La revanche de l’Empire du Milieu.

Samedi 29 janvier 2011 // Le Monde

Cent cinquante ans après le sac du Palais d’été, l’une des splendeurs de la Chine impériale, par les troupes franco-britanniques, la Chine a accédé au statut de superpuissance mondiale. Une histoire prodigieuse, un accouchement dans la douleur avec ses ombres et ses lumières qui ne cessent d’étonner tout en inquiétant.

AUJOURD’HUI comme hier, le seul nom qui qualifie leur pays aux yeux des Chinois, c’est l’Empire du Milieu. Au demeurant, du temps de la Chine impériale, le ministère des Affaires étrangères était celui « préposé aux barbares ». C’est dire le caractère secondaire, presque marginal, attribué au reste du monde par un pouvoir chinois toujours méfiant, au mieux indifférent à l’égard du monde extérieur. Rares furent, en effet, les tentatives guerrières des dynasties chinoises, hormis celles sans lendemain des Yuan et des Ming. Longtemps l’Empire s’est contenté de vivre en vase clos de manière autarcique avec, pour tout commerce celui des caravanes sillonnant l’Asie centrale ou des navires des compagnies à charte rayonnant autour de l’Afrique.

On mesure mal ce qu’il fallut d’intelligence et de doigté au jésuite Matteo Ricci non seulement pour parvenir jusqu’au trône impérial mais encore pour se faire accepter par le souverain. Du reste, après lui, les missionnaires chrétiens seront toujours regardés de travers et suspectés d’être des agents de l’étranger.

Un fait particulièrement éclairant illustre ce complexe chinois de supériorité à l’égard de l’étranger, c’est la lettre pleine de mépris remise en 1818 à Lord Macartney par l’empereur Jiaqing pour le roi d’Angleterre George III. Un affront vengé le 8 octobre 1860 lorsque les troupes franco-britanniques de Lord Elgin et du général Cousin-Montauban se livrèrent au pillage, après avoir mis en déroute les troupes impériales, au pont de Palikao, le 21 septembre. Il faut dire que, déjà, en 1838, Londres avait obligé la cour impériale à acheter de l’opium alors qu’elle s’y refusait. Par la suite, l’affaiblissement de l’Empire aidant, Européens, Américains et Japonais, chacun voudra son morceau de Chine et ce sera le long calvaire pour les Chinois des fameux « traités inégaux ».

UNE CONSTANTE

Des humiliations que les Chinois n’ont aucunement oublié. Aujourd’hui, de marxiste qu’il était avec la lutte des classes, le nouveau bréviaire est devenu nationaliste avec pour slogan : la Chine retrouve son rang. Dès leur plus jeune âge, les écoliers apprennent la grandeur de leur pays, berceau des grandes inventions et victime malheureuse d’un étranger prédateur. Et l’histoire officielle de poursuivre : si la prééminence chinoise a connu une éclipse, c’est en raison de la faiblesse de dirigeants incapables.

Aujourd’hui, il en va différemment, le nouveau pouvoir chinois sait se faire respecter.

C’est à Deng Xiaoping que revient l’honneur d’avoir mis un terme à l’effroyable parenthèse maoïste et d’avoir ouvert son pays sur le monde. Alors que des années durant, Pékin a évité de prendre bille en tête les puissances étrangères, le ton est en train de changer et la diplomatie chinoise se fait brutale.

Comme toutes les nations du monde, la Chine vit en interdépendance et il lui faut assumer son nouveau statut de grande puissance. Certes, l’Empire s’est réveillé, il n’est pas sûr pour autant que les mentalités aient beaucoup évolué, car une certaine incompréhension du monde extérieur demeure en dépit de l’accroissement des échanges. Qui plus est, la notion d’ingérence, très en vogue en Occident, a beaucoup de mal à se faire accepter dans un pays qui a subi, il n’y a pas si longtemps de façon abusive, l’ingérence étrangère.

STABILITÉ : LE MAÎTRE-MOT

Le simple constat objectif des réalités nous amène à reconnaître au pouvoir chinois au demeurant totalitaire — une capacité politique incontestable pour avoir sorti, en un peu plus de trente ans, près d’un cinquième de l’humanité de la misère et pour avoir réussi à la faire accéder à une prospérité, certes relative et inégale, mais totalement inimaginable en 1978 lorsque Deng Xiaoping, tournant le dos à la révolution culturelle maoïste, sanglante et régressive, ennemie du peuple chinois, a radicalement changé de cap.

Si bien que le maître-mot sera désormais la stabilité, seule valeur compatible avec l’objectif avéré du Parti de faire entrer la nation chinoise dans le cercle des pays développés d’ici à 2050. D’où, jusqu’ici, la relative retenue du pouvoir pékinois envers Taïwan, et une certaine expectative devant l’importante présence militaire des États-Unis en Asie. Une preuve assurément de l’intelligence et de la souplesse de dirigeants chinois qui ont procuré à leur peuple des avantages inimaginables tout en préservant la paix dans le monde.

Jusqu’à présent, tous les « printemps de Pékin » se sont terminés dans les larmes et le sang. D’où, alors que l’on peut dénombrer quelque 100 000 manifestations de toutes sortes chaque année, la peur des dirigeants chinois à l’égard de toute mesure de libéralisation non contrôlée.

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