La paix de Versailles où la capitulation des démocraties.

Monsieur Pierre MILZA, nous dévoile comment a pu se réaliser la catastrophe de 1939-1945.

Lundi 20 juin 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

Première Partie.

Jusqu’en en 1914, l’histoire des relations Internationales se confond quasi­ment avec celle des rapports entre les puissances européennes. Certes, au cours des deux décennies qui ont précédé l’éclatement de la guerre, la montée de jeunes puissances extérieures au vieux continent a eu pour effet de constituer de nouveaux pôles de décision ayant leurs propres objec­tifs de politique étrangère et disposant des moyens de les faire triompher. Le Japon en 1895 (contre la Chine, puis en 1905 « contre l’Empire des tsars », les États-Unis en 1898 (contre l’Espagne) ont ainsi montré qu’ils pouvaient agir dans leur propre sphère d’influence sans avoir a se soucier outre mesure des réactions des Européens. Pour l’essentiel néanmoins, c’est en Europe que se joue le sort des peuples. C’est là que se trouvent concentrés les facteurs de la puissance et c’est de là que panent les impulsions qui agitent le système international.

Au sortir de quatre années d’une guerre atroce, les choses ont sensible­ment changé. L’hégémonie européenne a subi de rudes atteintes. Les prin­cipaux acteurs du jeu international ont été durement et durablement touchés par la saignée démographique et par la destruction d’ une partie de leur potentiel industriel. Leur domination politique et le magistère intellectuel et idéologique qu’ils exerçaient sur les populations des autres parties du globe ont été fortement ébranlés. Pourtant, c’est encore entre eux que vont se jouer, durant les deux décennies qui suivent le premier conflit mondial, les événements majeurs de l’histoire du monde.

L’Europe de Versailles, mythes et réalités de l’Europe nouvelle.

L’Europe offre en 19 1 8 un aspect contradictoire. Apparemment, le droit triomphe de la force et le modèle démocratique paraît devoir s’ imposer à la plus grande partie du continent, tandis que s’effondrent Les régimes autocra­tiques et que les petits Etats de Paire méditerranéenne et balkanique cher­chent à s’insérer dans l’ordre international imposé par es vainqueurs. Cet ordre international, les puissances victorieuses de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie entendent qu’il soit durable, donc que les causes d’affrontement entre les Etats et entre les peuples qui avaient abouti au conflit le plus meurtrier de l’Histoire disparaissent à jamais. Cela implique que les « responsables » du déclenchement de la guerre soient clairement désignés, et que soit mis en oeuvre un nouveau système international, fondé non plus sur la force, sur l’étalage de la puissance militaire, sur la soumission de minorités nationales aspirant à prendre en main leur destin à la volonté d’un monarque ou d’un groupe ethnique dominant, mais sur les notions d’équité, de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de solidarité inter­nationale. Autant d’idées et de principes qui relèvent du vaste corpus idéologique que les classes dirigeantes occidentales ont hésité de la philosophie des Lumières et des retombées de la « révolution atlantique ». Avec la Société des Nations, dont le projet prend forme au cours du premier semestre de 1919, et à laquelle les promoteurs du nouvel ordre mondial assignent comme mission de maintenir la paix dans le respect des droits et de la souve­raineté de chaque État, Ces principes et ces idées paraissent devoir triompher de manière définitive des « Forces du mal » qui ont conduit à l’affrontement guerrier.

La réalité est loin d’être conforme à cette image mythifiée de l’Europe nouvelle.

Nul ne pouvait contester que l’Empire Austro-Hongrois « était, à défaut d’être une démocratie à l’image du Royaume Unie », un Empire où les peuples vivaient dans la paix et bénéficiaient sous d’une autonomie qui malheureusement n’allait pas durer bien longtemps. Une des principales causes de la guerre de 1939-1945, est la disparition de l’Empire des Habsbourgs. Le responsable de cette désastreuse décision est le chef du gouvernement Français (l’Anti-Papiste Georges Clemenceau.)

Dès l’été 1919, la Hongrie bascule dans la dictature, suivie dans le coulant des années vingt dune bonne partie des pays de l’Europe centrale, orientale et méditerranéenne l’Italie en 1922, l’Espagne en 1923, le Portugal et la Pologne en 1926, etc. La paix par la justice et par la coopération entre les peuples se fonde sur une série de traités que les vaincus doivent accepter et que les Allemands en particulier considèrent comme un diktat, tandis que, tenus à l’écart de la redistribution des cartes, les dirigeants du jeune État bolchevik ne s’estiment pas liés par la négociation de Versailles. Si bien que, quelles que soient les difficultés que rencontrent les puissances européennes victorieuses, c’est autour d’elles et à leur profit, que se struc­ture le système international restauré et recrépi aux couleurs de la justice et des droits de l’homme. Sans doute, la Grande-Bretagne et la France doivent-elles tenir compte désormais de la puissance américaine, dont a largement dépendu le sort des armes durant l’ultime phase du conflit, mais les compromis que ces pays ont dû faire avec l’idéologie Wilsonienne ne les a pas empêchés d’imposer à l’Allemagne et à ses alliés une paix destructive pour leur économie, et de faire de la SDN, du moins pendant a décennie qui suivit la guerre, un instru­ment de leur politique de puissance, ou de leur sécurité, pour peu que l’on puisse démêler ce qui ressort dans leur attitude, et notamment de celle de la France, du souci défensif et des préoccupations d’un impérialisme au demeu­rant à tort.

La conférence de la Paix est une énorme machine.

Elle réunit les représentants de trente-deux pays (dont les dominions britan­niques), mais les séances plénières sont rarement rassemblées. L’essentiel du travail s’effectue dans les cinquante-huit commissions techniques, dont celle des réparations, celle du contrôle du désarmement de l’Allemagne, la haute commission interalliée des territoires rhénans peuplées d’experts qui vont multiplier les enquêtes un peu partout en Europe, et surtout dans deux organismes principaux le Conseil des Dix qui jusqu’en février, réunit les chefs d’État ou de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères des quatre principales puissances victorieuses et du japon, puis le Conseil des Quatre. Celui-ci tient du 24 mars au 28juin cent quarante-cinq séances de travail dans lesquelles sont arrêtées les décisions essentielles par le Britan­nique Lloyd George, le Français Clemenceau, l’Italien Orlando et le prési­dent des Etats-Unis, Woodrow Wilson, venu personnellement à Paris pour défendre les principes de sa nouvelle diplomatie

Les négociateurs s’expriment le plus souvent dans leur propre langue. En principe il n’aurait dû y avoir qu’une seule Langue utilisée dans les débats le français, cette date encore universellement reconnu comme instrument des échanges diplomatiques. Mais, autre signe des temps, Wilson et Lloyd George ont obtenu que I’anglais puisse, au même titre que le français, être employé dans toutes les négociations. Ces dernières, conformément aux principes de transparence proclamés parle Président américain, seront couvertes pendant toute la durée de la conférence, par un millier de journalistes venus du monde entier.

Sécurité et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Les Britanniques restent attachés au principe du maintien de la puissance allemande. Certes, il ne s’agit pas de rétablir dans la situation dominante qu’il occupait à la veille de la guerre un pays dont la concurrence commer­ciale et navale menaçait directement leurs propres positions. Mais pour Londres le danger se situe désormais ailleurs dans une volonté de puissance que la France est censée avoir héritée de l’époque napoléonienne et que la victoire si durement acquise de 1918 aurait en quelque sorte réveillée. Aussi s’opposent-ils farouchement aux revendications françaises concernant l’établissement sur le Rhin d’une frontière « stratégique  » assurant durablement la sécurité de hexagone. Aucun dirigeant français, parmi ceux qui du moins exercent une respon­sabilité directe dans la conduite des affaires internationales, ne songe certes à rendre à la France les limites « historiques » (et considérées comme « naturelles  » par certains géopoliticiens nationalistes) quelle s’était donnée à l’occasion des guerres révolutionnaires, en annexant la rive gauche du Rhin. Pas davantage à opérer un démembrement systématique du Reich et à restaurer, en plein XX° siècle, la mosaïque de micro-Etats qui constituait l’Allemagne d’avant 1870, comme le réclamaient bruyamment certains dirigeants de droite. En revanche la thèse de Foch, pour qui le Rhin devrait être la frontière stratégique commune des alliés occidentaux, ce qui impliquerait une occupation permanente de la zone rhénane et la création d’Etats-tampons placés sous le contrôle de la SDN, rencontre de larges échos dans le monde politique. C’est sur elle que, dans un premier temps, Clemenceau fonde ses propres propositions, sans grand succès, auprès de Lloyd George et de Wilson.

« Il n’y a pas de nation plus intelligente que la nation française » disait Clemenceau. Si vous me laissez lui exposer franchement ma manière de voir, je n’ai pas peur de son jugement. Sans doute, s’ils voyaient que nous n’appliquons pas partout le même principe, les Français n’accepteraient pas une solution qui leur paraîtrait défavorable. Mais si nous leur montrons que nous faisons de notre mieux pour agir justement partout où se posent des problèmes analogues, le sentiment de justice qui est dans le coeur du peuple français se lèvera pour me répondre Vous avez raison . J’ai une idée si haute de l’esprit de la nation française que je crois qu’elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité.

L’annexion, par la France de ces régions n’a pas de base historique suffisante. Une parie de ces territoires n’a été française que pendant vingt-deux ans le reste a été séparé de la France pendant plus de cent ans. La carte de l’Europe est couverte, je le sais, d’injustices anciennes que l’on ne peut pas toutes réparer. Ce qui est juste, c’est d’assurer à la France la compensation qui lui est due pour la perte de ses mines de houille, et de donner à l’ensemble de la région de la Sarre les garan­ties dont elle a besoin peur l’usage de son propre charbon. Si nous faisons cela, nous ferons tout ce que l’on peut nous demander raisonnablement.

La question polonaise.

L’opposition entre les thèses sécuritaires de la France et le souci d’équilibre des Ànglo-Américains se manifeste également à propos des frontières occi­dentales de la Pologne ressuscitée par la conférence de Versailles. Wilson et Lloyd George hésitent en effet à couper la Prusse en deux pour offrir au jeune État polonais l’accès maritime dont dépend sa viabilité économique et politique. D’autre part, les dirigeants britanniques n’ont semble-t-il, qu’une confiance réduite dans le sens politique des Polonais et répugnent à placer sous la souveraineté du nouvel Etat « plus d’Allemands qu’il n’est absolument indispensable », prévoyant à juste titre un conflit inévitable entre les deux peuples. Clemenceau et la délégation française approuvent au contraire sans réserve l’ensemble des revendications polonaises, soit la cession de tous les territoires annexés par la Prusse, l’Autriche et la Russie lors des partages du XVIII° siècle, dès lors que l’alliance russe peut être considérée comme perdue. Et ils se prononcent pour la mise en place d’une Pologne forte, capable de tenir l’Allemagne en respect à l’Est, l’argu­ment de la sécurité jouant ici encore contre celui de l’équilibre européen. Apparemment les négociateurs français et leurs protégés polonais auront gain de cause sur ce point essentiel. La Pologne obtient, via le « corridor  »de Dantzig qui sépare la Prusse orientale du reste de l’Allemagne, un débouché sur la Baltique d’où va souffler, pendant toute l’entre-deux-guerres, un vent mauvais annonciateur de la tempête déchaînée en 1939 par Hitler.

Sécurité permanente et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’opposent encore par Anglo-Saxons et Français interposés à propos des rapports entre l’Allemagne nouvelle et un État autrichien ramené à 85 000 km 2. Le traité de Saint-Germain-en-Laye, qui est signé le 10 septembre 1919, consacre en effet le démantèlement de l’Empire des Habsbourg au profit de la Pologne (Galicie), de la Roumanie, de l’Italie (Trentin, Trieste, Sud-Tyrol,) malgré la présence dans cette dernière région que les Italiens ont baptisée « Haut-Adige  » d’une population de culture germanique, et de ces deux nouveaux Etats pluriethniques que sont la Tchécoslovaquie (Bohème, Moravie, Silésie autrichienne, y compris la zone de Teschen de peuplement en majorité polonais ) et la Yougoslavie ( Carriole, Styrie méridionale, Dalmatie, Bosnie-Herzégovine). Désormais coupée de la Hongrie, avec laquelle un traité de paix particulier sera signé le 4 juin 1920 à Trianon, l’Autriche ainsi réduite à n’être en quelque sorte que la « banlieue de Vienne », a toutes les chances d’être tentée par la fusion de son territoire avec celui de l’Allemagne voisine, tant pour des raisons politiques et culturelles que par intérêt économique.

Si l’on ne prend par en considération cet élément qu’est la désagrégation de l’Empire Austro-Hongrois, on ne peut pas comprendre tous les ingrédients qui sont en majeure parti , responsable de l’apocalypse de 1939. L’Empire des Habsbourg était le donjon qui séparait la Prusse de la grande Russie. Georges Clemenceau en est le principal responsable.

À Versailles, les délégués français n’ont pas tardé à s’insurger contre une évolution qui, si elle avait été menée à terme, aurait réduit à néant les stipulations du traité avec l’Allemagne. Enlever au Reich ses sujets polo­nais, alsaciens, lorrains ou belges, et le laisser se grossir d’Autrichiens et de Sudètes, de surcroît beaucoup plus assimilables, n’était-ce pas consti­tuer un bloc germanique plus homogène que celui qu’avait édifié Bismarck ? N’était-ce pas d’autre part rendre intenable la position du jeune État Tchécoslovaque, la ligne Berlin Vienne passant immanquable­ment par Prague ? Soutenus par les délégués italiens, les représentants de la France s’opposent donc avec vigueur au projet d’Anschluss et signifient au gouvernement de Vienne qu’il ait à supprimer la mention Deutsch de la formule officielle désignant le nouvel État. Quant aux dirigeants tchè­ques, ils reçoivent l’assurance que l’État successeur qu’ils sont appelés à prendre en charge conservera ses frontières, quitte à ce qu’on leur demande par la suite de garantir les minorités ethniques qui seraient incor­porées à ce pays.

Paix du droit ou paix impérialiste ?

Les clauses du traité de Versailles.

S’agit-il seulement pour la France d’assurer sa sécurité ? On peut en douter à regarder de près les quelques centaines d’articles qui composent le docu­ment paraphé à Versailles le 28 juin 1919. Certes, en termes de stratégie internationale et de géopolitique, la sécurité de l’un passe par l’abaissement de l’autre et pour que cette sécurité soit absolue, il faut que l’adversaire potentiel disparaisse, ou qu’il soit réduit du moins au statut d’acteur de seconde zone. Les clauses territoriales et militaires du traité marquent la volonté des pays de l’Entente de se prémunir contre un désir de revanche qui leur parait inscrit d’entrée de jeu dans la mentalité des vaincus. L’Allemagne doit « restituer » l’Alsace-Lorraine à la France et céder à la Belgique les cantons d’Eupen et de Malmédy. Après plébiscite, le Schleswig du Nord est rattaché au Dane­mark, La Sarre, placée pendant quinze ans sous tutelle de la SDN, fixera son sort par un vote de ses habitants au terme de cette période. La Posnanie et une partie de la Prusse occidentale vont à la Pologne, dont l’accès à la nier est assuré on l’a vu par le « corridor  » de Dantzig, le grand port baltique étant lui-même placé sous le contrôle de la SDN, de la même façon que Memel qui sera annexée par la Lituanie en 1925.

Le sort de la haute Silésie devait être réglé par un plébiscite qui eut lieu en mars 1921 et donna la victoire aux partisans du rattachement à l’Alle­magne. Mais les Polonais contestèrent ce résultat, beaucoup d’électeurs étant venus du Reich par trains entiers. Ils occupèrent militairement le pays, se heurtant violemment aux corps Francs allemands. Finalement, le territoire contesté fut partagé par la SDN entre l’Allemagne et la Pologne, solution qui ne contenta aucune des deux parties. L’Allemagne, qui perdait ainsi plus de 15 % de son territoire et le dixième de sa population n’acceptera jamais de reconnaître ses nouvelles frontières orientales, Outre-mer enfin, elle se voyait privée de la totalité de ses colonies et protectorats, confiés par la SDN aux vainqueurs sous la forme de mandats.

La partie V du traité, qui énumère les « clauses militaires, navales et aériennes », doit en principe priver le vaincu des moyens pouvant lui permettre de reconquérir une place prépondérante en Europe. Avec la suppression du service militaire obligatoire et la fixation d’un effectif maximum de soldats, 100 000 hommes dont 4 000 officiers et de marins 15 000 hommes et 1 500 officiers (il n’y aura plus d’armée de l’air), le principal souci du traité est de prévenir les artifices qui permettraient, même dans ce cadre très restrictif, de former un plus grand nombre de combattants. Le recrutement sera donc celui d’une armée de métier, recrutée par engagement personnel et volontaire d’une durée de douze ans. D’autre part, pour couper court à la tentation de licencier ces engagés une fois leur formation accomplie, et de constituer ainsi une réserve de cadres (officiers et sous-officiers), il est interdit de renouveler l’effectif de plus de 5 % par an. Sont supprimés le Grand État-Major, les écoles militaires, les associations paramilitaires, et strictement limités les effectifs des corps ayant une organisation ou une fonction de maintien de l’ordre apparentées à celles des armées, des douaniers, gendarmes, gardes forestiers etc. L’Allemagne enfin ne pourra posséder ni tanks, ni artillerie lourde, ni aviation militaire et devra livrer sa flotte de guerre aux vainqueurs.

Quelques jours avant la signature du traité, le 21 juin 1919, celle-ci se sabordera en rade de Scapa Flow, base britannique du nord de l’Ecosse. La France qui, consciente de la supériorité écrasante du Reich en termes de potentiel démographique et industriel, ne voyait guère d’autre moyen d’empêcher son ex-ennemie de rétablir un jour par la force son hégémonie continentale qu’en la désarmant de manière durable, a beaucoup pesé dans la mise au point de ces clauses militaires, Toutefois si le « syndrome de Verdun » peut dans une certaine mesure justifier l’acharnement de ses diri­geants à faire « payer l’Allemagne » et à priver celle-ci des moyens de prendre sa revanche, il n’en est pas tout à fait de même des règlements de comptes économiques et financiers que comporte la paix de Versailles. Ceux-ci figurent dans la partie IV du traité, à bien des égards la plus impor­tante en ce sens qu’elle bouleverse la hiérarchie des positions acquises dans le monde et vise à brider la capacité allemande à reprendre son expansion hors de ses frontières. En effet non seulement le Reich perd la totalité de ses possessions extra-européennes (en Afrique australe et occidentale, en Chine et dans le Pacifique), mais il se voit dépouillé de tous les droits, créances et privilèges acquis par lui en Europe et hors d’Europe aux termes de conventions passées avant la guerre.

Les clauses économiques et financières, qui ont fait l’objet d’une mise en place minutieuse de la part des vainqueurs, reposent sur deux idées. D’une part l’application d’un régime inégal envers l’Allemagne, de l’autre la révision nécessaire et la plus large possible des conventions passées avec elle. C’est ainsi que la clause de la nation la plus favorisée, qui repose normalement sur la réciprocité, est imposée de manière unilatérale au Reich vaincu, celui-ci devant accorder le meilleur traitement aux impor­tations et aux exportations des alliés sans recourir ni à la prohibition ni au contingentement. La jeune République de Weimar perd tous ses brevets, tandis que ses principaux fleuves (Rhin, Elbe, Oder) sont inter­nationalisés.

Enfin, le célèbre article 231 du traité proclame que « l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en consé­quence de la guerre ». Il contraint de ce fait le Reich à verser des réparations dont le montant fixé seulement en 1921, s’élèvera à 132 milliards de marks-or, versables en trente annuités, À cette condamnation morale et passa­blement injuste, qui fonde durablement le ressentiment des Allemands à l’égard de leurs ennemis de la veille, s’ajoutent des dispositions tout aussi humiliantes concernant les « restitutions  » qui devront être opérées dans l’immédiat et qui peuvent prendre un caractère franchement burlesque. À côté des dizaines de milliers de truies et autres têtes de bétail qui devront être « restituées  » à la France et à la Belgique, et d’oeuvres d’art prises par les Allemands,en 1871, on trouve les instruments astronomiques enlevés à la Chine en 1901, le Coran du Calife Osman donné par le Sultan à l’empereur Guillaume II, ou encore le crâne du souverain africain Ma’ Kaoua qui devra être remis à la Grande-Bretagne.

Cela ne signifie pas que le Royaume-Uni s’associe à tous les aspects de cette mise en coupe réglée du Reich. Soucieux à la fois de contenir l’expansion française en Europe continentale et de maintenir des relations économiques fructueuses avec ses partenaires traditionnels, le gouvernement de Londres estime, en accord avec les conceptions de l’économiste J.-M. Keynes, que la reconstruction du vieux continent ne peut se faire qu’à la condition qu’y soient associés une Allemagne suffisamment forte et un Etat soviétique revenu de son messianisme révolutionnaire. Il faut donc, conclut-il, que le paiement des dettes soit couvert par des excédents commerciaux considérables des pays débiteurs vis-à-vis des pays créanciers et en particulier des Etats-Unis. Cette opinion va bien sûr à l’encontre de celle de la France qui entend ancrer sa puissance économique en Europe à l’occasion des règlements de la paix et pratique ce que Georges Soutou a appelé un « impérialisme du pauvre ».

Le déclin de l’Europe

L’hémorragie humaine.

Le recul de l’hégémonie européenne constitue sans doute le trait majeur du nouvel ordre international, instauré par les traités de paix et bientôt contesté par les Etats et par les peuples qui s’estiment injustement lésés par la redistribution des cartes. Il apparaît à tous les niveaux, mais c’est principalement aux pertes matérielles et à la saignée humaine que sont sensibles les contemporains. Les horreurs de ce que l’on appellera dès lors et de manière durable, la « Grande Guerre » vont traumatiser pour long­temps une génération de rescapés qui espèrent pour de hon avoir vécu la der des der.

En attendant, on ait les comptes du drame et ils sont terrifiants. Les combats ont fait plus de 8 millions de morts européens et 6 millions d’inva­lides aux quels il faut ajouter les innombrables victimes de la guerre civile et de la guerre d’intervention en Russie et les combattants tombés sur les théâtres d’opération extra-européens, au Proche-Orient, en Afrique et en Asie. Tous les belligérants n’ont pas été frappés avec la même intensité. La France, avec I 400 000 morts et disparus, a perdu 10,5 % de sa population active, à quoi il faut ajouter les 10 000 décès prématurés de gazés et de grands blessés, les quelque 1 100 000 invalides de guerre (dont plus de 130 000 mutilés). L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie ont payé un tribut quasiment aussi lourd 1 850 000 morts pour la première, soit 9,8 % de la population active, 1 540000 pour la seconde (9.5 %). Pour sa part, la Russie a laissé 700 000 de ses Fils sur les champs de bataille, 5 millions au total jusqu’en 1921, si l’on ajoute les victimes directes et indirectes de la révolution et de la contre-révolution Le Royaume-uni et l’Italie ont un peu moins souf­fert du carnage, mais leurs pertes respectives ne s’en élèvent pas moins à 744 000 et 750 000 tués (5,1 % et 6,2 % des actifs).

A ces pertes, il convient d’ajouter les décès civils, dus aux opérations mili­taires et à la surmortalité du temps de guerre, elle-même liée aux mauvaises conditions d’hygiène, aux privations et à la maladie. À elle seule, l’épidémie dite de « grippe espagnole » de 1918 a tué une centaine de milliers de personnes en France, 270 000 en Italie, près de 200 000 en Allemagne. Désastreuses également sont les conséquences long terme de cette saignée. La séparation des couples s’est traduite par un déficit de naissances qui s’élève à 776 000 pour le Royaume-Uni, 911 000 pour la France, 1 348 000 pour l’Italie. 3 705 000 pour l’Allemagne. Jamais ce dernier pays ne retrouvera son taux de natalité de l’avant-guerre alors que l’Angleterre et la France vont au contraire dépasser le leur. S’agissant de la mortalité infan­tile, indice le plus révélateur de l’état sanitaire d’une population, il apparaît que la guerre a interrompues rapides progrès enregistrés depuis le début du siècle, En France, stabilisé à 17,5 % à la veille des hostilités, son taux atteint 22 % en 1918 et ne retrouvera son niveau initial qu’en 1922.

Ces phénomènes conjugués ont donné naissance aux « classes creuses ». Celles-ci dessinent de larges entailles dans la pyramide des âges et atteindront l’âge adulte entre 1934 et 1939, au moment où s’assombrit à nouveau l’horizon des relations internationales, On conçoit qu’un pays comme la France, dont la population souffrait depuis plusieurs décennies d’une inquiétante stagnation de ses effectifs, ait été particulièrement sensible à ce problème. À quoi s’ajoutent pour elle, comme pour la Grande-Bretagne, ceux qui tiennent à l’aggravation du vieillissement démographique alourdissement des charges pesant sur la population active et renforcement des comportements de prudence et de pessimisme qui caractérisent nombre de personnes âgées. La Fin de la guerre a entraîné d’autre part d’importants mouvements de migration. Près d’un million d’Allemands venus de Pologne, des Pays Baltes, d’Alsace-Lorraine, se sont réfugiés sur le territoire resserré de la République de Weimar. La Hongrie a de la même façon accueillie 400 000 exilés, la Bulgarie 200 000. Le conflit Gréco turc provoquera l’exode de plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure. Outre les problèmes d’adaptation et de rééquilibrage que posent aux pays intéressés de tels transferts de populations, ces masses déracinées constitueront chez les vaincus un point d’appui solide pour la propagande révisionniste.

Ce sont, également des phénomènes migratoires, mais d’une autre nature, que suscitent les déséquilibres démographiques et économiques entre les pays qui connaissent des problèmes de surpeuplement relatif et ceux qui doivent au contraire pallier leur déficit de population active. La France, qui appartient à cette seconde catégorie, doit au lendemain de la guerre et durant la décennie suivante faire appel ainsi aux travailleurs étrangers, principale­ment aux Italiens, aux Polonais et aux Espagnols venus par centaines de milliers. On dénombre en 1931 plus de 2,7 millions d’immigrés pour combler les vides dans les activités agricoles et industrielles (mines, sidé­rurgie. etc.) exigeant une main-d’oeuvre abondante et peu qualifiée. Leur concentration dans certaines régions, le Midi méditerranéen, la Lorraine sidérurgique, la région parisienne pour les Italiens, le Nord/Pas-de-Calais pour les Polonais, le Sud-Ouest et le Sud-Est pour les Espagnols, la concur­rence qu’ils exercent, en temps de crise, sur le marché de l’emploi, la parti­cipation d’un certain nombre d’entre eux à des activités syndicales et politiques (nombre d’italiens ont émigré pour échapper à la répression du régime mussolinien et poursuivent en France le combat contre le fascisme), produisent parfois au sein des populations d’accueil des réactions de rejet xénophobe. Autant de phénomènes qui ne sont pas sans incidence sur les rapports internationaux.

Tout ceci, dans un environnement qui a profondément changé. Globale­ment, l’évolution s’est faite dans le sens d’un morcellement accru. Comme l’a souligné Keynes. l’espace économique Centre européen a été brisé par la substitution d’un monde étroitement cloisonné au vaste bloc austro-hongrois, tandis que se rétractaient l’espace et la population des autres empires de l’Est européen, la Russie se trouvant véritablement exclue du vieux continent et rejetée vers l’Asie. Il en résulte, chez tous les ex-belligérants, un spectaculaire fléchissement des capacités productives. En France, la récolte de blé est tombée de 89 à 63 millions de quintaux, le cheptel bovin de 14.7 millions à 13.3 millions de têtes, la baisse de la production industrielle atteint presque 35%. Du côté allemand, les productions de blé et de pommes de terre ont diminué de moitié, celle de charbon a chuté de 190 à 108 millions de tonnes. En Russie, l’effondrement de la production atteint 71 % du chiffre de 1913 pour le charbon, 66 % pour le pétrole, 97 % pour la fonte. Au total, le potentiel agri­cole du vieux continent a été réduit de 30% son potentiel industriel de 40%.

L’émergence de nouveaux pôles de puissance.

Le premier conflit mondial a accéléré un processus amorce avant 1914 à savoir le déplacement des zones d’impulsion économique vers la périphérie du système international. Dès le début des années vingt, il apparaît clairement que le Royaume-Uni a cessé d’être « l’atelier du monde » et que l’Europe ne détient plus le monopole commercial, de même que celui de la modernité. Les principaux bénéficiaires d’un conflit qui leur a permis d’accroître considérablement leur production industrielle et agricole, de ravir aux Européens un certain nombre de marchés (notamment en Asie) et d’améliorer très sensiblement leur balance des paiements sont les pays neufs de l’hémisphère Occidentale, ainsi que le Japon. Les Etats-Unis notamment ont accru à un rythme très rapide leur puissance économique et financière. Entre 1913 et 1918, leur production de charbon est passée de 513 à 658 millions de tonnes, leur production d’acier a doublé, le tonnage de leur flotte marchande a été multiplié par quatre, atteignant, 85% de celui de la flotte britannique (23% en 1913). L’excédent des exportations sur les importations a, durant la même période, atteint 9,5 milliards de dollars, autant qu’au cours des cent vingt années précédentes, Détenant la moitié du stock d’or mondial, les Etats-Unis ont de surcroît racheté en masse les titres américains placés avant la guerre sur les places européennes. Ils ont prêté 10 milliards de dollars aux belligérants et sont devenus en même temps grands exportateurs de capitaux, surtout en Amérique latine. Deux chiffres indiquent avec force la place qu’ils occupent désormais dans l’économie de la planète : 42% de la production manufacturière mondiale en 1926 (35,8 % en 1913) et 27,6% du commerce international (contre 20 %).

Le Japon a lui aussi progressé à pas de géant. Il a vendu à la Chine, à l’Inde, aux pays de l’Asie du Sud-Est les produits manufacturés que l’Europe ne pouvait plus leur fournir, Il a exporté vers les pays belligérants, principalement la Russie, du matériel de guerre et des munitions. La valeur de sa production industrielle a été ainsi multipliée par cinq. Sa balance commerciale, toujours déficitaire jusqu’en 1914, est devenue large­ment excédentaire, Les entreprises nippones, notamment dans le secteur de la métallurgie, ont réalisé des profits considérables, ce qui leur a permis, tout en distribuant des dividendes importants, de procéder à un énorme auto­financement, et de se développer sans hypothéquer leur trésorerie.

D’autres Etats, situés jusqu’en 1914 dans la sphère d’influence écono­mique de l’Europe ont acquis une autonomie plus grande. Il en est ainsi du Canada, qui exporte vers l’ancien continent les produits de ses forêts et de sa métallurgie lourde, et de certains pays latino-américains (Argentine, Uruguay, Brésil) qui ont créé des usines métallurgiques et textiles tout en développant leurs exportations vers l’Europe de produits alimentaires (blé. viande, sucre, café). En Asie, profitant de la rupture des relations commer­ciales avec la métropole, l’inde s’est elle aussi engagée dans la voie de l’industrialisation, créant des filatures, des tissages et des entreprises métal­lurgiques, dont les productions entrent en concurrence, au lendemain du conflit, avec celles du Royaume-Uni. Partout, les profits réalisés ont permis la formation d’un capitalisme endogène, base de leur modernisation future et d’une plus grande indépendance.

Ce qui domine au lendemain de la guerre, c’est le pessimisme et le désenchantement, physique et morale des peuples du vieux continent, le géographe Demangeon décrit de manière plus prosaïque, dans un livre publié en 1920, les traits qui définissent selon lui le « déclin de l’Europe ». L’heure est donc au syndrome de la décadence.

Les défaites subies par les divers belligérants, ont porté atteinte au prestige de l’homme blanc, et ceci d’autant plus que, dans le cas des alliés, les ponc­tions opérées sur les populations indigènes pour renforcer les effectifs mili­taires et combler les vides de la main-d’oeuvre industrielle. L’Inde a fourni près d’un million d’hommes dont 680 000 combattants, l’Empire français 930 000 hommes dont 690 000 destinés aux champs de bataille européens, ont amené les intéressés à prendre conscience du poids qui avait été le leur dans l’évolution du conflit et à réclamer le prix du sang. Ils le font d’autant plus volontiers qu’au contact des métropolitains, qu’il s’agisse de leurs cama­rades de combat ou des responsables syndicaux côtoyés dans les usines de guerre, ils se sont imprégnés d’idées et de principes mûris sur le vieux conti­nent et qu’ils vont, une fois rentrés chez eux, retourner contre le colonisateur.

Naissance et organisation de la Société des Nations.

La croyance dans les bienfaits des idéaux démocratiques appliqués à l’ensemble de la société internationale qui habite au lendemain de la guerre les dirigeants de la coalition victorieuse a pour corollaire l’idée que la paix et le bonheur de l’humanité peuvent être assurés par une organisation inter­nationale qui rassemblerait tous les Etats acceptant de faire prévaloir les règles du droit international sur les considérations réalpoliticiennes, de soumettre leurs éventuels différends à cet organisme, et de renoncer une fois pour toutes à la force comme moyen d’obtenir satisfaction. Le principe d’une « Société des Nations », fonctionnant selon les règles d’une institution démocratique et représentative des membres de la communauté internatio­nale, couronne en quelque sorte l’édifice idéologique qu’ont édifié les bour­geoisies libérales depuis le XVIII° siècle et qui, depuis l’effondrement des empires autocratiques paraît devoir occuper tout l’horizon politique de l’après-guerre.

Au printemps 1918, le grand juriste Léon Bourgeois avait fondé l’Association française pour la SDN qui rassemblait des hommes de sensibilités diverses, de l’archevêque de Paris au secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux. Un projet de constitution internationale, préparé sous son égide, fut adopté par le ministère Clemenceau le 8juin 1918. Son objectif était de prévenir et de réprimer les conflits armés, d’assurer la sécurité du monde et en premier lieu de l’Europe. Pour cela, on envisageait de mettre sur pied une armée internationale composée de contingents fournis par chaque État signataire et l’on prévoyait d’appliquer des sanctions militaires à tout pays coupable d’agression contre un autre membre de la communauté internationale.

Après de nombreuses discussions, les Nations sont parvenues à trouver une formule de compromis, à laquelle, s’arrêtera la commis­sion de la conférence de la paix qui va élaborer le pacte de la SDN à partir du 3 février 1919. Compromis au demeurant plus proche des thèses Anglo ­saxonnes que de celles des concepteurs français. Il est décidé en effet qu’il n’y aurait pas de force internationale permanente, pas d’automaticité des sanctions militaires, pas d’institution de contrôle efficace, mais le principe du recours à la force n’est pas exclu (article 16). Approuvé en séance plénière de la conférence de Versailles, le 28 avril 1919, et incorporé au traité, le Pacte, qui proclame la nécessité du désarmement et de l’arbitrage interna­tional paraît fonder le nouvel ordre international sur le respect du droit.

Membres originaires de la SD (total 42)

Afrique du Sud 
Danemark 
Japon 
Roumanie
Argentine 
Espagne 
Liberia 
Salvador
Australie 
France 
Nicaragua Siam
Belgique 
Grande-Bretagne 
Norvège Suède
Bolivie 
Grèce 
Nll-Zélande Suisse
Brésil 
Guatemala 
Panama 
Tchécoslovaquie
Canada 
Haïti 
Paraguay 
Uruguay
Chili 
Honduras 
Pays-Bas 
Venezuela
Chine 
Inde 
Pérou 
Yougoslavie
Colombie 
Iran 
Pologne
Cuba 
Italie 
Portugal

Par la suite plus de la moitié des pays de la planète ont été acceptés à la Société des Nations.

Le Conseil comprend 5 membres permanents, en fait réduits à 4 dès lors que le Sénat américain ayant refusé de ratifier le traité, les Etats-Unis, dont le président avait pourtant joué un rôle majeur dans l’élaboration du Pacte, ne siégeront pas à Genève, et 4 membres non permanent élus à tour de rôle (leur nombre passera à 6 en 1922 et à 9 en 1926). Le Conseil se réunit au moins une fois par an et « quand les circonstances le demandent » pour traiter de toutes les questions intéressant le maintien de la paix, désigner les principaux fonctionnaires du Secrétariat, formuler des plans de désarmement, agir en conciliateur en cas de menace de guerre, recommander les mesures militaires pouvant être prises à l’encontre d’un éventuel agresseur, etc. Il est clair que les quatre membres permanents (France, Royaume-Uni, Italie et Japon ) y exercent une influence prépondérante.

Le Secrétariat est une vaste machine (plus de 500 fonctionnaires origi­naires d’une cinquantaine de pays) dont la tâche principale consiste à préparer 1es documents : et les rapports pour l’Assemblée et le Conseil. On avait d’abord songé à placer à sa tête une personnalité politique disposant de pouvoirs importants et susceptibles de prendre des initiatives. Mais l’on renonça vite à cette formule et au titre de « chancelier » qui devait couronner le titulaire de cette Fonction, on préféra celui, plus prosaïque, de secrétaire général, mieux adapté aux attributions essentiellement administratives qui étaient confiées à ce dernier : Convocation du Conseil à la demande d’un Etat-membre, préparation de l’ordre du jour de l’Assemblée, direction des publications de la SDN, etc. Le premier Secrétaire général fut le Britannique sir Éric Drummond qui assumera ces fonctions pendant treize ans.

A côté de ces trois organismes principaux, existent de nombreux organes subsidiaires, les uns d’ordre politique <Commission permanente des mandats, Commission permanente consultative pour les questions militaires, navales et aériennes, Haut Commissariat aux réfugiés, etc.), les autres techniques (communications, coopération intellectuelle, questions sociales, esclavage, lèpre, opium. etc.). Enfin, parmi les organismes importants reliés à la Société des Nations, il faut citer l’Organisation internationale du travail et la Cour permanente de justice internationale, créée en exécution de l’article 14 du Pacte et composée de quinze membres élus pour neuf ans par un vote concor­dant du Conseil et de l’Assemblée. La CPJI siège à La Haye et s’applique à régler les différends entre Etats-membres. Elle doit tenir au moins une session par an et rend des arrêts motivés et définitifs. Sous le couvert de principes moraux et juridiques, la SDN constitue en fait un instrument de conservation et de surveillance du nouvel ordre inter­national instauré par les vainqueurs, dans la mesure où elle soumet tous les litiges éventuels à son arbitrage ou à celui de la Cour internationale de La Haye. Sa composition même, et celle-ci, on le sait, ne se modifiera que lente­ment (les Etats-Unis s’en tiennent à l’écart, l’Allemagne y entre en 1926 pour en sortir en 1933, l’URSS n’y est admise qu’en 1935 et en sera exclue quatre ans plus tard), entérine en fait l’influence dominante de la France et du Royaume-Uni. En témoigne par exemple la nomination de sir Éric Drum­mond au poste de secrétaire général en 1919, son remplacement par le Fran­çais Joseph Avenol en 1933, ou encore la désignation d’un autre Français. Albert Thomas à la tête du Bureau international du travail.

Lorsqu’au début de 1935, Pierre Lavai se rendra à Rome pour passer contrat avec l’Italie fasciste et tenter de troquer le ralliement de ce pays au statu quo en Europe danubienne en échange de cessions territoriales opérées dans des zones quasi désertiques du Tchad septentrional et de l’Érythrée, ce transfert provoquera une flambée d’indignation dans de larges secteurs de l’opinion française. De même, le principe de l’égalité des États, grands ou petits, venant se substituer à l’idée d’un « concert européen » fonctionnant en fait comme un directoire des puissances, fait désormais partie des contraintes dont doivent tenir compte les principaux acteurs du jeu international. Tel devait être pour Wilson le but suprême de la SDN, ainsi défini dans le point 14 de son discours de janvier 1918 : « Une association générale des nations devra être formée.., dans le but de fournir des garanties formelles aux grands comme aux petits États ».

Les démocraties libérales qui sont sorties victorieuses de la guerre, et dont on a pu croire un moment qu’elles allaient imposer leur modèle idéologique et institutionnel, en même temps que leurs conceptions conservatrices en matière de statu quo international, n’échappent pas à l’imprégnation du nationalisme ambiant. Simplement, le nationalisme prend ici une forme différente de celle qu’il revêt chez les insatisfaits et dans les pays où triomphe l’autoritarisme contre-révolutionnaire. En France par exemple, le « nationalisme des nationalistes » s’il n’a pas été marginalisé par la guerre et trouve un second souffle dans la mouvance des ligues, s’il sous-tend d’autre part une idéologie autoritaire et antidémocratique, ne débouche pas pour autant sur un projet conquérant. Dans les années 1920, il incline certes, et parfois de manière brutale, dans le sens d’une attitude rigoureuse à l’égard de l’Allemagne, mais dans une perspective éminemment conservatrice de l’ordre international fixé par les traités. Il s’agit de garder ce qui a été chère­ment acquis à la faveur du conflit, et de s’opposer à tout ce qui peut précipiter le « déclin » de la France, non d’étendre, en Europe ou hors d’Europe, un espace hexagonal pour lequel on réclame toutefois des « frontières sures. » C’est en gros ce que souhaitent, sans professer les mêmes idées en matière d’institutions et de politique intérieure, de larges secteurs de l’opinion publique dont l’attachement au modèle républicain et à la démocratie libérale n’est pas exclusif d’un patriotisme à vif, volontiers cocardier, voire xénophobe, mais lui aussi attaché au maintien de la paix et à la préservation des acquis.

Or tout cela ne résiste guère aux premières difficultés de l’après-guerre et au heurt des égoïsmes natio­naux, y compris dans le camp des vainqueurs. Aussi, négociations secrètes et alliances classiques ne vont-elles pas tarder à faire leur réapparition abou­tissant d’un côté aux accords de Rapallo entre l’Allemagne et l’URSS, de l’autre aux alliances de revers nouées par la France en Europe centrale et orientale : avec la Pologne en 1921, la Tchécoslovaquie en 1924, la Roumanie en 1926, la Yougoslavie en 1927. Ces trois derniers pays ayant eux-mêmes conclu en 1920 une alliance armée connue sous le nom de Petite Entente et destinée à empêcher tout regroupement de l’Autriche et de la Hongrie. Autre élément nouveau, dans les pays où règne le système représentatif, le rôle accru des parlements en matière de politique internationale.

La France gendarme de l’Europe ?

La volonté française de faire exécuter le traité de Versailles se heurte, au front commun des puissances anglo-saxonnes. Dans son livre publié au lendemain immédiat de la guerre « Les conséquences économiques de la paix », Keynes avait attiré l’attention de ces dernières sur les risques que ferait courir à l’Europe L’effondrement de l’économie allemande. D’un point de vue strictement économique, elles souhaitent le redressement rapide d’un pays qui est à la fois un client important et un marché privilégié pour leurs capitaux. Elles redoutent d’autre part que la persistance des difficultés économiques et sociales fasse basculer la République de Weimar du côté de la révolution bolchevique et s’inquiètent de surcroît des risques d’hégémonie française sur le continent.

C’est pourquoi les financiers américains et britanniques vont contribuer au relèvement économique du Reich, tandis que leurs gouvernements feront obstacle à la « politique d’exécution » pratiquée par leurs anciens alliés. Ceux-ci se retrouvent donc seuls en face de l’Allemagne qui, malgré les amputations successives au traité de Versailles demeure de par son poids démographique et industriel, de loin la première puissance du continent. En effet, si elle a perdu le huitième de son territoire et 10% de sa population, elle conserve plus de 60 millions d’habitants, alors que la France, une fois récupérées les provinces perdues en 1871, n’eu compte qu’une quarantaine de millions. D’autre part, la saignée démographique (1,9 million de morts contre 1,4 million en chiffres arrondis) a été pour elle relativement moindre, en ce sens qu’elle s’est effectuée sur une population plus nombreuse et plus jeune. La différence de potentiel démographique est l’une des données de base du problème franco-allemand. À quoi il faut ajouter que les millions d’Allemands qui vivent en Europe centrale et orientale, hors des routières de la République de Weimar, constituent un puissant levier de sa politique extérieure, en vue de la révision des traités.

Pour compenser ce handicap, la France solitaire ne dispose que d’un seul atout, la différence de potentiel militaire. Pour le conserver, elle devrait imposer à sa population des charges continues et obtenir en quelque sorte, par le biais des réparations allemandes, le financement de ses propres dépenses d’armement. Il en résulte que la politique française ne tarde pas, que ce soit dans les pays anglo-saxons, en URSS et en France même, dans les milieux de gauche hostiles aux options intérieures et extérieures du Bloc national, à être taxée de militarisme et d’impérialisme. Un « impérialisme du pauvre » qui, mêlé au souci de sécurité exprimé par la majo­rité des habitants de l’hexagone, conditionne la politique tous azimuts que mène la France dans le courant des années vingt pour faire pièce aux initia­tives de la diplomatie allemande.

La France entre ainsi en rivalité économique et financière avec sa voisine d’outre-Rhin dans la zone danubienne. Elle se trouve coresponsable de la frontière polonaise et de l’intégrité du « corridor de Dantzig », pomme de discorde dans les rapports germano-polonais, de l’indépendance de la Tchécoslovaquie et de celle de l’Autriche. Autrement dit, elle a désormais des responsabilités à l’échelle européenne et va devoir les assumer seule. En effet, au désengagement anglo-américain à l’ouest, et à la volonté révisionniste de l’Allemagne, et bientôt de l’Italie, s’ajoutent à l’Est la méfiance et l’hostilité des Soviétiques. Eux aussi critiquent avec virulence les traités, contestent les frontières de leurs voisins, amis ou alliés de la Franco, et interprètent la politique française comme relevant de l’impéria­lisme économique et militaire.

La France, il est vrai, avait été l’une des puissances les plus fortement engagées dans la guerre d’intervention menée par les États capitalistes contre la révolution bolchevique. Elle n’avait pas cependant été seule. Jusqu’à l’été 1918 ce sont les Allemands qui avaient mené la lutte contre les tombeurs du régime tsariste, établissant sur l’Ukraine une sorte de protectorat et se rendant maîtres de la Transcaucasie, Après la défaite du Reich, les pays de l’Entente avaient pris la relève les Britanniques en s’installant à Arkhan­gelsk et à Mourmansk, les Français de Franchet d’Esperey on débarquant à Odessa et en Transcaucasie, les Japonais on s’emparant de Vladivostok et en s’avançant profondément à travers la Sibérie. Les uns et les autres en appui des offensives menées par les chefs des armées blanches : les généraux Denikine et Ioudenitch ou l’amiral Koltchak.

Du printemps 1919 à la fin de 1920, ce sont les Bolcheviks qui passent à l’offensive. Les généraux blancs sont écrasés au cours de l’été 1919, ce qui conduit les Occidentaux à renoncer à la guerre d’intervention, et même à lever le blocus économique au début de 1920. Il restait à affronter l’hostilité de la Pologne à laquelle les Bolcheviks avaient offert un règlement des fron­tières avantageux pour elle, plus avantageux même que la frontière proposée par le chef de la diplomatie du Royaume-uni « Lord Curzon », à la suite du traité de Versailles, Les militaires polonais et à leur tête le général Pilsudski, rêvaient en effet de reconstituer et même d’élargir la « Grande Pologne » d’avant Pierre le Grand, laquelle comprenait l’Ukraine, a Biélorussie et la Lituanie.

Les événements de 1917-1921, outre qu’ils ont plongé la Russie dans une situation économique et sociale catastrophique, ont donc abouti à un net recul vers l’est du territoire de l’Empire des tsars et à l’isolement à peu près complet de l’État soviétique. Pourtant, l’heure n’est plus du côté de l’URSS à prêcher a croisade révolutionnaire contre les États capitalistes. En mars 1921, Lénine a fait admettre par ses collègues des instances dirigeantes du parti ses thèses prônant l’abandon du « communisme de guerre » et le choix d’une « nouvelle politique économique ». Or la mise on oeuvre de la NEP implique que des relations pacifiques soient établies avec les grandes puissances. Autrement dit, le leader bolchevik fait le constat de l’échec de la révolution mondiale et s’efforce de promouvoir une politique adaptée à cette situation. Cela implique deux options fondamentales. La première est la substitution d’une stratégie de contournement à celle de l’engagement frontal avec l’Occident. Il s’agit de se prémunir contre une nouvelle offensive des Etats capitalistes et si possible de préparer à long terme leur effondrement en suscitant des résistances et des mouvements révolutionnaires dans les pays qu’ils dominent politiquement et économiquement.

Le but était double. D’une part, à long terme, préparer l’extension de la révolution, et d’autre part à court terme affaiblir les puissances impérialistes, notamment l’Angleterre. Critiquée par certains communistes, la politique de Lénine impliquait donc une capitulation provisoire de la doctrine devant la tactique, c’est-à-dire devant les intérêts immédiats de l’Etat soviétique auquel elle sacrifiait, pour un temps indéterminé, les prolétariats des pays économiquement retardés. L’autre option consistait pour la Russie des Soviets à trouver un point d’appui au sein même de la constellation des États capitalistes. Victime comme elle de l’isolement diplomatique dans lequel l’avaient placée les puis­sances victorieuses, l’Allemagne lui offrait la possibilité de rompre cette mise à l’écart. De là les négociations qui s’engagèrent entre les deux pays et qui aboutiront, en avril 1922, aux accords économiques de Rapallo, complétés par des engagements militaires secrets qui vont permettre a l’armée allemande d’expérimenter sur le territoire de l’URSS les armements qu’il lui était interdit de posséder en vertu des clauses du traité de Versailles.

La « guerre froide » Franco-allemande.

La France n’a pas obtenu, lors du règlement du conflit, la « frontière stratégique » que réclamaient ses chefs : militaires et les groupes nationalistes. Après le rejet du traité de Versailles par les Etats-Unis, elle a dû renoncer à la garantie anglo-américaine et n’a pas tardé à faire le constat de son total isolement diplomatique. Aussi, pour les hommes du Bloc national qui ont été portés au pouvoir l’automne 1919 dans une atmosphère de grande ferveur patriotique et avec la mission implicite de « gagner la paix » après avoir conduit le pays à la victoire, la seule manière d’atteindre cet objectif réside dans la stricte exécution du traité. Or, les Allemands ont d’entrée de eu manifesté leur volonté de résister à son application et de mettre en échec e projet hégémonique mis au point par le gouvernement français. Cette détermination n’est pas seulement le fait des dirigeants politiques de la République de Weimar, qu’une opinion publique traumatisée par la défaite et perméable à la propagande de l’extrême-droite pousse à l’intransigeance. Interviennent également dans le débat, avec une pesanteur croissante, les représentants du monde des affaires et les grands magnats de l’industrie, fortement implantés les uns et les autres dans les deux grandes formations de la droite classique la très conservatrice.

La France, le patronat allemand va ainsi mener le combat sur le terrain de l’industrie lourde, base de la puissance économique du Reich et premier enjeu de la « guerre froide » à laquelle vont se livrer pendant quatre ans les deux grand Etats industriels continentaux. Il n’en faudra d’ailleurs pas plus de deux aux dirigeants de l’industrie alle­mande pour remporter un succès total. Le premier acte se joue en juillet 1920 lors de la conférence réunie à Spa, en Belgique, pour fixer la part de chaque bénéficiaire des réparations alle­mandes. Avec l’appui des Britanniques qui redoutent la concurrence du charbon allemand sur le marché français où ils détiennent de fortes positions, la délégation allemande obtient la révision à la baisse du programme de livraison de charbon et de coke. En réduisant ainsi de 43 % les ponctions effectuées sur son potentiel charbonnier, l’industrie allemande s’assure un atout qui va dès lors manquer à sa rivale et retourne contre cette dernière l’arme du goulot d’étranglement énergétique.

Dès 1922, la capacité de production de l’avant guerre se trouve rétablie, ce qui permet à la sidérurgie allemande d’égaler et bientôt de dépasser les chiffres records de 1913, de conserver le monopole de son propre marché et de restaurer ses positions sur les marchés européens. Enfin, la diversification des sources d’approvisionnement en minerai de fer, autrefois importé à 80 % de Lorraine et du Luxembourg, désormais fourni pour une bonne pari par la Suède et l’Espagne, ou remplacé par des ferrailles de récupération, assure à l’Allemagne une indépendance complète à l’égard de sa voisine. A la fin de 1922 il apparaît clairement que le projet sidérurgique élaboré quelques années plus tôt dans les bureaux du Quai d’Orsay a fait long feu. L’Allemagne a reconquis sa prééminence dans ce domaine, et c’est désormais la sidérurgie française qui, par manque de coke et de débouchés, se trouve en proie aux plus graves difficultés.

L’application des clauses concernant la limitation de la souveraineté de l’Allemagne sur son propre territoire et la réduction de son armée donne lieu également à une très vive résistance. Le gouvernement allemand ne peut rien contre l’occupation par les troupes franco-belges en avril 1920, de Francfort, Darmstadt, Homhourg et Hanau, en réplique à l’entrée de la Reichswehr dans la Ruhr pour y réprimer l’agitation communiste. En revanche, une forte opposition à la présence française s’organise en Rhénanie occupée. On reproche aux occupants le gaspillage en dépenses somptuaires des sommes versées au titre des faits d’occupation, les réquisitions abusives, la conduite des troupes coloniales auxquelles sont attribués, non sans raisons, viols et exactions diverses, ainsi que les encouragements donnés aux sépa­ratistes rhénans, en particulier à Dorien et Haas, fondateurs respectivement d’une République rhénane à Wiesbaden et d’une République du Palatinat à Spire.

Sur le plan militaire enfin, les autorités allemandes font tout ce qu’elles peuvent pour entraver l’action de la commission interalliée de contrôle qui s’est installée à Berlin. Chargés de la surveillance des effectifs, les Français se heurtent à la mauvaise volonté allemande. Comme l’armée de 100 000 hommes autorisée par le traité ne suffit pas, en cette période de trou­bles et d’agitation extrémiste, les autorités allemandes n’hésitent pas à laisser proliférer les corps francs et autres milices paramilitaires. Deux ultimatums alliés, en juin et en juillet 1920, exigent la réduction effective de la Reichswehr 150 000 hommes au 1er octobre, puis à 100 000 hommes au 1 er janvier 1921. Les Allemands doivent s’incliner, de même qu’ils devront accepter en mai 1921 la dissolution des formations paramilitaires et de la police d’intervention.

Le paiement des réparations constituait en effet pour l’Allemagne vaincue une question de toute première importance. Outre qu’elles affaiblissaient son ex-ennemie, restée sa rivale en puissance, et qu’elles permettaient de solder une partie des dettes contractées pendant la guerre, notamment auprès du Trésor et des banques d’outre-Atlantique, les réparations conditionnaient très large­ment la reconstruction de la France, son budget de défense, et plus largement l’équilibre de ses finances publiques. N’avait-on pas inscrit dans le budget de l’État, avant même que le chiffre de l’indemnité ne fût fixé, les dommages de guerre et les pensions comme « dépenses recouvrables » ? Pour les financer, on ne comptait ni sur l’impôt ni sur l’emprunt, mais sur les verse­ments allemands.

À partir de l’automne 1921, la pression de l’extrême-droite et l’aggrava­tion de la crise monétaire incitent le gouvernement allemand à la résistance ; Ceci, au moment où les idées de Keynes commencent à trouver une audience en Grande-Bretagne tandis qu’Aristide Briand se rapproche des positions anglaises. A la conférence de Cannes, en janvier 1922, le président du Conseil français et son homologue britannique, Lloyd George, parviennent à un accord portant sur la révision à la baisse des obligations allemandes. Briand est sur le point d’accepter un aménagement de la dette allemande en échange d’une garantie des frontières de la France par le Royaume-Uni. Mais il n’est pas suivi par la Chambre et désavoué par le président Alexandre Millerand, il donne sa démission.

En Europe, les Allemands et les Soviétiques établissent entre eux des rela­tions diplomatiques et renoncent au paiement de toutes dettes et réparations. L’Allemagne en attend un triple avantage. D’une part. développer ses rela­tions économiques et commerciales en ouvrant le marché russe aux produits de son agriculture et de son industrie. En deuxième lieu, offrir à la Reichswehr la possibilité de développer et de perfectionner les armements que le traité de Versailles lui interdit d’expérimenter sut son propre territoire (chars d’assaut, avions, artillerie). Enfin sortir du ghetto diplomatique dans lequel elle se trouve enfermée depuis la fin du conflit, et surtout faire pression sur les Occidentaux pour obtenir des aménagements importants dans la ques­tion des réparations.

La décision française d’occuper la Ruhr, est prise le 27 novembre 1922, dans une réunion présidée par Millerand et à laquelle participe Foch. Poincaré, qui a longtemps hésité avant d’opter pour l’épreuve de force, se résout à se saisir de la Ruhr dans le but de rétablir d’un seul coup une position française qui n’avait pas cessé de se dégrader depuis la signature du traité de Versailles. Un retard de quelques semaines dans une livraison en nature (un chargement de poteaux télégraphiques) lui fournit l’occasion souhaitée pour saisir la commission interalliée chargée de l’exécution des réparations. Le 26décembre, celle-ci prend acte par trois voix (France, Belgique. Italie) contre une (celle du Royaume-Uni) du manquement et, le 11 janvier 1923, ordre est donné aux troupes franco-belges de pénétrer dans la Ruhr. Officiellement, celles-ci ne font qu’escorter les ingénieurs et les techniciens de la Mission Interalliée de Contrôle des Usines et des Mines dans leur mission d’évalua­tion des capacités de livraison des entreprises allemandes. En fait, il s’agit bel et bien d’une occupation militaire. Le 19 janvier, alors que l’ensemble du bassin est déjà paralysé par la grève qui s’y est spontanément développée, le gouvernement allemand donne à celle-ci une couverture légale et patriotique en proclamant la « résistance passive ». Deux millions de travailleurs en grève reçoivent des subsides destinés à leur permettre de prolonger leur mouvement. En Alle­magne, le gouvernement et le patronat ont en effet vu venir l’épreuve et ils l’ont acceptée en connaissance de cause, estimant que la France était tombée dans un piège, qu’elle s’était isolée diplomatiquement et qu elle ne serait pas en mesure de remettre en marche l’énorme machine industrielle de la Ruhr.

L’Allemagne au bord du gouffre.

Après cinq ou SIX mois, la résistance passive donne des signes d’essouffle­ment. Le gouvernement allemand a en vain attendu une médiation des Britan­niques, or, si ces derniers désapprouvent l’initiative franco-belge, ils ne semblent nullement décidés à intervenir. Faut-il s’interroge-t-on à Berlin. mettre un terme à l’épreuve de force engagée avec la France, ou au contraire comme le conseillent certains membres de l’équipe dirigeante, dramatiser le débat en ayant recours à la lutte armée ?Des initiatives isolées ont commencé a se manifester en ce sens. Des attentats contre des militaires français et des sabotages sont sévèrement réprimés. Une échauffourée aux usines Krupp fait 13 morts le 31 mai et le 26 du nième mois un Allemand est fusillé pour avoir fait sauter un train militaire, tandis que des corps francs commencent à se constituer En fait, le recours à l’action terroriste révèle un certain fléchissement de la résistance passive. En août 1923, il est clair que celle-ci a échoué. L’Allemagne est isolée. Le financement de la résistance a achevé de miner ses capacités financières. Les trains recommencent à rouler. Le charbon et le coke de la Ruhr prennent le chemin des centres sidérurgiques français et belges. Conscient de sa défaite, le cabinet Cuno démissionne et cède la place a un gouvernement de large union présidé par Gustav Stresemann.

Stresemann arrive au pouvoir au moment où l’Allemagne se trouve dans une situation catastrophique. Outre la faillite du mark, il doit affronter la menace révolutionnaire qu’attisent les difficultés économiques et sociales, et avec la véritable décomposition politique qui paraît devoir s’étendre à tout le pays. La sanglante manifestation séparatiste qui fait 17 morts à Düsseldorf le 30 septembre, la tentative de putsch de la Reichswehr noire le 1 er Octobre, une année clandestine de 20 000 hommes qui, sous les ordres du commandant de réserve Buchrucker, s’est rassemblée dans la région de Spandau pour tenter de rééditer le coup d’état de Kapp et marcher sur Berlin, la constitution d’un gouvernement de front populaire dans le Land de Prusse dix jours plus tard, le coup de force séparatiste d’Aix-la-Chapelle le 21 octobre, la proclamation par Dorten d’une République rhénane le 29 octobre, le putsch hitlérien de la bras­serie à Munich le 8 novembre, sont parmi les épisodes les plus significatifs de cette décomposition.

Le tournant de 1924

Quelles que soient les raisons qui ont fait plonger la monnaie française au début de 1924, c’est bien la nécessité de faire face aux difficultés financières qui, plus que toute autre considération, incline Poincaré à accepter le principe d’une négociation internationale sur les réparations incluant l’intervention des Britanniques et des Américains. De janvier à avril 1924, deux comités d’experts, le premier présidé par Dawes, le second par le banquier anglais Mac Kenna, avec pour tâche d’évaluer la fortune allemande à l’étranger et d’étudier les moyens de la faire rentrer en Allemagne, vont travailler au réaménagement de la dette allemande. Leurs travaux aboutissent à la mise au point du plan Dawes dont les principales dispositions portent sur les conditions de la reprise des paiements ( assainissement des finances, rééquilibrage du budget, emprunt de démarrage de 800 millions de marks-or accordé à l’Allemagne), sur leur échelonnement après révision à la baisse (1 milliard de marks-or la première année, 2.5 milliards à partir de la cinquième) et sur les moyens de garantir ces paiements : hypothèques sur les chemins de fer et sur l’industrie, strict contrôle financier par l’Agent général des paiements, l’Américain Parker Gilbert, etc. Le plan Dawes constitue donc à bien des égards l’instrument de la pénétration en Allemagne des capitaux d’outre-Atlantique et le triomphe de la conception anglo-saxonne de la reconstruction européenne.

Durant les mois décisifs du printemps et de l’été 1924, c’est sur Edouard Herriot, leader du Cartel des gauches, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères que vont reposer les responsabilités majeures de la conduite des affaites extérieures. Maire de Lyon depuis 1905. Cet universitaire de haut vol ( ancien normalien, agrégé de lettres et auteur d’une thèse de doctorat sur Madame Récamier et ses amis), devenu un professionnel de la politique, a accédé à la présidence du parti radical en 1919, dans un climat de grande ferveur patriotique. Rien ne le prédispose à mener une politique d’abandon. Bon connaisseur de l’Allemagne, il est de ceux qui redoutent l’esprit revanchiste d’une fraction importante de l’opinion Allemande. C’est largement pour cette raison qu’il s’efforce de nouer de bonnes relations avec le jeune État soviétique, afin de reconstituer à l’Est l’alliance qui a permis à la France d’atténuer le choc de l’offensive Allemande en 914. Et c’est dans la même perspective qu’il va s’efforcer de faire entrer les Britanniques et les Américains dans son jeu. Il croit néanmoins qu’une attitude conciliatrice de la part de la France pourrait conso­lider en Allemagne le camp des partisans de la démocratie et de la paix.

À Londres, la délégation française va lutter pied à pied pour faire prévaloir ses vues, sans obtenir autre chose que des concessions mineures :: Le maintien partiel des pouvoirs de la Commission des réparations et, ce qui n’est pas négligeable, l’assurance de livraisons régulières de charbon et de coke. Sur les autres points, c’est-à-dire sur l’essentiel, la conclusion d’un traité de garantie franco-anglais, l’aménagement de la dette française à l’égard des Etats-Unis, le contrôle préalable du désarmement effectif de l’Allemagne. Herriot doit céder sur toute la ligne et promet ce qu’on attend de lui. Pour juger avec sérénité l’action du chef du gouvernement français à la conférence de Londres, ( c’est ce que s’efforce de faire Serge Berstein dans sa biographie du leader radical), il faut tenir compte d’un certain nombre de faits. Il est clair tout d’abord que si le chef de la délégation fran­çaise est allé aussi loin dans les concessions faites aux Anglo-Saxons, c’est parce qu’il estime qu’il n’est pas possible de construire une paix durable on Europe sans la coopération de la Grande-Bretagne, Il se rend compte en effet que la France ne peut rester complètement isolée en face de l’Allemagne. Le voudrait-elle, qu’elle n’en a pas les moyens. S’il a cédé aux pressions de ses partenaires, ce n est pas par faiblesse à l’égard de l’Allemagne, dont il se méfie, mais pour maintenir des liens d’amitié avec le Royaume-Uni. En échange, le chef du gouvernement français espérait obtenir l’appui de Londres pour une réforme de la Société des Nations. C’est à l’automne 1924 qu’il présentera son fameux « protocole » prévoyant le recours à l’arbitrage dans l’éventualité d’un conflit entre deux pays et l’application, en cas de refus de l’un ou de l’autre, de sanctions économiques et même militaires. Mac Donald était plutôt favorable à ce projet, mais il devra peu après aban­donner le pouvoir et son successeur ne donnera pas suite.

Le Moyen-Orient et l’Afrique

L’émergence de nouveaux acteurs

La Turquie kéma1iste

La guerre civile et la guerre étrangère on t permis à Mustafa Kemal d’acquérir un pouvoir considérable la tête de la République turque, dont il a été élu président en octobre 1923, sa victoire sur les Grecs, alliés aux Britanniques, et la conclusion du traité de Lausanne, qui a permis à la Turquie de récupérer une partie des territoires perdus en 1920, lui ont conféré un immense prestige qu’il va aussitôt utiliser pour reconstruire le pays et entreprendre des réformes profondes. Pas de réforme agraire géné­ralisée certes, ni de véritable démocratisation des institutions politiques (le régime qui s’installe à Ankara est une dictature populiste modérée), mais une authentique révolution culturelle qui traduit la volonté des nouveaux dirigeants de laïciser l’Etat et les moeurs. La religion est exclue de la sphère politique, fait d’autant plus surprenant que la nouvelle Turquie est un pays presque exclusivement musulman.

Le califat est aboli, de même que les tribunaux religieux, et les confréries islamiques. En 1928, la clause qui fait de l’islam la religion de l’Etat est retirée de la constitution. Un nouveau code civil, inspiré du modèle suisse, est adopté il rend obligatoire le mariage civil, interdit la polygamie et la répudiation, autorise le divorce. Enfin, à la fin des années vingt, l’alphabet latin remplace l’alphabet arabe, ce qui facilite l’alphabétisation de la population. La volonté de modernisa­tion et d’européanisation est donc manifeste elle s’accompagne de l’essor d’un nationalisme qui, sur le plan des relations extérieures, se traduit surtout par le souci qu’ont les dirigeants du nouvel Etat de rompre avec l’héritage Impérial ottoman.

Les années vingt, qui sont celles de la reconstruction et des grandes réformes intérieures, voient la Turquie kémaliste se maintenir dans un isola­tionnisme prudent. Le gouvernement d’Ankara cherche à se réconcilier avec ses anciens ennemis la Grande-Bretagne et la Grèce, Par le traité d’Ankara, signe en Juin 1926 avec le Royaume-Uni et l’Irak, la Turquie renonce à ses revendications sur le vilayet de Mossoul et obtient en échange une partici­pation de 10% aux bénéfices de l’exploitation du pétrole dans cette région. A la fin de la période, elle entame un rapprochement avec l’URSS qui va lui permettre au cours de la décennie suivante de développer, grâce à l’assistance financière et technique de cette puissance, ses charbonnages et ses industries (textiles, cimenteries).

L’Iran des Pahlavis

En Perse, les Britanniques possédaient depuis le « partage avec la Russie en 1907 une zone d’influence dans le sud du pays.) En mai 1914 ils ont acquis la majorité des parts de l’Anglo-Persian Oil Company, créée six ans plus tôt pour exploiter les gisements de pétrole dans la zone proche du golfe Persique, et dans laquelle ils se sont assurés un droit de véto dans le cas où la gestion de la compagnie pourrait avoir des incidences politiques. En août 1919, en contrepartie du retrait de leurs troupes qui avaient occupé pendant la guerre la zone d’influence anglaise et la région pétrolifère, ils ont arraché au gouvernement de Téhéran un traité par lequel ce dernier promettait de faire appel à des capitaux et à des techniciens anglais.

Très vite, il apparaît que l’homme fort du nouveau gouvernement est Reza Khan, un officier sorti du rang comme Kemal et qui, ayant gravi tous les échelons de la hiérarchie militaire, est devenu le premier non Russe à commander en chef la brigade de cosaques de l’armée persane, unité qui a joué un rôle essentiel dans le putsch de février 1921. Ministre de la Guerre dans le gouvernement présidé par Tabatabaï, il oblige ce dernier à démissionner en avril 1921, accède lui-même au poste de Premier ministre en octobre 1923, avant d’être désigné deux ans plus tard par l’Assemblée pour remplacer le Chah Ahmed, parti pour l’Europe. À la dynastie des Qâdjars succède celle des Pahlavis, Reza ayant choisi ce nom dans le but d’établir un lien symbolique entre son trône et les « rois des rois de l’Iran pré-islamique.

Le nouvel Empereur va lui aussi promouvoir des réformes dans son pays. Il met en place une administration centralisée, étroitement liée à l’armée, Il établit un strict contrôle de l’État sur les ressources de l’Iran, Il tente d’européaniser la société perse, faisant interdire le vêtement féminin tradi­tionnel et entreprendre une réforme de la langue d’où sont exclus les mots d’origine arabe ou turque. Bien qu’il ait été beaucoup moins loin que Kemal dans son entreprise réformiste, maintenant l’institution monarchique tradition­nelle, tout en l’utilisant largement à son profit personnel et en faveur de sa famille, Reza Pahlavi a dû tenir compte des fortes résistances des autorités religieuses et respecter le pouvoir social, économique et moral du clergé chiite.

Comme la Turquie de Mustafa Kemal, l’Iran va s’efforcer d’entretenir des relations équilibrées avec ses voisins et avec les puissances impérialistes. La difficulté réside dans la dépendance à l’égard du Royaume-Uni qui résulte pour lui des fortes positions que détient celui-ci au sein de l’Ànglo-Persian Oil Company. Pour en limiter les effets, le gouvernement du Chah accorde à deux reprises, en 1920 et 1930, à des compagnies américaines, des droits de prospection dans l’ancienne zone d’influence russe. Mais les résistances de URSS d’une part (ce pays tirant argument du traité de 1921 qui interdit de transférer à une autre puissance les droits économiques auxquels il a lui-même renoncé), les difficultés techniques d’autre part ne permettent pas de donner suite à ces projets. A la fin des années vingt, l’Iran de Reza Pahlavi, qui est entré à la SDN en 1919, et a réussi a nouer des relations actives avec l’Allemagne et avec les Etats-Unis (de 1922 à 1927. l’Américain A.C. Millspaugh est conseiller financier auprès du gouvernement de Téhéran), a cessé d’être un protectorat de fait de l’Angleterre.

L’Afghanistan.

C’est également en profitant de la vieille rivalité anglo-russe dans la région, et en s’appuyant prudemment sur les Bolcheviks, que le Roi d’Afghanistan, Amanullah, a réussi à élargir quelque peu la marge d’autonomie dont dispo­sait son pays, reconnu indépendant par la Grande-Bretagne en 1921. Lui aussi s’est inspiré de l’exemple turc pour appliquer un programme de moder­nisation et de sécularisation qui se heurte également aux résistances des reli­gieux. Pour la construction de routes et de voies ferrées, et pour l’organisation de son armée, il fait appel à des techniciens venus d’URSS, avec laquelle il signe on avril 1927 un pacte de non-agression. Cette politique lui vaut d’être chassé du trône en 929 et remplacé par son oncle Nadir Chah, sans doute avec la complicité des Britanniques. Ce dernier, déclinant la proposition d’aide financière que lui offre le gouvernement anglais, tente lui aussi de maintenir une politique d’équilibre entre Londres et Moscou.

L’Egypte maintenue sous tutelle

Là où Reza Pahlavi et Nadir Chah ont réussi, sans obstacles majeurs, à arra­cher aux Britanniques la reconnaissance de leur indépendance, l’Égypte de Zagloul Pacha et du parti Wafd va rencontrer dans les années vingt des diffi­cultés plus grandes. Pendant la guerre, lorsque ce pays sur lequel le gouver­nement de Londres avait établi unilatéralement son protectorat en 1914 a été menacé par les Turcs, il n’y a eu aucune menace sérieuse de révolte contre le colonisateur anglais. C’est au lendemain du conflit qu’un mécontentement s’est manifesté dans la population indigène, tant parmi les paysans qu au sein de la bourgeoisie cultivée. Celle-ci reproche aux occupants européens de ne plus convoquer l’Assemblée législative, de gouverner par décrets-lois et de n’avoir supprimé une fois les hostilités achevées ni la loi martiale ni la censure.

En novembre 1918, une délégation conduite par Zagloul a réclamé au haut-commissaire britannique l’indépendance complète de l’Egypte, mais il lui a été refusé de se rendre à Londres, L’arrestation du leader nationaliste et sa déportation à Malte ont entraîné en mars 19 1919 une insurrection popul­aire, énergiquement réprimée par les Anglais (un millier de morts), à la suite de quoi une commission d’enquête, dirigée par Lord Mimer, a conclu à la nécessité pour Londres de mettre fin au régime du protectorat : ce que Lloyd George se décide à faire en février 1922, non sans avoir auparavant expédié Zagloul Pacha aux Seychelles.

La prépondérance anglaise au Moyen-Orient

Les accords signés pendant la guerre entre les gouvernements de Londres et de Paris établissaient un partage de la zone comprise entre le golfe Persique, l’extrémité orientale du Sinaï et le sud de l’Anatolie au profit des deux grandes puissances impériales. Accords confirmés avec des retouches, en 1919 par la SDN qui confie à la France les territoires qui vont former la Syrie et le Liban, au Royaume-Uni la Palestine et l’Irak. Partage inégal en ce sens que l’essentiel des ressources pétrolières du Moyen-Orient se trouve concentré dans la zone d’influence britannique : Le Vilayet de Mossoul au nord de l’Irak, et la basse Mésopotamie, auxquels s’ajoutent les gisements exploités par l’Anglo-Persian en Iran et les richesses potentielles des émirats du Golfe.

La guerre de 1914-1918 a donc confirmé et rendu plus forte que jamais la prépondérance exercée dans cette région par la Grande-Bretagne. Ceci d’autant plus que l’une de ses deux principales rivales dans ce secteur de la planète, la Russie des tsars, s’en trouve provisoirement exclue ou du moins rejetée à la périphérie et hors d’état d’opposer une résistance frontale à l’impérialisme anglais. Reste la France avec laquelle la rivalité traditionnelle a pris, dès la fin des hostilités on l’a vu, un caractère aigu. Dans les deux camps, il faut compter non seulement avec la pesanteur des intérêts économiques en jeu et des groupes de pression qui s’y rattachent, mais aussi avec l’émergence des nationalismes dans cette région longtemps dominée par Empire ottoman, Pour les Britanniques, le problème se complique du fait des engagements contradictoires qu’ils ont pris durant la guerre à l’égard d’une part du mouvement sioniste, avec la « déclaration Balfour », d’autre part des princes arabes en révolte contre la domination ottomane.

L’Irak est un État créé de toutes pièces à la suite de marchandages entre les deux grandes puissances coloniales, la France ayant accepté de renoncer aux droits qui avaient été établis à son profit par les accords de 1916 en échange d’une extension de la zone attribuée à son mandat sur la Syrie. On a donc réuni dans le même territoire la Mésopotamie, avec ses routes fluviales et terrestres, sa frange désertique occidentale, domaine des Bédouins, et le Vilayet de Mossoul riche en gisements pétroliers, La confé­rence de San Remo ( avril 1920) ayant confié le mandat sur ce pays à la Grande-Bretagne. Il est aussitôt pris on main par des officiers et des fonc­tionnaires de l’Empire des Indes, qui mettent en place un régime administratif purement colonial. Il en résulte le développement d’un mouvement nationaliste qui avait commence a se manifester à l’époque de la Révolu­tion jeune-turque de 1908, puis le déclenchement d’une insurrection des populations bédouines du Sud, que les Anglais vont devoir réprimer avec la plus grande rigueur après avoir envoyé sur le terrain un corps expéditionnaire de cent mille hommes.

À la suite de cette révolte sanglante. Londres doit accepter de composer avec les nationalistes, renonçant à exercer sur l’Irak un contrôle direct. En octobre 1922, par le traité de Bagdad, le gouvernement britannique consent à la réunion d’une assemblée constituante, en échange de quoi il obtient deux ans plus tard l’abandon de la revendication indépendantiste. Dans l’inter­valle, il a fait monter sur le trône de Bagdad, à la place de son frère Abdallah, l’émir Fayçal, qui vient d’être chassé de Syrie par les Français, et qui devient roi d’Irak en août 1921.

Plus complexe est le problème de la Palestine, devenue elle aussi mandat britannique en 1920 et où les Anglais ont accepté, par la déclaration Balfour de novembre 1917, que soit constitué un foyer national Juif. Au lendemain de la guerre, les colons juifs, en majorité Askhénazes venus d’Europe centrale et orientale à la suite des persécutions (environ 65 000 sur un total de 673 000 habitants). Mais ils ont, avec l’appui financier du mouvement sioniste, commencé à acquérir des terres et à mettre en valeur des zones jusqu’alors livrées au désert, ce qui inquiète d’autant plus les Arabes que la conférence de San Remo, tout en exigeant des Anglais qu’ils veillent au respect des droits religieux et politiques de tous les Palestiniens, les a incités à favoriser l’immigration juive. Jusqu’au début des années trente, celle-ci se trouve fortement réglementée par la puissance mandataire, suite aux réactions violentes de la population arabe en particulier à Jaffa, en Mai 1921 qui s’oppose farou­chement au projet sioniste et demande la constitution d’un État arabe indé­pendant. De 35 000 par an jusqu’en 1925, l’immigration juive se trouve réduite à 13 000 en 1926, puis à 3 000 ou 4000 par an à partir de cette date. Dès 1922, le gouvernement de Londres a publié un « livre blanc » qui exclut la perspective d’un Etat juif, subordonne l’immigration à la capacité d’absorption du pays et proclame l’égalité des droits des deux principales communautés.

Pendant quelques années, la réglementation imposée par la puissance mandataire va avoir pour effet de calmer le jeu entre colons juifs et autoch­tones. Mais en août 1929, de graves incidents ont lieu à Jérusalem devant le mur des lamentations, suivis d’une vague d’émeutes anti-juives dans toute la Palestine, qui font plusieurs centaines de morts et dressent définitivement l’une contre l’autre, les deux communautés. Aussi, le gouvernement britannique doit-il envoyer des troupes pour rétablir l’ordre et publier un nouveau « livre blanc » qui propose de limiter plus strictement encore l’immigration (il y a alors 62 000 juifs en Palestine) et d’interdire les achats de terres par les juifs dans la plus grande partie du pays, ceux-ci s’effectuant par l’inter­médiaire de l’Agence juive, fondée en 1928 par le docteur Weizmann président de organisation sioniste. L’influence de ce mouvement et de son principal dirigeant en Grande-Bretagne même, et bientôt les mesures racistes adoptées en Allemagne par les nazis, vont à partir de 1933-1934 obliger les autorités mandataires, au demeurant « de plus en plus hostiles à la constitution d’un État hébreu » à laisser entrer en Palestine un plus grand nombre de migrants. Dès 1930, apparaissent donc clairement les germes d’un grave conflit intercommunautaire qui ne peut que gêner l’action des Britanniques dans la région.

La politique française et, Syrie et au Liban

Les accords Sykes-Picot de 1916 reconnaissaient à la France le contrôle plus ou moins direct de la Syrie avec la zone littorale comprise entre Tyr et Alexandrette, et le Vilayet de Mossoul abandonné on l’a vu à l’influence britannique lors de la conférence de San Remo. La guerre terminée, encore faut-il que les troupes françaises prennent possession du pays, évacué par l’armée anglaise on novembre 1919. Or l’émir Fayçal, fils du chérif Hussein, à qui l’on a promis de créer un grand « royaume arabe », s’est lui-même installé à Damas avec ses troupes, et il essaie de forcer la main des Français en se faisant proclamer Roi de la Syrie indépendante par un congrès national syrien. Aucune puissance n’ayant reconnu ce titre, le général Gouraud, haut ­commissaire au Levant, occupe par la force la Syrie en juillet 1920 et chasse Fayçal de son trône, puis met on place une administration dominée par les militaires et qui fait régner la loi martiale jusqu’en 1925.

A cette date, la Syrie qui a été au départ divisée en cinq États différents et deux territoires et où les Français pratiquent la politique du « diviser pour régner » en exploitant les rivalités ethniques et religieuses (Maronites au Liban, Druzes au sud de Damas. Turcs à Alexandrette, Alaouites à Lattaquié. Etc) est en étal de guerre. Une révolte a éclaté en 1925 dans le djebel druze, bientôt soutenue par les nationalistes, et les Français doivent, pour en venir à bout, envoyer des renforts et bombarder Damas. Il leur faudra deux ans pour triompher d’une révolte qui bénéficie de l’aide de la Transjordanie, avec semble-t-il la complicité des autorités mandataires britanniques.

La question du désarmement

La reconstitution de l’armée allemande.

Le problème du réarmement allemand est loin d’être résolu au moment où Hitler arrive au pouvoir. En 1927 et 1928, en pleine euphorie de l’ère Briand Stresemann, ont été élaborés en Allemagne des projets visant à mettre progressivement sur pied une armée de 570 000 hommes, au lieu des 100 000 autorisés par les clauses militaires du traité de Versailles. On n’est guère allé plus loin jusqu’au début de la crise, en 1932, des mesures préparatoires sont prises sous l’autorité de Von Schleicher création d’un « Curatoire du Reich pour la formation de la jeunesse », destiné à superviser l’instruction donnée aux jeunes par les diverses organisations paramilitaires, préparation militaire dissimulée derrière la pratique du Wethrsport, création d’un Service volontaire du Travail, recouvrant lui aussi, sous couvert de fournir des emplois aux chômeurs, des activités martiales, formation d’unités dotées d’un matériel interdit par le traité de Versailles, artillerie lourde, chars, défense antiaérienne, et souvent testé sur le territoire soviétique, etc. La Wehrmacht hitlérienne ne sort donc pas d’une coquille vide.

Après le 30 janvier 1933

Dès son arrivée à la chancellerie, le Führer impulse cependant, avec l’aide du ministre de la Guerre Von Blomberg, un net changement de rythme dans l’effort de réarmement du Reich, tant en matière d’effectifs (accélération du recrutement, diminution du temps de service permettant d’accroître l’impor­tance numérique des réserves instruites) que d’équipement en tout genre. Il ne s’agit toutefois que d’un expédient provisoire. Ce que veut Hitler, c’est le rétablissement de la circonscription et la suppression de toutes les entraves au réarmement de Allemagne. La reconstitution petits pas de l’armée allemande s’est effectuée dans un contexte international où l’on n’a jamais autant parlé de désarmement. En février 1932 s’est ouverte à Genève, dans l’orbite de la SDN mais avec le concours des Etats-Unis et de l’URSS qui n’en sont pas membres, une confé­rence sur le Désarmement où sont représentés soixante-deux pays.

L’isolement français

La France en cette affaire se trouve bientôt complètement isolée. Face à une Allemagne qui réarme certes, de manière plus ou moins clandestine, mais dont la force militaire reste très éloignée de la sienne, c’est elle qui aux yeux des autres Etats, fait figure de puissance militariste. D’autre part, encore peu touchée par la crise et détentrice d’un stock d’or important, alors que les autres pays se débattent au milieu de difficultés économiques majeures, elle apparaît comme rivée à la préservation égoïste de ses intérêts nationaux, voire suspecte de vouloir profiter de sa richesse pour renforcer encore sa suprématie militaire, en fait réduite depuis 1921, les effectifs de son armée étant passés de 837 000 hommes à cette date à 522 000 en 1934, et prendre la place de l’Allemagne sur les marchés continentaux. Conscient de son isolement, le gouvernement français va devoir accepter, à la fin de 1932, le principe de l’égalité des droits réclamé à grands cris par le délégué allemand à la conférence de Genève Nadolny. Le 22 juillet, celui-ci a fait savoir que, dans le cas où il lui serait refusé, son pays ne participerait pas à la seconde phase de la conférence et. pour faire bon poids, Von Schleicher a prononcé un discours radiodiffusé qui a sonné comme un ultimatum, faute d’obtenir légalité des droits, l’Allemagne reprendra sa liberté et organisera son armée à sa guise.

Le nouveau chancelier du Reich, hérite donc en janvier 1933 d’une situation qui a fortement évolué depuis la retraite de Stresemann, et il est clair que sur un certain nombre de points concernant en particulier le rétablissement de la puissance militaire et la révision des frontières orientales, il y a continuité entre la politique étrangère du III° Reich et celle de la République de Weimar.

L’Allemagne et l’Italie ne pouvaient que retirer le plus grand profit de cette combinaison qualifiée de « géniale » par le Führer, en ce sens quelle leur offrait d’obtenir bon compte des modifications ponctuelles au statu qua, tout en préservant l’avenir et en leur laissant le temps de se préparer à la guerre. Aussi la France, inclinée en ce sens par les très vives protesta­tions de ses alliées orientales, va-t-elle s’y opposer, ou du moins tenter de lui donner un tout autre contenu en proposant des modifications radicales, si bien que le texte qui est finalement adopté et paraphé à Rome, le 7juin 1933, et qui est conclu pour dix ans, n’institue entre les quatre puissances signataires rien d’autre qu’une « politique de collaboration effective en vue de maintenir la paix », Il est spécifié que l’on ne pourra disposer des autres Etats sans leur assentiment, et qu’en cas de révision des traités la décision sera prise par le Conseil de la SDN. Ce qui ôte à l’instrument diplomatique conçu initialement par le Duce toute valeur en tant qu’instrument de trans­formation graduelle du statu quo de 1919. Il ne sera d’ailleurs pas ratifié et, dans un article publié en décembre 1933, Mussolini pourra dire « à défaut de révision par le Pacte à Quatre », c’est Sa Majesté le canon qui parlera

L’Allemagne quitte la SDN.

Le 14, Hitler annonce que l’Allemagne quitte la conférence sur le désarmement, et cinq jours plus tard qu’elle donne sa démission de membre de la SDN, affirmant ainsi sa volonté de ne soumettre à aucun arbi­trage la question du réarmement du Reich. Le 12 novembre, un plébiscite approuve la politique du chancelier par 95 % des voix. Avec le départ de l’Allemagne de l’organisation genevoise se clôt bel et bien l’ère de la sécurité collective. La conférence sur le Désarmement va poursuivre bon an mal an ses travaux jusqu’en avril 1935, mais sans la moindre chance d’aboutir à quoi que ce soit de tangible, dès lors que l’objet principal des débats, à savoir la diminution du risque de guerre par la réduc­tion concertée des Forces militaires, se trouve rendu caduc par le réarmement à outrance du III° Reich et bientôt par la remise en cause globale du statu quo établi par les vainqueurs.

La guerre civile en Espagne.

Les Etats européens n’avaient pas attendu le déclenchement de la guerre civile pour s’engager sur le terrain espagnol. Dès 1932, les dirigeants italiens avaient pris langue avec les mouvements d’opposition à la République, et lorsque le général Sanjurjo avait tenté de s’emparer du pouvoir, ils ne lui avaient pas ménagé les secours en armes et munitions. En mars 1934, Musso­lini et Balbo avaient rencontré les chefs Carlistes et avaient promis de leur fournir, le moment venu, des armements et des subsides financiers pour les aider à renverser le nouveau régime. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, Franco ait fait appel au gouvernement fasciste pour préparer et mener à bien son coup de force. Mussolini au début se montre prudent. Il n’est pas certain en effet que les rebelles pourront l’emporter facilement et il se contente d’envoyer quelques avions destinés à couvrir le débarquement en Espagne des troupes concen­trées au Maroc. Ce sont les premiers succès de l’armée franquiste qui l’incli­nent à intervenir directement dans la guerre. Lorsqu’en août 1936, la France et le Royaume-Uni proposent aux autres puissances un pacte de « non-inter­vention », le Duce s’empresse de le signer, mais, en même temps, il annonce que si son pays n’intervient pas directement et officiellement dans la péninsule, il ne fera rien pour empêcher l’enrôlement de « volontaires. », ainsi que les souscriptions qui pourraient être faites en faveur des nationalistes espagnols Et pour justifier cette attitude, il fit état de l’aide, dérisoire encore à cette date, que Staline, lui aussi très hésitant, a commencé à accorder aux républicains.

En France, le début de la sécession franquiste coïncide avec les premières semaines d’existence du gouvernement Blum. Tout naturelle­ment, la solidarité s’apprête à jouer entre les deux gouvernements issus d’une libre consultation électorale qui a donné le pouvoir aux Fronts populaires, et de fait, dès le 24juillet 1936, une petite livraison d’armes est effectuée en direction de L’Espagne. Mais Léon Blum se trouve très vite en butte aux manoeuvres conjuguées des diplomates espagnols passés à la dissidence, des responsables du Foreign Office qui l’incitent à demeurer passif, de certains dirigeants radicaux (dont Herriot) qui menacent de retirer leur soutien à son cabinet, enfin de la droite, à peu près unanime à dénoncer les « fauteurs de guerre ». Une formidable campagne de presse se déchaîne contre le leader de la SFIO, montant en épingle (photos truquées à l’appui) des massacres d’ecclésiastiques ou des profanations de tombes de religieuses, appelant à la résistance contre le « bolchevisme » et agitant plus ou moins explicitement la menace de la guerre civile.

Pour es démocraties occidentales, la guerre d’Espagne et la victoire du fran­quisme ont eu des incidences catastrophiques. Outre que la France doit désor­mais compter avec la présence, sur son flanc sud, d’un régime qui, sans être spécifiquement « fasciste » (il est essentiellement traditionaliste et réactionnaire), ne cache pas ses sympathies pour Rome et pour Berlin. Allemands et Italiens ont eu toute latitude pendant trois ans pour entraîner leurs unités d’élite et tester des armements nouveaux et de nouvelles techniques

La pause de 1937.

Au cours des semaines qui suivent, Mussolini et son gendre Ciano, respon­sable de la diplomatie fasciste et à cette date encore très fermement acquis à l’idée d’une alliance militaire avec L’Allemagne, agitent les projets les plus démentiels. Guerre préventive contre l’URSS (discours du 28octobre), cession à l’Allemagne de territoires africains, bombardement par surprise de la flotte britannique en Méditerranée etc. C’est dans ce contexte de fièvre germanophile que, le 6 novembre 1937, l’Italie donne son adhésion au Pacte anti-komintern, qui a été signé un an plus tôt par l’Allemagne et le Japon.

Bien que la guerre civile se poursuive en Espagne, l’année 1937 est marquée par un apaisement relatif du climat international. L’Exposition universelle, qui a ouvert ses portes à Paris au printemps, paraît symboliser cette pause dans la marche vers la guerre. Encore que, pour les centaines de milliers de visiteurs qui se pressent sur les rives de la Seine, le face-à-face emblématique des pavillons soviétique et allemand constitue une sorte de préfiguration des affrontements à venir. Pourtant, c’est durant cette année de calme apparent, que le maître du IlI° Reich prépare l’exécution de ses desseins conquérants.

L’année précédente, au cours des premiers mois d’exercice du pouvoir par les vainqueurs des législatives, et en dépit de l’antinazisme affiché par les dirigeants du Front populaire, de timides tentatives de rapprochement avec l’Allemagne ont été entreprises par l’équipe Blum/Delbos. La France, qui avait déjà participé aux épreuves d’hiver de Garmisch-Partenkirchen, antérieures au coup de force du 7 mars, à ainsi accepté d’envoyer ses athlètes à Berlin où ont lieu, en août 1936, les Jeux de la XI° Olympiade ceci malgré la campagne en faveur du boycott menée par diverses organisations anti­fascistes et spécialement par le Parti communiste, sans que ce geste de « bonne volonté » à l’égard du Reich ne soit en quoi que ce soit payé de retour.

Georges Mandel Héro de la résistance.

Plus que par sa pensée ou ses fonctions politiques, Georges Mandel marque l’entre-deux-guerres par sa personnalité : brillant, lucide, influent, courageux, énergique, combatif, paradoxal, orgueilleux... il n’obtint jamais les postes auxquels ses qualités et sa réputation auraient pourtant dû le conduire. Il conserve encore une notoriété sans rapport avec sa carrière.

 Issu d’une modeste famille juive parisienne, Louis Georges Rothschild, après avoir pris le nom de sa mère, Mandel, débute à dix-sept ans par le journalisme, mais ce n’est pour lui qu’un tremplin vers la seule chose qui l’intéresse, vers ce qu’il appelle ce « métier dangereux » : homme politique. À L’Aurore, où il entre en 1906, il trouve son « patron » en Georges Clemenceau, dont il devient le collaborateur fidèle, le suivant à la présidence du Conseil comme chef de cabinet entre 1917 et 1919. Auprès du « Tigre », il forge pour toujours ses convictions politiques, plus nationales que sociales : pour un État vigoureux, une République forte, une France puissante. Élu député de centre-droit en Gironde, à Lesparre, en novembre 1919 (il le restera jusqu’en 1940, sauf entre 1924 et 1928), puis président du Conseil général, il s’impose comme un homme politique de premier plan par son influence et ses réseaux. Mais il suscite également des haines puissantes, nourries, certes, par l’antisémitisme mais aussi par sa parole tranchante, intransigeante et souvent cruelle, par ses convictions tenaces et par son indépendance qui refuse l’affiliation partisane. La légende veut qu’il sache tout, qu’il connaisse tout, qu’il ne répugne à aucun procédé de police pour s’informer ; il fait beaucoup trembler, car il joue de la révélation ou de la menace avec une grande habileté. Il privilégie toujours la fin par rapport aux moyens, quitte à écorner quelques vérités ou quelques principes.

 Lorsqu’en novembre 1934 enfin, à près de cinquante ans, il accède à son premier poste de ministre dans le gouvernement Flandin, il crée la surprise par la modestie du portefeuille qu’il aurait choisi : les P.T.T. Il le conservera dans les cabinets Bouisson, Laval et Sarraut. Le directeur de Je suis partout, Pierre Gaxotte, ironise : « Machiavel a été nommé facteur ». Pourtant, ce ministère de second ordre dans la hiérarchie politique est aussi l’un des secteurs les plus importants de l’administration, en raison de son budget et du nombre de ses fonctionnaires.

Mandel tient enfin l’opportunité de démontrer son efficacité, et ne manque pas une occasion de le faire savoir. La presse se nourrit d’anecdotes à son sujet qui témoignent, non sans démagogie, de sa volonté de mettre le service public des postes au service des usagers et non des ronds-de-cuir. Il s’oppose assez violemment aux syndicats qui, selon lui, gouvernent le ministère et limite leurs prérogatives. Pour lui, l’efficacité prime, fût-ce au mépris des règles administratives ou des usages ; aussi obtient-il des résultats. Les postes fonctionnent mieux, le téléphone se développe. En matière de radiodiffusion, dont le ministre des P.T.T. a la tutelle, son œuvre est importante. Il accélère la construction du réseau des émetteurs, alors si insuffisant que la réception des stations est souvent d’une qualité exécrable. Il interdit la publicité sur les ondes radiophoniques publiques qui, depuis les origines aux débuts des années 1920, la toléraient sans qu’elle ait jamais été autorisée. Il favorise les recherches en matière de télévision, en particulier par un contrat passé avec la Compagnie des compteurs de Montrouge et son ingénieur René Barthélemy, qui permet la construction d’un studio et d’un émetteur sur la tour Eiffel. Des émissions régulières, inaugurées en avril 1935 par la comédienne Béatrice Bretty, sa compagne, sont désormais programmées.

 Partisan de la plus grande fermeté en matière de politique extérieure, il dénonce depuis le début des années 1930 le réarmement allemand, puis le nazisme. Mais, ne parvenant pas à se faire entendre, même du gouvernement, il assiste, impuissant mais lucide, à la remilitarisation de l’Allemagne et au pacifisme aveugle des gouvernements français successifs. Éloigné du gouvernement par la victoire du Front populaire, il revient comme ministre des Colonies en avril 1938 dans le gouvernement d’Édouard Daladier : il s’y efforce, dans la perspective du conflit qui approche, de développer ces territoires français à la fois d’un point de vue militaire et économique. Il est ensuite ministre de l’Intérieur dans le cabinet Paul Reynaud (18 mai-16 juin 1940), et fait arrêter des sympathisants des régimes fascistes. Convaincu dès 1940 de la nécessité de poursuivre le combat, celui que Léon Blum appellera « le premier résistant » refuse de partir pour Londres, pensant que l’Afrique du Nord permettra une plus grande liberté d’action ; il se retrouve alors embarqué sur le Massilia avec vingt-six autres parlementaires, deux jours avant l’armistice. Parvenu au Maroc, il rate de peu l’émissaire britannique et est fait prisonnier par le gouvernement français. Il est déféré devant la parodie de justice de la cour de Riom, avec Léon Blum, Paul Reynaud, Édouard Daladier... Incarcéré au fort du Portalet dans les Pyrénées, il est livré en novembre 1942 aux Allemands, qui l’internent à Buchenwald. Rapatrié à la prison de la Santé pour servir d’otage, il est assassiné dans la forêt de Fontainebleau par des miliciens français le 7 juillet 1944, en représailles à l’exécution, par la Résistance, de Philippe Henriot, secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande.

Edouard Daladier.

Resté dans l’histoire comme l’« homme de Munich » Édouard Daladier a été mêlé à d’autres graves événements. Maire de Carpentras en 1911, puis député en 1919, il le reste jusqu’en 1940 et le redevient de 1946 à 1958. En 1924, il rédige la partie consacrée à la Défense nationale du programme du Cartel des gauches. Ministre des Colonies puis de la Guerre en 1925, puis de l’Instruction publique en 1926, il devient président du Parti radical en 1927. De 1930 à 1932, il est, par trois fois, ministre des Travaux publics. À partir de décembre 1932, il s’attache à la Défense nationale dont il sera le ministre au cours de neuf cabinets, entre 1933 et 1940. Son premier gouvernement est constitué le 30 janvier 1933, jour où Hitler prend en main les destinées de l’Allemagne.

Confronté au problème difficile du déficit budgétaire, le gouvernement Daladier propose des économies par prélèvements exceptionnels sur le traitement des fonctionnaires qui dépassent les vingt mille francs, et des ressources fiscales nouvelles sans majoration de l’impôt sur le revenu, avec un renforcement général du contrôle fiscal. Cherchant à asseoir son autorité, Daladier prend l’initiative d’un pacte à quatre avec l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne, le 7 juin 1933, pacte qui se révélera inefficace dès la fin de l’année, Hitler s’étant retiré de la Société des nations et de la Conférence du désarmement. Daladier est mis en minorité à propos de ses réformes budgétaires (oct. 1933). Il revient à la tête du gouvernement le 30 janvier 1934, en pleine période d’effervescence politique et de scandale financier (Stavisky).

Le déplacement du préfet de police Jean Chiappe provoque l’émeute du 6 février. Le gouvernement tombe sous la pression de la rue. Éloigné des premiers rôles pendant deux ans, Daladier participe à la préparation de la victoire du Front populaire de 1936. Léon Blum, au pouvoir, lui confie le ministère de la Défense nationale avec le titre de vice-président du Conseil. Blum tombant pour la deuxième fois, et devant la montée des périls, Lebrun fait de nouveau appel à Daladier. Le 9 avril 1938, à sa présentation, le troisième gouvernement Daladier obtient l’unanimité des voix ; l’extrême droite n’a pas voté. Sa politique va marquer l’échec du Front populaire. En août 1938, Daladier demande au pays de « remettre la France au travail » ; cette demande heurte ceux pour qui les conquêtes sociales récentes ne peuvent être touchées.

Front populaire, 1936

En 1934, le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez, change de stratégie. À la suite de la violente manifestation des ligues, le 6 février 1934, la gauche française identifie les anciens combattants Croix-de-Feu du colonel de La Rocque au fascisme, et se mobilise. Poing levé, socialistes et communistes réclament une alliance... commune

Le 29 septembre 1938, la crise tchécoslovaque met l’Europe au bord de la guerre, conjurée apparemment à Munich. Daladier reçoit un accueil triomphal à son retour à Paris. Sceptique, il savait seulement que l’Angleterre et la France avaient livré la Tchécoslovaquie. Le Parlement approuve par un vote massif les accords de Munich.

À l’automne de 1938, après ratification des accords de Munich qui ont superposé de nouvelles divisions aux divisions traditionnelles au sein des formations politiques et dans l’opinion publique, le gouvernement obtient de l’Assemblée nationale un vote des pleins pouvoirs ; mais la majorité s’est rétrécie et la gauche du gouvernement se trouve désormais au centre du Parlement. En octobre de la même année, sur proposition de Daladier, le congrès radical rompt les relations avec le Parti communiste. Le 30 novembre 1938, enfin, la C.G.T. réunifiée décrète une grève générale pour protester contre les accords de Munich et les décrets-lois économiques. C’est un échec dû à la fermeté du gouvernement et au caractère politique que revêt la grève aux yeux de beaucoup. Daladier gouverne par décrets-lois avec l’appui des radicaux et des modérés. Le gouvernement s’attaque aux deux maux de l’économie française : stagnation de la production et dépréciation monétaire, donc agitation sociale.

Il réalise une stabilisation de fait de la monnaie par action du fonds d’égalisation des changes. La guerre va modifier le déroulement de la vie politique normale : censure, comités secrets. Le dépècement de la Tchécoslovaquie avait déchaîné les passions et les discussions ; l’invasion de la Pologne se développera devant un Parlement muet, reflet d’une opinion politique résignée. Le 26 septembre 1939, le gouvernement décide la dissolution du Parti communiste en raison du pacte germano-soviétique ; le 16 janvier 1940, une loi prononcera même la déchéance du mandat parlementaire de tous les députés communistes. Ce sera la drôle de guerre. À la France qui avait tenté un simulacre d’attaque de la Sarre, Hitler offrait la paix, ainsi qu’à l’Angleterre, sur la base du fait accompli. Daladier refuse.

Le 13 septembre 1939, il remanie son cabinet et se charge du portefeuille des Affaires étrangères. La France offre son aide à la Finlande attaquée par la Russie le 30 novembre 1939 ; le 12 mars 1940 la Finlande capitule et met le gouvernement en mauvaise posture. Les silences de Daladier devant les événements inquiètent l’opinion. Le 20 mars 1940, la confiance au gouvernement est votée par 239 députés : il y a 300 abstentionnistes. On fait appel à Paul Reynaud. Daladier reste ministre de la Défense nationale. Le 10 mai, la guerre éclair déferle sur la France, la Belgique et la Hollande. Le 18 mai, Reynaud prend le portefeuille de la Défense nationale (et remplace Gamelin par Weygand).

Accords de Munich, 1938

Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, les accords de Munich sont signés par Hitler, Mussolini, Édouard Daladier, chef du gouvernement français, et le Premier ministre britannique Arthur Neville Chamberlain.

Bombardement d’Helsinki

Les dégâts provoqués à Helsinki, capitale de la Finlande, par les bombardements soviétiques, en 1939.

Daladier hérite de celui des Affaires étrangères pour dix-sept jours. Lors de l’ultime remaniement ministériel du 5 juin 1940, il est éliminé. Il devra comparaître au procès de Riom en février 1942. Les occupants le déportent en Allemagne en avril 1943 ; il en reviendra en 1945 ; jusqu’en 1958, il poursuivra son activité politique : député, président du Rassemblement des gauches républicaines.

La France du Maréchal Pétain.

Entre juillet 1940 et août 1944, les Français eurent à supporter à la fois la sujétion de l’occupant allemand et les contraintes de plus en plus lourdes, au fil des ans, du régime le plus autoritaire et le plus répressif que la France ait connu au XX° siècle. Si la grande majorité des Français firent d’abord confiance au maréchal Pétain pour faire face à la grave crise d’identité nationale provoquée par la déroute de mai-juin 1940, ils se détachèrent progressivement du régime de « l’État français » qui s’était installé bon gré mal gré dans la ville de Vichy. À la fois parce qu’il devenait un régime de plus en plus policier et parce qu’il se faisait le complice de l’occupant, notamment dans la persécution des Juifs de France. L’Occupation a sans doute profondément marqué la génération des Français des années noires, mais c’est Vichy qui continue de susciter les enjeux de mémoire les plus vivaces, dans lesquels on doit inclure l’ambivalence des attitudes du Français moyen.

La fin sans gloire de la IIIe République

 En 1945, dans la classe politique issue de la III° République, on expliquait couramment le régime de Vichy en évoquant un complot qu’aurait fomenté Philippe Pétain pour prendre le pouvoir et abattre la République. Ce grief, finalement retenu par l’accusation lors du procès qui fut intenté à l’ancien chef de l’État français en juillet-août 1945, permettait d’éluder les responsabilités de nombreux acteurs de l’été de 1940.

 En fait, Vichy naît du profond traumatisme causé par la mise en déroute, en moins de six semaines (entre le 10 mai et le 22 juin 1940), de l’armée française, elle qui passait pour la meilleure du monde, et de la crise d’identité nationale d’une ampleur exceptionnelle qui s’ensuivit. C’est de ce traumatisme que témoigne aussi l’exode, cette grande peur qui fit déferler, en mai et juin 1940, quelque 7 à 8 millions de femmes et d’hommes sur les routes du nord de la Loire. La déliquescence de la classe politique, faisant de Philippe Pétain, ultime président du Conseil de la IIIe République, son unique recours, comme le hara-kiri des parlementaires, qui lui délèguent le 10 juillet 1940 les pouvoirs constituants et lui donnent un blanc-seing pour gouverner, fournirent au régime de Vichy une apparence légale incontestée à l’époque par les Français.

Le 10 mai 1940, après neuf mois de « drôle de guerre « , les Allemands passent à l’offensive à l’ouest. Les Pays-Bas et la Belgique tombent rapidement, puis les panzers réussissent une spectaculaire percée dans les Ardennes, provoquant un exode massif des populations civiles du Nord et de l’Est. Les armées franco-britanniques sont balayées ; le...

La défaite avait été payée au prix fort. La Convention d’armistice, signée le 22 juin 1940 à Rethondes, n’incluait aucune revendication territoriale de la part de l’Allemagne, mais elle réduisait à peu de chose la puissance militaire française ; surtout, elle comportait des clauses politiques drastiques, dont la plus importante était l’instauration d’une ligne de démarcation scindant la France entre une zone nord « occupée » et une zone sud dite « libre » (que la Wehrmacht envahira le 11 novembre 1942).

 On aurait pu imaginer que les tenants de l’armistice, derrière Pétain, leur chef de file, allaient se contenter, en nationalistes conséquents, de gérer le désastre en adoptant le profil le plus bas possible pour gagner du temps. Il n’en fut rien : non seulement Pétain fit le pari catastrophique de mettre en œuvre une collaboration d’État politique avec le Reich, mais il décida d’instaurer, sous l’œil de l’occupant, un nouveau régime, « l’État français », dont le gouvernement était installé provisoirement à Vichy, en zone sud, régime qui mènerait une véritable révolution culturelle, baptisée « Révolution nationale ».

 Instrumentalisant à son profit le vote parlementaire du 10 juillet, Philippe Pétain opéra une révolution juridique en promulguant les 11 et 12 juillet 1940 quatre « Actes constitutionnels » : il s’y octroyait à la fois « la plénitude du pouvoir gouvernemental » (cumulant en effet les pouvoirs dévolus auparavant au président de la République et au Conseil des ministres), les fonctions législatives (exercées en Conseil des ministres), administratives (par le biais du pouvoir réglementaire), voire judiciaires (puisqu’il pouvait prononcer des peines de relégation à l’encontre d’hommes politiques). Il s’attribuait de surcroît le droit stupéfiant de nommer lui-même son successeur éventuel (ce fut d’abord Laval, puis Darlan).

 Quelques historiens, se situant le plus souvent dans la mouvance communiste, ont qualifié ce nouveau régime de « fasciste ». Cette approche est très contestable, puisque l’instauration d’un parti unique est refusée par Pétain et que, surtout, il lui manque une des spécificités majeures du régime totalitaire fasciste : l’expansionnisme guerrier. Et malgré les glissements qui se sont opérés au fil des mois, il vaut mieux le définir comme un régime autoritaire plutôt que totalitaire. Autoritaire, il l’est sans conteste, puisque le pouvoir tout entier est concentré entre les mains d’une seule personne, sans véritable contre-pouvoir, et notamment sans contrôle politique : la Chambre et le Sénat avaient été ajournés, les conseils généraux suspendus en octobre 1940 (leurs compétences étaient transférées aux préfets, jouissant de pouvoirs considérablement renforcés) ; les partis politiques furent explicitement interdits à compter de l’automne de 1941 ; et la censure omniprésente empêchait l’expression de toute opinion non conformiste.

 En reprenant la formalisation de Max Weber, le régime de Vichy peut être considéré comme un régime « autoritaire charismatique » : c’est bien en effet la rencontre des attentes de la masse et d’une personnalité à laquelle il est prêté des vertus singulières. On se mit à vouer une sorte de culte à ce noble vieillard, ce chef glorieux (le « vainqueur de Verdun », ce qui n’était pas rien à l’époque), au point d’en faire le père de la nation qui, à quatre-vingt-quatre ans, n’avait pas hésité à se sacrifier et à reprendre du service. Dès l’automne de 1940, de surcroît, une propagande était mise au point de façon aussi systématique qu’efficace, pour exalter tant le passé que la personne du Maréchal, toujours présenté comme un être hors du commun. Son entourage l’incita à se rendre dans les principales cités de la zone sud ; la première à recevoir sa visite fut Toulouse.

 Philippe Pétain est, dès le départ, et demeurera jusqu’au bout, la clé de voûte du régime. Rien d’important ne peut se décider sans son aval. Le fait qu’il choisisse seul les ministres fait de ceux-ci de simples directeurs de leur ministère. Le principal d’entre eux, Pierre Laval, en poste jusqu’au 13 décembre 1940, remplacé par l’amiral Darlan de février 1941 à avril 1942, avant de revenir aux affaires avec le titre de « chef du gouvernement », a sans doute une plus grande latitude d’action ; mais Pétain entendait être très régulièrement consulté.

 Comme tout régime autoritaire qui met en sommeil ou interdit les instances représentatives issues d’élections libres, Vichy avait besoin de quelques relais entre les sommets de l’État et le peuple. Pétain ayant repoussé d’emblée la mise en place d’un parti unique, une loi du 29 août 1940 créait en zone sud la Légion française des combattants : cette institution regroupe les anciens combattants - en principe ceux des deux guerres -, avec la mission d’être à la fois les « yeux et les oreilles » du Maréchal et les propagandistes zélés de la Révolution nationale. Mais ces légionnaires éprouvèrent bien des difficultés à servir de relais politiques efficaces et, les mois passant, leur tâche se réduisit à une participation disciplinée à des défilés et à des rassemblements qui prenaient le plus souvent des allures cocardières.

Philippe Pétain et bon nombre de ceux qu’on trouvait dans les allées du nouveau pouvoir se seraient bien passés de devoir gérer les relations avec le Reich, relations qui devenaient au fil des mois de plus en plus pesantes. Mais ils entendaient mettre en œuvre, coûte que coûte, le grand dessein de remodeler la France, dans ce qui sera appelé la « Révolution nationale », projet qui en terminerait avec ce qu’ils considéraient comme des décennies d’erreurs et de gabegie démocratique.

 Cette révolution culturelle devait instaurer « un État national, autoritaire, hiérarchique et social », qui façonnerait dans les jeunes générations un « homme nouveau ». Les sources idéologiques n’étaient pas vraiment celles du fascisme, mais se rattachaient plutôt aux thématiques contre-révolutionnaires, et notamment au maurrassisme. Mais on ne doit pas pour autant sous-estimer une certaine influence du catholicisme social, voire des courants « non conformistes » si actifs dans les années 1930.

 Six points peuvent caractériser l’idéologie du nouveau régime : la condamnation sans appel de l’individualisme ; le refus du principe égalitaire ; une pédagogie anti-intellectualiste ; la défiance à l’égard de l’industrialisme ; l’appel à un rassemblement national ; l’affirmation d’un nationalisme fermé.

 Pour combattre l’individualisme, tenu pour l’agent le plus dissolvant de la société comme de la nation, il convenait de redonner toute leur place à ce que l’on estimait être des « communautés naturelles », c’est-à-dire à la famille, la profession, la patrie. Le droit des familles est considéré comme antérieur et supérieur à celui de l’État. Si la mère de famille est honorée à l’envi, si la maternité est assimilée à un devoir national, c’est bien le père qui demeure le « chef de famille ». Il fallait ensuite « organiser » la société pour la rendre solidaire en s’inspirant du modèle corporatiste. Le modèle du genre en fut la « Corporation paysanne », créée par la loi du 2 décembre 1940, fonctionnant de façon hiérarchique et pyramidale, regroupant « tous ceux qui vivent de la terre ». Si l’affiliation à ce syndicat unique n’était pas obligatoire, elle était nécessaire pour bénéficier de certaines prestations. La « Charte du travail », mise en œuvre par la loi du 4 octobre 1941, s’appliqua aux professions industrielles, mais les structures de ce syndicat unique, dont la finalité était d’en finir avec la lutte des classes, étaient si compliquées qu’elles en devinrent tout à fait inopérantes. Ajoutons que l’action du gouvernement se fit également sentir sur certaines professions libérales : c’est notamment alors que fut institué l’ordre des médecins.

 Le refus de l’égalitarisme, jugé tout aussi pernicieux, est l’autre grand principe de l’idéologie vichyssoise. On tenait pour particulièrement dangereuse la tyrannie démagogique du suffrage universel ; Philippe Pétain affirmait : « Il ne suffit plus de compter les voix ; il faut peser leur valeur pour déterminer leur part de responsabilité dans la communauté ». À l’encontre des utopies pseudo-égalitaires, il fallait rétablir à chaque niveau les hiérarchies, restaurer de véritables élites sociales et professionnelles, en les formant désormais dans des écoles spécifiques de cadres. La plus connue d’entre elles était installée près de Grenoble, au château d’Uriage. Là, au nom du Maréchal, les stagiaires allaient pratiquer jusqu’en décembre 1942 ( date à laquelle l’école d’Uriage fut fermée après avoir été jugée trop indépendante) l’alternance quotidienne des activités physiques et intellectuelles, alternance visant à créer une communauté nationale solidaire.

 Le discours dominant répudie l’industrialisme dont on juge les effets déstabilisateurs, car il est trop lié au capitalisme, dont on dénonce volontiers la « ténébreuse alliance » avec le « socialisme international ». Le modèle vanté est celui d’une France à dominante rurale et artisanale, où serait tout particulièrement honoré le paysan, « garantie essentielle de l’existence et de la sauvegarde du pays » (P. Pétain). Mais la situation de crise provoquée par la défaite et l’occupation, le bouleversement des approvisionnements, la réorientation des échanges forcent l’État à intervenir. La France de l’Occupation a constitué de fait - et quelque peu en contradiction avec le discours officiel - l’expérience, la plus poussée à cette date, d’une économie administrée visant à réaliser une « modernisation » économique. C’est dans le secteur industriel qu’elle s’est le plus exercée, notamment à travers les Comités d’organisation, institués le 16 août 1940 et mis en place dans chaque branche ou profession, afin de recenser les entreprises, d’arrêter les programmes de production et de fixer également les règles de la marche des entreprises.

À l’image de tous les régimes autoritaires, les responsables de Vichy s’efforcèrent de promouvoir « une politique de la jeunesse », mettant en œuvre une nouvelle pédagogie. Pétain lui-même avait, en matière d’éducation, des idées relativement précises : défiance de tout intellectualisme, réhabilitation de la morale, du travail manuel et des exercices physiques. Cette politique se concrétisa dans la promotion du sport et la mise sur pied de mouvements de jeunesse. Un commissariat à l’Éducation générale et aux Sports, très entreprenant, réactiva la « gymnastique » à l’école, multiplia les compétitions et les manifestations sportives, toujours placées sous le signe de l’amateurisme. Des nombreux mouvements créés alors, confessionnels et non confessionnels, on a retenu surtout les « Chantiers de la jeunesse », une des œuvres de prédilection du régime, créée en juillet 1940 : en zone sud, près de 400 000 jeunes hommes, astreints à une sorte de service national, passèrent huit mois dans des campements situés loin des villes ; une partie notable du temps était consacrée à des travaux manuels généralement pénibles, et une importance toute particulière était accordée à l’éducation morale : on prônait le sens de l’honneur, les vertus de l’émulation, la grandeur de la communauté fraternelle.

Le régime de Vichy, comme tous les régimes autoritaires, mena une politique discriminatoire ou répressive contre ceux qu’il jugeait irrécupérables et, a fortiori, dangereux. Il estima qu’il fallait, en tout cas, mettre hors d’état de nuire les défenseurs de la « gueuse » (Charles Maurras), autrement dit les tenants de la République, de la démocratie libérale ; et qu’il lui incombait encore plus nettement de poursuivre ou d’exclure ce qu’il appelait « l’Anti-France », c’est-à-dire ceux qui passaient pour avoir soutenu activement le Front populaire : les communistes, qui devaient être continûment pourchassés, les francs-maçons qui devaient être exclus politiquement et enfin les Juifs, accusés notamment d’être à l’origine d’une croisade idéologique contre le Reich et dont, au nom d’un antisémitisme d’État, il convenait de réduire ce qui passait pour une influence économique, politique et sociale, démesurée et pernicieuse.

Des personnalités connues de « l’ancien Régime » furent poursuivies par des juges aux ordres : ainsi Pierre Mendès France et Jean Zay furent condamnés à des peines de prison sur le chef d’inculpation spécieux d’abandon de poste devant l’ennemi. Pétain, lui-même, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, faisait enfermer dans un fort Paul Reynaud, avant-dernier président du Conseil, et Georges Mandel qui fut son ministre de l’Intérieur. Une « Cour suprême de justice » fut chargée de diligenter une instruction contre d’anciens ministres. Elle servira de base juridique au procès de Riom, qui s’ouvrit en février 1942 (et fut renvoyé, sine die, sous la pression du Reich, deux mois plus tard) contre cinq inculpés, dont trois parlementaires et deux anciens présidents du Conseil, Léon Blum et Édouard Daladier. Quant aux fonctionnaires, et notamment les grands commis de l’État, qui passaient pour avoir trop bien servi la République, ils furent démis de leurs fonctions (en décembre 1940 déjà, une trentaine de membres de la Préfectorale, dont Jean Moulin, avaient été mis à la retraite).

 Les communistes avaient été, dès septembre 1939, poursuivis, condamnés, emprisonnés. Vichy, non seulement durcit la législation, mais surtout mena une politique répressive féroce qui décimait les militants. La lutte anticommuniste systématique devient encore plus nettement prioritaire après l’invasion de l’U.R.S.S. par la Wehrmacht (juin 1941). À Paris, deux brigades spéciales - de sinistre mémoire - filent, arrêtent, torturent, avant de les livrer à l’occupant, les résistants communistes. Des Cours spéciales, instituées en août 1941, jugent avec une sévérité toute particulière les inculpés communistes, dont certains sont guillotinés.

 Pour nombre de Vichyssois, les loges maçonniques fomentaient un complot permanent aux ramifications internationales qui saperait l’œuvre de redressement national. Dès le 13 août 1940, une loi interdisait les « sociétés secrètes », et parmi elles, avant tout, les diverses obédiences maçonnes. Et il était spécifié que les fonctionnaires devaient rompre toute attache avec elles. Un an plus tard, non seulement les « dignitaires » étaient nominalement désignés au public, mais ils étaient presque totalement exclus de la fonction publique.

 L’une des caractéristiques de l’idéologie de la « Révolution nationale » est - pour reprendre une formulation de Michel Winock - son « nationalisme fermé », engendré par une très profonde xénophobie. Cette xénophobie, véhiculée depuis plusieurs décennies par le national-populisme, avait engendré, dès les années 1890, un antisémitisme redoutable qui avait relayé l’antijudaïsme d’origine chrétienne. Car même le Juif de nationalité française, celui qu’on nommait « Israélite », devait être traité comme un demi-étranger, voire un étranger tout court, puisqu’il était considéré, par définition, comme inassimilable. C’est au nom de ce nationalisme fermé et de cet antisémitisme-là que Vichy met immédiatement en œuvre une politique d’exclusion débouchant sur un antisémitisme dit d’État.

 Trois points sont à retenir tout particulièrement. En premier lieu, rompant avec le principe républicain d’égalité, les deux lois d’exclusion des 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941 (les « statuts des Juifs ») visent à combattre l’influence supposée des « Israélites » dans la société française, les excluant des fonctions électives, de la fonction publique, des médias, des professions libérales, ce qui en faisait par là même des citoyens de seconde zone. Une autre loi discriminante, celle du 22 juillet 1941, met en œuvre « l’aryanisation » des entreprises et des biens juifs, ruinant l’activité économique de la communauté juive. Enfin, dès le 4 octobre 1940, la loi avait donné le pouvoir à l’administration d’interner dans des camps, sans possibilité de recours, les Juifs étrangers.

 La « question juive » n’avait pas, aux yeux des responsables de Vichy, une importance primordiale ; rien à voir en tout cas avec la place qu’elle occupait dans l’idéologie raciale et les pratiques racistes du régime nazi. Et si la politique d’exclusion sociale a bien été mise en œuvre et contrôlée par un Commissariat général aux questions juives, institué en mars 1941 (dont les deux premiers titulaires furent Xavier Vallat puis Louis Darquier, dit de Pellepoix), la mission de celui-ci ne comportait nullement l’extermination des populations juives. Et pourtant, à partir du printemps de 1942, le gouvernement de Vichy, un certain nombre de ses fonctionnaires, une partie de ses forces de police ou de gendarmerie, se sont faits les auxiliaires, puis les complices, des persécutions et de la déportation des Juifs de France.

S’il est bien vrai que ce sont les services nazis spécialisés dans la mise en œuvre en France de la « solution finale » qui ont, après avoir multiplié les interdictions et les vexations, programmé et planifié les rafles et la composition des convois vers les camps de la mort, il est non moins certain que ce sont des forces répressives françaises qui ont procédé à ces rafles tant en zone nord (comme celle dite du Vél’d’Hiv’, qui s’est déroulée à Paris les 16 et 17 juillet 1942, et au cours de laquelle furent arrêtés au moins 12 884 hommes, femmes et enfants) qu’en zone sud.

L’analyse de cette dérive impardonnable met en avant deux causes : la première réside dans la xénophobie qui poussa les responsables de Vichy à accepter sans état d’âme de livrer, partout en France, et ceci jusqu’en juillet 1944, des Juifs étrangers que réclamait l’occupant et qui étaient en principe les seuls déportables officiellement. La seconde résulte de l’engrenage de la collaboration d’État, que Laval entendait promouvoir coûte que coûte : à partir du moment où Hitler accorde une place primordiale à la mise en œuvre accélérée de la « solution finale », y compris en Europe occidentale, Laval fait de la livraison des Juifs étrangers un objet comme un autre - ou presque - du marchandage politique. Vichy, en tout cas, par ses complicités avérées, est comptable des 80 000 Juifs - parmi lesquels 24 500 citoyens français, déportés de France, pour la plupart à Auschwitz-Birkenau, et dont moins de 2 500 devaient revenir.

Bon gré mal gré, le régime de Vichy se vit contraint de cohabiter, vivre, négocier avec un occupant. Tout en bénéficiant d’un statut quasi unique dans l’Europe occupée, puisque la souveraineté française était maintenue sur une fraction du pays alors que celui-ci avait été vaincu, le régime de Vichy allait se retrouver, pour le grand malheur des Français, prisonnier d’un système de relations franco-allemandes singulières et piégées.

La naissance de l’État français comme la collaboration d’État conclue entre le Reich et le régime de Vichy découlent du choix de la signature de l’armistice, qui, à la différence de la capitulation qui aurait pu être envisagée, engageait le pouvoir politique. Pour en terminer immédiatement avec une guerre qu’il considérait comme définitivement perdue, et bien décidé à assumer une relève politique, Philippe Pétain avait accepté une convention d’armistice aux clauses particulièrement exorbitantes, dans le cas où la paix ne serait pas rapidement signée. Or, la résistance des Britanniques, qui, au cours de l’été de 1940, gagnent dans les airs la bataille dite d’Angleterre, incite Hitler à ne pas conclure avec la France une paix séparée.

 Alors que faire ? Comment gérer une situation à la fois imprévue et complexe ? Philippe Pétain ne cherche pas à gagner du temps ni à finasser avec Hitler. Après avoir - il est vrai - hésité, il fait le choix décisif de collaborer politiquement avec le Reich. C’est ce que symbolise la rencontre, qui allait stupéfier la majorité des Français, du chef de l’État français avec Hitler en personne, dans la petite ville de Montoire, dans le Vendômois, le 24 octobre 1940. Les hommes de Vichy - à quelques exceptions près - ne s’engagent pas dans la collaboration d’État pour des motifs idéologiques. Ils n’éprouvent en effet que peu de sympathie pour le populisme et la violence nazis. Les choix de l’automne de 1940 répondent avant tout à des calculs ou à des paris géostratégiques. La plupart des responsables vichyssois firent le pari que le Reich sortirait grand vainqueur de l’affrontement. Une stratégie fondamentalement hexagonale leur fait considérer que la guerre est finie pour la France. Bien plus, aussi bien Laval que Darlan - du moins dans un premier temps - ont estimé que la paix allemande serait plus profitable à la France qu’une paix anglaise. C’est pourquoi, ils ont pensé que collaborer politiquement avec l’Allemagne, sans se retrouver en guerre, permettrait à la France d’être bien placée lors du règlement final et, dans le court terme, d’obtenir un allègement substantiel des clauses les plus draconiennes de la convention d’armistice.

 Jusqu’en 1942, Vichy disposait d’atouts : sa flotte de guerre et, encore plus, l’Empire qui, à l’exception de l’Afrique-Équatoriale française, de la Nouvelle-Calédonie et d’établissements dans le Pacifique, était demeuré loyaliste. Hitler, qui se défiait du nationalisme français, entendait pratiquer une collaboration vraiment minimale. Mais il estimait préférable de laisser la France défendre ses propres possessions, notamment sur le pourtour méditerranéen. Jusqu’à la fin de 1941, les Français firent preuve de beaucoup de bonne volonté, notamment lors des « Protocoles de Paris » paraphés en mai 1941 (qui autorisaient le Reich à utiliser sous certaines conditions des bases de l’Empire français), dans la mise en œuvre d’une collaboration politique, sans obtenir pour autant de véritables concessions politiques ni d’améliorations notables dans la vie quotidienne du Français moyen.

 La coupure décisive, à bien des égards, est le succès de l’opération Torch, les 7 et 8 novembre 1942, qui voit les Anglo-Saxons prendre pied en Algérie et au Maroc. Le déséquilibre du rapport des forces entre Vichy et le Reich s’accentue ensuite considérablement et donc dangereusement. Non seulement la zone sud, dite « libre », est envahie le 11 novembre 1942 par la Wehrmacht et devient « zone d’opérations », mais le régime perd ses principaux moyens d’échange ou de marchandage : le gros de sa flotte de guerre se saborde à Toulon (27 nov. 1942) pour éviter que les Allemands et les Italiens ne s’en emparent ; bien plus, l’Empire se rallie à Darlan, qui, alors qu’il était de passage à Alger lors du déclenchement de l’opération Torch, finit par jouer la carte américaine, tout en faisant faussement état d’un accord secret (ce qu’on dénomme « l’accord intime ») avec Philippe Pétain.

 Or le Reich est dorénavant décidé à ne plus ménager les pays vassaux et les oblige systématiquement à accroître leur participation à l’effort de guerre allemand. Sans que la France et les Français subissent les affres de la « polonisation » (ce qui implique l’élimination systématique des élites), telle qu’elle est pratiquée dans les pays occupés de l’Est de l’Europe, ils sont les victimes d’une surexploitation économique si bien menée que la France devient le meilleur fournisseur en biens et denrées du Reich. Le pays fournit aussi sa main-d’œuvre : plus de deux millions de salariés travaillaient, bon gré mal gré, en France pour l’Allemagne, tandis que Fritz Sauckel, « le négrier de l’Europe », parvenait à faire transférer outre-Rhin 650 000 hommes, au titre du S.T.O., le Service du travail obligatoire, institué par Laval en février 1943. Par ailleurs, la collaboration policière franco-allemande était notablement renforcée à l’encontre des résistants. Et, bien entendu, les autorités françaises devaient se prêter à la mise en œuvre de la « solution finale ».

Dès l’origine, le régime reçut un soutien sans équivoque de toutes les droites. Il est vrai cependant que tous les hommes de droite ne se retrouvèrent pas à Vichy, pas plus que, symétriquement, la Résistance ne saurait se réduire à la gauche. Reste que les personnalités militant jusqu’alors à gauche et qui ont pu être instrumentalisées par Vichy sont peu nombreuses (René Belin, ex-secrétaire du bureau confédéral de la C.G.T., devenu ministre du Travail, en étant l’exemple le plus connu). Alors que les droites arrivent en force et qu’aucune d’entre elles ne manque à l’appel ; la participation la plus voyante, et la plus massive dans un premier temps, est celle de la droite réactionnaire, notamment des militants ou des sympathisants de l’Action française, qui tiennent, selon le mot de Maurras, pour une « divine surprise » l’avènement d’un Pétain efficace. Mais on rencontre également, ce qui est beaucoup plus étonnant, des membres de la droite libérale (Joseph Barthélemy, qui sera garde des Sceaux), le plus souvent, il est vrai, des notables élitistes se réclamant de l’orléanisme. L’arrivée la plus remarquée fut celle de la droite technocratique (ainsi Pierre Pucheu), hauts fonctionnaires et cadres venus du privé, épris d’ordre et de rationalité modernisatrice, se sentant à l’aise dans ce régime autoritaire, débarrassés des pressions et du contrôle des élus locaux et de la classe parlementaire. Notons que, dès le départ, l’ultra droite factieuse était également représentée.

 Cette diversité des droites ne doit pas occulter le fait que les valeurs défendues par Vichy comme les pratiques mises en œuvre portent avant tout la marque de ce qu’on peut nommer la droite extrême, conservateurs et libéraux brouillés avec la République, au moins depuis le Front populaire ; ceux-ci acceptent volontiers de servir un régime autoritaire, qui correspond précisément à ce qu’avait appelé de ses vœux l’extrême droite ligueuse.

 Bon nombre de notables, y compris dans les milieux de gauche munichois, ont soutenu le régime jusqu’à la fin de 1943, de même que les patrons, petits et grands. Mais c’est du côté de l’Église catholique que le soutien apparaît le plus voyant (les églises réformées, quant à elles, ralliées au régime dans les premiers mois, entrèrent en dissidence morale après les rafles des Juifs de l’été 1942). L’épiscopat, à quelques très rares exceptions près, s’était senti immédiatement à son aise dans le nouveau régime.

Un certain nombre de thèmes du catholicisme intransigeant et du catholicisme social avaient suffisamment modelé l’idéologie de la « Révolution nationale » pour que le primat des Gaules, le cardinal Gerlier, puisse faire sienne la devise de Vichy : « Travail, famille, patrie, ces trois mots sont les nôtres. » Sans doute, l’Église n’obtint pas tout ce qu’elle désirait (l’aide financière accordée par l’État aux écoles privées - contrairement aux canons de la laïcité - fut qualifiée d’exceptionnelle), mais elle bénéficia d’un statut privilégié : elle put notamment maintenir et même développer ses propres mouvements de jeunesse, obtint que les membres des congrégations religieuses puissent à nouveau enseigner (alors que les écoles normales d’instituteurs, tenues pour les foyers d’un laïcisme militant, étaient, elles, fermées). Le régime de Vichy apparut comme clérical : au respect que Philippe Pétain et la plupart des dignitaires de Vichy témoignaient à l’Église, répondait une présence active de celle-ci, toujours très en vue lors des visites du Maréchal dans telle ou telle ville, et le plus souvent partie prenante des autres manifestations officielles. Et surtout, les responsables de l’Église de France s’employèrent à combattre toutes les dissidences, qu’elles fussent ou non gaullistes, et incitèrent tous les fidèles à manifester un loyalisme sans faille au régime, en le considérant jusqu’au bout, même si leur appui se relâcha en 1944, comme le seul légitime.

Vichy s’efforça, enfin, de conserver le soutien de l’opinion, qui lui fut, sans nul doute, acquis dans les premiers mois. Car au « maréchalisme », à savoir un attachement à la personne même du Maréchal, se juxtaposent des courants « pétainistes », très vraisemblablement majoritaires, qui approuvent l’instauration d’un « État français » et l’idéologie de la « Révolution nationale ».

 Mais on constate que, dès l’automne de 1941, la majorité des Français est devenue attentiste, en se détachant du régime. Une sorte de décantation s’était sans doute effectuée, et, au fil des mois, un double malentendu devenait patent. Le Français moyen avait attendu de Philippe Pétain qu’il adopte un profil bas à l’égard de l’occupant ; il pouvait constater que, dans un message on ne peut plus explicite, huit jours après l’entrevue de Montoire, on l’incitait à entrer dans la voie de la collaboration. Et l’analyse des interceptions postales, téléphoniques et télégraphiques - massives à l’époque et qui constituent aujourd’hui une mine de documents pour les historiens, nous apprend que les Français ont montré dans leur ensemble beaucoup de défiance à l’encontre de la collaboration d’État avec le Reich, collaboration qui, de surcroît, n’allait quasiment rien leur rapporter. Second malentendu qui contribue à détacher le Français moyen du « vainqueur de Verdun » : s’il avait espéré que celui-ci mettrait fin à la violente crise d’identité nationale qui avait secoué le pays dans l’été 1940, il pouvait constater que la répression accrue de « l’ennemi intérieur » alimentait les risques d’une guerre franco-française dangereuse à court comme à moyen terme et qui, de toute façon, se déroulait en présence d’un occupant à qui elle ne pouvait déplaire.

 Il existait, il est vrai, diverses façons d’être attentiste. Certains s’en tiendront à un repli frileux par lassitude ou par peur, alors que d’autres manifesteront une connivence, voire une solidarité complice avec les résistants. Reste que, si subsiste jusqu’à l’été de 1944 un maréchalisme de base, justifié au besoin par l’assertion parfaitement erronée que Pétain était de mèche avec de Gaulle, les rangs des pétainistes proprement dits s’étaient considérablement éclaircis.

 Soulignons enfin ce fait que l’opinion du Français moyen n’a guère évolué de façon linéaire, ni surtout selon le principe des vases communicants qui voudrait, en l’occurrence, que la France pétainiste soit devenue une France résistante. Il faut non seulement insister sur l’ambivalence des attitudes, mais aussi prêter une attention soigneuse à la chronologie. Parmi les quatre grandes familles de résistants, on peut distinguer les gaulliens (dont l’acte fondateur est l’appel du 18 juin), les communistes entrés, dans leur totalité, dans la lutte patriotique à l’été de 1941, celles et ceux qui n’étaient ni l’un ni l’autre, et ceux que les historiens dénomment les vichysto-résistants ; ces derniers ont été longtemps marginalisés dans la mémoire résistante, pour avoir dans un premier temps cru en la « Révolution nationale », et le plus souvent servi le régime, avant d’entrer en résistance sans esprit de retour. Ils le firent, pour la majorité d’entre eux, durant l’automne de 1942, dans les semaines qui suivirent le débarquement anglo-saxon en Algérie et au Maroc. En refusant de rejoindre l’Afrique du Nord, Pétain et le gouvernement de Vichy s’étaient à leurs yeux définitivement délégitimés, tout en acceptant d’être de plus en plus vassalisés. On peut ranger parmi eux un certain nombre d’officiers de l’armée d’armistice, forte de 100 000 hommes, que les Allemands avaient laissé subsister, pour maintenir l’ordre, jusqu’en novembre 1942. François Mitterrand en est l’exemple le plus connu.

La fin pitoyable d’un régime policier

Ceux qui tenaient le haut du pavé parisien, des militants de l’ultra droite, des journalistes (notamment ceux de Je suis partout), des écrivains ( Drieu La Rochelle, Céline à cause de son antisémitisme obsessionnel, Brasillach, Rebatet...) en bénéficiant de la bienveillance de l’occupant, ceux qui se dénommeront les collaborationnistes n’avaient cessé de critiquer Vichy, eux qui exigeaient une alliance placée sous le signe de la croix gammée et se réclamaient volontiers du nazisme. Les hommes de Vichy avaient réussi, jusqu’à l’automne de 1943, à garder relativement leurs distances avec ces ultras. Mais, à compter de la montée en puissance de la Milice, en 1944, s’instaure, au nom notamment de l’anticommunisme, une solidarité de fait entre les uns et les autres.

 La Milice naît, en janvier 1943, de la volonté tenace d’activistes de l’ultra droite, issus de la Légion des combattants, qui se réclamaient alors d’un pétainisme autoritaire et répressif. Elle peut se doter progressivement d’une Franc-Garde encasernée et armée grâce à l’entremise de la SS (à laquelle prêtent serment les principaux chefs miliciens). Sous la pression allemande émerge en janvier 1944 un État milicien, puisque ses responsables contrôlent désormais l’administration pénitentiaire, la propagande (avec Philippe Henriot, qui était un tribun redouté) et surtout l’ensemble des forces de police, placées sous la férule de Joseph Darnand, secrétaire général de la Milice, promu secrétaire d’État au Maintien de l’ordre. Les miliciens allaient symboliser le Vichy répressif et complice de l’occupant.

 Pétain et Laval avaient cru, au printemps de 1944, pouvoir tirer leur épingle du jeu, en prônant la neutralité, prenant ainsi leurs distances avec les ultras de la collaboration. Mais, en août 1944, le Reich allait les forcer, eux et leurs ministres, à gagner l’Allemagne, où, à Sigmaringen, le château des Hohenzollern abrita les décombres de l’État français. Si Pétain décida de faire la grève de ses fonctions, une partie de ses ministres jouent à la comédie d’un pouvoir de plus en plus fantomatique, tandis que les activistes étaient regroupés dans la division de Waffen-SS Charlemagne, avant d’être balayés par l’Armée rouge. Les survivants comme les autres collaborationnistes et certains responsables vichyssois eurent à affronter la saison des juges.

 Le régime de Vichy a bien été jugé, notamment à travers l’épuration légale. Mais les années de l’Occupation demeurent, dans une certaine mesure, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Éric Conan et Henry Rousso « un passé qui ne passe pas », précisément parce qu’avait existé un régime théoriquement souverain, Vichy. Profitant de la guerre froide, les nostalgiques de Vichy ou ceux qui détestaient aussi bien les communistes que les gaullistes, ont bien tenté, dans les années 1950, de réhabiliter le Vichy de Pétain (rejetant celui de Laval dans les poubelles de l’Histoire). Mais ce qui prévalut, sous la pression conjointe des mémoires communiste et gaulliste, fut plutôt la mise entre parenthèses du gouvernement de Vichy.

 Le film Le Chagrin et la Pitié, réalisé par Marcel Ophuls en 1971, donna le signal d’une remise en cause des mémoires convenues et, grâce à l’ouverture progressive des archives, historiens et non-historiens se livrèrent à une relecture tous azimuts de la France vichyssoise. On est passé progressivement de l’étude de la France de Vichy à celle de la France sous Vichy, avant de se mettre à scruter les faits et gestes du Français moyen. Enfin, depuis les années 1990, c’est avant tout la politique répressive de l’État vichyssois qui a été analysée de façon systématique, et notamment celle qui fut menée à l’encontre des Juifs. Les complicités du régime dans la déportation des Juifs de France étant établies, la réhabilitation du régime de Vichy est maintenant improbable.

Le national-socialisme et la conquête du pouvoir.

Le parti Nazi, a été fondé au lendemain de la Première Guerre mondiale, ne dépassa guère les dimensions d’un petit parti qui, aux élections de 1928, recueillit moins de 3% du total des suffrages. Avec la crise économique qui frappa si durement l’Allemagne en 1929, il s’enfla et remporta ses premières grandes victoires.

Ces succès sont moins dus à un programme original et précis (les vingt-cinq points du programme initial, d’ailleurs fort vagues, seront modifiés ou tout simplement oubliés avant et surtout après la prise du pouvoir) qu’à un certain nombre d’idées-forces inculquées inlassablement aux masses par une propagande habile et simplificatrice. Les nationaux-socialistes promettent aux classes moyennes ruinées par l’inflation et aux millions de chômeurs des changements radicaux. Pour ne donner qu’un exemple : le programme prévoit « la municipalisation des grands magasins » et « pour un loyer modique leur mise à la disposition des petits commerçants », auxquels « l’État et les municipalités sont tenus de faire appel pour toutes les commandes qu’ils passent ». Les nazis se disent socialistes, insistent, sans préciser en quoi il consiste exactement, sur leur anticapitalisme, se proclament antimarxistes, mais ils réussissent à obtenir le soutien financier de puissants groupes industriels qu’ils rassurent sur leurs intentions réelles. Il nouent alliance avec la droite classique (front de Harzburg, oct. 1931), dont ils absorbent par ailleurs une grande partie de l’électorat (celle-ci ne recueille en juillet 1932 que 8% du total des suffrages).

 Surtout ils mettent l’accent sur leur nationalisme. Ils veulent libérer l’Allemagne des contraintes imposées par le traité de Versailles et promettent aux Allemands un avenir de grandeur et de prospérité. Dans Mein Kampf, Hitler annonce aux Allemands « une paix garantie par l’épée victorieuse d’un peuple de maîtres qui mettra le monde entier au service d’une civilisation supérieure ». En même temps, les nationaux-socialistes choisissent des « ennemis » auxquels ils attribuent la responsabilité de tous les maux dont souffre le pays : « Les juifs, les marxistes, le « système » (c’est-à-dire la république de Weimar). Hitler explique qu’il faut toujours désigner « un ennemi visible ».

 Le national-socialisme semble avoir atteint son apogée aux élections générales de juillet 1932. Le parti obtient alors 37,3% de suffrages (soit 13,7 millions), mais quatre mois plus tard, aux élections du 6 novembre, le N.S.D.A.P. perd 2 millions d’électeurs (11,7 millions, soit 33,1%), alors que les communistes, qui n’ont cessé de progresser, en obtiennent 6 millions et que les sociaux-démocrates recueillent près de 8 millions de suffrages. Ainsi les voix rassemblées par les deux partis de gauche, profondément divisés, il est vrai, sont-elles, à moins de trois mois de la prise du pouvoir par Hitler, sensiblement plus nombreuses que les voix nationales socialistes. C’est alors qu’à la suite d’intrigues compliquées, dont les acteurs principaux sont, en dehors du camp nazi, Franz von Papen et Hjalmar Schacht, qui assure à Hitler l’appui massif et efficace des milieux industriels et financiers, inquiets à la fois des progrès communistes et des risques de désagrégation que présente le N.S.D.A.P. (conséquence du recul enregistré de juillet à novembre), le maréchal Hindenburg, président de la République, nomme à la chancellerie du Reich, le 30 janvier 1933, le Führer du Parti national-socialiste, Adolf Hitler.

L’armée allemande, la Reichswehr, qui avait durant les quatorze années de la république de Weimar observé à l’égard du régime républicain un loyalisme de façade, d’ailleurs à éclipses, approuva un changement qui signifiait pour elle le prochain réarmement de l’Allemagne, ainsi que la reprise d’une politique d’agression et d’annexion dont l’impérialisme allemand avait dans le passé donné maints exemples.

Mise en place et consolidation du nouveau régime (1933-1936

Hitler semble donc avoir pris le pouvoir légalement. Le gouvernement qu’il forme aussitôt n’est nullement composé exclusivement de nationaux-socialistes. Au contraire. Y dominent les représentants de la droite classique. Von Papen est vice-chancelier, Alfred Hugenberg dirige l’Économie et l’Agriculture, Konstantin von Neurath est ministre des Affaires étrangères, le général Werner von Blomberg, ministre des Armées... Le N.S.D.A.P. n’a que trois représentants : outre Hitler, Wilhelm Frick, ministre de l’Intérieur, et Hermann Göring, ministre sans portefeuille et commissaire du Reich pour l’Aéronautique. En mars, Joseph Goebbels entre au gouvernement en qualité de ministre de la Propagande. Divisée sur les méthodes, l’équipe gouvernementale avait en commun l’hostilité à la République et au système parlementaire, la volonté d’éliminer les partis de gauche et les syndicats ouvriers afin de trouver plus facilement à la crise économique une solution qui ne mît pas en question le régime capitaliste mais assurât sa prédominance, le désir de refaire de l’Allemagne une grande puissance militaire susceptible d’imposer ses vues à ses partenaires.

Le nouveau chancelier Hitler, entouré des deux autres membres nazis du gouvernement, entre le 31 janvier 1933, à l’hôtel Kaiserhof de Berlin, siège du parti : Hermann Göring, ministre sans portefeuille, et Wilhelm Frick, ministre de l’Intérieur. Le gouvernement à peine constitué, le Reichstag fut dissous, et les élections fixées au 5 mars 1933, tandis que les sections d’assaut hitlériennes, avec l’appui des autorités, s’efforçaient de réduire au silence par la terreur les adversaires politiques.

 À huit jours des élections, le palais du Reichstag fut incendié par des groupes nazis. Il est établi aujourd’hui que l’opération fut montée par la S.S. berlinoise sous la direction de Kurt Daluege qui fit appel à l’aide d’un commando des S.A., tenus en partie hors du secret. Prenant prétexte de l’événement, Hitler fit promulguer un décret qui suspendait en fait les garanties constitutionnelles. Dans la nuit, une gigantesque rafle permit d’arrêter des dizaines de milliers de communistes et d’antifascistes. Quelques jours plus tard, le leader communiste Ernst Thälmann était à son tour jeté en prison. Les premiers camps de concentration accueillaient les militants antinazis.

Incendie du Reichstag, nuit du 27 au 28 février 1933. Moins d’un mois après la nomination de Hitler comme chancelier, quelques jours avant les élections, cet acte criminel marque symboliquement la fin de la république de Weimar. Malgré tout, les élections du 5 mars n’apportèrent pas à la coalition gouvernementale la victoire escomptée. Même la confiscation des 81 sièges communistes ne donnait pas au gouvernement la majorité des deux tiers dont il avait besoin pour modifier la Constitution. Après quelques jours de négociations, le Zentrum catholique accepta de voter les pleins pouvoirs qui, le 23 mars, mettaient fin au régime de Weimar.

 Dès ce moment-là, les communistes allemands étaient réduits à l’illégalité. Syndicats et parti socialiste furent à leur tour interdits en mai et juin. En juillet, les autres partis acceptèrent de se dissoudre. Le 14 juillet, une loi faisait du Parti national-socialiste le parti unique du Reich. Toutes ces mesures avaient pu être prises parce qu’elles avaient l’appui de la grande bourgeoisie (donc de la grande presse) et de l’armée. G. Krupp von Bohlen, président en exercice du Reichsverband der deutschen Industrie, écrit, en février 1933, à Hitler : « L’évolution politique coïncide avec les vœux que moi-même et le bureau (du plus puissant groupement industriel) avons formés depuis longtemps. »

 Hitler, cependant, se présentait comme l’homme du retour aux traditions prussiennes, conservatrices, ce que symbolisait la cérémonie du 21 mars où l’on voit, dans la Garnisonskirche de Potsdam, Hitler s’incliner devant le président Hindenburg en grand uniforme de feld-maréchal, accompagné des représentants des autorités religieuses et militaires. Le 16 mars, le Völkischer Beobachter avait intitulé son éditorial : « Le christianisme : principe fondamental du gouvernement d’Adolf Hitler ». Quelques mois plus tard, le 6 juillet, Hitler annonçait dans un discours que « la révolution allemande était achevée ».

La première année du IIIe Reich est celle de la « mise au pas ». La composition des gouvernements des États qui constituent le Reich est alignée sur celle du gouvernement central. Une seconde étape, en janvier 1934, transfère au Reich la quasi-totalité des compétences des États. Le Reich devient un État centralisé, sans que l’unification administrative soit cependant pleinement réalisée. Bien des anomalies subsistent : c’est ainsi que la Prusse conserve son ministère des Finances et son Ministre président (Göring). Parallèlement s’accomplit une certaine osmose entre l’appareil d’État et l’appareil du parti. Mais ici encore la fusion n’est pas totale, ni l’harmonisation accomplie. Le parti, par un réseau hiérarchisé, essaie de contrôler et d’orienter toute la vie politique et idéologique du pays. Tandis que les grands problèmes politiques et surtout économiques échappent de plus en plus à la compétence des membres du parti et des cadres moyens, ceux-ci ont pour fonction d’éduquer le pays tout entier dans le sens national-socialiste et de mettre les masses au service de l’État fasciste.

Les travailleurs sont regroupés dans le Front allemand du travail (Deutsche Arbeitsfront, D.A.F.) dont le chef était le docteur Robert Ley, qui cumulait ses fonctions avec celles d’« organisateur » du N.S.D.A.P. (Reichsorganisationsleiter). L’emploi de termes militaires correspond effectivement dès les premières années du régime à une militarisation. La propagande insistante, l’embrigadement de tout le peuple allemand s’accompagnent toujours d’une surveillance policière de plus en plus poussée et de l’emploi de la terreur. Celle-ci n’a pas pour seul but d’intimider et d’éliminer les adversaires politiques ; elle habitue le peuple allemand à la violence, constituant ainsi une sorte de préparation psychologique à la guerre.

Dès les premiers mois du III° Reich, il apparut à l’évidence que le système économique existant, loin d’être bouleversé, se trouvait consolidé. Or un nombre non négligeable de cadres moyens et subalternes du N.S.D.A.P., qui avaient ajouté foi aux promesses démagogiques, au vocabulaire socialisant de Hitler ou de Goebbels, vocabulaire désormais abandonné, avaient rêvé d’une révolution qui s’attaquerait au régime capitaliste lui-même. Par ailleurs, le chef des S.A., Ernst Röhm, souhaitait que la formation qu’il dirigeait, et dont l’emploi était mal défini, prît en main le réarmement et la constitution d’une armée populaire nationale-socialiste. Ces idées qui se propageaient dans les milieux nationaux-socialistes en 1933 et 1934 inquiétaient les milieux capitalistes et les dirigeants de la Reichswehr. Après avoir hésité pendant des semaines, Hitler se résolut à trancher. Ce fut le massacre de la Nuit des longs couteaux dont Visconti a donné dans son film Les Damnés une image saisissante. Accordant satisfaction aux chefs de l’armée et aux dirigeants de l’économie, Hitler fit abattre Röhm et de nombreux opposants au sein du parti. En même temps il assouvissait des vengeances anciennes (en se débarrassant de toute une série d’adversaires : exécution de Kurt von Schleicher, de Gustav von Kahr) et intimidait Von Papen (dont plusieurs collaborateurs furent assassinés). Quelques semaines plus tard (2 août 1934) mourait Hindenburg.

Hitler ajouta alors à ses fonctions de chancelier celles de président du Reich. Il devenait du même coup chef de la Reichswehr qui, désormais, prêtera serment non « au peuple et à la patrie », mais, personnellement, au Führer Adolf Hitler. Ces mesures sont sanctionnées par un plébiscite, désormais substitué à toute autre consultation populaire et remarquablement « préparé », le 19 août 1934. Les changements sont approuvés à une très forte majorité (38,4 millions de « oui » sur 45,5 millions d’électeurs inscrits). Le 30 juin 1934 marque en outre le déclin des S.A. et l’ascension d’une autre formation hitlérienne, les Schutz-Staffeln, ou S.S., jusqu’alors subordonnée aux S.A. et désormais indépendante, placée sous la direction de Heinrich Himmler. Enfin, la consolidation du régime s’accompagne à la fois du développement de l’appareil policier (importance accrue de la Geheime Staatspolizei, ou Gestapo) et d’une mise en tutelle de la vie culturelle et du système d’éducation. Ces mesures, ainsi que les persécutions dirigées contre les antifascistes, ont contraint, dès les premiers mois du nouveau régime, de très nombreux savants et intellectuels (Einstein, Thomas et Heinrich Mann, Bertolt Brecht) à prendre le chemin de l’exil. Une littérature médiocre d’où est bannie tout humanisme, un art néo-classique qui se veut grandiose et qui est le plus souvent d’un lourd académisme, telles sont les productions artistiques du IIIe Reich.

Réarmement et système d’alliances.

En politique extérieure, Hitler manifeste dans les premiers temps une grande prudence : il tend à rassurer ses voisins que les objectifs proclamés dans Mein Kampf avaient inquiétés. Il récolte d’abord les fruits de la politique de ses prédécesseurs : à l’avènement du IIIe Reich, le problème des réparations est réglé et l’égalité des droits reconnue à l’Allemagne (11 déc. 1932). Au système de sécurité collective sous l’égide de la Société des Nations le Reich oppose celui des pactes bilatéraux, dont le premier exemple est l’accord signé avec la Pologne, le 26 janvier 1934. En fait, par ce traité, comme par les liens noués avec la plupart des pays balkaniques, dont le Reich utilise les difficultés économiques pour les placer dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’Allemagne, la diplomatie allemande s’emploie à faire éclater à l’Est le système d’alliances que la diplomatie française, sous l’impulsion de Louis Barthou, avait tenté d’instaurer ou de consolider. Refusant une nouvelle fois de négocier sur le problème du désarmement, Hitler rétablit, le 16 mars 1935, le service militaire obligatoire, décision qui consacre aux yeux de tout le réarmement allemand.

Il semble que jusqu’en 1936 les dirigeants nazis aient hésité sur les voies et les étapes de l’expansion extérieure. Un groupe de financiers et d’industriels qui avaient soutenu Hitler (Fritz Thyssen, Hjalmar Schacht) préconisait un accord provisoire avec les puissances occidentales, la formation d’un front commun contre l’Union soviétique. Le gouvernement anglais, de son côté, amorça un rapprochement avec le Reich et signa avec lui, le 18 juin 1935, un accord naval qui prévoyait, entre les deux pays, une parité en matière de sous-marins et la possibilité pour l’Allemagne de construire une respectable flotte de haute mer. Mais, dans le courant de 1936, la conception selon laquelle la guerre contre l’Union soviétique devait être précédée par la neutralisation des puissances occidentales semble l’avoir emporté. Ainsi s’expliquent les mesures autarciques décidées en 1936 (plan de quatre ans) : en prévision de la guerre de conquête qu’il prépare, le Reich s’efforce de se rendre économiquement indépendant en ce qui concerne les matières stratégiques principales.

 Par un coup de bluff qui réussit, Hitler décide, le 7 mars 1936, de réoccuper en Rhénanie la zone démilitarisée en application du traité de Versailles. L’absence de réaction des pays signataires du traité, et singulièrement de la France, l’ancre dans l’idée que les puissances occidentales ne s’opposeront pas à ses visées expansionnistes. Le IIIe Reich va d’autre part se rapprocher des autres puissances fascistes. Les relations avec l’Italie, d’abord froides, s’améliorent nettement en 1936 (pendant la guerre d’Éthiopie, l’Allemagne livre à l’Italie les matières premières dont celle-ci a besoin pour poursuivre son agression) ; à partir de juillet, les deux puissances soutiennent militairement et économiquement la rébellion franquiste, et l’Allemagne signe, le 25 novembre 1936, avec le Japon un accord baptisé Pacte anti-Komintern.

Remilitarisation de la Rhénanie.

Mars 1936 : un an après le rétablissement du service militaire obligatoire qui expose au grand jour le réarmement de l’Allemagne, Hitler viole à nouveau le traité de Versailles en réoccupant la zone démilitarisée sur la rive gauche du Rhin. Face à ce viol du traité de 1919, les Démocraties Occidentale, « notamment la France » laissent le Dictateur NAZI préparer en toute quiétude une nouvelle guerre devenue inévitable.

En 1936, on peut considérer qu’une première étape s’achève. Le III° Reich a montré qu’il ne tenait plus compte des limitations imposées par le traité de Versailles. Il a quitté la Société des Nations en octobre 1933, il a entrepris de reconstituer une armée puissante, la Wehrmacht, qui prend la place de l’ancienne Reichswehr, et va accélérer ses préparatifs militaires ; il a mis en place un système de pactes qui lui assure des appuis diplomatiques en Europe et hors d’Europe. Il s’est donné les moyens de la guerre de conquête, moyens qu’il utilisera dans une phase ultérieure.

 Lorsque Hitler a pris le pouvoir, la crise économique avait déjà dépassé son point culminant. Les premiers signes de reprise, encore timides il est vrai, se manifestaient dès l’hiver 1932-1933. Le réarmement pour une grande part, permettra de relancer l’économie. Le chômage diminue sensiblement et, même si les salaires n’augmentent pas, même si l’existence demeure difficile pour les masses laborieuses, du fait que le nombre de travailleurs croît, les conditions de vie des familles ouvrières s’améliorent légèrement en Allemagne au cours des années 1933-1936. Dans ces milieux aussi, la propagande nationaliste réussit à entraîner une partie des hésitants. Certes, toute revendication sérieuse, à fortiori toute grève, est-elle interdite et réprimée. Mais quelques mesures ont été prises dans le domaine de la protection et de l’hygiène du travail ou en faveur des mères travailleuses.

Volkswagen

La Volkswagen (voiture du peuple), dont le concept fut défini dès 1931 par l’ingénieur autrichien Ferdinand Porsche. La voiture est présentée lors de la pose, par Hitler, de la première pierre de l’usine qui doit la produire en série (mai 1938). Les autorités Nationales socialistes s’efforcent d’orienter les loisirs des travailleurs par la création de l’organisation « La Force par la joie » à la fin de 1933. Des collectes pour les Secours d’hiver, l’organisation spectaculaire de repas à plat unique, sont présentées comme des mesures « socialistes » qui mettraient fin à la « lutte des classes ». Au cours de l’été 1936, les jeux Olympiques de Berlin donnent aux visiteurs étrangers le spectacle d’une Allemagne apparemment unie et triomphante. L’opposition, qui ne dispose d’aucun moyen d’expression, quand elle n’est pas éliminée physiquement, est partout traquée. Presse, radio, moyens culturels sont tous au service du national-socialisme qui embrigade les intellectuels, les enseignants... dans une série d’organismes de caractère corporatif.

Ouverture des J.O. de Berlin, 1936

C’est à l’occasion des Jeux de la XI° olympiade que la flamme fait pour la première fois partie du rituel olympique. Trois mille soixante-quinze relayeurs se sont transmis la torche, d’Olympie à Berlin. L’ouverture des dixièmes jeux Olympiques d’été, à Berlin, le 1er août 1936, est l’occasion d’un vaste déploiement de propagande nazie. Le régime allemand, dont l’ambition est de créer un homme nouveau, entend utiliser le sport à des fins politiques. Dans le tout nouveau stade olympique. D’immenses rassemblements admirablement organisés par Goebbels, notamment à l’occasion des congrès du N.S.D.A.P. à Nuremberg, donnent aux participants un sentiment de puissance collective. De 1933 à 1936, par la conjonction de ces procédés, le régime nazi, qui à son avènement n’était guère assuré que de l’adhésion d’un tiers des Allemands, consolide et étend ses assises dans la population. Dès 1936, la majorité du peuple allemand l’accepte ou l’approuve.

Des membres du parti nazi défilent à Nuremberg, en 1933. Leurs étendards portent l’emblème du National sozialistische Deutsche Arbeiterpartei : Le svastika, connu sous le nom de croix gammée. Une grande partie de la jeunesse s’enthousiasme, après les années tristes de la république de Weimar, pour l’idéal de grandeur que le Führer promet à l’Allemagne. Des discours, qui masquent les visées impérialistes sous une exigence de justice et de liberté pour le peuple allemand, réussissent à dévoyer la générosité et les sentiments patriotiques de la jeune génération.

Vers la guerre.

À partir de 1936, la militarisation de l’Allemagne va s’accélérer : Tous les jeunes gens sont incorporés dans la Jeunesse hitlérienne, puis doivent accomplir leur temps dans le Service de travail du Reich (créé le 26 juin 1936). De 100 000 membres en 1932, la Jeunesse hitlérienne est passée à 3,4 millions en 1934, à plus de 8 millions en 1938. Le 24 août 1936, la durée du service militaire avait été portée à deux ans. Le 5 novembre 1937, Hitler exposa à ses plus proches collaborateurs, Göring, Von Neurath (ministre des Affaires étrangères) et les chefs de l’armée de terre et de la marine, ses plans en matière de politique extérieure. Il voulait « conquérir un plus grand espace vital pour le peuple allemand en Europe, dans les territoires limitrophes du Reich ». Cette solution de force serait réalisée au plus tard en 1943-1945, dès 1938 si les circonstances s’y prêtaient. Les premiers pays menacés étaient désignés : la Tchécoslovaquie et l’Autriche. Ces projets ne se heurtèrent à des objections de principe ni de la part des milieux industriels, premiers bénéficiaires du réarmement qui accroissait leur puissance et leurs profits, ni de la part des chefs militaires. Cependant, Von Blomberg (ministre de la Guerre) et Von Fritsch (commandant en chef de l’armée de terre) craignaient que la hâte de Hitler à les réaliser n’en compromît le succès. Ils supputaient la réaction des puissances étrangères et suggéraient une plus grande prudence. Irrité de ce qu’il prenait pour des hésitations ou des atermoiements, Hitler, par des intrigues subalternes, se débarrassa des deux généraux et les remplaça par des militaires plus dociles.

Dans d’autres secteurs aussi, la préparation de la guerre de conquête entraîna des modifications. Von Neurath fut remplacé à la tête de la diplomatie du Reich par un national-socialiste bon teint : Joachim Von Ribbentrop, tandis que le chef des S.S., Heinrich Himmler, voyait croître ses pouvoirs. Une ordonnance du 17 juin 1936 avait placé toutes les polices sous son autorité. Le 27 septembre 1937 était créé le Service central de sécurité du Reich ( R.S.H.A.), qui centralisait tout l’appareil de répression et en confiait la direction à Himmler et aux S.S. Les puissances de l’Entente s’étaient opposées, après 1918, au rattachement del’Autriche à l’Allemagne. Mais, dès son arrivée au pouvoir, Hitler songea à réaliserl’opération. Comme l’Italie et les puissances occidentales adoptèrent une attitude sans équivoque, une première tentative des nationaux-socialistes autrichiens de s’emparer du pouvoir échoua en juillet 1934, et n’aboutit qu’à l’assassinat du chancelier Dollfuss. En juillet 1936, Allemagne et Autriche signèrent un traité de non-ingérence que les fascistes allemands n’étaient nullement décidés à respecter.

L’amélioration des relations germano-italiennes créa une situation nouvelle dans le bassin danubien où Hitler avait désormais les mains libres. Convoqués en Allemagne, à l’Obersalzberg, en février 1938, le chancelier Schuschnigg se vit imposer un véritable diktat et capitula. Comme il faisait mine de résister une fois rentré à Vienne, les troupes allemandes envahirent l’Autriche dans la nuit du 11 au 12 mars. Le 13, Hitler proclamait l’annexion de l’Autriche.

La France et l’Angleterre se bornèrent à une protestation verbale.

Le 11 mars 1938, menacé par Hitler d’une intervention militaire, le chancelier autrichien Schuschnigg a démissionné. Le 12, les troupes allemandes ont pénétré dans l’État fédéral... Adolf Hitler, en conversation avec le dernier chancelier autrichien, l’avocat pro nazi Seyss-Inquart. Hitler vient de prononcer un discours sur la Heldenplatz de Vienne, le 16 mars 1938, pour annoncer l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne.

 Encouragé par ce succès, Hitler ne tarda pas à s’en prendre à la Tchécoslovaquie. Le 30 mai 1938, une instruction secrète à la Wehrmacht prévoyait « le démembrement de ce pays dans un proche avenir par une action militaire ». Le prétexte fut fourni par l’agitation de la minorité sudète. L’Angleterre ayant conseillé à Prague de faire droit aux revendications des Sudètes, tout dépendait de l’attitude de la France, liée à la Tchécoslovaquie par un traité signé en 1935. Au cours de deux rencontres du Premier ministre britannique, Neville Chamberlain, avec Hitler, en septembre, celui-ci constata que les milieux dirigeants anglais acceptaient ses revendications initiales. Il les accrut aussitôt et, quelques jours plus tard, à Munich, les représentants de l’Italie, de la France et de l’Angleterre rencontraient le chef du III° Reich et faisaient droit à ses nouvelles demandes, sans que la principale intéressée, la Tchécoslovaquie, eût même été consultée. Dans les jours qui suivirent, la région des Sudètes était incorporée au Reich.

Benito Mussolini, serre la main du ministre de la Défense français Édouard Daladier, en présence du chancelier allemand Adolf Hitler (1889-1945) et du Premier ministre britannique Neville Chamberlain, le 29 septembre 1938. Bien que Hitler eût déclaré solennellement en septembre 1938 « qu’il ne voulait pas de Tchèques », le III° Reich, le 16 mars 1939, annexe le territoire tchèque après avoir incité la Slovaquie à se proclamer indépendante. La Tchécoslovaquie était rayée de la carte.


1939-1945. La Seconde Guerre mondiale.

La Seconde Guerre mondiale découle des initiatives belliqueuses de l’Allemagne nazie et de l’impuissance des démocraties occidentales à juguler la montée des périls.

En 1939, la Wehrmacht envahit la Tchécoslovaquie,...Des nazis renversent les barrières à la frontière entre la Tchécoslovaquie et l’Allemagne au moment même où la Grande-Bretagne et la France signent les accords de Munich (29 septembre 1938) et abandonnent les Tchèques aux ambitions allemandes. Les forces allemandes entrent à Prague lors de l’annexion de la Tchécoslovaquie, le 15 mars 1939. Dans la foule, la majorité des Pragois serrent les poings en silence.

Ces annexions mettent en lumière les méthodes diplomatiques du III° Reich. Faisant alterner les protestations pacifiques et les menaces, violant sans le moindre scrupule les accords qu’il venait de signer, Hitler s’efforce par tous les moyens de neutraliser ses adversaires en les isolant. Ces conquêtes territoriales réalisées sans guerre accrurent, en 1938, le prestige de Hitler et permirent à la propagande de Goebbels de développer le « culte du Führer » en même temps qu’il exaltait le nationalisme et le chauvinisme, et que, dans tous les domaines, était accélérée la préparation à la guerre.

Une fois la Tchécoslovaquie dépecée, Hitler se tourna vers la Pologne.

 La France et l’Angleterre entrèrent en pourparlers avec l’Union soviétique, la participation de celle-ci étant indispensable au maintien de la paix en Europe orientale. Mais la France et surtout l’Angleterre se refusaient à négocier avec l’Union soviétique des conventions militaires sans lesquelles tout accord politique demeurait inefficace. C’est alors que Hitler pressa Staline de recevoir Von Ribbentrop. En quelques heures fut signé entre l’Allemagne et l’Union soviétique un pacte de non-agression en contradiction flagrante avec l’antibolchevisme virulent jusqu’alors affiché par le national-socialisme. L’Union soviétique avait voulu écarter la menace d’un front commun des puissances occidentales contre elle, menace qui avait semblé prendre corps au lendemain de Munich.

 Le 1er septembre, les forces armées allemandes envahirent la Pologne sans déclaration de guerre. Le 3, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre à l’Allemagne.

La guerre et d’abord sa préparation entraînèrent dans le Reich un certain nombre de changements de structure. Sur le plan économique, on procéda à une concentration et à une rationalisation beaucoup plus poussées. Chaque secteur de production fut strictement organisé. On créa, à la fin de 1941 et au début de 1942, cinq Unions industrielles à la tête desquelles furent placés des représentants des grandes firmes, dominés par quelques grands monopoles, avaient pouvoir, par exemple, de faire fermer les petites entreprises déclarées peu rentables ou ne travaillant pas directement pour la guerre. Ces Unions étaient dotées de grands pouvoirs et fonctionnaient parallèlement à un Conseil de l’armement dans lequel étaient également représentés les grands industriels.

 À ce stade on peut considérer que les cadres supérieurs du Parti national-socialiste ont, dans ces domaines, largement fusionné avec l’appareil de direction capitaliste traditionnel. Cela est attesté par la création des usines Hermann Göring. Des hommes comme Fritz Todt ou Albert Speer, chargés d’organiser sur le plan économique une certaine planification en vue de la « guerre totale », accentuent cette évolution qui débouche sur un système que les historiens marxistes dénomment « capitalisme monopoliste d’État ». En même temps, le pillage des territoires occupés par la Wehrmacht se faisait plus systématique, les grands consortiums allemands s’assurant, à la faveur de la guerre, la direction des principales firmes dans ces territoires. Pour la France, le total des spoliations a été évalué à 659 milliards de francs 1938. Au procès de Nuremberg, on a estimé que, de juin 1941 à mars 1944, 9 200 000 tonnes de blé, 622 000 tonnes de viande avaient été expédiées des territoires soviétiques occupés vers le Reich.

 S’il hésita à lever des troupes auxiliaires dans les pays occupés, le Reich transféra de ces pays en Allemagne de grandes quantités de main-d’œuvre (Service du travail obligatoire). À ces 7 millions de travailleurs forcés, il faut ajouter 4 millions de prisonniers de guerre et une partie des déportés. On aboutit, vers la fin de la guerre, à un total de 20 millions d’étrangers contraints de participer directement, en Allemagne même, à l’effort de guerre du Reich. Ce pillage et ces déportations, les souffrances de la guerre accroissaient les résistances. Pour les briser, Himmler fut doté de pouvoirs plus étendus encore. En 1943, il remplaça Frick au poste de ministre de l’Intérieur et ne cessa d’augmenter les effectifs de la police, des S.S. et des Waffen-S.S. placés sous ses ordres. Après le 20 juillet 1944, il assuma en outre les fonctions de commandant en chef de l’armée de l’intérieur.

Des victoires éclairs à l’effondrement.

De 1939 à 1942, l’armée allemande remporta sur tous les fronts une série de victoires dont quelques-unes furent foudroyantes. De création récente, la Wehrmacht était une armée dotée de cadres jeunes, fortement mécanisée, pourvue d’un matériel moderne (chars, avions en piqué ou Stukas) qui écrasa des adversaires souvent mal préparés.

La Pologne fut battue en moins de trois semaines. Au printemps suivant, la France subit le même sort. En avril 1941, la Wehrmacht conquit la Yougoslavie et la Grèce, tandis que l’Afrikakorps allait appuyer en Afrique du Nord les troupes italiennes.

Après chaque victoire, la diplomatie nationale-socialiste tentait de neutraliser ses adversaires en proposant des pourparlers de paix. Cependant, au cours de l’été et de l’automne de 1940, l’aviation allemande subit un premier échec. Elle ne réussit pas à s’assurer la suprématie aérienne dans le ciel d’Angleterre, ce qui obligea les dirigeants nazis à renoncer à leurs plans de débarquement. Le 22 juin 1941, le III° Reich, qui disposait désormais du potentiel économique de territoires peuplés de 290 millions d’habitants, attaqua l’Union soviétique. Sur ce front également, les premiers succès furent rapides : en quelques mois, les forces allemandes étaient devant Moscou, mais elles furent stoppées par une contre-offensive de l’armée soviétique. Au printemps de 1942, une nouvelle offensive conduisit les armées allemandes, qui encerclaient Leningrad au nord, jusque sur la Volga et dans le massif du Caucase au sud. Pas un pays en Europe continentale, Suède, Suisse et Portugal exceptés, qui ne fût le vassal ou l’allié de l’Allemagne hitlérienne. Le III° Reich étendait alors sa domination des Pyrénées et de la Crète au cap Nord, de la Volga à la Bretagne.

L’année 1942 constitue un tournant de la guerre. Le 8 novembre 1942, les forces anglo-américaines débarquent au Maroc et en Algérie (en mai 1943 les armées germano-italiennes sont chassées d’Afrique), mais surtout la Wehrmacht subit, dans l’hiver 1942-1943, son premier désastre. La VI° armée allemande est encerclée et détruite à Stalingrad. En septembre 1942, Stalingrad est encerclée, puis progressivement envahie. De terribles combats de rue se livrent dans la ville ; les Soviétiques résistent rue par rue, maison par maison durant trois mois. Stalingrad est un enfer. À partir de ce moment se succèdent à l’est une série d’offensives qui permettent à l’armée soviétique de reconquérir rapidement le terrain perdu. À l’ouest, tandis que l’Italie mussolinienne s’effondre après le débarquement anglo-américain en Sicile, un second front s’ouvre en France le 6 juin 1944. Faisant retraite à l’est et à l’ouest, les armées hitlériennes, battues sur tous les fronts, se replient sur l’Allemagne que les Alliés envahissent. Les forces armées nationales socialistes finissent par capituler le 8 mai 1945. Le III° Reich a cessé ce jour-là d’exister.

Jour J : le débarquement de Normandie, 1944

À l’aube du 6 juin 1944, sur les plages de Normandie, s’ouvre le second front réclamé par les Russes. Des dizaines de milliers de soldats alliés se lancent à l’assaut du continent européen occupé par les nazis. Américains, Britanniques et Canadiens se battent toute la journée pour établir une tête de pont et enfoncer les défenses allemandes...

Le bilan chiffré de la guerre voulue et perdue par le régime national-socialiste est le suivant : 55 millions de morts, 35 millions de blessés (20 millions de victimes en Union soviétique, 6 millions en Pologne, près de 2 millions en Yougoslavie, 600 000 en France). En Allemagne même on évalue à 4 millions le nombre des tués du fait des opérations de guerre et à 410 000 celui des victimes civiles des bombardements aériens. La répression s’est soldée par l’exécution de 200 000 Allemands (civils et militaires).

Le système concentrationnaire et l’antisémitisme.

Créés en 1933 pour accueillir les opposants au régime, les camps de concentration, qui s’étaient sensiblement vidés en 1939, à la mobilisation, virent leur importance s’accroître avec la guerre. On y rassembla, outre les Allemands, les antifascistes et les Juifs des territoires occupés : en même temps, les camps changèrent de fonction. Baptisés d’abord camps de rééducation, ils devinrent des camps de travail, chargés de fournir une main-d’œuvre à bon marché à un certain nombre d’entreprises industrielles, et des camps d’extermination.

Les camps de concentration se muent, à partir de 1942 surtout, en énormes métropoles de la mort. Placés sous l’autorité d’officiers S.S. qui logent dans des villas situées hors du camp, ils sont construits sur un modèle identique à partir de 1936 et organisés selon un système hiérarchisé ; les S.S., peu nombreux, en assurent la garde et la direction. Mais à l’intérieur ils placent, à la tête des baraques, des blocs, des chambrées, des internés, le plus souvent des condamnés de droit commun : « les Kapos ».

Rasés et vêtus de défroques rayées, les internés reçoivent à leur arrivée au camp un numéro et des signes distinctifs suivant leur nationalité et la cause de leur internement. Livrés à l’arbitraire des kapos, soumis à des châtiments corporels, sous-alimentés, privés d’hygiène, entassés dans des baraquements sommaires, astreints à des besognes épuisantes, pas ou mal soignés, les déportés meurent par milliers. Ceux qui survivent le doivent souvent aux organisations de solidarité, créées la plupart du temps à l’initiative des communistes, qui forment le gros des déportés politiques et qui, comme à Buchenwald, libéreront le camp peu avant l’arrivée des troupes alliées. En avril 1945, progressant vers Berlin, Américains et Britanniques libèrent les camps de concentration situés sur le territoire du Reich. Si leur existence était déjà connue, la découverte constitue un véritable choc. Fosses communes débordantes de cadavres, morts-vivants hébétés, survivants squelettiques, le système concentrationnaire nazi...

 L’antisémitisme chez les hitlériens a des fondements idéologiques et est utilisé à des fins politiques. Le III° Reich n’est pas, en Allemagne, l’inventeur de l’antisémitisme, il s’est borné à reprendre des idées largement répandues en les systématisant. Hitler voyait dans le Juif (personnage imaginaire et abstrait, doté de toutes les tares physiques, intellectuelles et morales) le responsable de tous les maux dont souffrent les nations et d’abord l’Allemagne. Au Juif, on oppose l’Aryen, personnage mythique lui aussi, porteur de civilisation supérieure, citoyen idéal du III° Reich. Cette distinction s’exprime, dès les premiers textes programmatiques du national-socialisme, dans la notion d’un peuple allemand composé de Volksgenossen, c’est-à-dire d’individus « de sang allemand ». Tous ceux qui sont de sang « étranger » ne sauraient faire partie de la communauté nationale et peuvent donc à tout moment en être expulsés.

Novembre 1938. Expulsés par la Gestapo, des milliers de juifs allemands sont regroupés dans des conditions précaires sur la frontière germano-polonaise. Avant la prise du pouvoir, les Juifs sont, avec les marxistes, la catégorie politico sociale sur laquelle les nationaux-socialistes tentent de polariser les mécontentements et qu’ils rendent responsables de toutes les misères. Jusqu’à la guerre une série de lois écartent les Juifs allemands de toutes les fonctions publiques et les contraignent à émigrer, parfois contre le versement d’une véritable rançon. Les persécutions ont lieu par à-coups en fonction de la conjoncture politique ; ainsi, le meurtre à Paris du conseiller d’ambassade Von Rath est le prétexte et l’occasion d’un véritable pogrom organisé par Goebbels et Himmler (Nuit de cristal, nov. 1938).

Avec l’approche de la guerre, les Juifs sont astreints au port de l’étoile jaune et ils n’ont plus le droit de quitter le Reich. La persécution antisémitique prend une autre dimension avec l’occupation de la Pologne. Les Juifs polonais sont d’abord regroupés dans des ghettos. Lors de l’invasion de l’Union soviétique, des commandos S.S., opérant sur les arrières de la Wehrmacht, procèdent à l’exécution d’une grande partie de la population juive (camions spéciaux où l’on asphyxie les Juifs raflés). Mais il n’existait pas jusqu’alors de plan global d’extermination. Les grandes lignes de ce plan furent arrêtées au cours d’une conférence qui se tint le 20 janvier 1942 à Wannsee, près de Berlin, sous la présidence de Reinhard Heydrich, adjoint de Himmler.

Le procès-verbal précise : « La solution finale du problème juif en Europe sera appliquée à 11 millions de personnes environ. »

Dès lors, sous la direction d’Adolf Eichmann, l’Europe entière va être ratissée, les Juifs raflés méthodiquement, et envoyés pour la plupart au camp d’Auschwitz où ils seront exterminés. Selon le directeur du camp, R. Höss, 3 millions de déportés auraient péri à Auschwitz jusqu’au 1er décembre 1943 : 500 000 de maladie ou d’épuisement, 2 500 000 exécutés, la plupart asphyxiés à l’aide du gaz Zyklon B. Comme dans tous les camps, les corps des suppliciés étaient ensuite brûlés dans des fours crématoires.

Himmler, qui avait la responsabilité de ces massacres, poursuivait, parallèlement à la destruction des races dites inférieures (Juifs, Tsiganes...) et à l’anéantissement des ennemis politiques (exécution des commissaires politiques de l’armée soviétique et de nombreux prisonniers de guerre russes, extermination plus ou moins rapide des antifascistes déportés), la sélection des futurs cadres du parti qu’il opérait selon des critères biologiques, d’ailleurs mal définis (« pureté » du sang), et idéologiques : « Les S.S. doivent être honnêtes, corrects, fidèles et bons camarades vis-à-vis de ceux qui sont de notre sang, mais envers personne d’autre. » Dans des établissements spéciaux , Himmler se proposait « de fournir en l’espace de vingt ou trente ans les cadres dirigeants pour l’Europe entière » et de repousser « en vingt ans la frontière de la germanité de 500 kilomètres vers l’est » (discours de Posen, 4 oct. 1943).

On estime à près de douze millions au total le nombre des victimes de diverses nationalités qui périrent dans les bagnes, les camps de concentration et d’extermination du III° Reich.

Les résistances.

Parce qu’elle n’a pas abouti à renverser le régime hitlérien, on a tendance à sous-estimer l’importance de la résistance sous le III° Reich, à moins qu’on ne la réduise à quelques actions montées en épingle. En réalité, la première résistance et la plus constante, a été celle des forces de gauche et singulièrement des communistes. Ce sont surtout ces antifascistes qui éditaient des tracts, ralentissaient ou sabotaient la production de guerre, organisaient des mouvements de grève, facilitaient l’évasion des prisonniers ou avaient des contacts avec les déportés du travail. Ce sont eux qui fournissent aussi, jusqu’en 1944, le gros des victimes ; ont été pendus ou fusillés pour opposition au III° Reich : 1 146 Allemands en 1941, 3 393 en 1942, 5 684 en 1943 et 5 764 en 1944. La résistance des Églises Chrétiennes est venue rapidement. Avec la guerre, devant les tentatives du pouvoir national-socialiste pour créer une Église protestante « allemande » et pour trancher les liens unissant les catholiques allemands à Rome, des protestations se firent jour dans les rangs des chrétiens. Quelques ecclésiastiques dénoncèrent courageusement les mesures d’euthanasie et les procédés d’extermination des Juifs. De nombreux pasteurs et des prêtres catholiques furent envoyés en camp de concentration.

Le III° Reich n’aurait pu naître et survivre sans le soutien actif de l’armée. Jusqu’à la guerre, et même jusqu’à Stalingrad, il y a eu concordance entre les objectifs de la politique hitlérienne et les conceptions stratégiques globales des chefs de la Wehrmacht. Les désaccords, quand ils existaient, portaient simplement sur les méthodes. Cela explique que l’armée ait accepté sans protester l’assassinat de Von Schleicher, le limogeage des généraux Beck, Von Blomberg, Von Fritsch. En 1938, un petit groupe d’officiers supérieurs hostiles aux méthodes hitlériennes entra en contact avec des services anglais, mais n’engagea aucune action de résistance réelle. Certes, de nombreux plans furent élaborés dans les années suivantes. Aucun d’eux ne reçut un commencement d’exécution. On invoque d’ordinaire toute une série de hasards ou de circonstances défavorables. En fait, tant que la politique hitlérienne paraissait victorieuse, les chefs militaires refusaient de participer à une action de résistance contre un régime dont ils avaient approuvé jusqu’alors les fondements et les conquêtes. Qui plus est, ces généraux prenaient une part active à ces conquêtes. Ce sont ces « opposants » qui élaboraient les plans d’offensive, commandaient les armées, dirigeaient les services de contre-espionnage des armées hitlériennes et approuvaient, au moins tacitement, les mesures d’extermination contre une partie des populations des territoires occupés quand ils n’y étaient pas directement impliqués.

 La résistance des milieux militaires se précisa après Stalingrad, à partir du moment où il devint évident que la guerre était perdue. Le complot du 20 juillet 1944 ne s’explique donc pas d’abord par le désir que les généraux auraient eu de mettre fin au III° Reich, mais par le souci de trouver à la guerre une issue qui n’eût pas de conséquences catastrophiques pour l’Allemagne telle que la concevaient les chefs de la Wehrmacht : les conjurés souhaitaient obtenir des Anglo-Américains la garantie de conditions de paix « honorables », qui laisseraient au nouveau régime le bénéfice d’une partie au moins des conquêtes hitlériennes. À l’intérieur, les conjurés imaginaient un système conservateur (étaient prévus, sous certaines conditions, le maintien du Parti nazi et l’interdiction du Parti communiste). En fait, il existait vers la fin de la guerre de nombreux groupes d’opposants, aux conceptions diverses et parfois divergentes, qui se recrutaient essentiellement parmi les officiers généraux, les hauts fonctionnaires, et dont faisaient partie quelques sociaux-démocrates, mais qui ne s’appuyaient sur aucune base populaire. Le plus important d’entre eux est celui qui organisa un attentat contre Hitler et avait élaboré une série de plans pour l’Allemagne d’après le III° Reich ; il avait à sa tête Karl Goerdeler, ex-bourgmestre de Leipzig, et le général Beck.

Le colonel Von Stauffenberg déposa au grand quartier général de Hitler une bombe de faible puissance, le 20 juillet 1944. L’attentat échoua : Hitler ne fut que légèrement blessé. Mais ce qui empêcha la conjuration de réussir, ce furent en premier lieu les hésitations inouïes des chefs militaires qui, après l’annonce de l’attentat, se laissèrent devancer par les contre-mesures rapides des dirigeants hitlériens. La répression fut brutale et aboutit à l’exécution de centaines de personnes, la Gestapo ayant réussi à « remonter les filières » et à capturer la plupart des conjurés.

La fin du III° Reich.

L’Allemagne envahie, cependant que les villes du Reich étaient soumises par l’aviation anglo-américaine à des bombardements destructeurs, les chefs du IIIe Reich n’en continuèrent pas moins la lutte, rêvant de contre-offensives victorieuses ou d’armes miracles, espérant jusqu’au bout susciter la discorde entre les Alliés et demandant à la population de nouveaux sacrifices, mobilisant, dans les derniers mois, jusqu’aux adolescents de quinze ans dans le Volkssturm.

Le 30 avril 1945, dans le Bunker de la chancellerie à Berlin, Hitler se donna la mort, bientôt imité par Goebbels ; le Führer avait confié le pouvoir à l’amiral Karl Dönitz qui, espérant encore négocier séparément avec les Anglo-Américains, composa un gouvernement d’où étaient exclus les dirigeants nazis, et se résigna à capituler le 4 mai. Les principaux responsables nationaux-socialistes, quand ils n’avaient pas péri ou disparu, ont été jugés après la guerre par le tribunal international de Nuremberg. Un certain nombre d’entre eux ont été condamnés à mort et exécutés, d’autres se virent infliger des peines d’emprisonnement, quelques-uns furent acquittés. Ont été jugés également, mais par un tribunal exclusivement américain, quelques industriels (Krupp, Flick). Parfois condamnés, ils ont été libérés au bout de peu de temps et ont repris leur place à la tête de leurs entreprises, ou Konzern.

Dans sa grande majorité, le peuple allemand avait accepté jusqu’au bout un régime qui lui avait apporté quelques maigres profits et beaucoup de souffrances. Goebbels avait réussi à persuader un grand nombre d’Allemands qu’ils étaient solidaires du régime et de ses actes, et que la seule alternative était la victoire ou la disparition de l’Allemagne.

L’effondrement du IIIe Reich a eu pour l’Allemagne et les Allemands des conséquences graves. Parce qu’elle avait envahi et pillé la plupart des pays européens, l’Allemagne a suscité longtemps la haine et la méfiance des peuples qu’elle avait tenté d’asservir. Pendant les décennies qui ont suivi, plusieurs pays ont craint une renaissance du nazisme et se sont efforcés de se prémunir contre elle. Au lendemain de la guerre et jusqu’en 1949, l’autorité suprême a été exercée en Allemagne par les Alliés (Union soviétique, États-Unis, Grande-Bretagne, France). Le territoire du Reich s’est trouvé notablement réduit à l’est (Prusse-Orientale, territoires situés au-delà de la ligne Oder-Neisse). Sur le territoire du Reich furent établis, de 1949 à 1990, deux États à systèmes sociaux et politiques différents : la république fédérale d’Allemagne à l’ouest, la République démocratique allemande à l’est.

Le III° Reich a fait naître et fait naître encore une littérature surabondante et de qualité fort inégale. Trop d’auteurs ont semblé vouloir réduire l’histoire de ce régime fasciste à la biographie de quelques-uns des personnages apparus sur le devant de la scène. Plus tard, on a insisté à l’excès sur les aspects « secrets » ou « fantastiques » du III° Reich.

Pour les uns, le III° Reich est un accident tout à fait fortuit et, à la limite, presque inexplicable dans la longue histoire de l’Allemagne. Il constituerait une césure totale, comme en témoigne l’expression « année zéro » employée à propos de 1945. Nous avons, au contraire, tenté de montrer que le national-socialisme surgissait à un moment précis de l’histoire allemande, que les nazis n’avaient pas accédé au pouvoir sans de multiples appuis et qu’ils ne l’avaient pas assumé seuls : le succès et le triomphe de ce mouvement sont liés à certains intérêts économiques. L’idéologie du national-socialisme elle-même s’alimente pour une part aux traditions nationalistes et chauvines qui existaient en Allemagne avant Hitler. La tentative d’hégémonie européenne de Hitler s’inscrit dans la ligne des visées pangermanistes qui se sont exprimées avant et pendant la Première Guerre mondiale. Le national-socialisme est un fascisme auquel l’époque et les particularités de l’histoire allemande donnent sa spécificité.

Qui est responsable des crimes du III° Reich ? Faut-il attribuer au peuple allemand une responsabilité collective ou faut-il rejeter tout le poids des crimes commis sur quelques coupables que l’on chargera d’autant plus qu’ils sont morts ? Quelques voix courageuses se sont élevées en Allemagne même, au lendemain de la guerre (Karl Jaspers), contre cette dernière interprétation. Les électeurs qui ont donné 12 millions de voix au national-socialisme, les Allemands qui ont approuvé l’établissement de la dictature hitlérienne, sans parler de ceux qui ont élaboré, encouragé ou exécuté les mesures répressives ou racistes, portent, à n’en pas douter, une part de responsabilité qu’on ne saurait, par contre, faire supporter aux victimes, par exemple aux Allemands qui ont résisté, parfois au péril de leur vie.

La période du Nazisme, a longtemps été, en Allemagne occidentale, après la guerre, une période taboue. Dans les familles, tout comme dans les livres d’histoire, on en parlait peu ou on n’en parlait pas. Tout un peuple semblait se refuser à assumer un passé qui le plongeait dans un malaise collectif, refusant du même coup de prendre la mesure exacte des conséquences du III° Reich. Dans les pays de l’Est, au contraire, où le jour de la capitulation hitlérienne était célébré comme une fête nationale, on expliquait, quelquefois non sans schématisme, le III° Reich comme l’aboutissement de la politique de la grande bourgeoisie allemande impérialiste, sans étudier suffisamment ce qu’avait eu de spécifique ce régime politique, sans essayer de découvrir les motivations concrètes et le comportement réel des diverses couches de la population allemande.

De nombreux historiens occidentaux ont tenté de faire de Hitler et de son équipe les maîtres absolus du III° Reich et donc les seuls responsables, assez machiavéliques pour abuser leurs alliés et les évincer du pouvoir. Dans la même ligne s’inscrivent toutes les « explications » qui recourent à la fascination qu’aurait exercée Hitler, à une puissance qui aurait émané de ce personnage. C’est passé du domaine de l’histoire à celui de la magie. Hitler et ses ministres n’ont jamais été des hommes seuls. Des forces politiques et économiques connues ne leur ont pas ménagé leur appui, même après la dissolution des partis. Aussi bien un État moderne de 70 millions d’hommes, et qui plus est un système dominant ou s’efforçant de dominer l’Europe entière, requiert-il la collaboration active de centaines de milliers de personnes : le III° Reich a bénéficié de la collaboration d’un corps de fonctionnaires conservateur et anti-démocrate que le régime précédent avait laissé subsister.

Enfin il est un autre type de « jugement » qui paraît fort contestable, celui qui consiste à distinguer dans le III° Reich deux périodes : l’une bénéfique, l’autre néfaste. On oppose le Hitler bâtisseur des autoroutes au chef de guerre responsable du désastre de Stalingrad et finalement de la défaite avec toutes ses conséquences. « En sa qualité de nation la plus puissante du continent, l’Allemagne (en sept. 1938) pouvait obtenir satisfaction en ce qui concernait ses légitimes revendications nationales (mais non impérialistes) et devenir le pilier oriental d’un bloc quadripartite dressé en face de la Russie bolcheviste », et par « légitimes revendications » ils entendent l’annexion de l’Autriche et le dépècement de la Tchécoslovaquie. Porter pareil jugement, c’est se refuser à voir que les autoroutes avaient d’abord des buts stratégiques, que toute la politique nationale-socialiste débouche sur la tentative d’instaurer l’hégémonie allemande en Europe et de soumettre les autres peuples à la loi nazie. C’est par le réarmement qu’a été résolue la crise économique, c’est vers la guerre d’agression et de conquête que toute l’économie du Reich a été orientée à partir de 1936.

À la veille de la guerre, l’Allemagne possède 3 000 kilomètres d’autoroutes, objet de prestige international mais aussi et d’abord instrument stratégique dont la réalisation a été confiée par Hitler à Fritz Todt dès 1933. D’une façon générale, pendant longtemps les historiens se sont plus attachés à étudier l’idéologie du régime dont on a bien montré la genèse et les variations, l’organisation du parti et les institutions politiques que les résultats économiques. On peut se demander si l’importance donnée par Goebbels, avec un art certain de la mise en scène, à la propagande n’avait pas précisément pour but de masquer aux yeux du plus grand nombre les problèmes économiques ou d’en détourner l’attention. En République « démocratique » allemande surtout, les aspects économiques du III° Reich ont fait l’objet d’une étude approfondie.

Peut-être a-t-on un peu trop insisté parfois sur l’irrationalité du système. S’il est vrai que Hitler maintenait volontiers côte à côte, dans les domaines diplomatique et militaire, des organismes parallèles, aux compétences volontairement mal définies de façon à s’assurer un rôle d’arbitre, il n’en reste pas moins que, tout compte fait, la machine de guerre allemande était fort bien organisée. L’extermination dans les camps d’une main-d’œuvre potentielle s’explique aussi par une contradiction inhérente au système. Ces milliers de prisonniers constituaient, certes, une main-d’œuvre possible, mais ils étaient aussi des adversaires politiques souvent irréductibles que le régime, à ce titre, s’efforçait d’anéantir.

Est-ce à dire que l’histoire du IIIe Reich ne comporte plus désormais de vastes zones de clair-obscur ou même d’ombre ? On est assez bien informé sur la composition sociologique du Parti nazi. On sait que les classes moyennes y étaient surreprésentées et que les cadres du parti en sont issus dans leur majorité. Or le régime, en dépit de ses promesses antérieures, n’a nullement servi les intérêts de la petite bourgeoisie. Comment expliquer ce phénomène ?

Ou encore, dans le succès de la propagande hitlérienne, quelle part attribuer aux arguments nationalistes, quelle part aux arguments socialisants ? Et quelles fractions de la classe ouvrière ont cédé à cette argumentation ? (On sait qu’avant 1933 le national-socialisme a remporté ses plus grands succès dans les régions rurales à dominante protestante, alors qu’il « mordait » plus difficilement sur le prolétariat urbain et sur les zones catholiques, mais en fut-il de même après 1933 ?) Plus généralement, on n’a sans doute pas encore assez étudié en quoi le national-socialisme se distinguait des autres fascismes. Quelles étaient ses composantes nationales ?

Ce ne sont là que quelques-unes des questions que soulève ce régime.

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