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La psychanalyse Freudienne.

Lundi 2 juillet 2007, par Paul Vaurs // Santé

Avant propos.

Faire une Psychanalyse demande une volonté d’affronter son passé. Revivre des moments difficiles sont pour celui qui décide de s’allonger sur le divan, une période pénible, souvent des médicaments sont indispensables pour atténuer les angoisses qui ne manqueront pas de revenir amplifiées par l’analyse, surtout, à ses débuts. Le psychanalyste ne donne aucun médicament. Pour obtenir des remèdes, le patient devra impérativement être suivi par un autre psychanalyste, ayant les compétences requises pour, les prescrire.

Il faut savoir qu’une psychanalyse coûte cher et que les caisses de sécurités sociales n’en remboursent qu’une infime partie. Prendre une assurance privée est indispensable, vu que les pouvoir publics semble être autiste, et pourtant l’angoisse et le mal de vivre causent des souffrances d’une ampleur telle, qu’elles peuvent conduire au suicide.

Depuis plusieurs années la psychanalyse que pratiquaient Freud ou Lacan a évolué ; C’est désormais la Psychanalyse comportementale qui est demandée par les patients. Moins pénible et tout autant efficace, la psychanalyse comportementale est de plus en plus recommandée. Le ou la Psychologue, reçoivent des patients qui souffrent de diverses phobies (exemple : une personne qui ne peut pas traverser une rue sans être accompagnée, car elle éprouve une angoisse inexplicable) qui leur rendent une existence extrêmement pénible. Cette analyse a pour but de mettre celui où celle qui en souffre, dans des situations ayant un rapport avec la pathologie, dont ils sont les « souffre douleurs ». .

La psychanalyse n’aurait pas occupé la place qui lui revient, non seulement dans le progrès des disciplines médicales et des sciences humaines, mais dans le développement général de la civilisation, si la préoccupation la plus intime de Freud n’avait été, de toujours, celle de la souffrance. En témoignent, aux origines de sa carrière, ses recherches sur les stupéfiants ; et l’avènement même de la psychanalyse n’a pas eu raison de cet intérêt. « Une théorie de la sexualité, écrira-t-il dans l’analyse du cas Dora, ne pourra, je le suppose, se dispenser d’admettre l’action excitante de substances sexuelles déterminées. Ce sont les intoxications et les phénomènes dus à l’abstinence de certains toxiques chez les toxicomanes qui, parmi tous les tableaux cliniques que nous offre l’observation, se rapprochent le plus des vraies psychonévroses. » L’intérêt, donc, subsiste ; mais, dans sa finalité, radicalement retourné : il ne s’agit plus, avec la psychanalyse, d’endormir la souffrance, mais d’éveiller à sa vérité. La découverte de Freud est que cette vérité est celle du désir. Mais la manifestation de cette vérité porte des effets très divers sur les symptômes, sur la souffrance notamment, dont la méconnaissance se révèle cause. De là, le problème soulevé par la psychanalyse quant à ses fins spécifiques. Si la vérité agit, et si cette action peut avoir une efficience « curative », de tels effets ne nous engagent-ils pas à en restreindre la portée au domaine des disciplines médicales ? Mais comment expliquer, dans cette hypothèse, l’ampleur de ses incidences dans les domaines les plus étrangers à ces mêmes disciplines ? Peut-être observera-t-on que la difficulté ne saurait être formulée en ces termes spéculatifs, mais qu’elle doit être portée sur le terrain scientifique. S’il apparaît en principe plus aisé de se représenter l’action de la cocaïne que celle d’une intervention analytique, encore reste-t-il que la psychanalyse n’est pas seulement une pratique ; elle est un corps de doctrine empiriquement fondé, à l’intérieur duquel ont à se définir les critères même de la pratique. Mais c’est tenir pour acquis ce qui est en question.

L’exil de Freud. 

Sigmund Freud et sa fille Anna, sont arrivée Paris en 1938. Gravement malade, le fondateur de la psychanalyse, dont l’œuvre est l’une des cibles des autodafés nazis, s’est résigné à quitter Vienne pour Londres après l’Anschluss. 
 
À travers plusieurs décennies de recherches psychanalytiques, s’est en effet perpétué jusqu’à nous le sentiment d’inachèvement théorique, voire de malaise, dont Freud marquait, à l’adresse de Wilhelm Fliess le 5 mai 1900, son quarante-quatrième anniversaire. « Aucun critique, écrit-il, n’est mieux que moi capable de saisir clairement la disproportion qui existe entre les problèmes et la solution que je leur apporte. » Sans doute Freud se remet-il alors difficilement d’une grave crise intérieure ; la mésentente avec Fliess s’approfondit ; mais ces vicissitudes sont en vérité des moments intégrants de sa propre formation. Et nous ne pouvons douter qu’il ait consigné dans cette lettre bien autre chose que le témoignage épisodique d’une délectation morose. Nous sommes au lendemain, en effet, d’une découverte capitale : le 4 avril a été reconnu le « caractère asymptotique » - dans l’acception mathématique - « de la conclusion de la cure ». Freud, loin d’y voir une carence de l’analyse, se borne à espérer que son « succès pratique » n’en sera pas compromis, et il pousse même l’audace jusqu’à opposer sa propre indifférence, quant aux effets résiduels du transfert, à la déception que peut en avoir l’entourage du patient.

Or, ce thème de la fin de l’analyse, qui commandera toute l’élaboration du concept de répétition et de la pulsion de mort avant d’émerger en sa position de butoir à la veille de la disparition de Freud, tout se passe comme si nous en retrouvions précisément l’équivalent transposé, trois semaines plus tard, dans le registre de l’épistémologie. Le fini, en l’occurrence, c’est l’idéal d’achèvement d’une œuvre maîtrisée, cette valeur de séduction dont Freud lui-même connaît la hantise, et dont il condescend, au seuil d’une amitié déclinante, à faire mérite au talent subalterne de Fliess : « Lorsque ton ouvrage [La Théorie des périodes] paraîtra, nul d’entre nous ne sera capable de porter sur son exactitude un jugement qui reste réservé à la postérité, comme chaque fois qu’il s’agit d’une grande découverte ; mais la beauté de la conception, l’originalité des idées, la simplicité des raisonnements et la conviction de l’auteur créeront une impression qui sera un premier dédommagement de la lutte pénible menée contre le démon. » Cependant, « en ce qui me concerne, poursuit Freud, il en va tout autrement ». Il évoque alors la disproportion entre ses propres problèmes et leur solution ; et soudain, sans que le fils de Jakob Freud nous ait, bien entendu, dispensé d’en dénouer par nous-mêmes l’énigme, surgit en quelques traits littéralement fantasmatiques un remodelage de la version biblique du combat avec l’Ange.

« Pour ma juste punition, aucune des régions psychiques inexplorées où le premier parmi les mortels j’ai pénétré ne portera mon nom ou ne se soumettra à mes lois. Quand, au cours de la lutte, je me suis vu menacé de perdre le souffle, j’ai prié l’Ange de renoncer, ce qu’il a fait depuis. Mais je n’ai pas eu le dessus, et depuis je vais en boitant. » Transcrivons : il n’y aura pas de « loi de Freud » ; il n’y aura pas de loi qui puisse se désigner du nom choisi par l’Ange, au lieu et place du patronyme de Freud, pour le découvreur de l’inconscient. Car il n’a pas, lui, Freud, comme le Jacob de la Genèse, aperçu Dieu face à face, il n’est donc pas destiné à rester dans la mémoire des hommes comme l’éponyme d’une science nouvelle ; comme un autre Israël, il n’est qu’un homme du troupeau, « un vieil israélite de quarante-quatre ans plutôt minable », et le signe glorieux dont Jacob fut marqué à la hanche n’est sur lui que le stigmate dérisoire du boiteux.

Mais brusquement la scène change et, sous le prétexte d’une fête de famille, s’ouvre par un glissement véritablement délirant sur l’appel prophétique aux générations futures : « Les miens ont, malgré tout, tenu à fêter mon anniversaire. Ma meilleure consolation est de penser que je ne leur bouche pas entièrement l’avenir ; ils peuvent vivre et vaincre dans la mesure où leur force le leur permettra. Je leur laisse une marche à gravir sans les conduire à un sommet d’où ils ne pourraient s’élever davantage. »

Mais cette tâche, à son tour, est-elle donc « terminable » ? Les lacunes de la théorisation psychanalytique tiennent-elles aux limites de fait de l’investigation, ou à la constitution même du domaine qu’elle vise ? L’enjeu d’une telle question, c’est d’abord le rapport de Freud à la psychanalyse. Supposons en effet que la théorisation psychanalytique soit en droit « terminable ». Rien ne nous interdirait alors de faire abstraction de son surgissement historique dans un exposé de part en part conceptualisable, voire formalisable. Certes, un tel système renverra toujours à l’expérience qui le fonde. Mais cette expérience elle-même portera le sceau d’une généralité typique, sous laquelle en particulier se rangera l’expérience qui fut propre à Freud. Admettons au contraire une théorisation « interminable » ; c’est-à-dire que la « disproportion des problèmes aux solutions » qu’évoquait Freud en 1900 soit commandée par la structure même du domaine psychanalytique. Nous ne saurions plus tenir pour négligeable la singularité historique de la découverte freudienne. Que la psychanalyse ait à être transmise pour se perpétuer, qu’elle ne soit pas un acquis du savoir, mais une figure fragile de la culture, ces traits n’en infirmeraient pas la portée scientifique, ils exigeraient que soit caractérisée dans sa spécificité la méthode propre à la garantir.

Ainsi pourraient être, en l’absence de tout éclectisme, restaurées dans leur dignité scientifique les vicissitudes au premier abord déconcertantes dont a témoigné le mouvement psychanalytique. Du vivant même de Freud, et selon ses propres termes, elles ont obéi au processus de réduction du tout à la partie : tel a été le cheminement suivi à partir de 1910 par Adler puis par Jung ; par l’école anglaise dans la mouvance de Melanie Klein ; par l’école américaine dans son effort de rapprochement entre la psychanalyse du moi et la théorie psychologique de l’adaptation. En France même, où les divers courants qui se réclament de Freud prennent du commentaire de Jacques Lacan les repères de leurs orientations divergentes, c’est à la fonction du signifiant dans la constitution de l’inconscient qu’est trop souvent réduit cet apport, en fait commandé par le statut de l’altérité, dont précisément émanent la genèse et les effets du signifiant.

Ces diverses réductions témoignent-elles donc de la mutilation d’un système privilégié ? Ne jalonnent-elles pas plutôt la transmission précaire d’un discours ancestral, dont la conceptualisation de Freud aurait pour un temps soutenu l’épiphanie ? En adoptant cette dernière hypothèse, nous nous bornerions en somme à prendre la seconde topique au sérieux. La « théorie psychanalytique », dirions-nous, ne nous représente en effet rien d’autre que la cohérence des conditions empiriques dans lesquelles le sujet prend la mesure de son ignorance de soi. Mais le renvoi de l’ontogenèse à la phylogenèse étend cette opacité du discours subjectif aux dimensions de l’histoire humaine. Chacune des cures psychanalytiques apparaît ainsi comme le maillon d’une chaîne dont on chercherait en vain à fixer l’ancrage, et c’est du statut paradoxal de ce discours contingent qu’il appartiendrait à l’épistémologie de la psychanalyse d’aborder l’énigme.

Aussi bien, des modèles relevant de registres scientifiques très divers pourraient-ils également prétendre à figurer l’invention psychanalytique en ses diverses étapes.

La tentation des modèles.  

Pour emprunter un premier exemple aux débuts de la carrière de Freud, on sait que l’investigation du psychisme « par couches » relève d’une méthodologie sérielle dont le Freud des Études sur l’hystérie a caractérisé la démarche selon trois dimensions, correspondant au triple champ du conscient, du préconscient et de l’inconscient. De la première, linéaire, relève l’ordre chronologique des souvenirs groupés par thèmes à la manière d’archives ; de la deuxième, la distribution de ces mêmes souvenirs autour du noyau pathogène : la raison de cette série, c’est-à-dire la loi de croissance et de décroissance qui en ordonne les valeurs, traduit alors la stratification des couches de résistance rencontrées dans l’investigation psychanalytique. L’un et l’autre de ces types d’ordination sont représentables par des lignes fixes, courbes et droites. Quant au troisième, doté de propriétés dynamiques et non plus morphologiques, il intéresse le contenu des pensées et leur enchaînement ; et c’est par des chemins en lacis qu’il aurait à être figuré, sur le modèle du jeu du cavalier aux échecs. Encore faudrait-il souligner que l’image en laisserait ignorer une caractéristique fondamentale : un tel système ne correspond pas en effet à une ligne en zigzags mais plutôt à un réseau ramifié, et plus particulièrement convergent. « Il comporte des nœuds où se rencontrent deux ou plusieurs lignes. Une fois réunies, ces lignes poursuivent ensemble leur cheminement. En règle générale, plusieurs fils courent indépendamment les uns des autres ou, parfois, réunis par des relais en position latérale, débouchent ensemble dans le rayon central. » Autrement dit, conclut Freud, « il convient de remarquer avec quelle fréquence un symptôme est pluri- ou surdéterminé ».

Cherche-t-on à se donner de cette construction sérielle une figuration théorique, un premier type de modèle paraît s’imposer, d’ordre physique, et plus précisément électrique : Freud, visiblement, s’inspire ici, comme il le fera dans l’Esquisse pour une psychologie scientifique (publication posthume, rédigée en 1895), des circuits de Kirchhoff ; et cette référence au modèle électrique peut sembler d’autant plus séduisante qu’elle se recoupe au mieux avec la physiologie cérébrale dont il se réclame à la même époque. L’Esquisse fait mention, en effet, d’« expériences » entreprises sur les particules neuroniques, « expériences maintenant fréquentes ». « Nous ne pouvons, écrivent en note les éditeurs de ce texte, préciser de manière certaine à quels essais Freud fait allusion ici. » La difficulté n’est pourtant pas sans solution : ces expériences intéressent à la fois l’électricité cérébrale et le problème des localisations.

On sait, en effet, le soin qu’apporte La Science des rêves à souligner la valeur fonctionnelle de la représentation spatiale de l’appareil psychique, à l’exclusion de toute conception « localisatrice ». Plus précisément : « Il nous suffit, écrit Freud, qu’une succession constante soit établie, du fait que les systèmes sont parcourus par l’excitation dans un certain ordre temporel, lors de certains processus psychiques. » Huit ans plus tôt, l’anticipation d’une telle représentation était apportée par le travail sur l’aphasie, fondé sur une critique des localisations cérébrales.

Or Nothnagel, celui des maîtres de Freud dont le soutien ne s’est jamais démenti, n’est pas seulement, avec Hitzig, l’un des pionniers de l’expérimentation sur les propriétés électriques du cerveau, il est aussi, en opposition à Hitzig, l’un des premiers à conclure de ces expériences à la critique des localisations cérébrales. Le livre sur l’aphasie peut donc être compris comme la version clinique de ce travail expérimental. Mais une solidarité plus étroite encore pourra être introduite entre la pensée ordinale et le modèle électrique. Car une élaboration ordinale est effectivement intervenue dans la théorie de l’électricité. Elle a été le fait de Riemann, qui, en 1857, applique aux circuits de Kirchhoff les ressources de l’analysis situs, sous les espèces d’une théorie générale des connexions. Freud en a-t-il donc tenté une transposition ? La suggestion prendra tout son poids si l’on veut bien se rappeler que les idées de Riemann ont fait à Vienne l’objet, le 27 septembre 1894, d’une conférence de Felix Klein, et que cette conférence, prononcée donc quelques mois avant la rédaction finale des Études sur l’hystérie, l’avait été devant l’Association des savants et médecins allemands. En dehors de la théorie mathématique du potentiel, c’est au premier chef de constructions, ou plutôt de créations géométriques, que Klein fait gloire à Riemann.

Chemins de connexion, feuillets, ramification, dimensions, telles sont précisément les notions à l’aide desquelles Freud a constitué la méthodologie sérielle des Études. Or, l’appui que prêtent les mathématiques à cette représentation s’étend à l’articulation de la seconde avec la première topique. Il est bien connu, en effet, que la pulsion de mort trouve son modèle dans le principe de constance de Fechner. Mais on oublie trop souvent que ce principe est d’essence mathématique. La stabilité de Fechner se définit à la limite d’une série de cycles répétitifs, selon le modèle de décomposition fonctionnelle de Fourier :D’autre côté, tout mouvement circulaire, qu’il s’accomplisse sur un ou plusieurs plans, peut être décomposé en mouvements rectilignes par projection sur trois axes perpendiculaires, qui permettent la décomposition susdite. Et cela s’étend à toutes les données qui caractérisent un processus psychophysique.

Ainsi, de quelque nature que puisse être ce processus, il se décompose finalement en un certain nombre d’oscillations simples selon les trois directions principales, oscillations qui, en général, seront d’amplitude, de période et d’élongation inégales, mais qui pourront ainsi s’accorder dans les cas spéciaux. Le plaisir et le déplaisir pourront être déterminés du point de vue quantitatif comme fonction des amplitudes a, a´, aJ, du point de vue qualitatif comme fonction des périodes T, T´, TJ, le rapport des élongations ne jouant qu’un rôle auxiliaire dans la forme du processus. » On s’explique ainsi la référence apparemment énigmatique de L’Homme aux loups à une arithmétisation possible de la notion de l’inertie psychique, prélude à la théorisation des pulsions de mort.

Faut-il cependant s’en tenir à cette représentation physico-mathématique ? Un modèle linguistique issu de Max Müller semblerait tout aussi désigné pour la représentation des rapports d’ordre envisagés par Freud et il aurait le grand avantage de s’ajuster au détail même, non seulement des Études sur l’hystérie, mais de La Science des rêves et des travaux immédiatement postérieurs.

D’une part, en effet, la stratification des couches de langage chez Müller pose le modèle de la stratification des couches d’expression chez Freud ; d’autre part, les formes de processus par lesquelles Müller caractérise la vie souterraine des langages primitifs trouvent leur réplique - au premier chef, la métaphore, dans les processus primaires par lesquels Freud caractérise l’inconscient. Est-ce à dire que de l’un à l’autre une transition soit immédiatement assignable ? Nous disposons d’un précieux jalon intermédiaire : en 1885, c’est-à-dire à la date même où l’investigation psychanalytique à ses débuts se cherche un modèle de conceptualisation, paraît La Vie des mots étudiés dans leur signification, d’Arsène Darmesteter, dont l’objet est d’assimiler aux tropes de la rhétorique et de la stylistique traditionnelles les glissements sémantiques qui se développent dans la « vie inconsciente des langues ». Pour passer du registre linguistique au registre psychanalytique, il n’est que de substituer dans cet exposé de Darmesteter l’inconscient individuel à cet inconscient collectif. On y sera d’autant plus fondé qu’à la sériation représentative des Études sur l’hystérie et de La Science des rêves s’ordonnent très précisément les diagrammes à l’aide desquels Darmesteter figure la « chaîne » dont les progrès de la linguistique à partir de Ferdinand de Saussure permettront d’élaborer la notion. Enfin, du courant qui porte Müller et Darmesteter, dépend également Rudolf Kleinpaul, dont on ne saurait sous-estimer, et dans le plus fin détail, l’influence sur Freud, de La Science des rêves au Mot d’esprit.
 
Nous nous sommes limités à deux types de modèles, sans prendre en considération, par exemple, les modèles thermodynamique et chimique. Mais cette diversité fait d’autant plus problème qu’elle apparaîtrait mieux fondée au regard des « sources » de la conceptualisation freudienne. Certes, il n’est pas exclu qu’une épistémologie comparée des mêmes disciplines dans leur développement moderne n’en fasse ressortir la convergence. Ainsi l’organisation topologique du domaine physique sera-t-elle étendue au domaine linguistique ; la représentation ordinale des processus psychanalytiques n’aurait plus alors à se modeler sur la structure d’un contenu spécifié, mais à se reconnaître dans un type général de connexions mathématiques. Les travaux de Lacan attestent la fécondité du projet. Mais ce déplacement du contenu à la forme correspond à un changement de perspective sur la fonction même du modèle. Tandis qu’il visait initialement à une représentation analogique du réel, sa conversion au plan mathématique lui permettra d’exprimer, avec les ressources formelles d’une combinatoire, l’exclusion en tant que telle. Ainsi l’effort de systématisation théorique sanctionnera-t-il la « déréalisation » de son objet.

Lorsque Freud fait reproche à Jung d’avoir mutilé la psychanalyse selon la maxime du pars pro toto, que signifie donc, en l’occurrence, le tout ? Un fait nous est clair en toute hypothèse. Dès l’époque de la cure cathartique, Freud discernait le paradoxe épistémologique inhérent à sa recherche et le formulait dans une exigence critique touchant la causalité naturelle : « Contrairement à ce que dit l’axiome cessante causa, cessat effectus, écrivait-il en 1895, l’incident déterminant [à l’époque, le traumatisme] continue des années durant à exercer une action, et cela, non point indirectement à l’aide de chaînons intermédiaires, mais directement en tant que cause déclenchante. » Dès ce moment pourtant apparaît entre la réflexion épistémologique et l’objet même de l’investigation psychanalytique un motif de solidarité plus intime, et ce motif n’est autre que la référence à l’inconscient.

Sens et altérité.  

C’est, en effet, en tant que refus d’un savoir que le refoulement est originairement conçu. « Quand, à la première entrevue, je demandais à mes malades s’ils se souvenaient de ce qui avait d’abord provoqué le symptôme considéré, les uns prétendaient n’en rien savoir, les autres me rapportaient un fait dont le souvenir, disaient-ils, était vague, et auquel ils ne pouvaient rien ajouter [...]. Par mon travail psychique, je devais vaincre chez le malade une force psychique qui s’opposait à la prise de conscience (au retour du souvenir) des représentations pathogènes [...]. Sans doute s’agissait-il justement de la force psychique qui avait elle-même concouru à la formation du symptôme hystérique en entravant, à ce moment-là, la prise de conscience de la représentation pathogène. » Or, à mesure que s’est affirmée l’originalité de la psychanalyse par rapport à l’abréaction cathartique, à mesure aussi s’est déterminé en son affinité aux sanctions du jugement l’acte par lequel s’opère la levée du refoulement. « La théorie du refoulement, écrit Freud en 1927, est devenue le pilier de la théorie des névroses. Le but de la tâche thérapeutique a cessé d’être l’abréaction de l’affect engagé sur des voies erronées, elle vise à la découverte des refoulements et à leur solution grâce à des activités de jugement, pouvant résulter en une assomption (Annahme) ou une exclusion (Verwerfung) de ce qui avait été autrefois écarté. » Ainsi se dégage la question majeure de la théorie psychanalytique : de quelle nature doit être le refoulé, s’il est vrai que l’expérience analytique donne de telles opérations logiques pour caractéristiques de sa restitution ? Dans le droit fil de la pensée psychanalytique, la lecture contemporaine de Freud se propose comme une réponse à cette interrogation.

Pour en saisir la nécessité, il suffira de se reporter à la présentation donnée par Otto Fenichel en 1946 du travail de l’interprétation : « Que fait l’analyste ? 1o Il aide le patient à éliminer les résistances autant qu’il est possible. Bien qu’il puisse y appliquer des moyens variés, fondamentalement l’analyste appelle l’attention du patient, qui n’est absolument pas averti de ses résistances, ou l’est insuffisamment, sur les effets de ces résistances. 2o Sachant que ses propos sont en réalité des allusions à d’autres choses, le psychanalyste essaye d’en déduire ce qui gît derrière les allusions et d’en informer le patient. Quand il y a un minimum de distance entre l’allusion et ce à quoi il est fait allusion, l’analyste donne au patient des mots pour exprimer les sentiments qui affluent à la surface, et facilite ainsi leur prise de conscience. Cette procédure consistant à déduire ce que le patient veut dire en fait et à le lui dire est appelée interprétation. »

« Donner des mots au refoulé », la formule se rencontre effectivement chez Freud - mais dans la période de la cure cathartique. Il s’agit donc d’en suivre l’approfondissement ultérieur sur le terrain propre du discours analytique. Le commentaire de la Gradiva de Jensen, explicitement proposé par Freud comme une représentation de la cure, nous précise en quelles directions.
 
Tout d’abord, l’analyse du discours. « Toute personne ayant lu la Gradiva, écrit Freud, a dû être frappée par la fréquence avec laquelle le romancier met dans la bouche de ses deux héros des discours à double sens. » Or, dans le traitement psychothérapique d’un délire ou d’une affection analogue, on provoque souvent chez le malade l’éclosion de pareils discours ambigus qui constituent de fugitifs symptômes nouveaux, et l’on peut aussi soi-même être amené à en user, ce qui met en éveil la compréhension du malade pour ce qui est inconscient, grâce au sens destiné à son seul conscient. Suffirait-il alors de dire avec Fenichel que le patient ou l’analyste - Hanold ou Zoé - tiennent des propos « qui sont des allusions à autre chose » ? L’ambiguïté nous confronte, en fait, à une potentialité interne du discours. « Elle n’est qu’une annexe de la double détermination des symptômes, en tant que les discours eux-mêmes constituent des symptômes, et que tous ceux-ci résultent de compromis entre le conscient et l’inconscient. À la différence près que les discours révèlent mieux que les actes cette double origine et que la plasticité du matériel verbal souvent le permet [souligné par nous] ; quand le même assemblage de mots réussit à exprimer chacune des deux intentions du discours, alors se produit ce que nous appelons ambiguïté. »

On comprend tout aussitôt l’usage qu’a fait Lacan des ressources de la linguistique en vue d’éclairer les mécanismes de l’inconscient. Ce que Freud a désigné comme « plasticité du matériel verbal », Lacan l’interprète en tant que « perméabilité de la chaîne signifiante aux effets de métaphore et de métonymie ». Encore faut-il, pour vraiment saisir l’intérêt de sa contribution, en dégager l’originalité. Il est courant de rattacher les vues de Lacan à celles de Roman Jakobson, attentif au rôle respectif de ces deux figures dans la genèse des aphasies. C’est oublier le mouvement d’idées bien plus général issu de Müller, et dont on a vu que Freud lui-même participe. On soulignera que Jakobson a innové par rapport à cette tradition, en y insérant la notion, renouvelée par Saussure, de différence signifiante. Mais l’intérêt de la contribution de Lacan est dans le fonctionnement qu’il assure à la notion. Que les processus primaires de la condensation et du déplacement donnent au rêve un équivalent des figures poétiques de métaphore et de métonymie, l’idée en est familière à tout lecteur des travaux de linguistique, de mythologie, de poétique du XIXe siècle ; elle l’était en particulier à Freud. Que ces mêmes processus aient vocation, non seulement à exprimer le désir, mais aussi à en révéler la constitution, c’est là ce qui restait, par contre, à découvrir sous l’impulsion de Freud, et notamment du commentaire de la Gradiva.
 
Il ne suffit pas de dire, en effet, que la « plasticité du matériel verbal » rend possible et même nécessite l’ambiguïté du discours, ménageant ainsi une connivence entre le délire et la vérité ; il faut encore souligner que cet effet de surimpression se soutient de la constitution du rapport d’altérité, car c’est bien ainsi que l’entend Freud ; et de façon d’autant plus suggestive qu’une dissymétrie peut être assignée de ce point de vue entre la position du patient ou analysant (Hanold) et celle de l’analyste (Zoé) : « Les discours de Hanold n’ont pour lui qu’un sens, écrit Freud, seule sa partenaire Gradiva en saisit l’autre sens. Ainsi, après sa première réponse : « Je savais que tel était le son de ta voix », Zoé, insuffisamment avertie, demande comment la chose est possible, puisqu’il ne l’a pas encore entendue parler. Dans le second entretien, la jeune fille est un instant déroutée par son délire, lorsqu’il déclare l’avoir aussitôt reconnue. Elle doit alors entendre ces mots dans le sens de l’inconscient de Hanold, c’est-à-dire de leur amitié remontant à l’enfance, mais Hanold ne soupçonne pas la portée de son propre discours et l’interprète par rapport au délire qui le possède. » Toute différente est la position de l’analyste, Zoé ; ses discours à elle sont volontairement ambigus. « Leur premier sens s’adapte au délire de Hanold, afin de pénétrer sa pensée consciente ; le second dépasse le délire et nous offre d’ordinaire la traduction de ce délire dans le langage de la vérité consciente qu’il représente. »

Interprétation et construction.  

La psychanalyse, on le sait, a pris naissance à la rencontre de l’investigation clinique de l’hystérie et de l’auto-analyse de Freud. De la première sont issues la conception du sens du symptôme et la découverte du transfert en tant que noyau de la définition des névroses de transfert ; la seconde a mis au jour les mécanismes d’élaboration des processus primaires ; et l’analogie des deux domaines donne alors assise à la représentation intégrée de la structure psychique, sous son double aspect topique et dynamique. En principe, se trouvaient donc, dès ce moment, réunis les éléments d’une articulation entre la sphère du sens et la dimension de l’altérité : celle-ci est d’abord et fondamentalement impliquée dans la définition même du désir, différencié du besoin par la hantise de la source originelle de satisfaction, c’est-à-dire de la première présence tutélaire ; et elle l’est également dans le phénomène de transfert.

En vertu, cependant, des conditions de fait de la découverte freudienne, tout se passe comme si l’approche des processus primaires par les voies de l’auto-analyse avait initialement privilégié les processus de sens par rapport à la dimension de l’altérité. Une attention profonde à la fonction qu’a pour le sujet en développement son « semblable » (Mitmensch) est attestée par l’Esquisse pour une psychologie scientifique, alors que la représentation de l’appareil psychique proposée par le VIIe chapitre de La Science des rêves n’en fait aucunement état. On comprend, dans ces conditions, que l’expérience du transfert soit d’ores et déjà reconnue alors que la théorie n’en est pas véritablement abordée, réduite qu’elle est à la notion de « liaison erronée » ; et, de façon générale, que l’épistémologie de ce « refus de savoir » qu’est le refoulement hystérique - et dont l’essence ainsi comprise vaut précisément à la force qui la sous-tend sa qualification de « force psychique » - prenne pour centre la falsification des rapports de sens, dans l’attente du fondement qui reste à lui donner en autrui.

Or cette situation s’est entièrement renouvelée, et nous avons la chance de disposer du témoignage même de Freud pour préciser sous quelles exigences. Celles-ci sont d’ordre clinique ; elles prennent leur départ de la mise en évidence du processus de régression, caractéristique de la psychose, et dont l’analyse découvrira qu’il met en jeu, au premier chef, les vicissitudes de la relation d’altérité.

Phases de l’organisation sexuelle et intersubjectivité.  

Il convient en effet de distinguer, selon les termes de l’Introduction à la psychanalyse (1916), entre deux sortes de régression : retour aux premiers objets marqués par la libido, et qui sont de nature incestueuse ; retour de toute l’organisation sexuelle à des phases antérieures. Or, souligne Freud, « comme cette dernière régression manque dans l’hystérie et que toute notre conception des névroses se ressent encore de l’influence de l’étude de l’hystérie, qui l’avait précédée dans le temps, l’importance de la régression de la libido ne nous est apparue que beaucoup plus tard que celle du refoulement. Attendez-vous à ce que nos conceptions connaissent de nouvelles extensions et modifications, lorsque nous aurons à tenir compte, en plus de l’hystérie et de la névrose obsessionnelle, des névroses narcissiques. »

Trois étapes, en fait, se sont succédé avant que cette évolution s’impose dans toute sa portée, à la fois théorique et épistémologique. Elle prend forme avec l’analyse de la paranoïa de Schreber (1911). Mais l’intérêt porté par Freud à la paranoïa lui est évidemment bien antérieur, et il est remarquable que ce soit à travers elle que s’amorce, dès 1899, la restitution génétique de l’altérité : « L’hystérie, écrit-il à Fliess le 9 décembre, comme sa variété la névrose obsessionnelle, est allo-érotique et se manifeste principalement par une identification à la personne aimée. La paranoïa redéfait les identifications, rétablit les personnes que l’on a aimées dans l’enfance (voir les observations relatives aux rêves d’exhibition) et scinde le moi en plusieurs personnes étrangères.

Voilà pourquoi j’ai été amené à considérer la paranoïa comme la poussée d’un courant auto-érotique, comme un retour à la situation de jadis. » Le progrès va consister alors à préciser les types d’organisation correspondant à ces phases de développement. Il se marque déjà en 1908, en collaboration avec Karl Abraham, sur le cas de la démence précoce : l’hypothèse est émise que « la fixation de la libido aux objets fait défaut dans cette affection ». Que devient-elle alors ? « À cette question, écrit Freud huit ans plus tard, Abraham n’hésita pas à répondre que la libido se retourne vers le moi [...] et que telle est la source de la manie des grandeurs. » Celle-ci, d’ailleurs, « peut être comparée à l’exagération de la valeur sexuelle de l’objet qu’on observe dans la vie amoureuse ». Ainsi, « pour la première fois un trait d’une affection psychotique nous est révélé par sa confrontation avec la vie amoureuse normale ». Comparons ces suggestions avec l’apport du cas Schreber : « L’individu en voie de développement, écrit Freud, rassemble en une unité ses pulsions sexuelles, qui jusque-là agissaient sur le mode auto-érotique, afin de conquérir un objet d’amour, et il se prend d’abord lui-même, il prend son propre corps pour objet d’amour, avant de passer au choix objectal d’une autre personne. Peut-être ce stade intermédiaire entre l’auto-érotisme et l’amour objectal est-il inévitable au cours de tout développement normal [...] ; dans ce soi-même pris comme objet d’amour, les organes génitaux constituent peut-être déjà l’attrait primordial.

L’étape suivante conduit au choix d’un objet doué d’organes génitaux pareils aux siens propres, c’est-à-dire au choix homosexuel de l’objet, puis de là à l’hétérosexualité. » Depuis qu’en 1905 Freud décrivait les stades de développement de la libido, la notion d’« organisation sexuelle » a donc pris une valeur toute nouvelle : elle s’inscrit, désormais, dans la perspective de l’altérité. Si nous cherchons à pousser l’investigation au-delà de cette couche périphérique de l’expérience où le conflit hystérique met aux prises avec le préconscient une sexualité génitale déjà organisée, c’est donc à en restituer les positions successives que nous viserons. Mais une conséquence en résulte, fondamentale au plan épistémologique : nous sortons du champ de l’interprétation, pour accéder à celui de la construction. L’opposition des deux démarches, la prévalence de la seconde seront formulées par Freud avec la plus grande rigueur dans Les Constructions dans l’analyse en 1932. Mais l’article consacre en fait l’approfondissement conceptuel et le progrès technique intervenus depuis l’analyse de la régression de Schreber. « La psychanalyse, écrit Freud, n’est pas un art d’interprétation, elle est une construction. L’interprétation porte sur un élément du matériel (acte manqué, lapsus, etc.). La construction, au contraire, porte sur le cours entier d’une existence, et notamment sur ses phases initiales déterminantes. » Or l’histoire de ces phases est l’histoire d’une intersubjectivité : déplacement de la position de l’individu dans la famille, modification des valeurs de crédibilité qui s’attachent à autrui. Exprimons d’une autre manière cette primauté désormais reconnue à l’Autre dans la constitution du sens « latent ». Le délire, comme le rêve, attestent que le détachement de la réalité peut être utilisé par la poussée du refoulé comme un moyen pour faire accéder son contenu à la conscience. Ce mécanisme, dit Freud, semble donc reproduire un type archaïque d’organisation de l’expérience, correspondant à un stade où l’épreuve de réalité n’est pas instituée. Autrement dit, la croyance délirante comporte un élément de « vérité historique », et la construction analytique aura pour objet de restituer les vicissitudes de ces positions de vérité. Ainsi dira-t-on du délirant, comme de l’hystérique, qu’il souffre de réminiscence. Mais cette réminiscence n’est pas celle d’un contenu, c’est la réminiscence d’un moment de croyance, d’un type d’organisation du réel.

Désir, sens latent et vérité historique. 

Renversant, pour les besoins d’un exposé didactique, l’ordre d’invention des concepts, qui nous porterait de l’expérience irremplaçable de la cure et de son ressort transférentiel à la mise en évidence de la structure qui en est la loi, situons maintenant selon leurs positions le désir, le sens latent et la vérité historique, de manière à y raccorder les conditions structurales de la pratique psychanalytique.

Au principe, s’impose la distinction entre besoin et désir, dont Lacan a montré depuis 1950 que l’étonnante méconnaissance a faussé radicalement l’intelligence de l’œuvre freudienne, en la réduisant à une théorie biologique des « instincts ». Dès l’époque de La Science des rêves (1900), Freud marquait en effet que, si le besoin est présupposé par le désir, celui-ci ne vise pas sa satisfaction, mais le retour de la première présence secourable, grâce à laquelle cette satisfaction a été assurée. Reste à comprendre en quoi retentit sur le statut du désir cette double condition de la dépendance d’autrui dans la satisfaction du besoin, et de la répétition de ce qui est une fois advenu.

Quant au premier point, Freud, fort des enseignements de la talking cure, témoigne du rôle essentiel de l’activité expressive : dans le cas où une excitation interne ne peut se trouver supprimée que par une intervention extérieure, remarque-t-il dans l’Esquisse pour une psychologie scientifique, « celle-ci, apport de nourriture, proximité de l’objet sexuel, est une « action spécifique », qui ne peut s’effectuer que par des moyens déterminés. Celle-ci ne peut, aux stades précoces de l’organisme humain, se réaliser qu’avec une aide extérieure, et au moment où l’attention d’une personne au courant se porte sur l’état de l’enfant. Ce dernier l’a alertée, du fait d’une décharge se produisant sur la voie des changements internes (par les cris de l’enfant, par exemple). La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrême importance, celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux [passages soulignés par Freud]. » Mais une expression rapportée à une action spécifique relève du registre signifiant. Ainsi pourra-t-on, avec Lacan, définir comme « demande » l’appel lancé à autrui en vue de la satisfaction du besoin, et dire que c’en est la loi d’être « pris dans les défilés du signifiant » de cette « demande ».

Venons au second point : la répétition. Freud souligne à nouveau, dans l’Introduction à la psychanalyse, la part qu’elle prend à l’investissement libidinal : « Le premier objet de l’élément buccal de la pulsion sexuelle est constitué par le sein maternel qui satisfait le besoin de nourriture de l’enfant. L’élément érotique, qui tirait sa satisfaction du sein maternel en même temps que l’enfant satisfaisait sa faim, conquiert son indépendance dans l’acte de sucer. » Or cette exigence de répétition est inhérente à la fonction du signifiant en tant que trace. La hantise du retour de la première présence secourable se détermine donc sous les espèces de la répétition des signifiants de la demande, et le cours des associations comme « insistance » - selon la formule de Lacan - des signifiants (ou de la configuration signifiante de la lettre) dans la forme desquels celle-ci s’est originellement produite.
 
La notion de vérité historique peut être alors située. S’il est vrai qu’elle représente en chaque étape de l’histoire du sujet la loi de constitution des critères de son discours, elle implique référence à une double mutation. À la place de l’infans, dont l’appel n’avait d’autre assurance de se voir exaucé que le privilège dont il est marqué par l’adulte, est venu le sujet inassignable d’une parole sans titre ; à la place de la puissance bénéfique est appelé le fondement de cette parole impuissante à s’assurer d’elle-même. Mais l’être singulier, selon les termes de L’Avenir d’une illusion, ne saurait en tenir la garantie que d’une puissance personnelle équivalente à celle du bienfaiteur archaïque. L’accomplissement de la vérité historique, c’est la ruine de cette illusion, déjà consommée dans l’intimité du sujet en ce que Freud a désigné comme le moment de la castration, avant de trouver dans le développement de la civilisation la sanction du désaveu du Dieu personnel.

Le statut de l’Autre. 

Articulons ces thèmes dans le langage plus systématique auquel Lacan a fait concourir la théorie du signifiant. Nous aurons à nous demander en quelle façon l’organisation inconsciente du message qui frappe l’écoute analytique peut nous aider à cerner le statut de l’Autre. Nous prenons donc pour texte de départ, avec les processus primaires, la condensation et le déplacement ; c’est-à-dire ces deux modes de transposition (Entstellung), issus, comme le dit Freud, de la « plasticité du matériel verbal », autrement dit, dans les termes de Lacan, de la « perméabilité de la chaîne signifiante aux effets de métaphore et de métonymie » - et qui nous donnent la mesure de l’inadéquation du signifiant au signifié. Restituer, à partir de ces paramètres, l’inconnue du désir, c’est-à-dire la hantise de la présence dont l’évocation se dérobe, consistera donc à annuler les redistributions captieuses du signifiant, pour rendre le signifié à sa fugacité. Rien ne distinguerait plus, en effet, le signifiant d’un indice de présence s’il était avec son signifié en un rapport d’immédiateté. Or, cette restitution, s’il faut une psychanalyse pour l’accomplir, c’est que la constitution comme le déchiffrage du message prennent appui de l’altérité ? Qu’est-ce à dire, sinon que l’Autre doit être situé en une position telle que le patient qui l’invoque l’y tienne pour garant de l’évocation dont il est exclu ? Mais cette exclusion est de droit, et de même que le langage se caractérise par la fugacité du signifié, de même la parole ne s’engendre que de cerner la place aujourd’hui laissée vide par l’infans naguère investi des titres de la jouissance.
 
Or, ce que fut l’infans au regard de la toute-puissance adulte, le sujet de la parole l’est à son fondement. Ainsi comprendrons-nous les formulations de Lacan. L’Autre, dirons-nous, est le lieu de la parole. Entendons d’abord que toute parole se produit au champ de coexistence des signifiants, topov n ctov de Platon, entendement infini de Spinoza. Mais ces repères philosophiques n’ont d’autre intérêt que de nous permettre de discerner en quoi la psychanalyse les a dépassés. Or nous sommes avertis, précisément par l’expérience analytique, du mode d’insertion du sujet dans ce champ. Nous savons qu’ayant à se produire au champ de l’Autre, il manque du signifiant de ce qu’il est en tant que sujet de son propre discours. De la condensation et du déplacement caractéristiques des processus primaires, c’est-à-dire des transpositions qui nous masquent cette carence, nous pouvons donc dire qu’elles représentent cette couche du discours où se trouve concernée cette carence même qu’il tient de sa constitution. En bref, dira Lacan, l’inconscient est « le discours de l’Autre », mais il prend bien soin de préciser : non pas le discours émanant de l’Autre, ainsi qu’on le formule trop souvent, mais le discours « sur » l’Autre (de Alio) - la glose où le sujet consigne son souci du vide où se soutient sa propre éclosion. Raccordons-y la définition du désir. Le désir, avons-nous dit, est l’insistance dont est animée la chaîne signifiante, en tant que lui fait défaut le signifiant de sa propre complétude. Nous pourrons dire maintenant que le désir est désir de l’Autre. Au sens déterminatif cette fois, suggérant de la sorte ce glissement indéfini où se perpétue le gauchissement métonymique du signifiant, si bien illustré par Freud dans les Études sur l’hystérie, sous les espèces du cavalier de l’échiquier.

On entrevoit ainsi la spécificité du problème épistémologique auquel est confrontée la psychanalyse, du moment où l’on prend garde de ne pas figer en une systématisation dogmatique un type de conceptualisation dont la pertinence se limite au domaine le plus périphérique de l’investigation des névroses : il s’agit de situer au lieu même où s’opèrent les constructions de l’analyste, et que cerne la notion de vérité historique, le foyer d’où la cure tient son énergie, et la théorie psychanalytique sa cohésion ; c’est-à-dire de comprendre dans leur articulation le traitement analytique du transfert, fondement unique de la théorie, et la théorisation qui fait valoir en tant que vérités historiques les vicissitudes d’une caution toujours évanescente. Cette conjonction ne saurait s’opérer d’après la correspondance de l’expérience avec un modèle, s’il est vrai que la psychanalyse, en tant que science de l’inconscient, soit avec son objet en un rapport toujours latéral. Mais il faudra donc interroger directement le transfert sur son aptitude à se donner forme théorique, et cette investigation se déroulera en deux temps. Constitution de la notion de transfert : il s’agira de spécifier le transfert dans le champ de la régression, en tant qu’illusion de personnification de l’Autre dans un cycle répétitif. Constitution de la notion de pulsion : elle témoignera du problème fondamental de l’épistémologie freudienne, en tant que critique de l’illusion théorique dans laquelle se perpétue l’illusion transférentielle de personnification.

Des mythes transférentiels à la mythologie des pulsions. 

Un fait domine cette élaboration. L’expérience du transfert n’a pu recevoir son statut théorique avant que l’analyse des psychoses ne l’ait assurée, dans la régression, de sa dimension propre. Fait paradoxal au premier abord, s’il est vrai que la psychose, du point de vue de la praxis psychanalytique, se caractérise précisément par son incapacité à donner prise au transfert. Pourtant, c’est à des dates voisines que l’analyse de la paranoïa de Schreiber donne corps à la notion de régression, et que cette même notion est invoquée en manière d’introduction à l’article sur la Dynamique du transfert (1911). De même qu’il est significatif que ce soit en un même chapitre de l’Introduction à la psychanalyse que Freud ait choisi de traiter du transfert, et des limites de son instauration. Nous avons donc lieu de penser que les deux problèmes se sont présentés conjointement, et que le transfert doit se comprendre dans l’unité de ses conditions d’émergence et de ses conditions d’exclusion ; plus précisément s’agira-t-il de déterminer à quel titre la régression interdit au psychotique l’accès du transfert, et cependant en précipite et en scande le mouvement dans le cas des névroses de transfert.

Formes et moments du transfert.  

Partons de la première esquisse d’une définition générale, dégagée par Freud dans l’analyse du cas Dora, publiée en 1905. La productivité de la névrose au cours de la cure, écrit-il, « n’est nullement éteinte, elle s’exerce en créant des états psychiques particuliers, pour la plupart inconscients, auxquels on peut donner le nom de transferts. Que sont ces transferts ? Ce sont de nouvelles éditions, des copies des tendances et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin. Autrement dit, un nombre considérable d’états psychiques antérieurs revivent, non pas comme états passés, mais comme rapports actuels avec la personne du médecin. Il y a des transferts qui ne diffèrent en rien de leur modèle quant à leur contenu, à l’exception de la personne remplacée. Ce sont donc [...] de simples rééditions stéréotypées, des réimpressions [...]. D’autres sont des éditions revues et corrigées [...]. Si l’on considère la théorie de la technique psychanalytique, on se rend compte que le transfert en découle nécessairement [...] la sensation de conviction relative à la justesse des connexions construites (die Richtigkeit der konstruierten Zusammenhänge) n’est éveillée chez le malade qu’une fois le transfert résolu. »
 
Le tout est de comprendre à quel titre l’expérience du transfert justifie l’image des « éditions successives » par laquelle Freud a choisi de le caractériser. Une indication générale nous est apportée par l’article sur la Dynamique du transfert : en chacun des « états psychiques antérieurs » que la théorie de la régression aura permis de restituer, nous avons à cerner dans sa particularité celui de ses moments qui est « susceptible de se reporter sur la personne du médecin ». Mais quelle en est la nature ? Un texte décisif nous en instruira, où la solidarité, confusément introduite par l’analyse de Dora, entre la « conviction » du patient et le transfert est amenée à sa place centrale, pour y être élucidée en référence à l’assomption actuelle du refoulé.
 
La notion nous est déjà familière, dans la perspective de l’opposition entre interprétation et construction. Mais nous touchons ici à son avènement dans l’épreuve de la praxis analytique. « Vingt-cinq années de travail intensif, écrit Freud dans Au-delà du principe de plaisir (1920), ont eu pour conséquence d’assigner à la technique psychanalytique des buts immédiats qui diffèrent totalement de ceux du début. Au début, en effet, toute l’ambition du médecin analyste devait se borner à conjecturer ce qui était caché dans l’inconscient du malade, à réunir les éléments en un tout et à le communiquer en temps voulu. La psychanalyse était avant tout un art d’interprétation. Mais la tâche thérapeutique n’était aucunement résolue pour autant. Un dessein nouveau se fit alors jour, qui consistait à obtenir du malade une confirmation de la construction, en le poussant à faire appel à ses souvenirs. » Dans cette tentative, poursuit Freud, c’est sur les résistances qu’était appelé à porter le plein de l’effort. Mais ici émerge la référence au transfert, et la dimension où nous avons à le déterminer nous devient elle-même transparente ; c’est la dimension même sur laquelle l’« assurance » de la construction devra s’accomplir, cette dimension d’assomption ou de rejet (Annahme oder Verwerfung) dont, quelques années plus tard, l’Autoprésentation de Freud évoquera une nouvelle fois l’irréductibilité comme spécifique de la psychanalyse.

Assomption ou rejet actuels, et actuellement inscrits dans un champ de vérité : car, si les expériences transférentielles sont comparables à des éditions stéréotypées ou à de simples réimpressions, c’est bien qu’elles dérivent d’un texte ; et il nous faut prendre le terme en son plein sens. Ce qu’elles mettent en jeu, ce ne sont pas des contenus, ni des qualités accidentelles du vécu, ce sont - et c’est en cela qu’elles forment texte - des systèmes liés, des types. « Il y a, en effet, quelques types en petit nombre, qui se répètent régulièrement, et dans lesquels trouve son terme l’amour typique de l’enfance. » De ces ensembles liés, le transfert pourra donc faire apparaître l’un ou l’autre élément. Mais c’est leur articulation qui en commande le retour. Faisons un pas de plus. Interrogeons-nous sur le principe de cette cohérence. « L’épanouissement précoce de la vie sexuelle infantile, écrit Freud, est voué à l’éclipse, en raison de l’incompatibilité de ses désirs avec la réalité et avec le degré de développement de l’enfant. » Les éléments destinés au transfert intéressent donc le statut de la réalité, et l’épreuve de ses mutations. Ils répondent aux vicissitudes de ce que nous avons appris à connaître sous le chef de la vérité historique. Et c’est de ce fait qu’ils forment système. Si le patient, en particulier, témoigne par son rejet de la construction d’un transfert négatif, c’est pour autant qu’il récuse la caution de vérité que lui propose l’analyste, et dans laquelle se renouvelle à ses yeux la tromperie dont on l’abusa enfant. Mais, de façon plus générale, il s’agit alors de comprendre comment le transfert est susceptible d’assumer ses deux séries de valeurs négatives et positives, d’y jouer à l’un ou l’autre titre - mais aussi à l’un et à l’autre - son rôle dans la cure, comment se pose enfin, sur le fondement de sa genèse, la question de sa conclusion.
 
À quoi répond la définition du transfert comme amour, appel à la personnification de l’analyste en tant qu’elle l’instituerait en foyer de réponse, et en gage de son authenticité. Distinguons, en effet, dans les rapports de l’analysant à l’analyste, entre la conviction intellectuelle, la confiance et l’amour de transfert.
 
Tout d’abord, écrira Freud, dans les Constructions, « on ne peut attendre simplement du patient qu’il ait une forte conviction du pouvoir thérapeutique de la cure. Il doit en outre y associer un élément de confiance (Vertrauen) envers l’analyste ». Mais encore faut-il que celle-ci soit « susceptible de se développer en une capacité d’action », et ce développement interviendra dans la mesure où seront éveillés les moments constitutifs du transfert positif. Que celui-ci se retourne, la dimension propre du transfert, la visée d’amour qui s’y produit n’en apparaîtront que mieux : elle engage essentiellement la crédibilité de l’analyste, et plus précisément une certaine « typique » du rapport au réel dont il est censé garant. « Sous l’influence des incitations déplaisantes, ressenties dans le jeu renouvelé du conflit défensif, des transferts négatifs peuvent s’imposer à l’expérience actuelle, et la situation analytique, en conséquence, se trouver abolie. » L’analyste, désormais, ne sera pour le patient qu’un étranger, qui le soumet à des exigences déplaisantes, et le patient se conduit à la manière de l’enfant qui n’aime pas l’étranger et ne lui accorde aucune créance. L’analyste cherche-t-il à faire saisir au patient les déformations dues à la défense et à les corriger, il se heurte à son incompréhension et le trouve inaccessible aux meilleurs arguments.
 
Nous avons donc à distinguer entre la prise qu’offre l’analyste à la confiance de l’analysant et les « moments constitutifs du transfert » à la faveur duquel s’opérera la substitution à l’analyste des personnes précédemment aimées. En ce qui touche la confiance, il suffira de reconnaître qu’elle donne à la conviction intellectuelle du « pouvoir » de la cure un équivalent intersubjectif ; autrement dit, elle personnalise ce pouvoir en l’imputant à l’analyse. Elle personnalise un pouvoir, disons-nous ; mais il ne lui revient pas de personnifier l’allocutaire silencieux du discours analytique. Car telle est la fonction des « moments positifs du transfert » : équivalent et modèle de la puissance tutélaire dont L’Avenir d’une illusion dénonce la nostalgie au cœur de la croyance religieuse, et dans laquelle se perpétue la puissance tutélaire imputée par l’enfant à l’imago parentale.

Le problème de l’épistémologie freudienne.  

Or cette personnification transférentielle a sa réplique dans la théorie ; et telle apparaît en définitive la raison de la signification proprement critique de l’épistémologie psychanalytique. Cette exigence critique est attestée dès 1900 avec la constitution de la première topique, dans l’effort de Freud pour fixer le statut de l’inconscient, et que traduit la distinction entre l’instance et le système. S’il recourt à ce dernier concept, c’est, nous dit-il, « pour les besoins d’une représentation intuitive » (der Anschaulichkeit zuliebe). L’instance, de son côté, désignerait un pur principe d’exclusion auquel ne saurait donc être assigné aucun corrélat objectal ; et c’est pourtant en cette vérité de l’inconscient que l’on aurait à fonder ses effets observables. Aussi bien, quelque dix ans plus tard, Freud se résout-il à désigner comme système inconscient « le système dont nous pouvons seulement dire que les processus qui y appartiennent sont inconscients ». Tout ce passe donc comme si le discours psychanalytique était voué à ne jamais déterminer son objet que par les conditions mêmes qui le lui rendent indéterminable.

Passons-nous du point de vue topique au point de vue dynamique, c’est-à-dire à la considération des forces psychiques, sans doute pourrions-nous escompter, fût-ce en principe, l’adéquation du concept à un facteur de causalité effectivement assignable. « Nous ne voulons pas seulement décrire et classer les phénomènes, écrit Freud dans l’Introduction à la psychanalyse. Nous entendons aussi les concevoir comme les indices d’un jeu de forces s’accomplissant dans l’âme, comme la manifestation de tendances ayant un but défini et travaillant, soit dans la même direction, soit dans des directions opposées. Nous cherchons à nous former une conception dynamique des phénomènes psychiques. » Cependant, souligne-t-il, « dans notre pensée, la conception des phénomènes perçus doit donc céder la place à celle de tendances simplement posées à titre d’hypothèses » (Angenommen). Et encore n’est-ce là, dans le développement de la théorisation freudienne, qu’un moment transitoire. La dynamique des forces, destinée à répondre aux exigences de l’interprétation, sera subordonnée à l’économique de l’énergie pulsionnelle pour répondre aux exigences de la construction, comme la différenciation des processus à l’intégrale d’une vie.

La théorie psychanalytique, dit Freud en 1929 dans Malaise dans la civilisation, c’est la théorie des pulsions. Or, pouvons-nous lire dans les Nouvelles Conférences en 1932, « la théorie des pulsions, c’est notre mythologie ». La formule est célèbre. Encore faudrait-il, pour la comprendre, rappeler ce qu’est pour Freud un mythe, et la réponse nous vient de Totem et Tabou : le mythe est création d’êtres mythiques, c’est-à-dire qu’il a la personnification pour ressort. Lorsque nous disons de la théorie des pulsions qu’elle est une mythologie, nous ne faisons donc qu’étendre à la représentation psychologique notre critique de l’illusion dont s’engendre la mythologie, et dont nous venons de montrer qu’elle inspire aussi l’illusion transférentielle. Tout se passe comme si la théorisation était vouée à se former de son objet une idole par la même démarche que l’amour de transfert à se former une idole de l’analyste.

C’est donc aussi que le problème de l’issue du transfert converge avec le problème du statut de vérité de la psychanalyse. Comme celle-ci doit trouver son fondement au-delà de la mythologie des êtres de raison, celui-là doit se dénouer au-delà de la personnification exigée de l’amour et de la haine. Au principe de réalité auquel se forme l’analysant - et qui traduit notre dépendance centrifuge de l’Autre - correspondra la réalité à laquelle nous renvoie la notion de pulsion, en sorte que pratique et théorie s’éclaireront l’une l’autre au terme commun de leurs visées respectives. Ce terme, Freud nous l’a désigné, à la limite, dans la mort, c’est-à-dire dans la destruction radicale du privilège dont l’existence singulière serait investie par un Autre tout-puissant. Confrontation, dans la cure, de l’impersonnalité dont le silence analytique est l’emblème ; carence de fondement, dans la théorie, pour une parole qui ne se donne en l’Autre un ancrage qu’au prix de l’abandon de son immanence d’ego et dans le surgissement rétroactif de son désir.
 
Ici s’ouvrira le cycle de la sexualité, en tant qu’elle offre à ce désir un champ où se signifier. Marquons-y seulement, avec Lacan, la place du phallus comme du signifiant ambigu de ce désir ; substitut précaire du signifiant qui manque à l’Autre pour en consacrer le sujet, et que les notes posthumes de Freud ont placé sous les deux catégories de l’être et de l’avoir, dictant à Lacan, pour y inscrire la castration, sa formulation de la double condition de la femme, qui l’est, et de l’homme, « qui n’est pas sans l’avoir ».
 
La limite rencontrée par la théorisation psychanalytique lui est donc essentielle, s’il est vrai qu’elle vise en l’être humain cette mutation dont le langage est le couronnement et qui fait valoir comme exclusion de jouissance la trace rétroactive de son avènement. Car il n’est pas de concept de ce qui ne pourrait être que par illusion posée dans le réel. Mais le manque lui-même peut fonctionner en tant que catégorie : par cette voie s’est accomplie la destinée culturelle de la psychanalyse.

Les développements de la technique. 

À l’historicité des sujets répond la conception de la technique, et d’abord la mise en œuvre de la « règle fondamentale » de l’« expression libre ». Nous avons la chance d’en suivre l’émergence sur le témoignage même de Freud, à la fin des Études sur l’hystérie ; et peu de textes s’y égalent pour nous donner la mesure de la portée souveraine à laquelle est appelé le plus modeste des gestes empiriques, du seul fait qu’il se produit à sa juste place : « un petit tour de main technique », nous dit Freud, est exigé des cas les plus graves d’hystérie, alors que l’insistance « n’est pas de taille » à surmonter la « résistance associative » ; on doit alors songer, en effet, à « un moyen plus puissant » ; opération scandée, en vérité, en une succession de phases, dont chacune déploiera ultérieurement, et sous des formes assurément bien différentes, l’une des dimensions fondamentales de la technique. « J’informe mon patient, nous dit Freud, que je vais, dans l’instant qui suivra, exercer une pression sur son front, je l’assure que, pendant tout le temps que durera cette pression, un souvenir surgira en lui sous la forme d’une image ou se présentera à son esprit. » Au procédé de pression qui relève de la muséographie de sa préhistoire, on sait que la psychanalyse substituera l’action du transfert. Mais, ajoute Freud, « je lui fais une obligation de me faire part de cette image ou de cette idée, quelles qu’elles puissent être. Il ne doit pas les taire, même s’il pense qu’elles n’ont aucun rapport avec ce qu’on recherche, qu’il ne s’agit pas de cela ou encore s’il les trouve désagréables à révéler. Aucune critique, aucune réserve, même pour des raisons d’affection ou de mésestime ! » Voilà donc posée la règle de l’expression libre. Mais un détail essentiel manque encore : « Alors, dit Freud, j’exerce pendant quelques secondes une pression sur le front du malade allongé devant moi et lui demande ensuite, d’un ton tranquille [souligné par nous], comme si la déception était impossible : Qu’avez-vous vu, ou à qui avez-vous pensé ? »
 
Dès cette époque, et par une divination chez lui constante, Freud pressentait déjà que le développement de ces divers moments sanctionnerait la mise en évidence de leur fonction médiatrice au sein de leurs véhicules matériels. « Je n’ignore naturellement pas, écrit-il, que je pourrais remplacer par quelque autre manœuvre ou quelque autre action corporelle mon action sur le front [...]. Mais l’avantage du procédé tient au fait que grâce à lui j’arrive à détourner l’attention du malade de sa recherche et de ses réflexions conscientes, bref de toutes les choses qui pourraient traduire sa volonté ; tout cela rappelle ce qui se passe lorsqu’on fixe un globe de cristal, etc. Mais chaque fois je découvre ce que je cherche par cette pression de la main, d’où la conclusion suivante : la représentation pathogène prétendument oubliée est là à portée de la main [sic, souligné par nous], on y accède par des associations facilement accessibles, il ne s’agit ainsi que de supprimer un certain obstacle qui semble ici encore être la volonté du patient. » Dégageons donc, comme le suggère Freud, ce « petit procédé technique », ce « tour de main », de son premier support, rendons-le à sa pure fonction de médiation : à l’expression libre émanant de l’analysant, c’est-à-dire à l’expression libérée de l’exigence d’appropriation inhérente à l’énonciation, répond, du côté de l’analyste, un certain ton, une certaine position de repos de la voix. Et tout l’art de l’intervention est déjà ici engagé.

Car il s’agit pour l’analyste, nous le savons, d’induire, en deçà du signifiant qu’il communique, le manque dont le signifiant est l’enveloppe, et qui sera, pour l’analysant, le lieu de manifestation de son désir. De ce manque, il n’a cessé d’être, en son écoute, le véhicule. Et c’est là ce que vise la « règle de l’attention flottante », mais l’épreuve décisive en sera faite dans l’intervention. Que l’analyste sorte de sa réserve pour énoncer une interprétation sur le mode assertif, l’analysant accueillera sa parole au titre d’une réponse, il s’en emparera avec toute l’avidité d’une longue attente accumulée et, loin d’en recevoir la révélation de son désir, le figera dans l’illusion d’une gratification. Que l’analyste, au contraire, soutenant l’ascèse qui est sa loi, sache réduire sa propre parole à n’être, dans la présence d’un pur signifiant, que le don d’une absence : alors, comme Freud le disait dans le commentaire de la Gradiva, cette parole jouera dans son double sens ; l’analysant, comme disent encore les Constructions dans l’analyse, ne percevra pas seulement un message, il s’en assimilera l’écho dans la résonance indéfiniment multipliée des sédiments de son histoire.
 
L’expression libre de l’analysant s’ordonne donc à la neutralité de l’analyste, et c’est là ce qu’exprime la règle d’abstinence. Fort significative apparaît déjà l’occasion de sa formulation, puisqu’elle se propose en commentaire des vues de Freud sur l’activité de l’analyste. « Convient-il d’abandonner au malade le soin d’en finir avec les résistances que nous lui avons découvertes ? Ne pouvons-nous lui venir en aide, et pour cela ne pas nous contenter de l’impulsion donnée par le transfert ? » C’est effectivement en ce sens que se prononcera l’activité de l’analyste. Mais cette activité, la règle d’abstinence lui confère en effet, à l’endroit de la jouissance de l’analysant, c’est-à-dire vis-à-vis de son rapport au réel, le même rôle que la neutralité à l’endroit de l’expression libre, c’est-à-dire vis-à-vis des significations que porte son discours. Freud commence en effet par rappeler que la névrose résulte du déni (Versagung) d’une satisfaction, les symptômes apportant une satisfaction substitutive. L’exigence d’abstinence, c’est-à-dire une certaine privation (Entbehrung), est alors justifiée par la nécessité de garder au traitement la force pulsionnelle qu’il tient de la souffrance du patient, et que compromettrait la tolérance de nouvelles satisfactions substitutives, rendues possibles par la mobilité de la libido. Mais précisons notre terminologie. « Afin d’unifier notre vocabulaire, lisons-nous dans L’Avenir d’une illusion, nous désignerons par « déni » (Versagung) la non-satisfaction d’une pulsion, par « interdiction » (Verbot) le moyen par lequel ce déni est imposé, par « privation » (Entbehrung) l’état résultant de cette interdiction. » L’essentiel est alors de caractériser par rapport aux interdits qui frappent toute vie pulsionnelle du fait de l’insertion culturelle de l’homme, dont l’œdipe est le noyau, cet interdit que pose la règle d’abstinence, et par lequel, conjointement avec la règle de l’expression libre, se définit la situation psychanalytique.
 
Or, s’il est vrai que la règle analytique de l’abstinence doit en effet préserver l’énergie dont dépend le travail de la cure, sa portée ne se réduit pas à cette exigence d’ordre économique. « Du fait de leur état, et pour autant que leurs refoulements n’ont pu être levés, soulignait Freud en 1915 dans ses Observations sur l’amour de transfert, les malades sont incapables de ressentir une satisfaction effective. » Et l’on serait donc « bien empêché de leur offrir autre chose que des satisfactions substitutives ». L’abstinence exigée de la cure n’est donc pas en son principe abstinence de satisfaction, elle est abstinence d’un leurre, et ce n’est précisément rien d’autre que cette fonction de leurre que recouvre la notion de satisfaction substitutive. De ce fait, est avérée la fonction pratique de la notion de vérité historique.
 
Pôle du transfert, l’analyste a charge de soutenir successivement les critères de vérité sur lesquels se constituent et s’ordonnent les types d’assurance que le sujet a, depuis l’enfance, cherchés pour sa parole ; mais il ne les soutient que pour en prévenir la fixation. Ainsi la pratique oscillera-t-elle entre les deux extrêmes du silence, sur lequel dérape le discours de l’analysant, et de l’intervention qui lui donne la mesure de la déhiscence de son discours - jusqu’à cette limite asymptotique où l’interdit du leurre, ou principe de réalité, consacre la disproportion d’une vérité personnifiée à ces deux puissances de la division du sujet que Freud a tour à tour désignées comme inconscient et comme mort.

Phénoménologie et logique. 

Quel est donc le statut de cette vérité historique sur laquelle est entré le sujet dans les phases successives de son développement ? Relève-t-elle d’une logique ? À quel titre cette logique serait-elle appelée à régir la théorie de la pratique psychanalytique ? Quelles incidences enfin la critique de la raison psychanalytique peut-elle avoir dans le registre de la pratique ?

Si Lacan a su aborder de front l’élaboration de ces thèmes - « instauration d’une grande logique », dira-t-il -, c’est que d’emblée son intérêt s’est porté sur le terrain où Freud ne s’était systématiquement engagé qu’au milieu de sa carrière, confronté qu’il était à la logique paradoxale de la paranoïa. « Il faut bien dire, écrit Lacan en 1932 dans le commentaire du cas Aimée, que notre recherche dans les psychoses reprend le problème au point où la psychanalyse est parvenue. » Plus précisément, « la notion même de fixation narcissique, sur laquelle la psychanalyse fonde sa doctrine des psychoses, reste très insuffisante, comme le montre bien la confusion des débats permanents sur la distinction du narcissisme et de l’autoérotisme primordial - sur la nature de la libido affectée au moi (le moi étant défini par son opposition au soi, la libido narcissique est-elle issue du moi ou du soi ?) -, sur la nature du moi lui-même tel que le définit la doctrine, sur la valeur économique même des symptômes qui fondent le plus solidement la théorie du narcissisme ? »

Partant de ces insuffisances, Lacan fait alors appel aux thèses encore fraîches de la seconde topique, au premier chef au concept du surmoi. Encore faudra-t-il distinguer, sur ce terrain, entre le point de vue positif, attentif aux tendances concrètes qui manifestent ce moi et seules comme telles relèvent d’une genèse concrète, et le point de vue « gnoséologique » impliquant la définition du moi comme sujet de la connaissance. Si le moi freudien se constitue en tant que différencié du monde extérieur, souligne Lacan, c’est en vertu du principe de réalité. Mais ce principe de réalité inclut au moins la racine d’un principe d’objectivité. C’est un concept gnoséologique impliquant déjà le moi en tant que sujet de la connaissance. S’agit-il, au contraire, de la genèse même du moi, nous ne pouvons invoquer d’autre principe que le principe de plaisir, aucunement distingué d’un principe de réalité. Et, si Lacan y insiste, c’est qu’il se fait aussi à cette date une certaine conception critique des notions qu’il emprunte à Freud : en premier lieu, l’économique. Par son moyen, se détermine le principe de plaisir. Lors de la genèse du surmoi, nous savons cependant que « le sujet, soulagé de la tyrannie des objets extérieurs dans la mesure de l’introjection narcissique », par le fait même de son introjection, « reproduit ces objets et leur obéit ». Or « un tel processus n’éclaire-t-il pas de façon éclatante la genèse économique des fonctions dites intentionnelles » ? D’où la justification de la « science de la personnalité » comme « développement des fonctions intentionnelles liées chez l’homme aux tensions propres à ses relations sociales ».
 
Dans cette référence phénoménologique, s’il peut être utile de souligner la dépendance par rapport à Georges Politzer, c’est que l’intérêt logique de Lacan ne l’a précisément assumée que pour la dépasser. Le réalisme freudien dénoncé par Politzer dans l’épistémologie de la Traumdeutung traduit, en effet, « un dédoublement du récit significatif » (Critique des fondements de la psychologie, p. 174). « C’est une fois qu’il est entendu que la relation « linguistique » ou « scénique » doit se transformer immédiatement en relation causale et le contenu latent exister aussi actuellement que le contenu manifeste, que l’inadéquation des éléments du rêve aux intentions significatives de ce dernier deviendra une révélation de l’existence dans l’au-delà psychique d’une représentation » (ibid., p. 178). Le rêve, une fois livrée cette hypothèse, devrait être considéré comme « le résultat du fonctionnement d’une dialectique individuelle ». Il appartient alors à l’analyse de faire passer sur le plan du récit l’analyse en première personne ; plus précisément, « s’il est vrai que l’analyse psychologique a pour but essentiel l’établissement de la signification du fait psychologique dans l’ensemble de la vie du je singulier », elle impliquera « à chaque instant le dépassement des récits immédiats et la nécessité de les éclairer par les données de l’analyse pour déterminer la signification précise de l’acte du je ». Ce qui caractérise alors la psychanalyse, c’est qu’elle soit « orientée vers l’inadéquation entre la pensée récitative immédiate et la signification réelle de l’acte vécu par le sujet ».
 
Sous son aspect épistémologique, la thèse de Lacan prolonge la critique de Politzer ; encore marque-t-elle sur quel point y intervient, pour en modifier entièrement les perspectives, l’élaboration psychanalytique de la psychose - et du même coup sous quelle exigence émergera l’intérêt logique. Tandis que, entre 1936 et 1949, le stade du miroir restitue dans l’assomption de l’image du corps la préhistoire du je, dès 1945, « Le Temps logique et l’assertion de certitude anticipée » consacre « l’originalité logique du sujet de l’assertion ». Ainsi, de même que le je psychologique se dégage d’un transitivisme spéculaire indéterminé par l’apport d’une tendance éveillée par jalousie, le je dont il s’agit ici se définit par la subjectivation d’une concurrence avec l’autre dans la fonction du temps logique. « Il nous paraît comme tel, conclut Lacan, donner la forme logique essentielle bien plutôt que la forme dite existentielle du je psychologique. » (Écrits, p. 208).

Historicité du symbolique.  

Ici se trouve fixé le point d’ancrage de la formalisation. Huit ans après une première évocation du temps logique, le Discours de Rome - « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953) - en soulignait la valeur d’anticipation, pour marquer le rôle auquel sont appelés dans une théorisation rigoureuse de la psychanalyse l’algèbre de Boole et la théorie des ensembles.
 
« La mathématique, écrit Lacan, peut symboliser un autre temps que le temps de la nature, notamment le temps intersubjectif qui structure l’action humaine », dont, à cette date, « la théorie des jeux, dite encore stratégie, qu’il vaudrait mieux appeler stochastique, commence à nous livrer les formules ». Programme dont l’illustration nous est tout aussitôt proposée : « L’auteur de ces lignes, en effet, a tenté de démontrer en la logique d’un sophisme les ressorts de temps par où l’action humaine, en tant qu’elle s’ordonne à l’action de l’autre, trouve dans la scansion de ses hésitations l’avènement de sa certitude, et dans la décision qui la conclut donne à l’action de l’autre qu’elle inclut désormais, avec sa sanction quant au passé, son sens à venir. On y démontre, poursuit Lacan, que c’est la certitude anticipée par le sujet dans le temps pour comprendre qui, par la hâte précipitant le moment de conclure, détermine chez l’autre la décision qui fait du propre mouvement du sujet erreur ou vérité. »
 
Par là précisément se trouve justifiée, outre l’entreprise logicienne, le choix de ses moyens. « On voit, en effet, par cet exemple, comment la formalisation mathématique qui a inspiré l’algèbre de Boole, voire la théorie des ensembles, peut apporter à la science de l’action humaine cette structure du temps intersubjectif, dont la conjecture psychanalytique a besoin pour s’assurer dans sa rigueur. »
 
Encore faudra-t-il prendre la mesure du parcours accompli dans ces huit années, depuis qu’avait été soulignée « la forme logique essentielle du je psychologique ».

La psychanalyse, « en son premier développement - entendons : à l’âge de Freud -, était privée d’une formalisation véritable ». Si elle s’est alors engagée « dans les fausses voies d’une théorisation contraire à sa structure dialectique », elle ne donnera des fondements dialectiques à sa théorisation comme à sa technique « qu’en formalisant de façon adéquate ces dimensions essentielles de son expérience qui sont avec la théorie historique du symbole : la logique intersubjective et la temporalité du sujet ».

Telles sont donc les dimensions selon lesquelles la théorie de la psychanalyse aura pour tâche de se constituer en une logique de la subjectivité. Le fait essentiel est que l’élément moteur en ait été fourni par l’analyse de la psychose, la technique du divan s’y articulant secondairement, en vertu du prolongement que trouve dans la praxis la genèse du symbolique. De cela témoigne le texte inaugural de 1953, qui ne ressaisit à sa racine la dialectique du sujet, immanente à son histoire et à la délivrance de la parole dans la cure, que pour en avoir restitué le négatif dans l’échec de l’accession à ce langage premier, « saisissant le sujet au point même où il s’humanise en se faisant reconnaître, et dont la psychose signifie précisément la carence ».

Ainsi s’ordonneront, sous une perspective critique, les divers apports dont la théorie de la psychanalyse s’est trouvée redevable au progrès des « sciences humaines » - au premier chef, à travers les Structures élémentaires de la parenté (1949) et l’article « Language and the analysis of social laws » (1951) de Lévi-Strauss. S’ils intéressent la psychanalyse, c’est en effet dans la mesure où ils s’inscrivent dans le champ préalablement ouvert par l’analyse de la psychose. « Les recherches d’un Lévi-Strauss, en démontrant - écrit Lacan en 1953 - les relations structurales entre langage et lois sociales, n’apportent rien de moins que ses fondements objectifs à la théorie de l’inconscient. » Encore convient-il, ainsi que le précisera rétrospectivement en 1966 la version corrigée du passage, d’interpréter ces « fondements » selon le commentaire qui en sera donné : « fondements » étant pris cette fois au sens d’une « assise » de l’ordre du langage, auquel il revient précisément à la psychose d’articuler dialectiquement la parole, à travers l’expérience de sa défaillance.
 
Seule l’analyse du délire, révélateur du moi en ses leurres et de l’Autre en sa défaillance, pouvait porter dans le champ de la psychanalyse cette exigence de radicalisation, qui assigne à la formalisation, en l’occurrence, sa finalité dialectique. Réfractée à travers le domaine logico-mathématique, elle y dessine, telle l’empreinte du Dieu mort sur le suaire mystique, l’impulsion développée en 1955 par la lecture de Schreber et qui modèlera dans les années suivantes la grande logique de la psychanalyse en tant que logique subjective.

8. Sujet et signifiant. 

Rappelons cependant, en un premier temps - pour la mettre d’abord en perspective, dans la période 1953-1964, où Lacan s’emploie à doter les praticiens de la psychanalyse d’un organon à leur mesure -, la série des repères linguistiques et logiques dont le contrepoint présidera, dans les années qui suivront, à la dialectique de cette grande logique à laquelle la praxis psychanalytique tiendrait lieu d’illustration. Lacan, à cet égard, nous sert de guide dans la distribution qu’il opère de ses premiers séminaires (dans L’Identification, 15 nov. 1961), selon qu’ils visent le signifiant (Écrits techniques, 1953-1954 ; Psychoses, 1955-1956 ; Formations de l’inconscient, 1957-1958 ; Éthique, 1959-1960 ; Identification, 1961-1962) ou le sujet (Moi, 1954-1955 ; Relation d’objet, 1956-1957 ; Désir, 1958-1959 ; Transfert, 1960-1961). D’un mot, les premiers font appel, sous l’impulsion de Claude Lévi-Strauss, de Roman Jakobson et d’Émile Benveniste, aux ressources offertes par les divers courants de l’analyse linguistique. Ainsi s’introduisent, notamment, les thèmes de la concaténation de l’imaginaire (1953), de l’irréductibilité du signifiant du nom du Père (1955), de la fonction de la métaphore et de la métonymie (1957), de la prohibition de l’inceste en tant que condition de subsistance de la parole (1959). Les seconds développent les prémisses d’une interprétation renouvelée de la logique : probabilités de transition et absorption dans l’acception de Markov (1954), dialectisation du manque (1956), logique de l’altérité (1958). Linguistique de la chaîne signifiante, logique de la réalisation du sujet - entre ces deux pôles, et de manière à en promouvoir dialectiquement la correspondance (1961) se produit l’émergence du sujet de la scotomisation du signifiant : « La présence du signifiant dans l’Autre est en effet une présence fermée au sujet pour l’ordinaire, puisque ordinairement c’est à l’état de refoulé qu’elle y persiste » et que « de là elle y persiste pour se représenter dans le signifié par son automatisme de répétition ». Or, ainsi que l’écrira Lacan, « la puissance redoutable que Freud invoque à réveiller du sommeil où nous la tenons assoupie la Grande Nécessité n’est nulle autre que celle qui s’exerce dans le Logos [...]. C’est la répétition elle-même dont autant que Kierkegaard il renouvelle pour nous la figure : dans la division du sujet, destin de l’homme scientifique. »

En quoi l’excentricité du sujet en son rapport à l’Autre régit-elle donc l’économie de la chaîne signifiante ? En d’autres termes, dans quel rapport le sujet a-t-il à se situer par rapport au signifiant ? La formalisation de Boole trouvera son approfondissement en 1961 avec l’appui de la sémiotique de C. S. Peirce, à laquelle Lacan emprunte, en la combinant avec celle de Saussure, sa définition du signifiant comme « ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ». Dans cette vue, l’élaboration d’une « logique élastique » du signifiant se marque alors - sur le thème de l’identification (1961) - dans l’interprétation critique de la proposition universelle : à la classe vide, selon le modèle du quadrant de Peirce, et en relation avec la logique du nombre chez Frege, est assignée une fonction principielle dans la genèse du trait identificatoire ou trait unaire de la théorie des ensembles. Cette logique s’exprime dans la figuration de l’exclusion proposée par Morgan et par Peirce, en prolongement des cercles d’Euler. Et, sur cette base, la représentation graphique, antérieurement ordonnée à la cinématique des processus, cédera la place - sous l’inspiration du graphe existentiel de Peirce (« mon chef-d’œuvre », disait ce dernier) - à la représentation d’une dynamique par le moyen des surfaces topologiques, qui requiert en particulier l’introduction de l’imaginaire - 1 : représentation de la privation et du sujet par le tore, de la frustration et de l’intersubjectivité duelle par le double tore, de la castration et du phallus, en relation à l’objet a du fantasme, par le huit intérieur (issu de la « boucle » de Peirce) et le cross-cap.
 
Ainsi la clinique du manque, développée en 1955-1956 par le séminaire sur les psychoses et, en 1956-1957, par le séminaire sur la relation d’objet, trouve-t-elle dans l’algèbre de la logique, dans la théorie des ensembles et dans sa transcription topologique les instruments d’une didactique fondée en théorie.

Être et pensée.  

En 1964, cependant, succède à l’élaboration d’un organon la restitution de la dialectique sous-jacente à la psychanalyse. Dans cette vue, l’analyse des opérations logiques dont se soutient le cogito porte au niveau d’une critique de l’ontologie la genèse précédemment développée du rapport du signifiant au sujet.
 
Le sujet se constitue, en effet, de l’éclipse d’un signifiant ; plus précisément et en vertu de la définition même du signifiant, il émerge, comme sujet désirant, du renvoi métonymique d’un signifiant éclipsé dans la représentation qui est donnée de lui par un autre signifiant.
Le cogito présenté dans la formule d’une disjonction non exclusive - « ou je ne pense pas, ou je ne suis pas » - en vue de l’application des lois de Morgan, se traduira, en tant que réunion de deux ensembles, comme l’expression d’une aliénation. En effet, un même élément pouvant appartenir à chacun des deux ensembles, la réunion ou ensemble formé des éléments appartenant au moins à l’un d’entre eux a pour conséquence un « ni l’un ni l’autre » : de part ou d’autre, un manque. En l’occurrence, et compte tenu de ce que le sens se constitue au lieu de l’Autre, si j’opte pour l’être, le sujet s’éclipse, tombe dans le non-sens ; si j’opte pour le sens, celui-ci est « écorné » de cette partie de sens que nous désignons comme inconscient (Les Quatre Concepts). Le processus est engendré par le développement originaire du signifiant, dont la fonction induit la disparition de l’être, laquelle éclipse une partie du champ de l’Autre.
 
Envisageons, par ailleurs, la partie commune aux deux ensembles S et A, c’est-à-dire leur intersection. Dans le registre où nous sommes situés, le manque ouvert par la carence de l’Autre (que me veut-il ?) recouvre le manque du sujet, fondant la dialectique du désir. Et par là se trouve tracée la voie de retour du vel de l’aliénation, le sujet revenant à ce point où il s’engendre d’un manque et se caractérise par son éclipse.
 
Nous aurions donc posé, sur un fondement logique, mais d’une logique prenant relief de ses impasses, les deux dimensions de l’aliénation et de la vérité. Un premier corollaire de la structure ainsi manifestée concerne le « je ». Dire (Logique du fantasme, 1967) que le « je ne pense pas » est écorné du « sens » fait porter l’accent de la négation sur le « je », lequel « n’est, d’être pas, pas sans être » : ce qui nous désigne le ça. Tandis que le « pense », complémentant le « je ne suis pas », désigne l’inconscient.
 
Formellement, on peut alors observer que la structure ainsi dégagée n’est pas sans analogie avec un groupe de Klein, groupe doté d’un coin quart, constitué d’opérations dont chacune représente son essence dans son résidu et qui tient sa valeur représentative de ce que « s’y close le cycle par quoi l’impasse du sujet se consomme de révéler sa vérité ».

Mais quelle est la portée de cette théorisation ? Aurait-elle à s’autoriser de normes et de critères qui lui soient extérieurs (y aurait-il une vérité de la vérité ?), alors qu’il appartient précisément à l’expérience psychanalytique d’exhumer dans la scission subjective la vérité du désir inconscient ? La démarche de Lacan consiste, au contraire, à faire émerger la problématique de la vérité des variations de la structure quaternaire dont on vient de suggérer l’esquisse.
 
L’impulsion est donnée par une interprétation critique de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, rapportée à la topologie des quatre « lieux » - initialement qualifiés de « sites » - de la vérité, de l’agent (initialement repéré comme semblant - fonction primaire de la vérité -, comme exclu de l’adéquation représentative), de l’autre (ou lieu de la différenciation) et du produit. Seront donc, dans le registre du discours du maître, situés : au lieu de la vérité, le sujet barré ; au lieu de l’agent, coupé du sujet par la barre, le signifiant maître S1 (dans lequel a son origine l’imposition de la marque) ; au lieu de l’autre, le S2 (la batterie des signifiants, ou le savoir), substitué au S, dans un rapport métonymique ; au lieu du produit, le a, symbole du plus de jouir, tenant lieu ici de résidu, et renvoyant à son tour au sujet, en retour au lieu de la vérité. Sur ce modèle, pourront se déterminer les types de distribution respectivement caractéristiques des discours de l’hystérique et de l’universitaire, et enfin du discours psychanalytique ; ce dernier faisant apparaître : au lieu de la vérité, le savoir inconscient (S2) ; au lieu de l’agent, le plus de jouir ; au lieu de l’autre, le sujet ; au lieu du produit, le signifiant maître (sceau du signifiant en tant que tel).

Une logique de l’impossible.  

Mais quel statut conférer à cette écriture ? Et dans quelle mesure satisfait-elle aux exigences de théorisation portées par l’expérience analytique ? Les séminaires développés dans la dernière décennie de l’œuvre de Lacan donneront pour thème directeur à cette réflexion critique l’exclusion du rapport sexuel du champ de l’écriture logique. En d’autres termes : nous aurions à montrer, d’une part, à quel titre la logique et l’écriture symbolique se recouvrent (entendons bien que la logique est ici concernée en tant qu’elle est la logique de la psychanalyse, caractérisée sous les conditions critiques précédemment énoncées) ; d’autre part, que l’écriture est également concernée en tant qu’elle propose elle-même l’inscription originale que spécifie la fonction de la barre.

Il s’agit de comprendre que les conditions de l’apparition de l’écrit - du discours analytique - sont aussi celles qui excluent l’inscription du rapport sexuel, car, si un discours analytique est possible, c’est dans la mesure même où la sexualité n’est pas inscriptible.

La barre marque la séparation du signifiant et du signifié, par laquelle se définit la distance de l’écrit ; ce qui nous permet encore de poser que « l’écrit, ce n’est pas à comprendre ». Or cette loi de constitution émane précisément de l’impasse de la sexualité. Il n’y a pas d’Un de la relation « rapport sexuel ». En effet, le sexe de la femme ne dit rien à l’homme, si ce n’est par l’intermédiaire de la jouissance du corps ; et cette jouissance est marquée d’un trou qui ne lui laisse d’autre voie que d’être jouissance phallique. Mais les positions de l’homme et de la femme à cet égard ne sont pas réciproques, et c’est aux notations de Frege (fonction propositionnelle, quanteur) que Lacan recourt ici. En ce qui concerne l’homme, on peut écrire que tout homme relève de la fonction phallique, 3xFx. Considérons cependant le registre de l’existence ; il existe « au moins » un homme dont la jouissance n’est pas soumise à la limite qu’impose la fonction phallique : le Père. D’où la formulation : $xFx. Elle exprime que Fx est, en l’occurrence, nié « intégralement », l’universalité du 3x correspondant alors, selon le modèle de Peirce, à la négation de l’exception : il n’est pas d’homme qui ne soit phallique. Tout autre est la position de la femme. Elle est marquée du « pas tout », en ce sens qu’elle n’est pas, en sa totalité, concernée par la fonction phallique : ce que traduira la formulation±3 ;xFx, à laquelle correspondra dans le registre de l’existence, en vis-à-vis du $xFx masculin, la formulation±$xFx, exprimant que « ce n’est pas une vérité » de dire qu’il existe une femme qui échappe à la servitude phallique. Si bien que l’homme ne rejoindra la femme que dans l’infinité, ou, encore, qu’à son égard elle est irréductiblement Autre.
 
En quoi cette carence de la sexualité apparaît-elle alors comme la condition d’émergence de l’écrit ? On remarquera d’abord que la question ne peut laisser d’affecter la définition de la « grande logique » de la psychanalyse. La logique, en effet, c’est l’exhibition du réel ; et le réel, selon la formule mainte fois répétée de Lacan, c’est l’impossible (reportons-nous, quant aux sources de ce thème, à l’élaboration de la modalité obsessionnelle de l’impossible, issue de « L’Homme aux rats »). Ainsi la dérivation de l’écrit, à partir de l’exclusion de la sexualité du champ de l’inscription, peut-elle se transposer en ces termes : que l’exclusion de la sexualité de ce champ commande la constitution de la logique de la psychanalyse, en tant qu’elle est, dirons-nous maintenant, logique de l’impossible.

Comment s’articulent, dès lors, le réel, le symbolique et l’imaginaire ? Nous aurons à nous former un type de représentation qui, loin d’insérer dans la trame d’un même univers de discours les déterminations respectives de ces trois domaines, prenne en compte la béance où chacun d’eux est intéressé. C’est à cela que pourvoira le recours aux nœuds borroméens. Depuis le séminaire « Ou pire... » (1971), Lacan leur reconnaît pour fonction essentielle d’instaurer ce mode original de liaison : de s’articuler entre eux par la représentation qu’ils nous donnent du vide.
 
La notion freudienne de vérité historique trouve ici son accomplissement. Entre ses phases successives, Moïse et le monothéisme a marqué, en 1938, la coupure de la Verwerfung. Dès 1905, cependant, la Verwerfung désignait cette mise hors circuit par laquelle est exclue du développement individuel la jouissance tirée par l’enfant de la toute-puissance de pensée, libre jeu avec le signifiant. À travers ces anticipations, se laissent entrevoir les racines de l’investigation critique qui aboutira chez Lacan à la logique de la psychanalyse. Cette logique, visant à manifester les conditions d’inscription du signifiant, renvoie à sa constitution métonymique, l’impossibilité d’inscription de la jouissance sexuelle. Aussi bien le sujet qui entre dans l’analyse sur le motif d’une problématique sexuelle en sort-il par l’accession à la pulsion de mort. Qu’on ne puisse dire le vrai sur le vrai, qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre (pas de métalangage) ; Qu’il n’y ait pas de transfert du transfert, qu’il n’y ait pas d’univers du discours, ces axiomes fondateurs de la logique de l’impossible donneront forme à une expérience qui ne tient sa logique que d’être elle-même l’expérience d’une logique, déboutée de toute prétention à la normativité.

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