La raison cynique.

Samedi 2 février 2008, par Bertrand RENOUVÏN // La France

Depuis que Nicolas Sarkozy a annoncé une « politique de civilisation », la dissertation sur le sujet paraît obligatoire. Je refuse la tâche en toute sérénité car nous réfléchissons sur cette question depuis la naissance de ce journal la somme de nos articles ferait un énorme livre, dans lequel on trouverait, menée par Gérard Leclerc, une substantielle discussion avec Edgar Morin, inventeur du concept.

Mon refus s’explique par la grossièreté du procédé utilisé pour nourrir le discours présidentiel, lors de la conférence de presse du 8 janvier, et par la médiocrité d’un commentaire médiatique par trop courtisan et partial. Ces procédés nous jettent dans la mélasse. On ne sait pas de quel sujet on parle. La pensée d’Edgar Morin, la rédaction d’Henri Guaino, la propre réflexion de Nicolas Sarkozy - à supposer qu’elle existe. On ne sait pas non plus à qui il faut s’adresser. À l’auteur du concept, à son récupérateur, au locuteur ?

Dans l’incertitude, je me bornerai à quelques remarques.

Quant au livre intitulé Une politique de civilisation. Il s’agit d’un dialogue d’une belle densité entre Edgar Morin et Sami Naïr. Le premier a pu faire connaître ses réactions dans la presse écrite et à la télévision. Le second, philosophe, politologue, proche de Jean-Pierre Chevènement, a été ignoré. Le procédé, parfaitement malhonnête, prouve le gommage idéologique opéré chaque jour par les médias.

Sami Naïr se livre pourtant à des réflexions aussi profondes que celles de son ami. J’aimerais
pouvoir citer les pages (206-207) qu’il consacre à cette raison cynique qui, sans croire à la vérité de l’ultra-libéralisme, commande de se soumettre à la concurrence de tous contre tous et d’y chercher égoïstement profit. Une politique de civilisation doit donc s opposer en théorie et en pratique, au modèle anthropologique dominant que Nicolas Sarkozy sait si bien mettre en slogans l’individualisme intégral, (l’attitude « décomplexée »), la philosophie spontanée du gain (« travailler plus pour gagner plus »)et la concurrenceacharnée comme principe de vie sociale.

Quant au projet de civilisation soudain énoncé par Nicolas Sarkozy il est en tous points contradictoire avec l’idéologie du nouveau traité européen, qui réaffirme le principe de concurrence avec la stratégie de réduction des droits sociaux mise en oeuvre par le gouvernement et le patronat avec la violence exercée chaque jour contre diverses catégories d’étrangers. Nous n’oublierons pas, non plus, que le « Président du pouvoir d’achat » a avoué, le 8 janvier, son impuissance, « les caisses sont vides » et les patrons font ce qu’ils veulent L’homme qui a augmenté son propre salaire et qui prend de luxueuses vacances nous invite à la résignation le cynisme est, sur ce point, spectaculaire.

Quant aux rédacteurs des discours de Nicolas Sarkozy je ne leur reproche pas de recopier des fiches mal rédigées sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas - nul n’est omniscient et la surcharge de travail incite à utiliser sans prudence les concepts d’autrui. Mais je tiens à dire que leur tentative est désespérée, il est possible de donner un ensemble d’idées à un homme d’action lorsque cette substance intellectuelle vient nourrir de fortes convictions et conforter une fidélité politique. On se fait le complice d’une imposture si l’on tente de couvrir du manteau de l’idéologie les intentions et les actes d’un aventurier.

Les rédacteurs se récrieront : « Le président croit tout ce qu’il lit » Je demande une preuve immédiate. Le livre d’Edgar Morin et de Sami Naïr se termine sur une très sombre conclusion de lourdes menaces compromettent l’avenir des hommes, des collectivités politiques, du monde qu’ils habitent. Si Nicolas Sarkozy a lu jusqu’au bout Une politique de civilisation, s’il a compris que nous vivons plusieurs tragédies, il lui faut changer de comportement, sans le moindre délai et radicalement. Qu’il mène sa vie personnelle comme il l’entend. Mais qu’il mette fin aux pitreries publiques de Disneyland, de Louxor et de Pétra. La conduite des affaires de la France dans un monde tourmenté, implique une constante et exemplaire gravité.

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