Valeurs républicaines et idées politiques de droite en France

Innovation démocratique, une volonté politique pour retrouver des valeurs républicaines lutter contre l'injustice et conduire une politique de droite éclairée en France. Paul Vaurs

Lettre d'information

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>>La paix de Versailles où la capitulation des démocraties.

20 juin 2005
Auteur(e) : 
Monsieur Pierre MILZA, nous dévoile comment a pu se réaliser la catastrophe de 1939-1945.

Première Partie.

Jusqu’en en 1914, l’histoire des relations Internationales se confond quasi­ment avec celle des rapports entre les puissances européennes. Certes, au cours des deux décennies qui ont précédé l’éclatement de la guerre, la montée de jeunes puissances extérieures au vieux continent a eu pour effet de constituer de nouveaux pôles de décision ayant leurs propres objec­tifs de politique étrangère et disposant des moyens de les faire triompher. Le Japon en 1895 (contre la Chine, puis en 1905 « contre l’Empire des tsars », les États-Unis en 1898 (contre l’Espagne) ont ainsi montré qu’ils pouvaient agir dans leur propre sphère d’influence sans avoir a se soucier outre mesure des réactions des Européens. Pour l’essentiel néanmoins, c’est en Europe que se joue le sort des peuples. C’est là que se trouvent concentrés les facteurs de la puissance et c’est de là que panent les impulsions qui agitent le système international.

Au sortir de quatre années d’une guerre atroce, les choses ont sensible­ment changé. L’hégémonie européenne a subi de rudes atteintes. Les prin­cipaux acteurs du jeu international ont été durement et durablement touchés par la saignée démographique et par la destruction d’ une partie de leur potentiel industriel. Leur domination politique et le magistère intellectuel et idéologique qu’ils exerçaient sur les populations des autres parties du globe ont été fortement ébranlés. Pourtant, c’est encore entre eux que vont se jouer, durant les deux décennies qui suivent le premier conflit mondial, les événements majeurs de l’histoire du monde.

L’Europe de Versailles, mythes et réalités de l’Europe nouvelle.

L’Europe offre en 19 1 8 un aspect contradictoire. Apparemment, le droit triomphe de la force et le modèle démocratique paraît devoir s’ imposer à la plus grande partie du continent, tandis que s’effondrent Les régimes autocra­tiques et que les petits Etats de Paire méditerranéenne et balkanique cher­chent à s’insérer dans l’ordre international imposé par es vainqueurs. Cet ordre international, les puissances victorieuses de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie entendent qu’il soit durable, donc que les causes d’affrontement entre les Etats et entre les peuples qui avaient abouti au conflit le plus meurtrier de l’Histoire disparaissent à jamais. Cela implique que les « responsables » du déclenchement de la guerre soient clairement désignés, et que soit mis en oeuvre un nouveau système international, fondé non plus sur la force, sur l’étalage de la puissance militaire, sur la soumission de minorités nationales aspirant à prendre en main leur destin à la volonté d’un monarque ou d’un groupe ethnique dominant, mais sur les notions d’équité, de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de solidarité inter­nationale. Autant d’idées et de principes qui relèvent du vaste corpus idéologique que les classes dirigeantes occidentales ont hésité de la philosophie des Lumières et des retombées de la « révolution atlantique ». Avec la Société des Nations, dont le projet prend forme au cours du premier semestre de 1919, et à laquelle les promoteurs du nouvel ordre mondial assignent comme mission de maintenir la paix dans le respect des droits et de la souve­raineté de chaque État, Ces principes et ces idées paraissent devoir triompher de manière définitive des « Forces du mal » qui ont conduit à l’affrontement guerrier.

La réalité est loin d’être conforme à cette image mythifiée de l’Europe nouvelle.

Nul ne pouvait contester que l’Empire Austro-Hongrois « était, à défaut d’être une démocratie à l’image du Royaume Unie », un Empire où les peuples vivaient dans la paix et bénéficiaient sous d’une autonomie qui malheureusement n’allait pas durer bien longtemps. Une des principales causes de la guerre de 1939-1945, est la disparition de l’Empire des Habsbourgs. Le responsable de cette désastreuse décision est le chef du gouvernement Français (l’Anti-Papiste Georges Clemenceau.)

Dès l’été 1919, la Hongrie bascule dans la dictature, suivie dans le coulant des années vingt dune bonne partie des pays de l’Europe centrale, orientale et méditerranéenne l’Italie en 1922, l’Espagne en 1923, le Portugal et la Pologne en 1926, etc. La paix par la justice et par la coopération entre les peuples se fonde sur une série de traités que les vaincus doivent accepter et que les Allemands en particulier considèrent comme un diktat, tandis que, tenus à l’écart de la redistribution des cartes, les dirigeants du jeune État bolchevik ne s’estiment pas liés par la négociation de Versailles. Si bien que, quelles que soient les difficultés que rencontrent les puissances européennes victorieuses, c’est autour d’elles et à leur profit, que se struc­ture le système international restauré et recrépi aux couleurs de la justice et des droits de l’homme. Sans doute, la Grande-Bretagne et la France doivent-elles tenir compte désormais de la puissance américaine, dont a largement dépendu le sort des armes durant l’ultime phase du conflit, mais les compromis que ces pays ont dû faire avec l’idéologie Wilsonienne ne les a pas empêchés d’imposer à l’Allemagne et à ses alliés une paix destructive pour leur économie, et de faire de la SDN, du moins pendant a décennie qui suivit la guerre, un instru­ment de leur politique de puissance, ou de leur sécurité, pour peu que l’on puisse démêler ce qui ressort dans leur attitude, et notamment de celle de la France, du souci défensif et des préoccupations d’un impérialisme au demeu­rant à tort.

La conférence de la Paix est une énorme machine.

Elle réunit les représentants de trente-deux pays (dont les dominions britan­niques), mais les séances plénières sont rarement rassemblées. L’essentiel du travail s’effectue dans les cinquante-huit commissions techniques, dont celle des réparations, celle du contrôle du désarmement de l’Allemagne, la haute commission interalliée des territoires rhénans peuplées d’experts qui vont multiplier les enquêtes un peu partout en Europe, et surtout dans deux organismes principaux le Conseil des Dix qui jusqu’en février, réunit les chefs d’État ou de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères des quatre principales puissances victorieuses et du japon, puis le Conseil des Quatre. Celui-ci tient du 24 mars au 28juin cent quarante-cinq séances de travail dans lesquelles sont arrêtées les décisions essentielles par le Britan­nique Lloyd George, le Français Clemenceau, l’Italien Orlando et le prési­dent des Etats-Unis, Woodrow Wilson, venu personnellement à Paris pour défendre les principes de sa nouvelle diplomatie

Les négociateurs s’expriment le plus souvent dans leur propre langue. En principe il n’aurait dû y avoir qu’une seule Langue utilisée dans les débats le français, cette date encore universellement reconnu comme instrument des échanges diplomatiques. Mais, autre signe des temps, Wilson et Lloyd George ont obtenu que I’anglais puisse, au même titre que le français, être employé dans toutes les négociations. Ces dernières, conformément aux principes de transparence proclamés parle Président américain, seront couvertes pendant toute la durée de la conférence, par un millier de journalistes venus du monde entier.

Sécurité et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Les Britanniques restent attachés au principe du maintien de la puissance allemande. Certes, il ne s’agit pas de rétablir dans la situation dominante qu’il occupait à la veille de la guerre un pays dont la concurrence commer­ciale et navale menaçait directement leurs propres positions. Mais pour Londres le danger se situe désormais ailleurs dans une volonté de puissance que la France est censée avoir héritée de l’époque napoléonienne et que la victoire si durement acquise de 1918 aurait en quelque sorte réveillée. Aussi s’opposent-ils farouchement aux revendications françaises concernant l’établissement sur le Rhin d’une frontière « stratégique  » assurant durablement la sécurité de hexagone. Aucun dirigeant français, parmi ceux qui du moins exercent une respon­sabilité directe dans la conduite des affaires internationales, ne songe certes à rendre à la France les limites « historiques » (et considérées comme « naturelles  » par certains géopoliticiens nationalistes) quelle s’était donnée à l’occasion des guerres révolutionnaires, en annexant la rive gauche du Rhin. Pas davantage à opérer un démembrement systématique du Reich et à restaurer, en plein XX° siècle, la mosaïque de micro-Etats qui constituait l’Allemagne d’avant 1870, comme le réclamaient bruyamment certains dirigeants de droite. En revanche la thèse de Foch, pour qui le Rhin devrait être la frontière stratégique commune des alliés occidentaux, ce qui impliquerait une occupation permanente de la zone rhénane et la création d’Etats-tampons placés sous le contrôle de la SDN, rencontre de larges échos dans le monde politique. C’est sur elle que, dans un premier temps, Clemenceau fonde ses propres propositions, sans grand succès, auprès de Lloyd George et de Wilson.

« Il n’y a pas de nation plus intelligente que la nation française » disait Clemenceau. Si vous me laissez lui exposer franchement ma manière de voir, je n’ai pas peur de son jugement. Sans doute, s’ils voyaient que nous n’appliquons pas partout le même principe, les Français n’accepteraient pas une solution qui leur paraîtrait défavorable. Mais si nous leur montrons que nous faisons de notre mieux pour agir justement partout où se posent des problèmes analogues, le sentiment de justice qui est dans le coeur du peuple français se lèvera pour me répondre Vous avez raison . J’ai une idée si haute de l’esprit de la nation française que je crois qu’elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité.

L’annexion, par la France de ces régions n’a pas de base historique suffisante. Une parie de ces territoires n’a été française que pendant vingt-deux ans le reste a été séparé de la France pendant plus de cent ans. La carte de l’Europe est couverte, je le sais, d’injustices anciennes que l’on ne peut pas toutes réparer. Ce qui est juste, c’est d’assurer à la France la compensation qui lui est due pour la perte de ses mines de houille, et de donner à l’ensemble de la région de la Sarre les garan­ties dont elle a besoin peur l’usage de son propre charbon. Si nous faisons cela, nous ferons tout ce que l’on peut nous demander raisonnablement.

La question polonaise.

L’opposition entre les thèses sécuritaires de la France et le souci d’équilibre des Ànglo-Américains se manifeste également à propos des frontières occi­dentales de la Pologne ressuscitée par la conférence de Versailles. Wilson et Lloyd George hésitent en effet à couper la Prusse en deux pour offrir au jeune État polonais l’accès maritime dont dépend sa viabilité économique et politique. D’autre part, les dirigeants britanniques n’ont semble-t-il, qu’une confiance réduite dans le sens politique des Polonais et répugnent à placer sous la souveraineté du nouvel Etat « plus d’Allemands qu’il n’est absolument indispensable », prévoyant à juste titre un conflit inévitable entre les deux peuples. Clemenceau et la délégation française approuvent au contraire sans réserve l’ensemble des revendications polonaises, soit la cession de tous les territoires annexés par la Prusse, l’Autriche et la Russie lors des partages du XVIII° siècle, dès lors que l’alliance russe peut être considérée comme perdue. Et ils se prononcent pour la mise en place d’une Pologne forte, capable de tenir l’Allemagne en respect à l’Est, l’argu­ment de la sécurité jouant ici encore contre celui de l’équilibre européen. Apparemment les négociateurs français et leurs protégés polonais auront gain de cause sur ce point essentiel. La Pologne obtient, via le « corridor  »de Dantzig qui sépare la Prusse orientale du reste de l’Allemagne, un débouché sur la Baltique d’où va souffler, pendant toute l’entre-deux-guerres, un vent mauvais annonciateur de la tempête déchaînée en 1939 par Hitler.

Sécurité permanente et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’opposent encore par Anglo-Saxons et Français interposés à propos des rapports entre l’Allemagne nouvelle et un État autrichien ramené à 85 000 km 2. Le traité de Saint-Germain-en-Laye, qui est signé le 10 septembre 1919, consacre en effet le démantèlement de l’Empire des Habsbourg au profit de la Pologne (Galicie), de la Roumanie, de l’Italie (Trentin, Trieste, Sud-Tyrol,) malgré la présence dans cette dernière région que les Italiens ont baptisée « Haut-Adige  » d’une population de culture germanique, et de ces deux nouveaux Etats pluriethniques que sont la Tchécoslovaquie (Bohème, Moravie, Silésie autrichienne, y compris la zone de Teschen de peuplement en majorité polonais ) et la Yougoslavie ( Carriole, Styrie méridionale, Dalmatie, Bosnie-Herzégovine). Désormais coupée de la Hongrie, avec laquelle un traité de paix particulier sera signé le 4 juin 1920 à Trianon, l’Autriche ainsi réduite à n’être en quelque sorte que la « banlieue de Vienne », a toutes les chances d’être tentée par la fusion de son territoire avec celui de l’Allemagne voisine, tant pour des raisons politiques et culturelles que par intérêt économique.

Si l’on ne prend par en considération cet élément qu’est la désagrégation de l’Empire Austro-Hongrois, on ne peut pas comprendre tous les ingrédients qui sont en majeure parti , responsable de l’apocalypse de 1939. L’Empire des Habsbourg était le donjon qui séparait la Prusse de la grande Russie. Georges Clemenceau en est le principal responsable.

À Versailles, les délégués français n’ont pas tardé à s’insurger contre une évolution qui, si elle avait été menée à terme, aurait réduit à néant les stipulations du traité avec l’Allemagne. Enlever au Reich ses sujets polo­nais, alsaciens, lorrains ou belges, et le laisser se grossir d’Autrichiens et de Sudètes, de surcroît beaucoup plus assimilables, n’était-ce pas consti­tuer un bloc germanique plus homogène que celui qu’avait édifié Bismarck ? N’était-ce pas d’autre part rendre intenable la position du jeune État Tchécoslovaque, la ligne Berlin Vienne passant immanquable­ment par Prague ? Soutenus par les délégués italiens, les représentants de la France s’opposent donc avec vigueur au projet d’Anschluss et signifient au gouvernement de Vienne qu’il ait à supprimer la mention Deutsch de la formule officielle désignant le nouvel État. Quant aux dirigeants tchè­ques, ils reçoivent l’assurance que l’État successeur qu’ils sont appelés à prendre en charge conservera ses frontières, quitte à ce qu’on leur demande par la suite de garantir les minorités ethniques qui seraient incor­porées à ce pays.

Paix du droit ou paix impérialiste ?

Les clauses du traité de Versailles.

S’agit-il seulement pour la France d’assurer sa sécurité ? On peut en douter à regarder de près les quelques centaines d’articles qui composent le docu­ment paraphé à Versailles le 28 juin 1919. Certes, en termes de stratégie internationale et de géopolitique, la sécurité de l’un passe par l’abaissement de l’autre et pour que cette sécurité soit absolue, il faut que l’adversaire potentiel disparaisse, ou qu’il soit réduit du moins au statut d’acteur de seconde zone. Les clauses territoriales et militaires du traité marquent la volonté des pays de l’Entente de se prémunir contre un désir de revanche qui leur parait inscrit d’entrée de jeu dans la mentalité des vaincus. L’Allemagne doit « restituer » l’Alsace-Lorraine à la France et céder à la Belgique les cantons d’Eupen et de Malmédy. Après plébiscite, le Schleswig du Nord est rattaché au Dane­mark, La Sarre, placée pendant quinze ans sous tutelle de la SDN, fixera son sort par un vote de ses habitants au terme de cette période. La Posnanie et une partie de la Prusse occidentale vont à la Pologne, dont l’accès à la nier est assuré on l’a vu par le « corridor  » de Dantzig, le grand port baltique étant lui-même placé sous le contrôle de la SDN, de la même façon que Memel qui sera annexée par la Lituanie en 1925.

Le sort de la haute Silésie devait être réglé par un plébiscite qui eut lieu en mars 1921 et donna la victoire aux partisans du rattachement à l’Alle­magne. Mais les Polonais contestèrent ce résultat, beaucoup d’électeurs étant venus du Reich par trains entiers. Ils occupèrent militairement le pays, se heurtant violemment aux corps Francs allemands. Finalement, le territoire contesté fut partagé par la SDN entre l’Allemagne et la Pologne, solution qui ne contenta aucune des deux parties. L’Allemagne, qui perdait ainsi plus de 15 % de son territoire et le dixième de sa population n’acceptera jamais de reconnaître ses nouvelles frontières orientales, Outre-mer enfin, elle se voyait privée de la totalité de ses colonies et protectorats, confiés par la SDN aux vainqueurs sous la forme de mandats.

La partie V du traité, qui énumère les « clauses militaires, navales et aériennes », doit en principe priver le vaincu des moyens pouvant lui permettre de reconquérir une place prépondérante en Europe. Avec la suppression du service militaire obligatoire et la fixation d’un effectif maximum de soldats, 100 000 hommes dont 4 000 officiers et de marins 15 000 hommes et 1 500 officiers (il n’y aura plus d’armée de l’air), le principal souci du traité est de prévenir les artifices qui permettraient, même dans ce cadre très restrictif, de former un plus grand nombre de combattants. Le recrutement sera donc celui d’une armée de métier, recrutée par engagement personnel et volontaire d’une durée de douze ans. D’autre part, pour couper court à la tentation de licencier ces engagés une fois leur formation accomplie, et de constituer ainsi une réserve de cadres (officiers et sous-officiers), il est interdit de renouveler l’effectif de plus de 5 % par an. Sont supprimés le Grand État-Major, les écoles militaires, les associations paramilitaires, et strictement limités les effectifs des corps ayant une organisation ou une fonction de maintien de l’ordre apparentées à celles des armées, des douaniers, gendarmes, gardes forestiers etc. L’Allemagne enfin ne pourra posséder ni tanks, ni artillerie lourde, ni aviation militaire et devra livrer sa flotte de guerre aux vainqueurs.

Quelques jours avant la signature du traité, le 21 juin 1919, celle-ci se sabordera en rade de Scapa Flow, base britannique du nord de l’Ecosse. La France qui, consciente de la supériorité écrasante du Reich en termes de potentiel démographique et industriel, ne voyait guère d’autre moyen d’empêcher son ex-ennemie de rétablir un jour par la force son hégémonie continentale qu’en la désarmant de manière durable, a beaucoup pesé dans la mise au point de ces clauses militaires, Toutefois si le « syndrome de Verdun » peut dans une certaine mesure justifier l’acharnement de ses diri­geants à faire « payer l’Allemagne » et à priver celle-ci des moyens de prendre sa revanche, il n’en est pas tout à fait de même des règlements de comptes économiques et financiers que comporte la paix de Versailles. Ceux-ci figurent dans la partie IV du traité, à bien des égards la plus impor­tante en ce sens qu’elle bouleverse la hiérarchie des positions acquises dans le monde et vise à brider la capacité allemande à reprendre son expansion hors de ses frontières. En effet non seulement le Reich perd la totalité de ses possessions extra-européennes (en Afrique australe et occidentale, en Chine et dans le Pacifique), mais il se voit dépouillé de tous les droits, créances et privilèges acquis par lui en Europe et hors d’Europe aux termes de conventions passées avant la guerre.

Les clauses économiques et financières, qui ont fait l’objet d’une mise en place minutieuse de la part des vainqueurs, reposent sur deux idées. D’une part l’application d’un régime inégal envers l’Allemagne, de l’autre la révision nécessaire et la plus large possible des conventions passées avec elle. C’est ainsi que la clause de la nation la plus favorisée, qui repose normalement sur la réciprocité, est imposée de manière unilatérale au Reich vaincu, celui-ci devant accorder le meilleur traitement aux impor­tations et aux exportations des alliés sans recourir ni à la prohibition ni au contingentement. La jeune République de Weimar perd tous ses brevets, tandis que ses principaux fleuves (Rhin, Elbe, Oder) sont inter­nationalisés.

Enfin, le célèbre article 231 du traité proclame que « l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en consé­quence de la guerre ». Il contraint de ce fait le Reich à verser des réparations dont le montant fixé seulement en 1921, s’élèvera à 132 milliards de marks-or, versables en trente annuités, À cette condamnation morale et passa­blement injuste, qui fonde durablement le ressentiment des Allemands à l’égard de leurs ennemis de la veille, s’ajoutent des dispositions tout aussi humiliantes concernant les « restitutions  » qui devront être opérées dans l’immédiat et qui peuvent prendre un caractère franchement burlesque. À côté des dizaines de milliers de truies et autres têtes de bétail qui devront être « restituées  » à la France et à la Belgique, et d’oeuvres d’art prises par les Allemands,en 1871, on trouve les instruments astronomiques enlevés à la Chine en 1901, le Coran du Calife Osman donné par le Sultan à l’empereur Guillaume II, ou encore le crâne du souverain africain Ma’ Kaoua qui devra être remis à la Grande-Bretagne.

Cela ne signifie pas que le Royaume-Uni s’associe à tous les aspects de cette mise en coupe réglée du Reich. Soucieux à la fois de contenir l’expansion française en Europe continentale et de maintenir des relations économiques fructueuses avec ses partenaires traditionnels, le gouvernement de Londres estime, en accord avec les conceptions de l’économiste J.-M. Keynes, que la reconstruction du vieux continent ne peut se faire qu’à la condition qu’y soient associés une Allemagne suffisamment forte et un Etat soviétique revenu de son messianisme révolutionnaire. Il faut donc, conclut-il, que le paiement des dettes soit couvert par des excédents commerciaux considérables des pays débiteurs vis-à-vis des pays créanciers et en particulier des Etats-Unis. Cette opinion va bien sûr à l’encontre de celle de la France qui entend ancrer sa puissance économique en Europe à l’occasion des règlements de la paix et pratique ce que Georges Soutou a appelé un « impérialisme du pauvre ».

Le déclin de l’Europe

L’hémorragie humaine.

Le recul de l’hégémonie européenne constitue sans doute le trait majeur du nouvel ordre international, instauré par les traités de paix et bientôt contesté par les Etats et par les peuples qui s’estiment injustement lésés par la redistribution des cartes. Il apparaît à tous les niveaux, mais c’est principalement aux pertes matérielles et à la saignée humaine que sont sensibles les contemporains. Les horreurs de ce que l’on appellera dès lors et de manière durable, la « Grande Guerre » vont traumatiser pour long­temps une génération de rescapés qui espèrent pour de hon avoir vécu la der des der.

En attendant, on ait les comptes du drame et ils sont terrifiants. Les combats ont fait plus de 8 millions de morts européens et 6 millions d’inva­lides aux quels il faut ajouter les innombrables victimes de la guerre civile et de la guerre d’intervention en Russie et les combattants tombés sur les théâtres d’opération extra-européens, au Proche-Orient, en Afrique et en Asie. Tous les belligérants n’ont pas été frappés avec la même intensité. La France, avec I 400 000 morts et disparus, a perdu 10,5 % de sa population active, à quoi il faut ajouter les 10 000 décès prématurés de gazés et de grands blessés, les quelque 1 100 000 invalides de guerre (dont plus de 130 000 mutilés). L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie ont payé un tribut quasiment aussi lourd 1 850 000 morts pour la première, soit 9,8 % de la population active, 1 540000 pour la seconde (9.5 %). Pour sa part, la Russie a laissé 700 000 de ses Fils sur les champs de bataille, 5 millions au total jusqu’en 1921, si l’on ajoute les victimes directes et indirectes de la révolution et de la contre-révolution Le Royaume-uni et l’Italie ont un peu moins souf­fert du carnage, mais leurs pertes respectives ne s’en élèvent pas moins à 744 000 et 750 000 tués (5,1 % et 6,2 % des actifs).

A ces pertes, il convient d’ajouter les décès civils, dus aux opérations mili­taires et à la surmortalité du temps de guerre, elle-même liée aux mauvaises conditions d’hygiène, aux privations et à la maladie. À elle seule, l’épidémie dite de « grippe espagnole » de 1918 a tué une centaine de milliers de personnes en France, 270 000 en Italie, près de 200 000 en Allemagne. Désastreuses également sont les conséquences long terme de cette saignée. La séparation des couples s’est traduite par un déficit de naissances qui s’élève à 776 000 pour le Royaume-Uni, 911 000 pour la France, 1 348 000 pour l’Italie. 3 705 000 pour l’Allemagne. Jamais ce dernier pays ne retrouvera son taux de natalité de l’avant-guerre alors que l’Angleterre et la France vont au contraire dépasser le leur. S’agissant de la mortalité infan­tile, indice le plus révélateur de l’état sanitaire d’une population, il apparaît que la guerre a interrompues rapides progrès enregistrés depuis le début du siècle, En France, stabilisé à 17,5 % à la veille des hostilités, son taux atteint 22 % en 1918 et ne retrouvera son niveau initial qu’en 1922.

Ces phénomènes conjugués ont donné naissance aux « classes creuses ». Celles-ci dessinent de larges entailles dans la pyramide des âges et atteindront l’âge adulte entre 1934 et 1939, au moment où s’assombrit à nouveau l’horizon des relations internationales, On conçoit qu’un pays comme la France, dont la population souffrait depuis plusieurs décennies d’une inquiétante stagnation de ses effectifs, ait été particulièrement sensible à ce problème. À quoi s’ajoutent pour elle, comme pour la Grande-Bretagne, ceux qui tiennent à l’aggravation du vieillissement démographique alourdissement des charges pesant sur la population active et renforcement des comportements de prudence et de pessimisme qui caractérisent nombre de personnes âgées. La Fin de la guerre a entraîné d’autre part d’importants mouvements de migration. Près d’un million d’Allemands venus de Pologne, des Pays Baltes, d’Alsace-Lorraine, se sont réfugiés sur le territoire resserré de la République de Weimar. La Hongrie a de la même façon accueillie 400 000 exilés, la Bulgarie 200 000. Le conflit Gréco turc provoquera l’exode de plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure. Outre les problèmes d’adaptation et de rééquilibrage que posent aux pays intéressés de tels transferts de populations, ces masses déracinées constitueront chez les vaincus un point d’appui solide pour la propagande révisionniste.

Ce sont, également des phénomènes migratoires, mais d’une autre nature, que suscitent les déséquilibres démographiques et économiques entre les pays qui connaissent des problèmes de surpeuplement relatif et ceux qui doivent au contraire pallier leur déficit de population active. La France, qui appartient à cette seconde catégorie, doit au lendemain de la guerre et durant la décennie suivante faire appel ainsi aux travailleurs étrangers, principale­ment aux Italiens, aux Polonais et aux Espagnols venus par centaines de milliers. On dénombre en 1931 plus de 2,7 millions d’immigrés pour combler les vides dans les activités agricoles et industrielles (mines, sidé­rurgie. etc.) exigeant une main-d’oeuvre abondante et peu qualifiée. Leur concentration dans certaines régions, le Midi méditerranéen, la Lorraine sidérurgique, la région parisienne pour les Italiens, le Nord/Pas-de-Calais pour les Polonais, le Sud-Ouest et le Sud-Est pour les Espagnols, la concur­rence qu’ils exercent, en temps de crise, sur le marché de l’emploi, la parti­cipation d’un certain nombre d’entre eux à des activités syndicales et politiques (nombre d’italiens ont émigré pour échapper à la répression du régime mussolinien et poursuivent en France le combat contre le fascisme), produisent parfois au sein des populations d’accueil des réactions de rejet xénophobe. Autant de phénomènes qui ne sont pas sans incidence sur les rapports internationaux.

Tout ceci, dans un environnement qui a profondément changé. Globale­ment, l’évolution s’est faite dans le sens d’un morcellement accru. Comme l’a souligné Keynes. l’espace économique Centre européen a été brisé par la substitution d’un monde étroitement cloisonné au vaste bloc austro-hongrois, tandis que se rétractaient l’espace et la population des autres empires de l’Est européen, la Russie se trouvant véritablement exclue du vieux continent et rejetée vers l’Asie. Il en résulte, chez tous les ex-belligérants, un spectaculaire fléchissement des capacités productives. En France, la récolte de blé est tombée de 89 à 63 millions de quintaux, le cheptel bovin de 14.7 millions à 13.3 millions de têtes, la baisse de la production industrielle atteint presque 35%. Du côté allemand, les productions de blé et de pommes de terre ont diminué de moitié, celle de charbon a chuté de 190 à 108 millions de tonnes. En Russie, l’effondrement de la production atteint 71 % du chiffre de 1913 pour le charbon, 66 % pour le pétrole, 97 % pour la fonte. Au total, le potentiel agri­cole du vieux continent a été réduit de 30% son potentiel industriel de 40%.

L’émergence de nouveaux pôles de puissance.

Le premier conflit mondial a accéléré un processus amorce avant 1914 à savoir le déplacement des zones d’impulsion économique vers la périphérie du système international. Dès le début des années vingt, il apparaît clairement que le Royaume-Uni a cessé d’être « l’atelier du monde » et que l’Europe ne détient plus le monopole commercial, de même que celui de la modernité. Les principaux bénéficiaires d’un conflit qui leur a permis d’accroître considérablement leur production industrielle et agricole, de ravir aux Européens un certain nombre de marchés (notamment en Asie) et d’améliorer très sensiblement leur balance des paiements sont les pays neufs de l’hémisphère Occidentale, ainsi que le Japon. Les Etats-Unis notamment ont accru à un rythme très rapide leur puissance économique et financière. Entre 1913 et 1918, leur production de charbon est passée de 513 à 658 millions de tonnes, leur production d’acier a doublé, le tonnage de leur flotte marchande a été multiplié par quatre, atteignant, 85% de celui de la flotte britannique (23% en 1913). L’excédent des exportations sur les importations a, durant la même période, atteint 9,5 milliards de dollars, autant qu’au cours des cent vingt années précédentes, Détenant la moitié du stock d’or mondial, les Etats-Unis ont de surcroît racheté en masse les titres américains placés avant la guerre sur les places européennes. Ils ont prêté 10 milliards de dollars aux belligérants et sont devenus en même temps grands exportateurs de capitaux, surtout en Amérique latine. Deux chiffres indiquent avec force la place qu’ils occupent désormais dans l’économie de la planète : 42% de la production manufacturière mondiale en 1926 (35,8 % en 1913) et 27,6% du commerce international (contre 20 %).

Le Japon a lui aussi progressé à pas de géant. Il a vendu à la Chine, à l’Inde, aux pays de l’Asie du Sud-Est les produits manufacturés que l’Europe ne pouvait plus leur fournir, Il a exporté vers les pays belligérants, principalement la Russie, du matériel de guerre et des munitions. La valeur de sa production industrielle a été ainsi multipliée par cinq. Sa balance commerciale, toujours déficitaire jusqu’en 1914, est devenue large­ment excédentaire, Les entreprises nippones, notamment dans le secteur de la métallurgie, ont réalisé des profits considérables, ce qui leur a permis, tout en distribuant des dividendes importants, de procéder à un énorme auto­financement, et de se développer sans hypothéquer leur trésorerie.

D’autres Etats, situés jusqu’en 1914 dans la sphère d’influence écono­mique de l’Europe ont acquis une autonomie plus grande. Il en est ainsi du Canada, qui exporte vers l’ancien continent les produits de ses forêts et de sa métallurgie lourde, et de certains pays latino-américains (Argentine, Uruguay, Brésil) qui ont créé des usines métallurgiques et textiles tout en développant leurs exportations vers l’Europe de produits alimentaires (blé. viande, sucre, café). En Asie, profitant de la rupture des relations commer­ciales avec la métropole, l’inde s’est elle aussi engagée dans la voie de l’industrialisation, créant des filatures, des tissages et des entreprises métal­lurgiques, dont les productions entrent en concurrence, au lendemain du conflit, avec celles du Royaume-Uni. Partout, les profits réalisés ont permis la formation d’un capitalisme endogène, base de leur modernisation future et d’une plus grande indépendance.

Ce qui domine au lendemain de la guerre, c’est le pessimisme et le désenchantement, physique et morale des peuples du vieux continent, le géographe Demangeon décrit de manière plus prosaïque, dans un livre publié en 1920, les traits qui définissent selon lui le « déclin de l’Europe ». L’heure est donc au syndrome de la décadence.

Les défaites subies par les divers belligérants, ont porté atteinte au prestige de l’homme blanc, et ceci d’autant plus que, dans le cas des alliés, les ponc­tions opérées sur les populations indigènes pour renforcer les effectifs mili­taires et combler les vides de la main-d’oeuvre industrielle. L’Inde a fourni près d’un million d’hommes dont 680 000 combattants, l’Empire français 930 000 hommes dont 690 000 destinés aux champs de bataille européens, ont amené les intéressés à prendre conscience du poids qui avait été le leur dans l’évolution du conflit et à réclamer le prix du sang. Ils le font d’autant plus volontiers qu’au contact des métropolitains, qu’il s’agisse de leurs cama­rades de combat ou des responsables syndicaux côtoyés dans les usines de guerre, ils se sont imprégnés d’idées et de principes mûris sur le vieux conti­nent et qu’ils vont, une fois rentrés chez eux, retourner contre le colonisateur.

Naissance et organisation de la Société des Nations.

La croyance dans les bienfaits des idéaux démocratiques appliqués à l’ensemble de la société internationale qui habite au lendemain de la guerre les dirigeants de la coalition victorieuse a pour corollaire l’idée que la paix et le bonheur de l’humanité peuvent être assurés par une organisation inter­nationale qui rassemblerait tous les Etats acceptant de faire prévaloir les règles du droit international sur les considérations réalpoliticiennes, de soumettre leurs éventuels différends à cet organisme, et de renoncer une fois pour toutes à la force comme moyen d’obtenir satisfaction. Le principe d’une « Société des Nations », fonctionnant selon les règles d’une institution démocratique et représentative des membres de la communauté internatio­nale, couronne en quelque sorte l’édifice idéologique qu’ont édifié les bour­geoisies libérales depuis le XVIII° siècle et qui, depuis l’effondrement des empires autocratiques paraît devoir occuper tout l’horizon politique de l’après-guerre.

Au printemps 1918, le grand juriste Léon Bourgeois avait fondé l’Association française pour la SDN qui rassemblait des hommes de sensibilités diverses, de l’archevêque de Paris au secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux. Un projet de constitution internationale, préparé sous son égide, fut adopté par le ministère Clemenceau le 8juin 1918. Son objectif était de prévenir et de réprimer les conflits armés, d’assurer la sécurité du monde et en premier lieu de l’Europe. Pour cela, on envisageait de mettre sur pied une armée internationale composée de contingents fournis par chaque État signataire et l’on prévoyait d’appliquer des sanctions militaires à tout pays coupable d’agression contre un autre membre de la communauté internationale.

Après de nombreuses discussions, les Nations sont parvenues à trouver une formule de compromis, à laquelle, s’arrêtera la commis­sion de la conférence de la paix qui va élaborer le pacte de la SDN à partir du 3 février 1919. Compromis au demeurant plus proche des thèses Anglo ­saxonnes que de celles des concepteurs français. Il est décidé en effet qu’il n’y aurait pas de force internationale permanente, pas d’automaticité des sanctions militaires, pas d’institution de contrôle efficace, mais le principe du recours à la force n’est pas exclu (article 16). Approuvé en séance plénière de la conférence de Versailles, le 28 avril 1919, et incorporé au traité, le Pacte, qui proclame la nécessité du désarmement et de l’arbitrage interna­tional paraît fonder le nouvel ordre international sur le respect du droit.

Membres originaires de la SD (total 42)

Afrique du Sud  Danemark  Japon  Roumanie
Argentine  Espagne  Liberia  Salvador
Australie  France  Nicaragua Siam
Belgique  Grande-Bretagne  Norvège Suède
Bolivie  Grèce  Nll-Zélande Suisse
Brésil  Guatemala  Panama  Tchécoslovaquie
Canada  Haïti  Paraguay  Uruguay
Chili  Honduras  Pays-Bas  Venezuela
Chine  Inde  Pérou  Yougoslavie
Colombie  Iran  Pologne
Cuba  Italie  Portugal

Par la suite plus de la moitié des pays de la planète ont été acceptés à la Société des Nations.

Le Conseil comprend 5 membres permanents, en fait réduits à 4 dès lors que le Sénat américain ayant refusé de ratifier le traité, les Etats-Unis, dont le président avait pourtant joué un rôle majeur dans l’élaboration du Pacte, ne siégeront pas à Genève, et 4 membres non permanent élus à tour de rôle (leur nombre passera à 6 en 1922 et à 9 en 1926). Le Conseil se réunit au moins une fois par an et « quand les circonstances le demandent » pour traiter de toutes les questions intéressant le maintien de la paix, désigner les principaux fonctionnaires du Secrétariat, formuler des plans de désarmement, agir en conciliateur en cas de menace de guerre, recommander les mesures militaires pouvant être prises à l’encontre d’un éventuel agresseur, etc. Il est clair que les quatre membres permanents (France, Royaume-Uni, Italie et Japon ) y exercent une influence prépondérante.

Le Secrétariat est une vaste machine (plus de 500 fonctionnaires origi­naires d’une cinquantaine de pays) dont la tâche principale consiste à préparer 1es documents : et les rapports pour l’Assemblée et le Conseil. On avait d’abord songé à placer à sa tête une personnalité politique disposant de pouvoirs importants et susceptibles de prendre des initiatives. Mais l’on renonça vite à cette formule et au titre de « chancelier » qui devait couronner le titulaire de cette Fonction, on préféra celui, plus prosaïque, de secrétaire général, mieux adapté aux attributions essentiellement administratives qui étaient confiées à ce dernier : Convocation du Conseil à la demande d’un Etat-membre, préparation de l’ordre du jour de l’Assemblée, direction des publications de la SDN, etc. Le premier Secrétaire général fut le Britannique sir Éric Drummond qui assumera ces fonctions pendant treize ans.

A côté de ces trois organismes principaux, existent de nombreux organes subsidiaires, les uns d’ordre politique <Commission permanente des mandats, Commission permanente consultative pour les questions militaires, navales et aériennes, Haut Commissariat aux réfugiés, etc.), les autres techniques (communications, coopération intellectuelle, questions sociales, esclavage, lèpre, opium. etc.). Enfin, parmi les organismes importants reliés à la Société des Nations, il faut citer l’Organisation internationale du travail et la Cour permanente de justice internationale, créée en exécution de l’article 14 du Pacte et composée de quinze membres élus pour neuf ans par un vote concor­dant du Conseil et de l’Assemblée. La CPJI siège à La Haye et s’applique à régler les différends entre Etats-membres. Elle doit tenir au moins une session par an et rend des arrêts motivés et définitifs. Sous le couvert de principes moraux et juridiques, la SDN constitue en fait un instrument de conservation et de surveillance du nouvel ordre inter­national instauré par les vainqueurs, dans la mesure où elle soumet tous les litiges éventuels à son arbitrage ou à celui de la Cour internationale de La Haye. Sa composition même, et celle-ci, on le sait, ne se modifiera que lente­ment (les Etats-Unis s’en tiennent à l’écart, l’Allemagne y entre en 1926 pour en sortir en 1933, l’URSS n’y est admise qu’en 1935 et en sera exclue quatre ans plus tard), entérine en fait l’influence dominante de la France et du Royaume-Uni. En témoigne par exemple la nomination de sir Éric Drum­mond au poste de secrétaire général en 1919, son remplacement par le Fran­çais Joseph Avenol en 1933, ou encore la désignation d’un autre Français. Albert Thomas à la tête du Bureau international du travail.

Lorsqu’au début de 1935, Pierre Lavai se rendra à Rome pour passer contrat avec l’Italie fasciste et tenter de troquer le ralliement de ce pays au statu quo en Europe danubienne en échange de cessions territoriales opérées dans des zones quasi désertiques du Tchad septentrional et de l’Érythrée, ce transfert provoquera une flambée d’indignation dans de larges secteurs de l’opinion française. De même, le principe de l’égalité des États, grands ou petits, venant se substituer à l’idée d’un « concert européen » fonctionnant en fait comme un directoire des puissances, fait désormais partie des contraintes dont doivent tenir compte les principaux acteurs du jeu international. Tel devait être pour Wilson le but suprême de la SDN, ainsi défini dans le point 14 de son discours de janvier 1918 : « Une association générale des nations devra être formée.., dans le but de fournir des garanties formelles aux grands comme aux petits États ».

Les démocraties libérales qui sont sorties victorieuses de la guerre, et dont on a pu croire un moment qu’elles allaient imposer leur modèle idéologique et institutionnel, en même temps que leurs conceptions conservatrices en matière de statu quo international, n’échappent pas à l’imprégnation du nationalisme ambiant. Simplement, le nationalisme prend ici une forme différente de celle qu’il revêt chez les insatisfaits et dans les pays où triomphe l’autoritarisme contre-révolutionnaire. En France par exemple, le « nationalisme des nationalistes » s’il n’a pas été marginalisé par la guerre et trouve un second souffle dans la mouvance des ligues, s’il sous-tend d’autre part une idéologie autoritaire et antidémocratique, ne débouche pas pour autant sur un projet conquérant. Dans les années 1920, il incline certes, et parfois de manière brutale, dans le sens d’une attitude rigoureuse à l’égard de l’Allemagne, mais dans une perspective éminemment conservatrice de l’ordre international fixé par les traités. Il s’agit de garder ce qui a été chère­ment acquis à la faveur du conflit, et de s’opposer à tout ce qui peut précipiter le « déclin » de la France, non d’étendre, en Europe ou hors d’Europe, un espace hexagonal pour lequel on réclame toutefois des « frontières sures. » C’est en gros ce que souhaitent, sans professer les mêmes idées en matière d’institutions et de politique intérieure, de larges secteurs de l’opinion publique dont l’attachement au modèle républicain et à la démocratie libérale n’est pas exclusif d’un patriotisme à vif, volontiers cocardier, voire xénophobe, mais lui aussi attaché au maintien de la paix et à la préservation des acquis.

Or tout cela ne résiste guère aux premières difficultés de l’après-guerre et au heurt des égoïsmes natio­naux, y compris dans le camp des vainqueurs. Aussi, négociations secrètes et alliances classiques ne vont-elles pas tarder à faire leur réapparition abou­tissant d’un côté aux accords de Rapallo entre l’Allemagne et l’URSS, de l’autre aux alliances de revers nouées par la France en Europe centrale et orientale : avec la Pologne en 1921, la Tchécoslovaquie en 1924, la Roumanie en 1926, la Yougoslavie en 1927. Ces trois derniers pays ayant eux-mêmes conclu en 1920 une alliance armée connue sous le nom de Petite Entente et destinée à empêcher tout regroupement de l’Autriche et de la Hongrie. Autre élément nouveau, dans les pays où règne le système représentatif, le rôle accru des parlements en matière de politique internationale.

La France gendarme de l’Europe ?

La volonté française de faire exécuter le traité de Versailles se heurte, au front commun des puissances anglo-saxonnes. Dans son livre publié au lendemain immédiat de la guerre « Les conséquences économiques de la paix », Keynes avait attiré l’attention de ces dernières sur les risques que ferait courir à l’Europe L’effondrement de l’économie allemande. D’un point de vue strictement économique, elles souhaitent le redressement rapide d’un pays qui est à la fois un client important et un marché privilégié pour leurs capitaux. Elles redoutent d’autre part que la persistance des difficultés économiques et sociales fasse basculer la République de Weimar du côté de la révolution bolchevique et s’inquiètent de surcroît des risques d’hégémonie française sur le continent.

C’est pourquoi les financiers américains et britanniques vont contribuer au relèvement économique du Reich, tandis que leurs gouvernements feront obstacle à la « politique d’exécution » pratiquée par leurs anciens alliés. Ceux-ci se retrouvent donc seuls en face de l’Allemagne qui, malgré les amputations successives au traité de Versailles demeure de par son poids démographique et industriel, de loin la première puissance du continent. En effet, si elle a perdu le huitième de son territoire et 10% de sa population, elle conserve plus de 60 millions d’habitants, alors que la France, une fois récupérées les provinces perdues en 1871, n’eu compte qu’une quarantaine de millions. D’autre part, la saignée démographique (1,9 million de morts contre 1,4 million en chiffres arrondis) a été pour elle relativement moindre, en ce sens qu’elle s’est effectuée sur une population plus nombreuse et plus jeune. La différence de potentiel démographique est l’une des données de base du problème franco-allemand. À quoi il faut ajouter que les millions d’Allemands qui vivent en Europe centrale et orientale, hors des routières de la République de Weimar, constituent un puissant levier de sa politique extérieure, en vue de la révision des traités.

Pour compenser ce handicap, la France solitaire ne dispose que d’un seul atout, la différence de potentiel militaire. Pour le conserver, elle devrait imposer à sa population des charges continues et obtenir en quelque sorte, par le biais des réparations allemandes, le financement de ses propres dépenses d’armement. Il en résulte que la politique française ne tarde pas, que ce soit dans les pays anglo-saxons, en URSS et en France même, dans les milieux de gauche hostiles aux options intérieures et extérieures du Bloc national, à être taxée de militarisme et d’impérialisme. Un « impérialisme du pauvre » qui, mêlé au souci de sécurité exprimé par la majo­rité des habitants de l’hexagone, conditionne la politique tous azimuts que mène la France dans le courant des années vingt pour faire pièce aux initia­tives de la diplomatie allemande.

La France entre ainsi en rivalité économique et financière avec sa voisine d’outre-Rhin dans la zone danubienne. Elle se trouve coresponsable de la frontière polonaise et de l’intégrité du « corridor de Dantzig », pomme de discorde dans les rapports germano-polonais, de l’indépendance de la Tchécoslovaquie et de celle de l’Autriche. Autrement dit, elle a désormais des responsabilités à l’échelle européenne et va devoir les assumer seule. En effet, au désengagement anglo-américain à l’ouest, et à la volonté révisionniste de l’Allemagne, et bientôt de l’Italie, s’ajoutent à l’Est la méfiance et l’hostilité des Soviétiques. Eux aussi critiquent avec virulence les traités, contestent les frontières de leurs voisins, amis ou alliés de la Franco, et interprètent la politique française comme relevant de l’impéria­lisme économique et militaire.

La France, il est vrai, avait été l’une des puissances les plus fortement engagées dans la guerre d’intervention menée par les États capitalistes contre la révolution bolchevique. Elle n’avait pas cependant été seule. Jusqu’à l’été 1918 ce sont les Allemands qui avaient mené la lutte contre les tombeurs du régime tsariste, établissant sur l’Ukraine une sorte de protectorat et se rendant maîtres de la Transcaucasie, Après la défaite du Reich, les pays de l’Entente avaient pris la relève les Britanniques en s’installant à Arkhan­gelsk et à Mourmansk, les Français de Franchet d’Esperey on débarquant à Odessa et en Transcaucasie, les Japonais on s’emparant de Vladivostok et en s’avançant profondément à travers la Sibérie. Les uns et les autres en appui des offensives menées par les chefs des armées blanches : les généraux Denikine et Ioudenitch ou l’amiral Koltchak.

Du printemps 1919 à la fin de 1920, ce sont les Bolcheviks qui passent à l’offensive. Les généraux blancs sont écrasés au cours de l’été 1919, ce qui conduit les Occidentaux à renoncer à la guerre d’intervention, et même à lever le blocus économique au début de 1920. Il restait à affronter l’hostilité de la Pologne à laquelle les Bolcheviks avaient offert un règlement des fron­tières avantageux pour elle, plus avantageux même que la frontière proposée par le chef de la diplomatie du Royaume-uni « Lord Curzon », à la suite du traité de Versailles, Les militaires polonais et à leur tête le général Pilsudski, rêvaient en effet de reconstituer et même d’élargir la « Grande Pologne » d’avant Pierre le Grand, laquelle comprenait l’Ukraine, a Biélorussie et la Lituanie.

Les événements de 1917-1921, outre qu’ils ont plongé la Russie dans une situation économique et sociale catastrophique, ont donc abouti à un net recul vers l’est du territoire de l’Empire des tsars et à l’isolement à peu près complet de l’État soviétique. Pourtant, l’heure n’est plus du côté de l’URSS à prêcher a croisade révolutionnaire contre les États capitalistes. En mars 1921, Lénine a fait admettre par ses collègues des instances dirigeantes du parti ses thèses prônant l’abandon du « communisme de guerre » et le choix d’une « nouvelle politique économique ». Or la mise on oeuvre de la NEP implique que des relations pacifiques soient établies avec les grandes puissances. Autrement dit, le leader bolchevik fait le constat de l’échec de la révolution mondiale et s’efforce de promouvoir une politique adaptée à cette situation. Cela implique deux options fondamentales. La première est la substitution d’une stratégie de contournement à celle de l’engagement frontal avec l’Occident. Il s’agit de se prémunir contre une nouvelle offensive des Etats capitalistes et si possible de préparer à long terme leur effondrement en suscitant des résistances et des mouvements révolutionnaires dans les pays qu’ils dominent politiquement et économiquement.

Le but était double. D’une part, à long terme, préparer l’extension de la révolution, et d’autre part à court terme affaiblir les puissances impérialistes, notamment l’Angleterre. Critiquée par certains communistes, la politique de Lénine impliquait donc une capitulation provisoire de la doctrine devant la tactique, c’est-à-dire devant les intérêts immédiats de l’Etat soviétique auquel elle sacrifiait, pour un temps indéterminé, les prolétariats des pays économiquement retardés. L’autre option consistait pour la Russie des Soviets à trouver un point d’appui au sein même de la constellation des États capitalistes. Victime comme elle de l’isolement diplomatique dans lequel l’avaient placée les puis­sances victorieuses, l’Allemagne lui offrait la possibilité de rompre cette mise à l’écart. De là les négociations qui s’engagèrent entre les deux pays et qui aboutiront, en avril 1922, aux accords économiques de Rapallo, complétés par des engagements militaires secrets qui vont permettre a l’armée allemande d’expérimenter sur le territoire de l’URSS les armements qu’il lui était interdit de posséder en vertu des clauses du traité de Versailles.

La « guerre froide » Franco-allemande.

La France n’a pas obtenu, lors du règlement du conflit, la « frontière stratégique » que réclamaient ses chefs : militaires et les groupes nationalistes. Après le rejet du traité de Versailles par les Etats-Unis, elle a dû renoncer à la garantie anglo-américaine et n’a pas tardé à faire le constat de son total isolement diplomatique. Aussi, pour les hommes du Bloc national qui ont été portés au pouvoir l’automne 1919 dans une atmosphère de grande ferveur patriotique et avec la mission implicite de « gagner la paix » après avoir conduit le pays à la victoire, la seule manière d’atteindre cet objectif réside dans la stricte exécution du traité. Or, les Allemands ont d’entrée de eu manifesté leur volonté de résister à son application et de mettre en échec e projet hégémonique mis au point par le gouvernement français. Cette détermination n’est pas seulement le fait des dirigeants politiques de la République de Weimar, qu’une opinion publique traumatisée par la défaite et perméable à la propagande de l’extrême-droite pousse à l’intransigeance. Interviennent également dans le débat, avec une pesanteur croissante, les représentants du monde des affaires et les grands magnats de l’industrie, fortement implantés les uns et les autres dans les deux grandes formations de la droite classique la très conservatrice.

La France, le patronat allemand va ainsi mener le combat sur le terrain de l’industrie lourde, base de la puissance économique du Reich et premier enjeu de la « guerre froide » à laquelle vont se livrer pendant quatre ans les deux grand Etats industriels continentaux. Il n’en faudra d’ailleurs pas plus de deux aux dirigeants de l’industrie alle­mande pour remporter un succès total. Le premier acte se joue en juillet 1920 lors de la conférence réunie à Spa, en Belgique, pour fixer la part de chaque bénéficiaire des réparations alle­mandes. Avec l’appui des Britanniques qui redoutent la concurrence du charbon allemand sur le marché français où ils détiennent de fortes positions, la délégation allemande obtient la révision à la baisse du programme de livraison de charbon et de coke. En réduisant ainsi de 43 % les ponctions effectuées sur son potentiel charbonnier, l’industrie allemande s’assure un atout qui va dès lors manquer à sa rivale et retourne contre cette dernière l’arme du goulot d’étranglement énergétique.

Dès 1922, la capacité de production de l’avant guerre se trouve rétablie, ce qui permet à la sidérurgie allemande d’égaler et bientôt de dépasser les chiffres records de 1913, de conserver le monopole de son propre marché et de restaurer ses positions sur les marchés européens. Enfin, la diversification des sources d’approvisionnement en minerai de fer, autrefois importé à 80 % de Lorraine et du Luxembourg, désormais fourni pour une bonne pari par la Suède et l’Espagne, ou remplacé par des ferrailles de récupération, assure à l’Allemagne une indépendance complète à l’égard de sa voisine. A la fin de 1922 il apparaît clairement que le projet sidérurgique élaboré quelques années plus tôt dans les bureaux du Quai d’Orsay a fait long feu. L’Allemagne a reconquis sa prééminence dans ce domaine, et c’est désormais la sidérurgie française qui, par manque de coke et de débouchés, se trouve en proie aux plus graves difficultés.

L’application des clauses concernant la limitation de la souveraineté de l’Allemagne sur son propre territoire et la réduction de son armée donne lieu également à une très vive résistance. Le gouvernement allemand ne peut rien contre l’occupation par les troupes franco-belges en avril 1920, de Francfort, Darmstadt, Homhourg et Hanau, en réplique à l’entrée de la Reichswehr dans la Ruhr pour y réprimer l’agitation communiste. En revanche, une forte opposition à la présence française s’organise en Rhénanie occupée. On reproche aux occupants le gaspillage en dépenses somptuaires des sommes versées au titre des faits d’occupation, les réquisitions abusives, la conduite des troupes coloniales auxquelles sont attribués, non sans raisons, viols et exactions diverses, ainsi que les encouragements donnés aux sépa­ratistes rhénans, en particulier à Dorien et Haas, fondateurs respectivement d’une République rhénane à Wiesbaden et d’une République du Palatinat à Spire.

Sur le plan militaire enfin, les autorités allemandes font tout ce qu’elles peuvent pour entraver l’action de la commission interalliée de contrôle qui s’est installée à Berlin. Chargés de la surveillance des effectifs, les Français se heurtent à la mauvaise volonté allemande. Comme l’armée de 100 000 hommes autorisée par le traité ne suffit pas, en cette période de trou­bles et d’agitation extrémiste, les autorités allemandes n’hésitent pas à laisser proliférer les corps francs et autres milices paramilitaires. Deux ultimatums alliés, en juin et en juillet 1920, exigent la réduction effective de la Reichswehr 150 000 hommes au 1er octobre, puis à 100 000 hommes au 1 er janvier 1921. Les Allemands doivent s’incliner, de même qu’ils devront accepter en mai 1921 la dissolution des formations paramilitaires et de la police d’intervention.

Le paiement des réparations constituait en effet pour l’Allemagne vaincue une question de toute première importance. Outre qu’elles affaiblissaient son ex-ennemie, restée sa rivale en puissance, et qu’elles permettaient de solder une partie des dettes contractées pendant la guerre, notamment auprès du Trésor et des banques d’outre-Atlantique, les réparations conditionnaient très large­ment la reconstruction de la France, son budget de défense, et plus largement l’équilibre de ses finances publiques. N’avait-on pas inscrit dans le budget de l’État, avant même que le chiffre de l’indemnité ne fût fixé, les dommages de guerre et les pensions comme « dépenses recouvrables » ? Pour les financer, on ne comptait ni sur l’impôt ni sur l’emprunt, mais sur les verse­ments allemands.

À partir de l’automne 1921, la pression de l’extrême-droite et l’aggrava­tion de la crise monétaire incitent le gouvernement allemand à la résistance ; Ceci, au moment où les idées de Keynes commencent à trouver une audience en Grande-Bretagne tandis qu’Aristide Briand se rapproche des positions anglaises. A la conférence de Cannes, en janvier 1922, le président du Conseil français et son homologue britannique, Lloyd George, parviennent à un accord portant sur la révision à la baisse des obligations allemandes. Briand est sur le point d’accepter un aménagement de la dette allemande en échange d’une garantie des frontières de la France par le Royaume-Uni. Mais il n’est pas suivi par la Chambre et désavoué par le président Alexandre Millerand, il donne sa démission.

En Europe, les Allemands et les Soviétiques établissent entre eux des rela­tions diplomatiques et renoncent au paiement de toutes dettes et réparations. L’Allemagne en attend un triple avantage. D’une part. développer ses rela­tions économiques et commerciales en ouvrant le marché russe aux produits de son agriculture et de son industrie. En deuxième lieu, offrir à la Reichswehr la possibilité de développer et de perfectionner les armements que le traité de Versailles lui interdit d’expérimenter sut son propre territoire (chars d’assaut, avions, artillerie). Enfin sortir du ghetto diplomatique dans lequel elle se trouve enfermée depuis la fin du conflit, et surtout faire pression sur les Occidentaux pour obtenir des aménagements importants dans la ques­tion des réparations.

La décision française d’occuper la Ruhr, est prise le 27 novembre 1922, dans une réunion présidée par Millerand et à laquelle participe Foch. Poincaré, qui a longtemps hésité avant d’opter pour l’épreuve de force, se résout à se saisir de la Ruhr dans le but de rétablir d’un seul coup une position française qui n’avait pas cessé de se dégrader depuis la signature du traité de Versailles. Un retard de quelques semaines dans une livraison en nature (un chargement de poteaux télégraphiques) lui fournit l’occasion souhaitée pour saisir la commission interalliée chargée de l’exécution des réparations. Le 26décembre, celle-ci prend acte par trois voix (France, Belgique. Italie) contre une (celle du Royaume-Uni) du manquement et, le 11 janvier 1923, ordre est donné aux troupes franco-belges de pénétrer dans la Ruhr. Officiellement, celles-ci ne font qu’escorter les ingénieurs et les techniciens de la Mission Interalliée de Contrôle des Usines et des Mines dans leur mission d’évalua­tion des capacités de livraison des entreprises allemandes. En fait, il s’agit bel et bien d’une occupation militaire. Le 19 janvier, alors que l’ensemble du bassin est déjà paralysé par la grève qui s’y est spontanément développée, le gouvernement allemand donne à celle-ci une couverture légale et patriotique en proclamant la « résistance passive ». Deux millions de travailleurs en grève reçoivent des subsides destinés à leur permettre de prolonger leur mouvement. En Alle­magne, le gouvernement et le patronat ont en effet vu venir l’épreuve et ils l’ont acceptée en connaissance de cause, estimant que la France était tombée dans un piège, qu’elle s’était isolée diplomatiquement et qu elle ne serait pas en mesure de remettre en marche l’énorme machine industrielle de la Ruhr.

L’Allemagne au bord du gouffre.

Après cinq ou SIX mois, la résistance passive donne des signes d’essouffle­ment. Le gouvernement allemand a en vain attendu une médiation des Britan­niques, or, si ces derniers désapprouvent l’initiative franco-belge, ils ne semblent nullement décidés à intervenir. Faut-il s’interroge-t-on à Berlin. mettre un terme à l’épreuve de force engagée avec la France, ou au contraire comme le conseillent certains membres de l’équipe dirigeante, dramatiser le débat en ayant recours à la lutte armée ?Des initiatives isolées ont commencé a se manifester en ce sens. Des attentats contre des militaires français et des sabotages sont sévèrement réprimés. Une échauffourée aux usines Krupp fait 13 morts le 31 mai et le 26 du nième mois un Allemand est fusillé pour avoir fait sauter un train militaire, tandis que des corps francs commencent à se constituer En fait, le recours à l’action terroriste révèle un certain fléchissement de la résistance passive. En août 1923, il est clair que celle-ci a échoué. L’Allemagne est isolée. Le financement de la résistance a achevé de miner ses capacités financières. Les trains recommencent à rouler. Le charbon et le coke de la Ruhr prennent le chemin des centres sidérurgiques français et belges. Conscient de sa défaite, le cabinet Cuno démissionne et cède la place a un gouvernement de large union présidé par Gustav Stresemann.

Stresemann arrive au pouvoir au moment où l’Allemagne se trouve dans une situation catastrophique. Outre la faillite du mark, il doit affronter la menace révolutionnaire qu’attisent les difficultés économiques et sociales, et avec la véritable décomposition politique qui paraît devoir s’étendre à tout le pays. La sanglante manifestation séparatiste qui fait 17 morts à Düsseldorf le 30 septembre, la tentative de putsch de la Reichswehr noire le 1 er Octobre, une année clandestine de 20 000 hommes qui, sous les ordres du commandant de réserve Buchrucker, s’est rassemblée dans la région de Spandau pour tenter de rééditer le coup d’état de Kapp et marcher sur Berlin, la constitution d’un gouvernement de front populaire dans le Land de Prusse dix jours plus tard, le coup de force séparatiste d’Aix-la-Chapelle le 21 octobre, la proclamation par Dorten d’une République rhénane le 29 octobre, le putsch hitlérien de la bras­serie à Munich le 8 novembre, sont parmi les épisodes les plus significatifs de cette décomposition.

Le tournant de 1924

Quelles que soient les raisons qui ont fait plonger la monnaie française au début de 1924, c’est bien la nécessité de faire face aux difficultés financières qui, plus que toute autre considération, incline Poincaré à accepter le principe d’une négociation internationale sur les réparations incluant l’intervention des Britanniques et des Américains. De janvier à avril 1924, deux comités d’experts, le premier présidé par Dawes, le second par le banquier anglais Mac Kenna, avec pour tâche d’évaluer la fortune allemande à l’étranger et d’étudier les moyens de la faire rentrer en Allemagne, vont travailler au réaménagement de la dette allemande. Leurs travaux aboutissent à la mise au point du plan Dawes dont les principales dispositions portent sur les conditions de la reprise des paiements ( assainissement des finances, rééquilibrage du budget, emprunt de démarrage de 800 millions de marks-or accordé à l’Allemagne), sur leur échelonnement après révision à la baisse (1 milliard de marks-or la première année, 2.5 milliards à partir de la cinquième) et sur les moyens de garantir ces paiements : hypothèques sur les chemins de fer et sur l’industrie, strict contrôle financier par l’Agent général des paiements, l’Américain Parker Gilbert, etc. Le plan Dawes constitue donc à bien des égards l’instrument de la pénétration en Allemagne des capitaux d’outre-Atlantique et le triomphe de la conception anglo-saxonne de la reconstruction européenne.

Durant les mois décisifs du printemps et de l’été 1924, c’est sur Edouard Herriot, leader du Cartel des gauches, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères que vont reposer les responsabilités majeures de la conduite des affaites extérieures. Maire de Lyon depuis 1905. Cet universitaire de haut vol ( ancien normalien, agrégé de lettres et auteur d’une thèse de doctorat sur Madame Récamier et ses amis), devenu un professionnel de la politique, a accédé à la présidence du parti radical en 1919, dans un climat de grande ferveur patriotique. Rien ne le prédispose à mener une politique d’abandon. Bon connaisseur de l’Allemagne, il est de ceux qui redoutent l’esprit revanchiste d’une fraction importante de l’opinion Allemande. C’est largement pour cette raison qu’il s’efforce de nouer de bonnes relations avec le jeune État soviétique, afin de reconstituer à l’Est l’alliance qui a permis à la France d’atténuer le choc de l’offensive Allemande en 914. Et c’est dans la même perspective qu’il va s’efforcer de faire entrer les Britanniques et les Américains dans son jeu. Il croit néanmoins qu’une attitude conciliatrice de la part de la France pourrait conso­lider en Allemagne le camp des partisans de la démocratie et de la paix.

À Londres, la délégation française va lutter pied à pied pour faire prévaloir ses vues, sans obtenir autre chose que des concessions mineures :: Le maintien partiel des pouvoirs de la Commission des réparations et, ce qui n’est pas négligeable, l’assurance de livraisons régulières de charbon et de coke. Sur les autres points, c’est-à-dire sur l’essentiel, la conclusion d’un traité de garantie franco-anglais, l’aménagement de la dette française à l’égard des Etats-Unis, le contrôle préalable du désarmement effectif de l’Allemagne. Herriot doit céder sur toute la ligne et promet ce qu’on attend de lui. Pour juger avec sérénité l’action du chef du gouvernement français à la conférence de Londres, ( c’est ce que s’efforce de faire Serge Berstein dans sa biographie du leader radical), il faut tenir compte d’un certain nombre de faits. Il est clair tout d’abord que si le chef de la délégation fran­çaise est allé aussi loin dans les concessions faites aux Anglo-Saxons, c’est parce qu’il estime qu’il n’est pas possible de construire une paix durable on Europe sans la coopération de la Grande-Bretagne, Il se rend compte en effet que la France ne peut rester complètement isolée en face de l’Allemagne. Le voudrait-elle, qu’elle n’en a pas les moyens. S’il a cédé aux pressions de ses partenaires, ce n est pas par faiblesse à l’égard de l’Allemagne, dont il se méfie, mais pour maintenir des liens d’amitié avec le Royaume-Uni. En échange, le chef du gouvernement français espérait obtenir l’appui de Londres pour une réforme de la Société des Nations. C’est à l’automne 1924 qu’il présentera son fameux « protocole » prévoyant le recours à l’arbitrage dans l’éventualité d’un conflit entre deux pays et l’application, en cas de refus de l’un ou de l’autre, de sanctions économiques et même militaires. Mac Donald était plutôt favorable à ce projet, mais il devra peu après aban­donner le pouvoir et son successeur ne donnera pas suite.

Le Moyen-Orient et l’Afrique

L’émergence de nouveaux acteurs

La Turquie kéma1iste

La guerre civile et la guerre étrangère on t permis à Mustafa Kemal d’acquérir un pouvoir considérable la tête de la République turque, dont il a été élu président en octobre 1923, sa victoire sur les Grecs, alliés aux Britanniques, et la conclusion du traité de Lausanne, qui a permis à la Turquie de récupérer une partie des territoires perdus en 1920, lui ont conféré un immense prestige qu’il va aussitôt utiliser pour reconstruire le pays et entreprendre des réformes profondes. Pas de réforme agraire géné­ralisée certes, ni de véritable démocratisation des institutions politiques (le régime qui s’installe à Ankara est une dictature populiste modérée), mais une authentique révolution culturelle qui traduit la volonté des nouveaux dirigeants de laïciser l’Etat et les moeurs. La religion est exclue de la sphère politique, fait d’autant plus surprenant que la nouvelle Turquie est un pays presque exclusivement musulman.

Le califat est aboli, de même que les tribunaux religieux, et les confréries islamiques. En 1928, la clause qui fait de l’islam la religion de l’Etat est retirée de la constitution. Un nouveau code civil, inspiré du modèle suisse, est adopté il rend obligatoire le mariage civil, interdit la polygamie et la répudiation, autorise le divorce. Enfin, à la fin des années vingt, l’alphabet latin remplace l’alphabet arabe, ce qui facilite l’alphabétisation de la population. La volonté de modernisa­tion et d’européanisation est donc manifeste elle s’accompagne de l’essor d’un nationalisme qui, sur le plan des relations extérieures, se traduit surtout par le souci qu’ont les dirigeants du nouvel Etat de rompre avec l’héritage Impérial ottoman.

Les années vingt, qui sont celles de la reconstruction et des grandes réformes intérieures, voient la Turquie kémaliste se maintenir dans un isola­tionnisme prudent. Le gouvernement d’Ankara cherche à se réconcilier avec ses anciens ennemis la Grande-Bretagne et la Grèce, Par le traité d’Ankara, signe en Juin 1926 avec le Royaume-Uni et l’Irak, la Turquie renonce à ses revendications sur le vilayet de Mossoul et obtient en échange une partici­pation de 10% aux bénéfices de l’exploitation du pétrole dans cette région. A la fin de la période, elle entame un rapprochement avec l’URSS qui va lui permettre au cours de la décennie suivante de développer, grâce à l’assistance financière et technique de cette puissance, ses charbonnages et ses industries (textiles, cimenteries).

L’Iran des Pahlavis

En Perse, les Britanniques possédaient depuis le « partage avec la Russie en 1907 une zone d’influence dans le sud du pays.) En mai 1914 ils ont acquis la majorité des parts de l’Anglo-Persian Oil Company, créée six ans plus tôt pour exploiter les gisements de pétrole dans la zone proche du golfe Persique, et dans laquelle ils se sont assurés un droit de véto dans le cas où la gestion de la compagnie pourrait avoir des incidences politiques. En août 1919, en contrepartie du retrait de leurs troupes qui avaient occupé pendant la guerre la zone d’influence anglaise et la région pétrolifère, ils ont arraché au gouvernement de Téhéran un traité par lequel ce dernier promettait de faire appel à des capitaux et à des techniciens anglais.

Très vite, il apparaît que l’homme fort du nouveau gouvernement est Reza Khan, un officier sorti du rang comme Kemal et qui, ayant gravi tous les échelons de la hiérarchie militaire, est devenu le premier non Russe à commander en chef la brigade de cosaques de l’armée persane, unité qui a joué un rôle essentiel dans le putsch de février 1921. Ministre de la Guerre dans le gouvernement présidé par Tabatabaï, il oblige ce dernier à démissionner en avril 1921, accède lui-même au poste de Premier ministre en octobre 1923, avant d’être désigné deux ans plus tard par l’Assemblée pour remplacer le Chah Ahmed, parti pour l’Europe. À la dynastie des Qâdjars succède celle des Pahlavis, Reza ayant choisi ce nom dans le but d’établir un lien symbolique entre son trône et les « rois des rois de l’Iran pré-islamique.

Le nouvel Empereur va lui aussi promouvoir des réformes dans son pays. Il met en place une administration centralisée, étroitement liée à l’armée, Il établit un strict contrôle de l’État sur les ressources de l’Iran, Il tente d’européaniser la société perse, faisant interdire le vêtement féminin tradi­tionnel et entreprendre une réforme de la langue d’où sont exclus les mots d’origine arabe ou turque. Bien qu’il ait été beaucoup moins loin que Kemal dans son entreprise réformiste, maintenant l’institution monarchique tradition­nelle, tout en l’utilisant largement à son profit personnel et en faveur de sa famille, Reza Pahlavi a dû tenir compte des fortes résistances des autorités religieuses et respecter le pouvoir social, économique et moral du clergé chiite.

Comme la Turquie de Mustafa Kemal, l’Iran va s’efforcer d’entretenir des relations équilibrées avec ses voisins et avec les puissances impérialistes. La difficulté réside dans la dépendance à l’égard du Royaume-Uni qui résulte pour lui des fortes positions que détient celui-ci au sein de l’Ànglo-Persian Oil Company. Pour en limiter les effets, le gouvernement du Chah accorde à deux reprises, en 1920 et 1930, à des compagnies américaines, des droits de prospection dans l’ancienne zone d’influence russe. Mais les résistances de URSS d’une part (ce pays tirant argument du traité de 1921 qui interdit de transférer à une autre puissance les droits économiques auxquels il a lui-même renoncé), les difficultés techniques d’autre part ne permettent pas de donner suite à ces projets. A la fin des années vingt, l’Iran de Reza Pahlavi, qui est entré à la SDN en 1919, et a réussi a nouer des relations actives avec l’Allemagne et avec les Etats-Unis (de 1922 à 1927. l’Américain A.C. Millspaugh est conseiller financier auprès du gouvernement de Téhéran), a cessé d’être un protectorat de fait de l’Angleterre.

L’Afghanistan.

C’est également en profitant de la vieille rivalité anglo-russe dans la région, et en s’appuyant prudemment sur les Bolcheviks, que le Roi d’Afghanistan, Amanullah, a réussi à élargir quelque peu la marge d’autonomie dont dispo­sait son pays, reconnu indépendant par la Grande-Bretagne en 1921. Lui aussi s’est inspiré de l’exemple turc pour appliquer un programme de moder­nisation et de sécularisation qui se heurte également aux résistances des reli­gieux. Pour la construction de routes et de voies ferrées, et pour l’organisation de son armée, il fait appel à des techniciens venus d’URSS, avec laquelle il signe on avril 1927 un pacte de non-agression. Cette politique lui vaut d’être chassé du trône en 929 et remplacé par son oncle Nadir Chah, sans doute avec la complicité des Britanniques. Ce dernier, déclinant la proposition d’aide financière que lui offre le gouvernement anglais, tente lui aussi de maintenir une politique d’équilibre entre Londres et Moscou.

L’Egypte maintenue sous tutelle

Là où Reza Pahlavi et Nadir Chah ont réussi, sans obstacles majeurs, à arra­cher aux Britanniques la reconnaissance de leur indépendance, l’Égypte de Zagloul Pacha et du parti Wafd va rencontrer dans les années vingt des diffi­cultés plus grandes. Pendant la guerre, lorsque ce pays sur lequel le gouver­nement de Londres avait établi unilatéralement son protectorat en 1914 a été menacé par les Turcs, il n’y a eu aucune menace sérieuse de révolte contre le colonisateur anglais. C’est au lendemain du conflit qu’un mécontentement s’est manifesté dans la population indigène, tant parmi les paysans qu au sein de la bourgeoisie cultivée. Celle-ci reproche aux occupants européens de ne plus convoquer l’Assemblée législative, de gouverner par décrets-lois et de n’avoir supprimé une fois les hostilités achevées ni la loi martiale ni la censure.

En novembre 1918, une délégation conduite par Zagloul a réclamé au haut-commissaire britannique l’indépendance complète de l’Egypte, mais il lui a été refusé de se rendre à Londres, L’arrestation du leader nationaliste et sa déportation à Malte ont entraîné en mars 19 1919 une insurrection popul­aire, énergiquement réprimée par les Anglais (un millier de morts), à la suite de quoi une commission d’enquête, dirigée par Lord Mimer, a conclu à la nécessité pour Londres de mettre fin au régime du protectorat : ce que Lloyd George se décide à faire en février 1922, non sans avoir auparavant expédié Zagloul Pacha aux Seychelles.

La prépondérance anglaise au Moyen-Orient

Les accords signés pendant la guerre entre les gouvernements de Londres et de Paris établissaient un partage de la zone comprise entre le golfe Persique, l’extrémité orientale du Sinaï et le sud de l’Anatolie au profit des deux grandes puissances impériales. Accords confirmés avec des retouches, en 1919 par la SDN qui confie à la France les territoires qui vont former la Syrie et le Liban, au Royaume-Uni la Palestine et l’Irak. Partage inégal en ce sens que l’essentiel des ressources pétrolières du Moyen-Orient se trouve concentré dans la zone d’influence britannique : Le Vilayet de Mossoul au nord de l’Irak, et la basse Mésopotamie, auxquels s’ajoutent les gisements exploités par l’Anglo-Persian en Iran et les richesses potentielles des émirats du Golfe.

La guerre de 1914-1918 a donc confirmé et rendu plus forte que jamais la prépondérance exercée dans cette région par la Grande-Bretagne. Ceci d’autant plus que l’une de ses deux principales rivales dans ce secteur de la planète, la Russie des tsars, s’en trouve provisoirement exclue ou du moins rejetée à la périphérie et hors d’état d’opposer une résistance frontale à l’impérialisme anglais. Reste la France avec laquelle la rivalité traditionnelle a pris, dès la fin des hostilités on l’a vu, un caractère aigu. Dans les deux camps, il faut compter non seulement avec la pesanteur des intérêts économiques en jeu et des groupes de pression qui s’y rattachent, mais aussi avec l’émergence des nationalismes dans cette région longtemps dominée par Empire ottoman, Pour les Britanniques, le problème se complique du fait des engagements contradictoires qu’ils ont pris durant la guerre à l’égard d’une part du mouvement sioniste, avec la « déclaration Balfour », d’autre part des princes arabes en révolte contre la domination ottomane.

L’Irak est un État créé de toutes pièces à la suite de marchandages entre les deux grandes puissances coloniales, la France ayant accepté de renoncer aux droits qui avaient été établis à son profit par les accords de 1916 en échange d’une extension de la zone attribuée à son mandat sur la Syrie. On a donc réuni dans le même territoire la Mésopotamie, avec ses routes fluviales et terrestres, sa frange désertique occidentale, domaine des Bédouins, et le Vilayet de Mossoul riche en gisements pétroliers, La confé­rence de San Remo ( avril 1920) ayant confié le mandat sur ce pays à la Grande-Bretagne. Il est aussitôt pris on main par des officiers et des fonc­tionnaires de l’Empire des Indes, qui mettent en place un régime administratif purement colonial. Il en résulte le développement d’un mouvement nationaliste qui avait commence a se manifester à l’époque de la Révolu­tion jeune-turque de 1908, puis le déclenchement d’une insurrection des populations bédouines du Sud, que les Anglais vont devoir réprimer avec la plus grande rigueur après avoir envoyé sur le terrain un corps expéditionnaire de cent mille hommes.

À la suite de cette révolte sanglante. Londres doit accepter de composer avec les nationalistes, renonçant à exercer sur l’Irak un contrôle direct. En octobre 1922, par le traité de Bagdad, le gouvernement britannique consent à la réunion d’une assemblée constituante, en échange de quoi il obtient deux ans plus tard l’abandon de la revendication indépendantiste. Dans l’inter­valle, il a fait monter sur le trône de Bagdad, à la place de son frère Abdallah, l’émir Fayçal, qui vient d’être chassé de Syrie par les Français, et qui devient roi d’Irak en août 1921.

Plus complexe est le problème de la Palestine, devenue elle aussi mandat britannique en 1920 et où les Anglais ont accepté, par la déclaration Balfour de novembre 1917, que soit constitué un foyer national Juif. Au lendemain de la guerre, les colons juifs, en majorité Askhénazes venus d’Europe centrale et orientale à la suite des persécutions (environ 65 000 sur un total de 673 000 habitants). Mais ils ont, avec l’appui financier du mouvement sioniste, commencé à acquérir des terres et à mettre en valeur des zones jusqu’alors livrées au désert, ce qui inquiète d’autant plus les Arabes que la conférence de San Remo, tout en exigeant des Anglais qu’ils veillent au respect des droits religieux et politiques de tous les Palestiniens, les a incités à favoriser l’immigration juive. Jusqu’au début des années trente, celle-ci se trouve fortement réglementée par la puissance mandataire, suite aux réactions violentes de la population arabe en particulier à Jaffa, en Mai 1921 qui s’oppose farou­chement au projet sioniste et demande la constitution d’un État arabe indé­pendant. De 35 000 par an jusqu’en 1925, l’immigration juive se trouve réduite à 13 000 en 1926, puis à 3 000 ou 4000 par an à partir de cette date. Dès 1922, le gouvernement de Londres a publié un « livre blanc » qui exclut la perspective d’un Etat juif, subordonne l’immigration à la capacité d’absorption du pays et proclame l’égalité des droits des deux principales communautés.

Pendant quelques années, la réglementation imposée par la puissance mandataire va avoir pour effet de calmer le jeu entre colons juifs et autoch­tones. Mais en août 1929, de graves incidents ont lieu à Jérusalem devant le mur des lamentations, suivis d’une vague d’émeutes anti-juives dans toute la Palestine, qui font plusieurs centaines de morts et dressent définitivement l’une contre l’autre, les deux communautés. Aussi, le gouvernement britannique doit-il envoyer des troupes pour rétablir l’ordre et publier un nouveau « livre blanc » qui propose de limiter plus strictement encore l’immigration (il y a alors 62 000 juifs en Palestine) et d’interdire les achats de terres par les juifs dans la plus grande partie du pays, ceux-ci s’effectuant par l’inter­médiaire de l’Agence juive, fondée en 1928 par le docteur Weizmann président de organisation sioniste. L’influence de ce mouvement et de son principal dirigeant en Grande-Bretagne même, et bientôt les mesures racistes adoptées en Allemagne par les nazis, vont à partir de 1933-1934 obliger les autorités mandataires, au demeurant « de plus en plus hostiles à la constitution d’un État hébreu » à laisser entrer en Palestine un plus grand nombre de migrants. Dès 1930, apparaissent donc clairement les germes d’un grave conflit intercommunautaire qui ne peut que gêner l’action des Britanniques dans la région.

La politique française et, Syrie et au Liban

Les accords Sykes-Picot de 1916 reconnaissaient à la France le contrôle plus ou moins direct de la Syrie avec la zone littorale comprise entre Tyr et Alexandrette, et le Vilayet de Mossoul abandonné on l’a vu à l’influence britannique lors de la conférence de San Remo. La guerre terminée, encore faut-il que les troupes françaises prennent possession du pays, évacué par l’armée anglaise on novembre 1919. Or l’émir Fayçal, fils du chérif Hussein, à qui l’on a promis de créer un grand « royaume arabe », s’est lui-même installé à Damas avec ses troupes, et il essaie de forcer la main des Français en se faisant proclamer Roi de la Syrie indépendante par un congrès national syrien. Aucune puissance n’ayant reconnu ce titre, le général Gouraud, haut ­commissaire au Levant, occupe par la force la Syrie en juillet 1920 et chasse Fayçal de son trône, puis met on place une administration dominée par les militaires et qui fait régner la loi martiale jusqu’en 1925.

A cette date, la Syrie qui a été au départ divisée en cinq États différents et deux territoires et où les Français pratiquent la politique du « diviser pour régner » en exploitant les rivalités ethniques et religieuses (Maronites au Liban, Druzes au sud de Damas. Turcs à Alexandrette, Alaouites à Lattaquié. Etc) est en étal de guerre. Une révolte a éclaté en 1925 dans le djebel druze, bientôt soutenue par les nationalistes, et les Français doivent, pour en venir à bout, envoyer des renforts et bombarder Damas. Il leur faudra deux ans pour triompher d’une révolte qui bénéficie de l’aide de la Transjordanie, avec semble-t-il la complicité des autorités mandataires britanniques.

La question du désarmement

La reconstitution de l’armée allemande.

Le problème du réarmement allemand est loin d’être résolu au moment où Hitler arrive au pouvoir. En 1927 et 1928, en pleine euphorie de l’ère Briand Stresemann, ont été élaborés en Allemagne des projets visant à mettre progressivement sur pied une armée de 570 000 hommes, au lieu des 100 000 autorisés par les clauses militaires du traité de Versailles. On n’est guère allé plus loin jusqu’au début de la crise, en 1932, des mesures préparatoires sont prises sous l’autorité de Von Schleicher création d’un « Curatoire du Reich pour la formation de la jeunesse », destiné à superviser l’instruction donnée aux jeunes par les diverses organisations paramilitaires, préparation militaire dissimulée derrière la pratique du Wethrsport, création d’un Service volontaire du Travail, recouvrant lui aussi, sous couvert de fournir des emplois aux chômeurs, des activités martiales, formation d’unités dotées d’un matériel interdit par le traité de Versailles, artillerie lourde, chars, défense antiaérienne, et souvent testé sur le territoire soviétique, etc. La Wehrmacht hitlérienne ne sort donc pas d’une coquille vide.

Après le 30 janvier 1933

Dès son arrivée à la chancellerie, le Führer impulse cependant, avec l’aide du ministre de la Guerre Von Blomberg, un net changement de rythme dans l’effort de réarmement du Reich, tant en matière d’effectifs (accélération du recrutement, diminution du temps de service permettant d’accroître l’impor­tance numérique des réserves instruites) que d’équipement en tout genre. Il ne s’agit toutefois que d’un expédient provisoire. Ce que veut Hitler, c’est le rétablissement de la circonscription et la suppression de toutes les entraves au réarmement de Allemagne. La reconstitution petits pas de l’armée allemande s’est effectuée dans un contexte international où l’on n’a jamais autant parlé de désarmement. En février 1932 s’est ouverte à Genève, dans l’orbite de la SDN mais avec le concours des Etats-Unis et de l’URSS qui n’en sont pas membres, une confé­rence sur le Désarmement où sont représentés soixante-deux pays.

L’isolement français

La France en cette affaire se trouve bientôt complètement isolée. Face à une Allemagne qui réarme certes, de manière plus ou moins clandestine, mais dont la force militaire reste très éloignée de la sienne, c’est elle qui aux yeux des autres Etats, fait figure de puissance militariste. D’autre part, encore peu touchée par la crise et détentrice d’un stock d’or important, alors que les autres pays se débattent au milieu de difficultés économiques majeures, elle apparaît comme rivée à la préservation égoïste de ses intérêts nationaux, voire suspecte de vouloir profiter de sa richesse pour renforcer encore sa suprématie militaire, en fait réduite depuis 1921, les effectifs de son armée étant passés de 837 000 hommes à cette date à 522 000 en 1934, et prendre la place de l’Allemagne sur les marchés continentaux. Conscient de son isolement, le gouvernement français va devoir accepter, à la fin de 1932, le principe de l’égalité des droits réclamé à grands cris par le délégué allemand à la conférence de Genève Nadolny. Le 22 juillet, celui-ci a fait savoir que, dans le cas où il lui serait refusé, son pays ne participerait pas à la seconde phase de la conférence et. pour faire bon poids, Von Schleicher a prononcé un discours radiodiffusé qui a sonné comme un ultimatum, faute d’obtenir légalité des droits, l’Allemagne reprendra sa liberté et organisera son armée à sa guise.

Le nouveau chancelier du Reich, hérite donc en janvier 1933 d’une situation qui a fortement évolué depuis la retraite de Stresemann, et il est clair que sur un certain nombre de points concernant en particulier le rétablissement de la puissance militaire et la révision des frontières orientales, il y a continuité entre la politique étrangère du III° Reich et celle de la République de Weimar.

L’Allemagne et l’Italie ne pouvaient que retirer le plus grand profit de cette combinaison qualifiée de « géniale » par le Führer, en ce sens quelle leur offrait d’obtenir bon compte des modifications ponctuelles au statu qua, tout en préservant l’avenir et en leur laissant le temps de se préparer à la guerre. Aussi la France, inclinée en ce sens par les très vives protesta­tions de ses alliées orientales, va-t-elle s’y opposer, ou du moins tenter de lui donner un tout autre contenu en proposant des modifications radicales, si bien que le texte qui est finalement adopté et paraphé à Rome, le 7juin 1933, et qui est conclu pour dix ans, n’institue entre les quatre puissances signataires rien d’autre qu’une « politique de collaboration effective en vue de maintenir la paix », Il est spécifié que l’on ne pourra disposer des autres Etats sans leur assentiment, et qu’en cas de révision des traités la décision sera prise par le Conseil de la SDN. Ce qui ôte à l’instrument diplomatique conçu initialement par le Duce toute valeur en tant qu’instrument de trans­formation graduelle du statu quo de 1919. Il ne sera d’ailleurs pas ratifié et, dans un article publié en décembre 1933, Mussolini pourra dire « à défaut de révision par le Pacte à Quatre », c’est Sa Majesté le canon qui parlera

L’Allemagne quitte la SDN.

Le 14, Hitler annonce que l’Allemagne quitte la conférence sur le désarmement, et cinq jours plus tard qu’elle donne sa démission de membre de la SDN, affirmant ainsi sa volonté de ne soumettre à aucun arbi­trage la question du réarmement du Reich. Le 12 novembre, un plébiscite approuve la politique du chancelier par 95 % des voix. Avec le départ de l’Allemagne de l’organisation genevoise se clôt bel et bien l’ère de la sécurité collective. La conférence sur le Désarmement va poursuivre bon an mal an ses travaux jusqu’en avril 1935, mais sans la moindre chance d’aboutir à quoi que ce soit de tangible, dès lors que l’objet principal des débats, à savoir la diminution du risque de guerre par la réduc­tion concertée des Forces militaires, se trouve rendu caduc par le réarmement à outrance du III° Reich et bientôt par la remise en cause globale du statu quo établi par les vainqueurs.

La guerre civile en Espagne.

Les Etats européens n’avaient pas attendu le déclenchement de la guerre civile pour s’engager sur le terrain espagnol. Dès 1932, les dirigeants italiens avaient pris langue avec les mouvements d’opposition à la République, et lorsque le général Sanjurjo avait tenté de s’emparer du pouvoir, ils ne lui avaient pas ménagé les secours en armes et munitions. En mars 1934, Musso­lini et Balbo avaient rencontré les chefs Carlistes et avaient promis de leur fournir, le moment venu, des armements et des subsides financiers pour les aider à renverser le nouveau régime. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, Franco ait fait appel au gouvernement fasciste pour préparer et mener à bien son coup de force. Mussolini au début se montre prudent. Il n’est pas certain en effet que les rebelles pourront l’emporter facilement et il se contente d’envoyer quelques avions destinés à couvrir le débarquement en Espagne des troupes concen­trées au Maroc. Ce sont les premiers succès de l’armée franquiste qui l’incli­nent à intervenir directement dans la guerre. Lorsqu’en août 1936, la France et le Royaume-Uni proposent aux autres puissances un pacte de « non-inter­vention », le Duce s’empresse de le signer, mais, en même temps, il annonce que si son pays n’intervient pas directement et officiellement dans la péninsule, il ne fera rien pour empêcher l’enrôlement de « volontaires. », ainsi que les souscriptions qui pourraient être faites en faveur des nationalistes espagnols Et pour justifier cette attitude, il fit état de l’aide, dérisoire encore à cette date, que Staline, lui aussi très hésitant, a commencé à accorder aux républicains.

En France, le début de la sécession franquiste coïncide avec les premières semaines d’existence du gouvernement Blum. Tout naturelle­ment, la solidarité s’apprête à jouer entre les deux gouvernements issus d’une libre consultation électorale qui a donné le pouvoir aux Fronts populaires, et de fait, dès le 24juillet 1936, une petite livraison d’armes est effectuée en direction de L’Espagne. Mais Léon Blum se trouve très vite en butte aux manoeuvres conjuguées des diplomates espagnols passés à la dissidence, des responsables du Foreign Office qui l’incitent à demeurer passif, de certains dirigeants radicaux (dont Herriot) qui menacent de retirer leur soutien à son cabinet, enfin de la droite, à peu près unanime à dénoncer les « fauteurs de guerre ». Une formidable campagne de presse se déchaîne contre le leader de la SFIO, montant en épingle (photos truquées à l’appui) des massacres d’ecclésiastiques ou des profanations de tombes de religieuses, appelant à la résistance contre le « bolchevisme » et agitant plus ou moins explicitement la menace de la guerre civile.

Pour es démocraties occidentales, la guerre d’Espagne et la victoire du fran­quisme ont eu des incidences catastrophiques. Outre que la France doit désor­mais compter avec la présence, sur son flanc sud, d’un régime qui, sans être spécifiquement « fasciste » (il est essentiellement traditionaliste et réactionnaire), ne cache pas ses sympathies pour Rome et pour Berlin. Allemands et Italiens ont eu toute latitude pendant trois ans pour entraîner leurs unités d’élite et tester des armements nouveaux et de nouvelles techniques

La pause de 1937.

Au cours des semaines qui suivent, Mussolini et son gendre Ciano, respon­sable de la diplomatie fasciste et à cette date encore très fermement acquis à l’idée d’une alliance militaire avec L’Allemagne, agitent les projets les plus démentiels. Guerre préventive contre l’URSS (discours du 28octobre), cession à l’Allemagne de territoires africains, bombardement par surprise de la flotte britannique en Méditerranée etc. C’est dans ce contexte de fièvre germanophile que, le 6 novembre 1937, l’Italie donne son adhésion au Pacte anti-komintern, qui a été signé un an plus tôt par l’Allemagne et le Japon.

Bien que la guerre civile se poursuive en Espagne, l’année 1937 est marquée par un apaisement relatif du climat international. L’Exposition universelle, qui a ouvert ses portes à Paris au printemps, paraît symboliser cette pause dans la marche vers la guerre. Encore que, pour les centaines de milliers de visiteurs qui se pressent sur les rives de la Seine, le face-à-face emblématique des pavillons soviétique et allemand constitue une sorte de préfiguration des affrontements à venir. Pourtant, c’est durant cette année de calme apparent, que le maître du IlI° Reich prépare l’exécution de ses desseins conquérants.

L’année précédente, au cours des premiers mois d’exercice du pouvoir par les vainqueurs des législatives, et en dépit de l’antinazisme affiché par les dirigeants du Front populaire, de timides tentatives de rapprochement avec l’Allemagne ont été entreprises par l’équipe Blum/Delbos. La France, qui avait déjà participé aux épreuves d’hiver de Garmisch-Partenkirchen, antérieures au coup de force du 7 mars, à ainsi accepté d’envoyer ses athlètes à Berlin où ont lieu, en août 1936, les Jeux de la XI° Olympiade ceci malgré la campagne en faveur du boycott menée par diverses organisations anti­fascistes et spécialement par le Parti communiste, sans que ce geste de « bonne volonté » à l’égard du Reich ne soit en quoi que ce soit payé de retour.

Georges Mandel Héro de la résistance.

Plus que par sa pensée ou ses fonctions politiques, Georges Mandel marque l’entre-deux-guerres par sa personnalité : brillant, lucide, influent, courageux, énergique, combatif, paradoxal, orgueilleux... il n’obtint jamais les postes auxquels ses qualités et sa réputation auraient pourtant dû le conduire. Il conserve encore une notoriété sans rapport avec sa carrière.

 Issu d’une modeste famille juive parisienne, Louis Georges Rothschild, après avoir pris le nom de sa mère, Mandel, débute à dix-sept ans par le journalisme, mais ce n’est pour lui qu’un tremplin vers la seule chose qui l’intéresse, vers ce qu’il appelle ce « métier dangereux » : homme politique. À L’Aurore, où il entre en 1906, il trouve son « patron » en Georges Clemenceau, dont il devient le collaborateur fidèle, le suivant à la présidence du Conseil comme chef de cabinet entre 1917 et 1919. Auprès du « Tigre », il forge pour toujours ses convictions politiques, plus nationales que sociales : pour un État vigoureux, une République forte, une France puissante. Élu député de centre-droit en Gironde, à Lesparre, en novembre 1919 (il le restera jusqu’en 1940, sauf entre 1924 et 1928), puis président du Conseil général, il s’impose comme un homme politique de premier plan par son influence et ses réseaux. Mais il suscite également des haines puissantes, nourries, certes, par l’antisémitisme mais aussi par sa parole tranchante, intransigeante et souvent cruelle, par ses convictions tenaces et par son indépendance qui refuse l’affiliation partisane. La légende veut qu’il sache tout, qu’il connaisse tout, qu’il ne répugne à aucun procédé de police pour s’informer ; il fait beaucoup trembler, car il joue de la révélation ou de la menace avec une grande habileté. Il privilégie toujours la fin par rapport aux moyens, quitte à écorner quelques vérités ou quelques principes.

 Lorsqu’en novembre 1934 enfin, à près de cinquante ans, il accède à son premier poste de ministre dans le gouvernement Flandin, il crée la surprise par la modestie du portefeuille qu’il aurait choisi : les P.T.T. Il le conservera dans les cabinets Bouisson, Laval et Sarraut. Le directeur de Je suis partout, Pierre Gaxotte, ironise : « Machiavel a été nommé facteur ». Pourtant, ce ministère de second ordre dans la hiérarchie politique est aussi l’un des secteurs les plus importants de l’administration, en raison de son budget et du nombre de ses fonctionnaires.

Mandel tient enfin l’opportunité de démontrer son efficacité, et ne manque pas une occasion de le faire savoir. La presse se nourrit d’anecdotes à son sujet qui témoignent, non sans démagogie, de sa volonté de mettre le service public des postes au service des usagers et non des ronds-de-cuir. Il s’oppose assez violemment aux syndicats qui, selon lui, gouvernent le ministère et limite leurs prérogatives. Pour lui, l’efficacité prime, fût-ce au mépris des règles administratives ou des usages ; aussi obtient-il des résultats. Les postes fonctionnent mieux, le téléphone se développe. En matière de radiodiffusion, dont le ministre des P.T.T. a la tutelle, son œuvre est importante. Il accélère la construction du réseau des émetteurs, alors si insuffisant que la réception des stations est souvent d’une qualité exécrable. Il interdit la publicité sur les ondes radiophoniques publiques qui, depuis les origines aux débuts des années 1920, la toléraient sans qu’elle ait jamais été autorisée. Il favorise les recherches en matière de télévision, en particulier par un contrat passé avec la Compagnie des compteurs de Montrouge et son ingénieur René Barthélemy, qui permet la construction d’un studio et d’un émetteur sur la tour Eiffel. Des émissions régulières, inaugurées en avril 1935 par la comédienne Béatrice Bretty, sa compagne, sont désormais programmées.

 Partisan de la plus grande fermeté en matière de politique extérieure, il dénonce depuis le début des années 1930 le réarmement allemand, puis le nazisme. Mais, ne parvenant pas à se faire entendre, même du gouvernement, il assiste, impuissant mais lucide, à la remilitarisation de l’Allemagne et au pacifisme aveugle des gouvernements français successifs. Éloigné du gouvernement par la victoire du Front populaire, il revient comme ministre des Colonies en avril 1938 dans le gouvernement d’Édouard Daladier : il s’y efforce, dans la perspective du conflit qui approche, de développer ces territoires français à la fois d’un point de vue militaire et économique. Il est ensuite ministre de l’Intérieur dans le cabinet Paul Reynaud (18 mai-16 juin 1940), et fait arrêter des sympathisants des régimes fascistes. Convaincu dès 1940 de la nécessité de poursuivre le combat, celui que Léon Blum appellera « le premier résistant » refuse de partir pour Londres, pensant que l’Afrique du Nord permettra une plus grande liberté d’action ; il se retrouve alors embarqué sur le Massilia avec vingt-six autres parlementaires, deux jours avant l’armistice. Parvenu au Maroc, il rate de peu l’émissaire britannique et est fait prisonnier par le gouvernement français. Il est déféré devant la parodie de justice de la cour de Riom, avec Léon Blum, Paul Reynaud, Édouard Daladier... Incarcéré au fort du Portalet dans les Pyrénées, il est livré en novembre 1942 aux Allemands, qui l’internent à Buchenwald. Rapatrié à la prison de la Santé pour servir d’otage, il est assassiné dans la forêt de Fontainebleau par des miliciens français le 7 juillet 1944, en représailles à l’exécution, par la Résistance, de Philippe Henriot, secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande.

Edouard Daladier.

Resté dans l’histoire comme l’« homme de Munich » Édouard Daladier a été mêlé à d’autres graves événements. Maire de Carpentras en 1911, puis député en 1919, il le reste jusqu’en 1940 et le redevient de 1946 à 1958. En 1924, il rédige la partie consacrée à la Défense nationale du programme du Cartel des gauches. Ministre des Colonies puis de la Guerre en 1925, puis de l’Instruction publique en 1926, il devient président du Parti radical en 1927. De 1930 à 1932, il est, par trois fois, ministre des Travaux publics. À partir de décembre 1932, il s’attache à la Défense nationale dont il sera le ministre au cours de neuf cabinets, entre 1933 et 1940. Son premier gouvernement est constitué le 30 janvier 1933, jour où Hitler prend en main les destinées de l’Allemagne.

Confronté au problème difficile du déficit budgétaire, le gouvernement Daladier propose des économies par prélèvements exceptionnels sur le traitement des fonctionnaires qui dépassent les vingt mille francs, et des ressources fiscales nouvelles sans majoration de l’impôt sur le revenu, avec un renforcement général du contrôle fiscal. Cherchant à asseoir son autorité, Daladier prend l’initiative d’un pacte à quatre avec l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne, le 7 juin 1933, pacte qui se révélera inefficace dès la fin de l’année, Hitler s’étant retiré de la Société des nations et de la Conférence du désarmement. Daladier est mis en minorité à propos de ses réformes budgétaires (oct. 1933). Il revient à la tête du gouvernement le 30 janvier 1934, en pleine période d’effervescence politique et de scandale financier (Stavisky).

Le déplacement du préfet de police Jean Chiappe provoque l’émeute du 6 février. Le gouvernement tombe sous la pression de la rue. Éloigné des premiers rôles pendant deux ans, Daladier participe à la préparation de la victoire du Front populaire de 1936. Léon Blum, au pouvoir, lui confie le ministère de la Défense nationale avec le titre de vice-président du Conseil. Blum tombant pour la deuxième fois, et devant la montée des périls, Lebrun fait de nouveau appel à Daladier. Le 9 avril 1938, à sa présentation, le troisième gouvernement Daladier obtient l’unanimité des voix ; l’extrême droite n’a pas voté. Sa politique va marquer l’échec du Front populaire. En août 1938, Daladier demande au pays de « remettre la France au travail » ; cette demande heurte ceux pour qui les conquêtes sociales récentes ne peuvent être touchées.

Front populaire, 1936

En 1934, le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez, change de stratégie. À la suite de la violente manifestation des ligues, le 6 février 1934, la gauche française identifie les anciens combattants Croix-de-Feu du colonel de La Rocque au fascisme, et se mobilise. Poing levé, socialistes et communistes réclament une alliance... commune

Le 29 septembre 1938, la crise tchécoslovaque met l’Europe au bord de la guerre, conjurée apparemment à Munich. Daladier reçoit un accueil triomphal à son retour à Paris. Sceptique, il savait seulement que l’Angleterre et la France avaient livré la Tchécoslovaquie. Le Parlement approuve par un vote massif les accords de Munich.

À l’automne de 1938, après ratification des accords de Munich qui ont superposé de nouvelles divisions aux divisions traditionnelles au sein des formations politiques et dans l’opinion publique, le gouvernement obtient de l’Assemblée nationale un vote des pleins pouvoirs ; mais la majorité s’est rétrécie et la gauche du gouvernement se trouve désormais au centre du Parlement. En octobre de la même année, sur proposition de Daladier, le congrès radical rompt les relations avec le Parti communiste. Le 30 novembre 1938, enfin, la C.G.T. réunifiée décrète une grève générale pour protester contre les accords de Munich et les décrets-lois économiques. C’est un échec dû à la fermeté du gouvernement et au caractère politique que revêt la grève aux yeux de beaucoup. Daladier gouverne par décrets-lois avec l’appui des radicaux et des modérés. Le gouvernement s’attaque aux deux maux de l’économie française : stagnation de la production et dépréciation monétaire, donc agitation sociale.

Il réalise une stabilisation de fait de la monnaie par action du fonds d’égalisation des changes. La guerre va modifier le déroulement de la vie politique normale : censure, comités secrets. Le dépècement de la Tchécoslovaquie avait déchaîné les passions et les discussions ; l’invasion de la Pologne se développera devant un Parlement muet, reflet d’une opinion politique résignée. Le 26 septembre 1939, le gouvernement décide la dissolution du Parti communiste en raison du pacte germano-soviétique ; le 16 janvier 1940, une loi prononcera même la déchéance du mandat parlementaire de tous les députés communistes. Ce sera la drôle de guerre. À la France qui avait tenté un simulacre d’attaque de la Sarre, Hitler offrait la paix, ainsi qu’à l’Angleterre, sur la base du fait accompli. Daladier refuse.

Le 13 septembre 1939, il remanie son cabinet et se charge du portefeuille des Affaires étrangères. La France offre son aide à la Finlande attaquée par la Russie le 30 novembre 1939 ; le 12 mars 1940 la Finlande capitule et met le gouvernement en mauvaise posture. Les silences de Daladier devant les événements inquiètent l’opinion. Le 20 mars 1940, la confiance au gouvernement est votée par 239 députés : il y a 300 abstentionnistes. On fait appel à Paul Reynaud. Daladier reste ministre de la Défense nationale. Le 10 mai, la guerre éclair déferle sur la France, la Belgique et la Hollande. Le 18 mai, Reynaud prend le portefeuille de la Défense nationale (et remplace Gamelin par Weygand).

Accords de Munich, 1938

Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, les accords de Munich sont signés par Hitler, Mussolini, Édouard Daladier, chef du gouvernement français, et le Premier ministre britannique Arthur Neville Chamberlain.

Bombardement d’Helsinki

Les dégâts provoqués à Helsinki, capitale de la Finlande, par les bombardements soviétiques, en 1939.

Daladier hérite de celui des Affaires étrangères pour dix-sept jours. Lors de l’ultime remaniement ministériel du 5 juin 1940, il est éliminé. Il devra comparaître au procès de Riom en février 1942. Les occupants le déportent en Allemagne en avril 1943 ; il en reviendra en 1945 ; jusqu’en 1958, il poursuivra son activité politique : député, président du Rassemblement des gauches républicaines.

La France du Maréchal Pétain.

Entre juillet 1940 et août 1944, les Français eurent à supporter à la fois la sujétion de l’occupant allemand et les contraintes de plus en plus lourdes, au fil des ans, du régime le plus autoritaire et le plus répressif que la France ait connu au XX° siècle. Si la grande majorité des Français firent d’abord confiance au maréchal Pétain pour faire face à la grave crise d’identité nationale provoquée par la déroute de mai-juin 1940, ils se détachèrent progressivement du régime de « l’État français » qui s’était installé bon gré mal gré dans la ville de Vichy. À la fois parce qu’il devenait un régime de plus en plus policier et parce qu’il se faisait le complice de l’occupant, notamment dans la persécution des Juifs de France. L’Occupation a sans doute profondément marqué la génération des Français des années noires, mais c’est Vichy qui continue de susciter les enjeux de mémoire les plus vivaces, dans lesquels on doit inclure l’ambivalence des attitudes du Français moyen.

La fin sans gloire de la IIIe République

 En 1945, dans la classe politique issue de la III° République, on expliquait couramment le régime de Vichy en évoquant un complot qu’aurait fomenté Philippe Pétain pour prendre le pouvoir et abattre la République. Ce grief, finalement retenu par l’accusation lors du procès qui fut intenté à l’ancien chef de l’État français en juillet-août 1945, permettait d’éluder les responsabilités de nombreux acteurs de l’été de 1940.

 En fait, Vichy naît du profond traumatisme causé par la mise en déroute, en moins de six semaines (entre le 10 mai et le 22 juin 1940), de l’armée française, elle qui passait pour la meilleure du monde, et de la crise d’identité nationale d’une ampleur exceptionnelle qui s’ensuivit. C’est de ce traumatisme que témoigne aussi l’exode, cette grande peur qui fit déferler, en mai et juin 1940, quelque 7 à 8 millions de femmes et d’hommes sur les routes du nord de la Loire. La déliquescence de la classe politique, faisant de Philippe Pétain, ultime président du Conseil de la IIIe République, son unique recours, comme le hara-kiri des parlementaires, qui lui délèguent le 10 juillet 1940 les pouvoirs constituants et lui donnent un blanc-seing pour gouverner, fournirent au régime de Vichy une apparence légale incontestée à l’époque par les Français.

Le 10 mai 1940, après neuf mois de « drôle de guerre « , les Allemands passent à l’offensive à l’ouest. Les Pays-Bas et la Belgique tombent rapidement, puis les panzers réussissent une spectaculaire percée dans les Ardennes, provoquant un exode massif des populations civiles du Nord et de l’Est. Les armées franco-britanniques sont balayées ; le...

La défaite avait été payée au prix fort. La Convention d’armistice, signée le 22 juin 1940 à Rethondes, n’incluait aucune revendication territoriale de la part de l’Allemagne, mais elle réduisait à peu de chose la puissance militaire française ; surtout, elle comportait des clauses politiques drastiques, dont la plus importante était l’instauration d’une ligne de démarcation scindant la France entre une zone nord « occupée » et une zone sud dite « libre » (que la Wehrmacht envahira le 11 novembre 1942).

 On aurait pu imaginer que les tenants de l’armistice, derrière Pétain, leur chef de file, allaient se contenter, en nationalistes conséquents, de gérer le désastre en adoptant le profil le plus bas possible pour gagner du temps. Il n’en fut rien : non seulement Pétain fit le pari catastrophique de mettre en œuvre une collaboration d’État politique avec le Reich, mais il décida d’instaurer, sous l’œil de l’occupant, un nouveau régime, « l’État français », dont le gouvernement était installé provisoirement à Vichy, en zone sud, régime qui mènerait une véritable révolution culturelle, baptisée « Révolution nationale ».

 Instrumentalisant à son profit le vote parlementaire du 10 juillet, Philippe Pétain opéra une révolution juridique en promulguant les 11 et 12 juillet 1940 quatre « Actes constitutionnels » : il s’y octroyait à la fois « la plénitude du pouvoir gouvernemental » (cumulant en effet les pouvoirs dévolus auparavant au président de la République et au Conseil des ministres), les fonc