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La retraite à 60 ans, cette douce hérésie.

Samedi 11 décembre 2010 // La France

Tout événement est de l’histoire contemporaine - même les événements que l’avenir nous réserve. Cette année marque le 35° anniversaire de la publication en France de
Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, d’Emmanuel le Roy Ladurie. Le sujet du livre la vie quotidienne d’un village isolé, au XIX°, siècle ainsi que l’intrigue (il n’y en a pas) aurait dû le vouer à une obscurité instantanée et durable. Au lieu de cela, l’ouvrage est devenu un best-seller surprise.

Les raisons du succès improbable, dans la France des années 1970, de cette enquête historique restent valables de nos jours. Les connaître nous permettra de mieux comprendre les grandes grèves qui paralysent actuellement le pays et menacent de vider de leur substance les réformes économiques et sociales proposées par Nicolas Sarkozy.

Contre le travail inhibiteur.

Montaillou s’inscrit sans tapage dans cette tradition littéraire française qui sait traiter de la paresse avec le sérieux et l’intelligence nécessaires. Un exemple plus ancien en avait été fourni avec l’appel aux armes de Paul Lafargue dans Le Droit à la paresse 1880. Beaucoup plus récemment, Bonjour paresse de Corinne Maier en est un autre. Ces deux ouvrages dénoncent le même phénomène : la nature inhibitrice du travail moderne. Que ce soit à l’usine ou au bureau, le travail est devenu mécanique et fastidieux.

Précisément le genre de travail, au dire de Corinne Maier, dans lequel les compétences ne comptent pas, la seule condition étant de laisser à la porte son intellect, sa personnalité et son imagination. Lafargue n’aurait pas désapprouvé : le lieu de travail moderne, assure-t-il, condamne l’homme à jouer le rôle d’une machine à produire du travail. Mais, comme Emmanuel Le Roy Ladurie l’expose avec clarté dans son remarquable ouvrage, cela fait plus d’un demi-millénaire que nous ne sommes plus à la fête. A l’orée du XIX° siècle, la petite localité de Montaillou avait attiré l’attention de l’Inquisition. Rares étaient les villages plus isolés que Montaillou qui se nichait et se niche toujours dans les Pyrénées – ou plus enclins à l’hérésie du jour , le catharisme. Les cathares se considéraient comme les véritables chrétiens et rejetaient une Eglise catholique composée d’hypocrites et d’escrocs. L’inquisiteur Jacques Fournier [dépêché par Rome de 1325 à 1328] découvrit ainsi un village coupable d’hérésie, mais de pas grand-chose d’autre.

Les atteintes à la propriété étaient rares, tout comme les crimes violents, en grande partie parce qu’il était difficile d’agir secrètement dans un village aussi petit et où tout le monde se connaissait. Mais ce qui dut surprendre et déranger Fournier, encore plus que l’absence de crime, était le manque d’ambition et d’acharnement au travail. Les bonnes gens de Montaillou ne se tuaient peut-être pas entre eux, trais ils tuaient le temps ou ils l’auraient fait si le temps avait eu la même importance alors que celle qu’il a de nos jours.

Emmanuel Leroy Ladurie note que, pour les bergers du village, en particulier, la richesse ne se mesurait pas en termes d’argent, de propriétés, ni de possessions. En revanche, une vie était considérée comme riche si elle était remplie de voyages et de rêves, de conversations et de repas entre amis. Le berger, entièrement préservé de l’oppression féodale et religieuse, était le plus libre des hommes à Montaillou. Les moutons signifiaient la liberté. Un berger, écrit-il, ne troquerait jamais sa liberté contre le grossier plat de lentilles souvent donné par ses amis et ses employeurs, afin de le stabiliser.

Et même ceux qui servaient les lentilles les fermiers et les artisans locaux appréciaient cette même liberté. Ils étaient disposés à travailler pour vivre, mais en aucun cas à vivre pour travailler. Au lieu de passer leur temps à fabriquer une meilleure charrue ou à labourer un meilleur champ, les paysans de Montaillou faisaient le nécessaire pour mettre de la nourriture sur leurs tables, mais rien de plus. En revanche, ils étaient champions pour se prélasser sur un banc en compagnie d’un ami par une journée ensoleillée ou pour passer la soirée devant un bon feu, aux côtés de leur amoureuse ou de leur épouse, à se raconter des histoires tout en s’épouillant mutuellement.

Un pays de tire-au-flanc.

Certes, le Montaillou médiéval n’est pas la France postmoderne. Beaucoup de choses ont changé depuis cinq siècles. Mais l’Inquisition et, plus important encore, les révolutions protestantes de 1789 et industrielle qui ont suivi ont-elles anéanti l’appétit cathare pour labelle vie ? Emmanuel Leroy Ladurie suggère que Fournier était tombé sur une mentalité rurale répandue bien au-delà de la France du Sud-Ouest. La notion, selon laquelle le travail fonderait notre identité et notre salut était aussi étrangère à cet état d’esprit archaïque que l’étaient les pièces de monnaie française qui commençaient à circuler dans l’économie régionale. Le sens de la vie reposait plutôt sur ce que, de nos jours, nous classons en vrac dans la rubrique activités de loisirs : convivialité et discussions, chansons et commérages, plaisirs de la table et de la chair.

Revenons aux mouvements sociaux en France et aux réactions qu’ils suscitent à l’étranger. Les grèves, dont le but est d’empêcher le gouvernement de faire passer l’âge de la retraite de 6o à 62 ans, ont suscité plaisanteries, dérision, voire colère chez les commentateurs, en particulier américains. Le ton général de ce côté de l’Atlantique oscille entre suffisance et incompréhension. En un sens, notre réaction (`Comment osent-ils ?’) traduit une impatience similaire à celle des inquisiteurs dépêchés à Montaillou. Sur place, ceux-ci ont anéanti un monde archaïque, moins hérétique que peuplé de gens peu performants et tire-au-flanc.

L’économie mondiale et les institutions transnationales comme l’Union européenne font aujourd’hui la même chose dans la France du XXI° siècle. Inévitablement, les grévistes de la France d’aujourd’hui, à l’instar des bons citoyens de Montaillou, finiront par se plier aux forces politiques et économiques de l’époque. Mais les braises d’une hérésie d’un autre genre resteront-elles ardentes ? Et, si oui, ne faudrait-il pas s’en réjouir ?

Bonjour paresse.? Les Français n’ont jamais dit au revoir. Rien d’étonnant à ce que cela heurte la sensibilité américaine. Si nous étions sincères avec nous-mêmes, nous n’aurions jamais voulu dire « goodbye » non plus.

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