours est il que Google compte
850 millions d’occurrences pour le terme. Fin 2005, Tim O’Reilly a publié un
long texte, Qu’est-ce que le Web 2.0 ?, devenu la référence en la matière. Ce
texte commence par trois comparaisons entre les applications Web 1.0 et Web
2.0. La première oppose Netscape à Google.

Le premier était un logiciel qu’il fallait télécharger et installer sur son
ordinateur, tandis que le second (le parangon du Web 2.0) est une
application qui fonctionne directement sur Internet comme un service : il n’y
a plus d’installation, plus de mise à jour, plus de service après-vente,
plus de licence, simplement des utilisateurs. L’intérêt de Google repose
dans les données qu’il possède et qu’il a indexées pour fournir ses
réponses. La deuxième comparaison oppose DoubleClick à Overture et AdSense.
DoubleClick est une société qui vend un logiciel pour gérer la publicité en
ligne de gros clients. AdSense est le système qui gère la publicité de
Google (sur un principe imaginé par Overture). L’idée est de créer un
mécanisme suffisamment simple et flexible pour que le webmestre de n’importe
quel site, y compris le plus petit, puisse l’utiliser. On ne gagne pas
beaucoup d’argent à chaque fois, mais quelques centimes sur des milliards de
clics, au final, cela fait une coquette somme.

Il suffit désormais de toucher la Toile jusque dans sa périphérie, appelée
la longue traîne (the long tail) par le rédacteur en chef du magazine Wired,
Chris Anderson (voir CI n° 822, du 3 août 2006). Dernier exemple donné par
O’Reilly, Akamai et BitTorrent. Le premier est une société américaine
d’hébergement sur Internet. Le second fait partie du mouvement peer-to-peer,
et a proposé un système ingénieux qui accélère considérablement le
téléchargement de fichiers. Grâce à BitTorrent, chaque utilisateur devient
un serveur, et plus il y a de personnes qui hébergent un même fichier, plus
celui-ci peut-être téléchargé rapidement. Ce qui illustre un autre principe
clé du Web 2.0 : « le service s’améliore quand le nombre de ses utilisateurs
augmente. »

A partir de ces exemples et de bien d’autres, Tim O’Reilly met en avant sept
principes, comme autant de conseils aux futurs entrepreneurs du Web 2.0. Les
voici :

- Offrir un service, et non pas un ensemble logiciel.

- Disposer de données uniques, difficiles à recréer, et dont la richesse
s’accroît à mesure que les gens les utilisent. C’est par exemple la base de
données d’Amazon, qui permet de suggérer aux acheteurs de nouveaux livres,
et leur permet de consulter les avis des autres utilisateurs. Un ensemble
d’informations déposé gratuitement par les internautes, et qui aurait coûté
des milliards de dollars à constituer, quand bien même cela aurait été
possible.

- Considérer les utilisateurs comme des codéveloppeurs. A la manière de ce
qui se fait pour les logiciels libres, les compétences des utilisateurs
peuvent êtres mises à profit pour améliorer les programmes, souvent de façon
plus efficace et rapide qu’un système fermé classique, de type Microsoft.

- Tirer parti de l’intelligence collective. C’est ce qui a été fait pour les
sites comme Wikipedia ou Flickr.

- Toucher le marché jusque dans sa périphérie (la longue traîne) à travers
la mise en place de services "prêt à consommer".

- Libérer le logiciel du seul PC, en visant notamment les assistants
nomades, les téléphones ou la télévision.

- Offrir de la souplesse dans les interfaces utilisateurs, les modèles de
développement et les modèle de gestion.

Tim O’Reilly est conscient que ces sept points ne suffisent pas. La
frontière entre Web 1.0 et Web 2.0 n’est ni rigide ni complètement exacte.
Aussi conclut-il sa démonstration par ces phrases : « La prochaine fois
qu’une société clame : « Ceci est Web 2.0 », confrontez-la à la liste
ci-dessus. Plus elle marque de points, plus elle est digne de cette
appellation. Rappelez-vous néanmoins que l’excellence dans un domaine vaut
mieux que quelques paroles pour chacun des sept. » Si le Web est
participatif, vous allez peut-être devoir participer à la définition.

Web 2.0, un concept à tiroirs.

Est-ce une technologie, un état d’esprit ou une nouvelle manière de faire de
l’argent ? Les experts du Net s’interrogent, explique le magazine en ligne
Slate.

Newsweek donnait récemment la vedette au Web 2.0, ce nouveau concept à la
mode dans le secteur des nouvelles technologies (voir p 26), et cherchait à
définir ce qu’il recouvrait. Le terme a été lancé par Tim O’Reilly en 2003.
Mais même cet homme qui organise tous les ans la Conférence Web 2.0 est lui
aussi à la peine lorsqu’il s’agit d’en fournir une définition de type
dictionnaire qui soit concise.

Le problème n’est pas tant dans l’incompréhensible enthousiasme que O’Reilly
témoigne au concept ; le problème, c’est que d’autres désigne par Web 2.0
des choses très différentes, voire antinomiques. On dénombre au moins trois
définitions incompatibles. Pour Tim O’Reilly, le Web 2.0 est un méli-mélo d’outils
et de sites qui encouragent la collaboration et la participation : Flickr,
YouTube, MySpace, Wikipedia et l’ensemble de la blogosphère en sont quelques
exemples. Ces sites ne sont pas des lieux d’achats, mais des zones de
partage de données électroniques et de contact entre internautes. La
podcasting (ou baladodiffusion, diffusion généralement gratuite de fichiers
audio ou vidéo) est un technologie du Web 2.0 dans la mesure où il est
presque aussi facile de créer un podcast que d’en écouter un. Plus quelqu’un
consacre de temps à un site Web 2.0, en associant des mots-clés à des photos
ou en publiant des commentaires, mieux le site fonctionnera pour le bénéfice
de tous.

Google et Yahoo ! sont toujours à l’affût d’une bonne affaire.

L’usage du terme diffère légèrement du côté des développeurs, qui rangent
sous l’étiquette Web 2.0 tous les logiciels et langages utilisés pour créer
les fonctionnalités époustouflantes des sites labellisés en tant que tel. La
méthode de développement d’applications Ajax, les nuages de mots-clés (en
anglais, tag clouds) et le système wiki (système de gestion de contenu de
site qui permet aux visiteurs autorisés de modifier les pages du site) sont
les ingrédients de base de nombre de sites « collaboratifs ». En règle
générale, les outils Web 2.0 sont gratuits, faciles à maîtriser et à relier
entre eux. Mais cette définition montre ses limites quand on sait que les
technologies du Web 2.0 sont aussi à la base de Gap.com, le site de vente du
fabricant de vêtements, certes impressionnants mais aucunement participatif.
« Ajax sans participation, ce n’est pas du Web 2.0 », tranche Tim O’Reilly.

Une troisième définition circule dans la Silicon Valley. Ce qu’on appelle
« tactique Web 2.0 » désigne la volonté de faire de l’argent en finançant un
site alimenté en contenu par ses utilisateurs. Ce type d’investissement à
long terme, mais de risque faible, pourrait bien être le prochain succès à
la Google, ou, du moins, le prochain projet racheté par Google. Pas d’entrepôts
remplis de stocks, pas de liste interminable d’employés, pas de système de
gestion logistique ultrasophistiqué. Dodgeball, site communautaire pour les
propriétaires de portables, et Digg, site d’information qui fonctionne
notamment sur le référencement de lien par les internautes, sont d’excellents
exemples de sites partis de rien. Le premier a été racheté par Google l’année
dernière et le rachat imminent du second est un fait acquis pour beaucoup à
la Silicon Valley. Reste que les investisseurs gourmands de
fusions-acquisitions mettent aujourd’hui l’étiquette 2.0 sur toutes sortes
de services de téléphonie mobile et outils de navigation ne reposant ni sur
Ajax ni sur l’utilisateur.

D’ailleurs, publicitaires et administrateurs de sites n’hésitent pas à faire
référence au Web 2.0 pour donner à leurs produits une image cool. La
récupération commerciale du Web 2.0 est la clé pour comprendre ce que le
terme désigne réellement. C’est parce qu’ils ont raté le boom du Web 1.0 que
la nouvelle génération de créateurs d’entreprises colle l’étiquette Web 2.0
sur tout ce qui se fait. Eux aussi veulent avoir leurs tambours et
trompettes, et d’ailleurs qui peut le leur reprocher ? Chercher à se faire
un nom sur eBay, c’est un truc de perdant. Le battant, lui, crée eBay 2.0.
Et ils ont raison de s’enthousiasmer à nouveau autour du Net. Les
investisseurs sortent de leur hibernation, les emplois dans le secteur sont
relocalisés depuis Bangalore et les services en ligne ont si bien évolué que
les scénarios les plus abracadabrants imaginés par Wired il y a dix ans sont
aujourd’hui des banalités.

Le seul moyen de comprendre le 2.0 au regard de ce qui existe actuellement
est de s’en tenir à la signification littérale de l’expression. C’est la
nouvelle version d’une même technologie, celle qui s’avère enfin capable de
faire ce que, nous disait-on, devait faire la 1.0. Reste que le but premier
des mots est d’être porteurs de sens. Appeler Technorati un « moteur de
recherche Web 2.0 », ça en jette, mais ça n’explique rien. Si un mot n’est
explicable que par le biais d’exemples, mieux vaut recourir directement aux
exemples ; « C’est un moteur de recherche pour les blogs qui utilisent des
mots-clés, comme Flickr. » Il existe un moyen tout simple de décrire la
nouvelle culture de la participation en ligne sans avoir à invoquer le Web
2.0. Dites simplement Internet. Vous verrez alors tout le monde comprend
enfin ce que vous voulez dire.

Maoïsme numérique.

Jaron Lanier est une personnalité d’Internet haute en couleur, un pionnier
de la réalité virtuelle, un compositeur new age et un chercheur en
intelligence artificielle. C’est pourquoi le brûlot qu’il vient de publier
dans le magazine Edge a fait l’effet d’une bombe. Il y attaque l’un du
principe du Web 2.0 : l’ « intelligence collective » et, en particulier, son
utilisation dans Wikipedia. Jaron Lanier s’inscrit en faux contre l’idée que
la participation massive et décentralisée des internautes permet l’émergence
d’une sagesse collective. « Si vous regardez l’histoire des mouvements
culturels des jeunes, ils tendent à suivre deux tendances antagonistes. La
première est celle de l’expression individuelle et de la créativité, les
années 1960 en sont le meilleur exemple. La seconde consiste à se perdre
dans le collectif ou à se lier à un gang, comme ce fut le cas pendant la
révolution culturelle en Chine », affirme t’il. D’où le titre de son article
Digital Maoism : The Hazards of the New Online Collectivism [Moïsme
numérique : les dangers du nouveau collectivisme en ligne « 
www.edge.org/3rd_culture/lanier06/lanier06_index.html »].

Selon lui, les « wikitopiens » (les utopistes de Wikipedia) encouragent un
« esprit de fourmilière » dans lequel domine souvent le plus petit
dénominateur commun. Le texte a suscité de nombreuses réactions. L’une d’entre
elles, écrite par un chroniqueur de Newsweek, s’achève sur ces phrases
pleine d’humour au regard du nombre d’internautes emprisonnés en Chine : « 
Lanier nous a rendu un service en nous rappelant que l’esprit de fourmilière
broie souvent l’essentiel. Mais reconnaissons que le président Mao aurait
détesté Internet. »

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