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La nouvelle République.

La mise en place des nouvelles institutions (juin décembre 1958)

Mardi 27 mars 2007, par Paul Vaurs // L’Histoire

Le texte constitutionnel.

Les trois affaires qui dominent notre situation », dit le général de Gaulle en juin 1958, sont « l’Algérie, l’équilibre financier et économique, la réforme de l’État ». La solution de ce dernier problème commande celle des deux autres. Le gouvernement s’y consacre par priorité. Le général de Gaulle demande aux chambres de donner au gouvernement le droit d’établir un texte constitutionnel qui sera soumis à référendum. L’exposé des motifs du projet qu’il dépose à cet effet énonce les principes auxquels doit répondre ce texte. Parmi ceux-ci, la séparation des pouvoirs et la responsabilité du gouvernement devant le Parlement : l’ambiguïté de la Constitution de 1958 est en germe dans la loi de délégation.

L’Assemblée obtient que ces principes soient insérés dans le projet qu’elle adopte, et qu’avant d’être arrêté définitivement le texte de la Constitution fasse l’objet d’un avis donné par un comité consultatif composé pour les deux tiers de membres du Parlement. Le 2 juin, l’Assemblée nationale adopte par 350 voix contre 161 le projet ainsi amendé. Beaucoup d’opposants se sont abstenus pour éviter que la loi constitutionnelle de délégation ne soit soumise à un premier référendum, ce qui aurait dû être le cas si elle n’avait pas obtenu les trois cinquièmes des suffrages exprimés dans chacune des chambres. Le 3 juin, le Conseil de la République confirme le vote de l’Assemblée. Le Parlement de la IVe République se sépare alors, onze ans, six mois et cinq jours après l’ouverture de sa première législature.

Le projet de Constitution établi par le gouvernement est soumis au début d’août au comité consultatif. Celui-ci propose plusieurs amendements, mais évite de prendre position sur l’ensemble. Examinée ensuite par le Conseil d’État, la Constitution est adoptée à la fin d’août par le Conseil des ministres. Le référendum a lieu le 28 septembre. Cette Constitution est très proche de celle dont le général de Gaulle avait exposé les principes à Bayeux le 16 juin 1946. L’équilibre des pouvoirs y est tout autre que dans les textes de 1875 et de 1946.
À sa tête, le président de la République (dont l’intérim éventuel est confié au président du Sénat) est élu pour sept ans : les membres du Parlement ne sont qu’une petite partie du collège chargé d’élire le chef de l’État, qui comprend en outre les membres des conseils généraux et, surtout, les représentants des conseils municipaux : en tout, plus de quatre-vingt mille électeurs, à peu près ceux qui élisent le Sénat. Bien qu’il ne soit déclaré responsable que pénalement, en cas de haute trahison, le président exerce lui-même, sans contreseing, ses attributions les plus importantes : nomination du Premier ministre, dissolution de l’Assemblée nationale (à condition que la précédente n’ait pas elle-même été dissoute depuis moins d’un an), messages au Parlement. L’article 16 lui permet, en cas de circonstances particulièrement graves, de prendre les mesures de toute nature qu’il juge nécessaires. Sur proposition du gouvernement ou des deux chambres, il peut soumettre à référendum tout projet de loi portant sur l’organisation des pouvoirs publics ou tendant à autoriser la ratification de certains traités.

Le Parlement se compose de deux chambres, Assemblée nationale et Sénat. Il vote la loi et contrôle l’action du gouvernement. En principe, la loi résulte de l’accord des deux chambres. Pour faciliter cet accord, le gouvernement peut décider la création d’une commission mixte paritaire. Si cette procédure échoue, il peut conférer le dernier mot à l’Assemblée nationale. Le domaine de la compétence législative est défini par l’article 34. Toutes les matières qui n’y sont pas énumérées relèvent du gouvernement. Le Parlement peut déléguer temporairement à celui-ci le droit de statuer par ordonnances sur des matières législatives. La procédure parlementaire fait l’objet de nombreuses prescriptions, toutes destinées à renforcer la position du gouvernement dans les débats des chambres. Les conditions du vote du budget sont réglementées : le Parlement doit se prononcer dans un délai de soixante-dix jours ; sinon la loi de finances peut être promulguée par ordonnance. La Constitution fait obligation au gouvernement de répondre aux questions des membres du Parlement. Les sessions sont assez brèves : trois mois au printemps, quatre-vingts jours à l’automne pour les sessions ordinaires. Des sessions extraordinaires peuvent être ouvertes par décret du président de la République, sur demande du gouvernement ou de la majorité des députés.

Il est établi une incompatibilité entre mandat parlementaire et exercice des fonctions de membre du gouvernement. L’action de ce dernier est dirigée par le Premier ministre, nommé sans contreseing par le président de la République, à qui il propose les noms des autres membres du gouvernement. Celui-ci est responsable devant le Parlement, dans des conditions définies avec précision. Le Premier ministre peut demander à l’Assemblée nationale d’approuver son programme ou une déclaration de politique générale. Quelle que soit la majorité à laquelle il intervient, le refus d’approbation le contraint à se retirer. Il peut également engager devant l’Assemblée sa responsabilité sur le vote d’un texte. En ce cas, ce texte est considéré comme adopté si aucune motion de censure n’est déposée dans les vingt-quatre heures, ou si une telle motion n’est pas adoptée. La motion, pour être recevable, doit avoir été signée par un dixième des députés en exercice et, pour être adoptée, avoir été votée par la majorité absolue des membres de l’Assemblée. Lorsque cette majorité n’a pas refusé la confiance, le texte sur lequel le gouvernement a engagé sa responsabilité est automatiquement adopté, à la différence de ce qui se passait sous la IVe République. La censure peut également résulter d’une initiative parlementaire. En ce cas, les signataires de la motion ne peuvent en proposer qu’une par session, les autres règles applicables au vote de la censure étant identiques aux précédentes.

L’article 89 définit une procédure parlementaire de révision. L’initiative appartient au président de la République (avec contreseing du Premier ministre) et aux membres du Parlement. La loi de révision doit être votée dans les mêmes termes par les deux chambres, puis ratifiée par référendum. Toutefois, s’il s’agit d’un projet de révision déposé par le président de la République, celui-ci peut décider que le référendum sera remplacé par un vote émis, aux trois cinquièmes des suffrages exprimés, par les deux assemblées réunies en Congrès.

Il est créé un Conseil constitutionnel, composé de neuf membres respectivement désignés, à raison de trois chacun, par le président de la République, le président du Sénat et le président de l’Assemblée nationale. Ce Conseil veille à la régularité de l’élection présidentielle et des référendums ; il est juge de l’élection des membres du Parlement. Saisi par l’un des trois présidents ou par le Premier ministre, il statue sur la conformité des lois à la Constitution. Il apprécie, enfin, la recevabilité des initiatives parlementaires au regard de l’article 34.

La loi de délégation avait décidé que la Constitution devrait régler les rapports de la République avec les peuples qui lui étaient « associés » ; le texte arrêté par le gouvernement donne à cet effet aux territoires d’outre-mer la faculté d’opter pour le maintien de leur statut ou la transformation en États autonomes, unis à la France au sein d’une communauté présidée par le président de la République et dotée d’un Sénat composé par moitiés de représentants du Parlement français et de membres des Parlements des États autonomes. Le général de Gaulle déclare en septembre qu’en votant « non » au référendum tout territoire aura le droit d’accéder à l’indépendance pure et simple.

Ce qu’il y a d’ambigu dans ce texte constitutionnel, c’est qu’à côté de la règle fondamentale d’un régime parlementaire - la responsabilité politique du gouvernement devant l’Assemblée nationale - il comporte des aspects nettement présidentiels. Le parlementarisme y diffère certes beaucoup des usages antérieurs : la souveraineté de l’Assemblée nationale a disparu, et de multiples précautions sont prises pour qu’elle ne puisse pas reparaître. Mais il est clair que seule la manière dont les institutions seront effectivement mises en œuvre déterminera leur caractère dominant.

Du référendum aux élections présidentielles 

L’accueil fait au projet de Constitution par les formations politiques s’explique moins par ses dispositions que par le climat politique qui prévaut au cours de l’été 1958. L’opposition comprend d’abord le Parti communiste, puis de petits groupements : l’U.D.S.R., avec François Mitterrand, l’Union des forces démocratiques (U.F.D.), créée en juillet par des hommes de gauche, dont le plus notable est Pierre Mendès France, le Parti socialiste autonome (P.S.A.), né d’une scission de la S.F.I.O. Celle-ci prend parti à une forte majorité pour le « oui » au référendum : c’est qu’après avoir eu un entretien avec de Gaulle, Gaston Defferre, qui avait figuré parmi les opposants le 1er juin, a acquis la conviction que la politique algérienne va s’orienter dans un sens libéral. Mais les partisans socialistes de l’Algérie française, Max Lejeune et Robert Lacoste, sont également favorables au « oui ». La politique algérienne de De Gaulle fait l’objet d’hypothèses contradictoires, malgré les mesures qu’il a prises pour mettre fin à l’activité du Comité de salut public créé au mois de mai. À la vérité, les prises de position des partis politiques n’ont qu’une importance limitée. C’est « dans ses profondeurs » qu’en septembre 1958 le peuple français fait confiance à de Gaulle, dont l’emprise sur l’opinion commence à s’appuyer sur les moyens que lui donnent non seulement la radio, mais la télévision.

Le référendum du 28 septembre 1958 est un immense succès. En métropole, il n’y a que 15% d’abstentions, et le vote « oui » recueille 79,25% des suffrages exprimés. Les 4 625 000 « non » n’atteignent même pas, à 900 000 voix près, le niveau des votes communistes de 1956 : il y a certainement beaucoup d’électeurs habituels du P.C. parmi les 17 670 000 « oui ». En Algérie, le « oui » l’emporte massivement, mais, si les musulmans font confiance à de Gaulle, les Européens ont voté « oui » à l’intégration, c’est-à-dire à l’Algérie française. Tous les territoires d’outre-mer votent « oui », sauf la Guinée, qui devient par là même un État souverain et indépendant, hors de la Communauté.

France. : référendum de 1958 sur la Constitution

Référendum du 28 septembre 1958 sur la Constitution (source : F. Goguel, « Le Référendum de septembre et les élections de novembre 1958 »).

Les derniers mois de 1958 sont consacrés à la mise en place des nouvelles institutions. Autorisé à le faire par la Constitution, qui a été promulguée le 5 octobre, le gouvernement prend des ordonnances pour établir les lois organiques nécessaires. La décision la plus importante, prise par le général de Gaulle, au sujet de laquelle les ministres sont partagés, consiste dans le choix du scrutin uninominal majoritaire à deux tours pour l’élection de l’Assemblée nationale. Le régime électoral du Conseil de la République - maintenu en fonctions jusqu’à la fin d’avril 1959 - est conservé pour le Sénat, sauf une légère majoration du nombre d’électeurs désignés par les conseils municipaux des villes.

L’élection de l’Assemblée nationale doit avoir lieu les 23 et 30 novembre. Les principales organisations gaullistes fusionnent sous le nom d’Union pour la nouvelle République (U.N.R.). Le général de Gaulle impose à celle-ci une direction collégiale afin d’éviter qu’elle ne soit contrôlée par Jacques Soustelle. Le 23 novembre, le taux des abstentions remonte à près de 23%. Les opposants subissent une véritable déroute. Le P.C. perd plus d’un million et demi de suffrages par rapport à 1956. L’U.F.D. et le P.S.A. n’ont que 260 000 voix. À 50 000 voix près, la S.F.I.O. retrouve ses suffrages de 1956, ainsi que le M.R.P. Le radicalisme perd plus de la moitié de ses voix - plus de 1 700 000. Le poujadisme disparaît. Les vainqueurs du scrutin sont les modérés du C.N.I., qui gagnent 1 250 000 voix, et l’U.N.R., qui en obtient près de 4 200 000. Celle-ci pratique une politique de désistement complexe, ici en accord avec la gauche, là avec la droite. Le P.C. est totalement isolé : il n’aura qu’une dizaine d’élus. Les socialistes sont 44, les radicaux créent un groupe d’Entente démocratique de 33 membres. Le M.R.P. a 56 élus, le C.N.I. 118 et l’U.N.R. 212. La majorité des élus d’Algérie - musulmans et Européens, élus sur les mêmes listes au collège unique - créent un groupe d’Unité de la République de 48 membres. Il y a 41 non-inscrits, dont les 10 communistes, trop peu nombreux pour constituer un groupe.

Les partisans de l’Algérie française, apparemment très nombreux dans l’Assemblée, parviendront-ils à imposer leur politique au général de Gaulle ? Telle est la question fondamentale que pose le résultat du scrutin. L’élection du président de l’Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas, un des dirigeants de l’U.N.R., qui l’emporte sur le modéré Paul Reynaud et sur le socialiste Max Lejeune, ne comporte à cet égard aucune indication.

Dans un discours prononcé à Constantine le 3 octobre, de Gaulle, tout en annonçant un plan de développement économique, a dit qu’il refusait de « figer d’avance dans des mots » le statut futur de l’Algérie. La poursuite des opérations militaires de pacification et de la lutte contre le terrorisme n’implique aucune solution politique d’avenir. Le général ne veut pas se lier ; c’est à l’expérience qu’il verra comment concilier le respect de la « personnalité de l’Algérie » et le maintien d’une solidarité entre celle-ci et la France. D’où la méfiance qu’éprouvent à son égard les partisans de l’Algérie française.

À la fin de décembre, le général de Gaulle est élu président de la République par le collège des notables municipaux et départementaux établi par la Constitution. Il obtient 78,5% des suffrages, contre 13,1% au candidat du P.C. et 8,4% à celui de l’U.F.D. Son mandat doit commencer le 8 janvier 1959.
Entre-temps, la S.F.I.O. est passée dans l’opposition : elle n’accepte pas la politique économique, financière et sociale mise en œuvre par Antoine Pinay à l’occasion de la fixation par ordonnance du budget de 1959, et qui s’accompagne d’une dévaluation. Cette politique, quels que soient ses inconvénients sociaux à court terme, permet à la France d’accepter que commence à s’appliquer le 1er janvier 1959 la mise en œuvre du traité de Rome sur le Marché commun.

À la date où le général de Gaulle passe de l’hôtel Matignon au palais de l’Élysée, la réforme de l’État est réalisée dans les textes, sinon encore tout à fait dans la réalité, l’équilibre financier et économique est en voie de rétablissement. Reste à résoudre le problème algérien, qui va dominer la vie politique française jusqu’en 1962. C’est l’une des tâches essentielles du gouvernement que constitue Michel Debré, nommé Premier ministre le 8 janvier 1959, qui fait appel pour y siéger à la fois à quelques hauts fonctionnaires (dont un, le ministre de l’Éducation nationale, André Boulloche, est socialiste) et à des hommes politiques U.N.R., indépendants, M.R.P., ainsi qu’à un radical.

La Ve République devant le problème algérien (janv. 1959-juill. 1962) 

Vers l’indépendance de l’Algérie 

La politique algérienne du général de Gaulle se modèle sur les événements plus qu’elle ne répond à une formule conçue a priori. Certes, son but ne change pas : mettre fin à la lutte armée qui empêche la France d’être présente à son rang dans la politique internationale ; y mettre fin en tenant compte de la réalité, c’est-à-dire de l’impossibilité de réaliser l’« intégration » qui est devenue le mot d’ordre des partisans de l’Algérie française, mais en essayant d’aboutir à une solution qui comporte le maintien entre la France et l’Algérie de liens aussi étroits que possible. Cependant, les chemins suivis pour atteindre ce but varient, de Gaulle ayant à découvrir empiriquement le champ de ce possible, comme à ne pas devancer l’évolution qu’il cherche à provoquer dans l’opinion métropolitaine et à ne jamais placer l’ensemble des cadres militaires devant la tentation d’un refus de sa politique, qui briserait l’unité de l’armée en risquant d’opposer celle-ci à la nation, pour le plus grand dommage de l’État. Les détours de la politique algérienne de la Ve République, du plan de Constantine aux accords d’Évian, s’expliquent tous par l’une ou l’autre de ces considérations.

En octobre 1958, l’appel à « la paix des braves » n’a pas été suivi d’effet : le F.L.N. n’accepte pas que la cessation des combats soit dissociée de la solution politique à laquelle il entend participer ; il constitue au Caire un Gouvernement provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.). Le général Salan est alors rappelé d’Alger, et les pouvoirs qu’il exerçait depuis le mois de mai sont partagés entre le général Challe, chargé du commandement des troupes, et Paul Delouvrier, nommé délégué général du gouvernement.

Salan et Jouhaud

Le général Raoul Salan (1899-1984), délégué général en Algérie, et son adjoint le général Edmond Jouhaud (1905-1995).

Le 16 septembre 1959, dans un discours télévisé, le général de Gaulle proclame le principe de l’« autodétermination » : il s’engage, lorsque le cessez-le-feu sera intervenu, à demander aux Algériens de « déterminer eux-mêmes ce qu’ils entendent être en définitive » et « à tous les Français d’entériner ce que sera ce choix ». Les trois options qu’il envisage sont la sécession totale, dépeinte sous des couleurs très sombres, la « francisation » et « le gouvernement des Algériens par les Algériens, appuyé sur l’aide de la France et en union étroite avec elle ». Le général ne précise pas laquelle de ces deux solutions a sa préférence. En dépit de ce que veulent croire certains partisans de l’Algérie française, il apparaît cependant qu’il ne croit pas la « francisation » réalisable, et que la solution qu’il envisage est au minimum une très large autonomie de l’Algérie. Les principes de ce discours, repris devant l’Assemblée dans une déclaration du gouvernement, sont approuvés à la quasi-unanimité : 441 pour, 23 contre, 28 abstentions. Une opposition de droite à la politique algérienne du président de la République commence cependant dès lors à se manifester.

Ce sont surtout les Européens d’Algérie qu’inquiète la perspective de l’autodétermination, ce qui est à l’origine de la « journée des barricades » et des troubles qui se produisent à Alger à la fin de janvier 1960. D’abord hésitante, l’armée se ressaisit lorsque de Gaulle, dans un discours télévisé du 29 janvier, fait appel à sa discipline : elle rétablit l’ordre.

Barricade à Alger

Lors de la "semaine des barricades" à Alger, en janvier 1960, les pieds-noirs manifestent leur refus d’une évolution politique de l’Algérie. 
 
Sur proposition du Premier ministre, le président de la République met fin aux fonctions de deux ministres partisans de l’Algérie française, Jacques Soustelle et Bernard Cornut-Gentille, et nomme un nouveau ministre des Armées, Pierre Messmer, gaulliste de toujours, qui avait été directeur du cabinet de Gaston Defferre en 1956-1957. Le gouvernement obtient du Parlement une large délégation de pouvoirs, qui doit lui permettre de briser toute opposition à sa politique algérienne.

Il se produit cependant un temps mort. Le 29 janvier, de Gaulle a encore écarté l’hypothèse d’une négociation avec le G.P.R.A. Au cours d’un voyage qu’il fait en Algérie après la journée des barricades, la « tournée des popotes » à laquelle il procède lui fait sentir que les cadres de l’armée ne sont pas en état de supporter ce qui serait à leurs yeux la trahison des promesses faites à ceux qu’ils se sont engagés à ne jamais abandonner. En juin, répondant à un appel que de Gaulle leur a adressé pour « trouver une fin honorable aux combats », des représentants du G.P.R.A. se rendent à Melun. Mais il ne s’agit pas d’une véritable négociation : la délégation française notifie à ses interlocuteurs les conditions auxquelles pourraient, après le cessez-le-feu, s’ouvrir de véritables pourparlers. Le G.P.R.A. rompt les conversations. La déception profonde qui se manifeste dans l’opinion montre combien celle-ci a évolué vers l’acceptation d’une solution négociée.

Après avoir procédé dans les cadres militaires d’Algérie à de nombreuses mutations, le général de Gaulle fait en ce sens, à l’automne 1960, un pas d’une importance capitale : dans un discours télévisé, il constate que « la République algérienne existera un jour ». Quelques jours plus tard, il annonce qu’un référendum va être organisé pour permettre au peuple français d’approuver la politique d’autodétermination. Puis il désigne Louis Joxe pour exercer les fonctions nouvelles de ministre d’État chargé des Affaires algériennes. Ce n’est pas par hasard que le général Salan se rend alors en Espagne : contrairement à l’ensemble des cadres de l’armée, quelques officiers veulent s’opposer par tous les moyens à de nouveaux progrès dans le sens d’un accord avec le F.L.N.

Le référendum a lieu le 8 janvier 1961. L’autodétermination de l’Algérie est approuvée par 15 200 000 suffrages contre moins de 5 millions. Le général de Gaulle a les mains libres pour poursuivre sa politique. En son nom, son ancien directeur de cabinet, Georges Pompidou, prend secrètement contact en février avec le G.P.R.A. Le contact aboutit à des conversations qui ont lieu à Évian en mai-juin, puis à Lugrin en juillet, mais qui échouent parce que le gouvernement français n’envisage pas alors que le Sahara doive relever de la future République algérienne.

L’autodétermination en Algérie

Un Algérien distribue des tracts sur le marché de Tizi Ouzou, en Kabylie (Algérie). Ces tracts appellent à voter oui au référendum du général de Gaulle, président de la République française, sur l’autodétermination en Algérie, de janvier 1961.

Entre-temps a eu lieu à Alger, du 23 au 25 avril 1961, une tentative de putsch dirigée par les généraux Salan, Challe, Jouhaud et Zeller. Aucun d’entre eux n’y exerce plus de commandement ; ils tentent cependant, avec l’appui de la population européenne, d’entraîner l’armée à se prononcer contre le président de la République, mais les recrues du contingent et la plus grande partie des cadres ne les suivent pas. L’échec du putsch laisse subsister en Algérie une situation tendue. Groupés dans l’Organisation de l’armée secrète (O.A.S.), les activistes de l’Algérie française créent un état de conflit permanent entre la population européenne, d’une part, les autorités régulières et les musulmans, d’autre part. Le terrorisme de l’O.A.S. s’ajoute à celui du F.L.N. et gagne la métropole. Au moment du putsch, le général de Gaulle a mis en application l’article 16 de la Constitution, qui lui confère les pleins pouvoirs. Le fait qu’il n’y mette pas fin, même lorsqu’à partir de juin aucune mesure n’est plus prise de ce chef (il le laisse en vigueur jusqu’à la fin de septembre), crée un certain malaise et donne lieu à de multiples hypothèses sur ses intentions. Deux minorités actives s’affrontent en France, celle des partisans de l’Algérie française et celle des partisans du F.L.N. La masse de l’opinion s’inquiète, car elle a l’impression qu’on est dans une impasse et que les pouvoirs publics ne parviennent pas à maîtriser l’O.A.S.

L’O.A.S.

Les partisans de l’Algérie française couvrent les murs, en France comme en Algérie (ici à Oran), du sigle O.A.S. (Organisation de l’armée secrète), en 1962. 
 
Affrontement entre l’armée française et l’O.A.S.

L’atmosphère tendue, dans les rues d’Alger, en mars 1962, quelques instants avant l’affrontement sanglant entre les partisans de l’O.A.S. et l’armée française, affrontement qui fera 40 morts et 150 blessés chez les manifestants.

En septembre 1961, le général de Gaulle a levé l’obstacle sur lequel avaient échoué les négociations d’Évian et de Lugrin : au cours d’une conférence de presse, il a reconnu qu’« il n’y aurait pas un seul gouvernement algérien, quelle que soit son orientation par rapport à la France, qui ne doive revendiquer sans relâche la souveraineté algérienne sur le Sahara ».
Il faut cependant encore plusieurs mois avant que ne s’ouvrent aux Rousses, dans le Jura, puis à Évian, les négociations qui aboutiront aux accords du 18 mars. Le gouvernement français et le G.P.R.A. se mettent d’accord sur une solution selon laquelle l’Algérie deviendra indépendante après un référendum qui aura lieu en juillet, des garanties étant prévues pour les intérêts militaires de la France à Mers el-Kébir, pour ses intérêts pétroliers au Sahara, ainsi que pour les Européens dont on espère encore qu’un grand nombre resteront en Algérie.

Fin de la guerre d’Algérie

Des jeunes musulmans déploient le drapeau de l’Algérie indépendante, dans la Casbah d’Alger, après l’annonce des accords d’Évian du 18 mars 1962. Le cessez-le-feu intervient le lendemain, 19 mars. La guerre d’Algérie est terminée.

Le 8 avril 1962 est organisé en métropole un référendum : le peuple français approuve les accords d’Évian par plus de 17 500 000 suffrages contre moins de 1 800 000. Mais les trois mois suivants sont marqués en Algérie par une situation chaotique. Jouant la politique du pire, l’O.A.S. multiplie les attentats contre les musulmans et les personnalités libérales. Le maintien dans le pays d’une importante fraction de la population européenne devient impossible, et les accords d’Évian, en quelques semaines, sont vidés d’une partie de leur substance. Le rapatriement en métropole de centaines de milliers de colons se produit dans des conditions dramatiques.

Au début de juillet, la population algérienne se prononce par référendum, à la quasi-unanimité, en faveur de l’indépendance. Conformément à ses engagements, la France reconnaît immédiatement la nouvelle République algérienne.

Du ministère Debré au ministère Pompidou  

L’importance du problème algérien n’arrête pas, durant les trois premières années de la Ve République, le cours habituel de la vie politique. Les élections municipales de mars 1959 fournissent aux partis de la IVe République, qui utilisent contre l’U.N.R. le mécontentement dû aux mesures prises en décembre par Antoine Pinay à l’égard de la retraite des anciens combattants et de la Sécurité sociale, l’occasion de prendre leur revanche de l’échec qu’ils ont subi au scrutin de novembre. Aussi l’élection du Sénat, en avril, donne-t-elle à la seconde chambre une composition très analogue à celle de l’ancien Conseil de la République. Gaston Monnerville conserve le fauteuil présidentiel qui fait de lui l’intérimaire éventuel du président de la République. Réélu sénateur, le ministre radical de l’Intérieur, Jean Berthoin, invoque un motif de santé pour renoncer à son portefeuille, ce qui modifie la coloration politique du gouvernement. L’impression qu’il s’agit d’un cabinet de droite, selon les critères traditionnels de la démarcation entre tendances politiques, s’accentue lorsque le Premier ministre fait voter une loi sur l’aide à l’enseignement privé, ce qui provoque la démission du ministre de l’Éducation nationale, André Boulloche. Mais la droite classique se sépare souvent de la majorité : un quart seulement des députés du C.N.I. (Centre national des indépendants) votent la loi de finances de 1960. En janvier, Antoine Pinay, sans avoir offert sa démission, est remplacé au ministère des Finances par le gouverneur de la Banque de France, Wilfrid Baumgartner : il n’avait pas voulu s’adapter au nouveau style imprimé aux délibérations du Conseil des ministres par la présidence du général de Gaulle.

Un des motifs de la réserve de la droite à l’égard du gouvernement Debré tient au mécontentement du monde paysan, dû à l’abrogation par Pinay du système d’échelle mobile des prix agricoles institué en 1957. Au mois de mars 1960, la majorité des députés demandent la convocation d’une session extraordinaire du Parlement pour discuter des propositions de loi concernant ce problème. Ils pensent que cette demande lie le président de la République. Mais le général de Gaulle n’admet pas qu’on puisse le contraindre à prendre une décision qu’il désapprouve, et il ne signe pas de décret de convocation des chambres. Au printemps 1960, certains États de la Communauté ayant exprimé le désir de devenir pleinement indépendants, le général de Gaulle fait adopter par le Parlement et par le Sénat de la Communauté un texte constitutionnel qui leur donne satisfaction, et ne laisse subsister d’autre institution de la Communauté que sa présidence. Nouvelle occasion pour la droite de le critiquer.

Le Premier ministre fait adopter une loi d’orientation agricole dont le but est de résoudre le problème de l’adaptation de l’agriculture française à la situation créée par l’accroissement de ses rendements et par le Marché commun, grâce à la modification de ses structures et non par une majoration des prix. Les anciens partis s’opposent à cette politique, sauf le M.R.P., proche des milieux de jeunes agriculteurs des régions pauvres qui l’ont préconisée.

À l’automne de 1960, le gouvernement soumet au Parlement un projet de loi - programme destiné à permettre à la France de se doter d’une force nucléaire stratégique. Droite et gauche s’unissent contre ce projet, qui témoigne à leurs yeux d’une volonté exagérée d’indépendance à l’égard de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, et dont elles soutiennent qu’il coûtera très cher sans permettre la constitution d’un armement vraiment efficace. La loi ne peut être promulguée qu’après la non-adoption par l’Assemblée nationale de trois motions de censure, et contre l’opposition de la grande majorité du Sénat.

En août 1961, le gouvernement est remanié, Edgard Pisani remplaçant notamment au ministère de l’Agriculture l’ancien sénateur Henri Rochereau. La nouvelle politique agricole est désormais mise en application avec vigueur. En septembre, les chambres, qui peuvent se réunir à leur volonté aussi longtemps que l’article 16 de la Constitution est en vigueur, tentent de discuter des propositions de loi sur les prix agricoles. Le président de la République conteste leur droit de légiférer en dehors de la période des sessions. Le conflit s’éteint lorsque le Conseil constitutionnel déclare irrecevables au regard de l’article 34 les propositions dont il s’agit.

Au mois d’avril 1962, après le référendum sur les accords d’Évian, Michel Debré présente au général de Gaulle la démission du gouvernement. Le Premier ministre pense que, le problème algérien réglé, il faut dissoudre l’Assemblée nationale, mais le président de la République n’est pas de cet avis. La retraite de Michel Debré est présentée comme une chose convenue depuis longtemps entre les deux hommes pour le moment où la guerre d’Algérie aurait pris fin.

Le Premier ministre que nomme de Gaulle pour remplacer Debré n’a jamais été parlementaire : c’est l’ancien directeur de cabinet du général, Georges Pompidou, membre du Conseil constitutionnel. La participation du M.R.P. au nouveau gouvernement est accrue en nombre et en signification, Pierre Pflimlin y recevant un portefeuille ; mais le radical Edgar Faure décline l’offre du ministère de l’Éducation nationale. Le cabinet Pompidou est mal accueilli par l’Assemblée nationale, qui interprète le choix du Premier ministre comme un pas dans le sens d’un régime de moins en moins parlementaire : or, l’affaire d’Algérie étant sur le point d’être réglée, les leaders des anciens partis pensent que le moment est venu de rendre au Parlement son rôle traditionnel.

C’est à l’occasion de la politique extérieure que l’opposition va se manifester, parce que c’est seulement sur ce terrain que la droite, le M.R.P., les radicaux et les socialistes peuvent agir de concert. On sait depuis longtemps que le général de Gaulle n’acceptera jamais quelque abandon de souveraineté que ce soit au profit d’organismes européens de caractère supranational, et qu’il entend libérer la diplomatie française de toute dépendance à l’égard des États-Unis.

En avril 1962, les partenaires de la France dans le Marché commun - dont les progrès inespérés doivent beaucoup au gouvernement du général de Gaulle - repoussent un projet français de coopération politique, le plan Fouchet, au moyen duquel le président de la République propose de constituer, non pas une Europe supranationale, mais ce qu’il appelle, le 15 mai 1962, l’« Europe des États ». Le rejet du plan Fouchet est probablement dû à la conviction des gouvernements qui le décident que le général de Gaulle ne pourra plus conserver bien longtemps le pouvoir. Dans une conférence de presse, de Gaulle parle, sur un ton de dérision, des aspirations à la supranationalité, et ses ministres M.R.P. donnent leur démission.

En juin, à l’occasion d’une déclaration du gouvernement, non suivie de vote, sur la politique étrangère, 293 députés, c’est-à-dire bien plus de la moitié des membres de l’Assemblée nationale, signent un manifeste en faveur d’une Europe communautaire. Il est clair que le gouvernement n’a plus de majorité. Mais l’opposition se garde de déposer une motion de censure, comme elle se gardera en juillet de donner une majorité à celle qui sera déposée à l’occasion du vote de nouveaux crédits pour l’armement nucléaire : elle ne veut pas d’une dissolution, car c’est à l’automne, dans la perspective du renouvellement normal de l’Assemblée nationale qui doit avoir lieu en mars 1963, qu’elle compte déclencher son offensive contre le général de Gaulle. À ce moment, pensent les dirigeants des anciens partis, le choc en retour de la perte de l’Algérie l’emportera dans l’opinion sur le soulagement dû à la fin des combats, l’emprise du général de Gaulle sur les électeurs sera en déclin, et la France pourra revenir à une vie politique conçue selon ses normes traditionnelles.

L’évolution du nouveau régime 

La mise en œuvre de la Constitution de 1958 a en effet orienté les institutions politiques de la France dans une voie nouvelle. Les virtualités parlementaires qu’elle comportait ne se sont pas réalisées, ses virtualités présidentielles se sont au contraire affirmées.

Il y a à cela plusieurs raisons : la personnalité du général de Gaulle, les circonstances de son retour au pouvoir, l’autorité que lui a conférée le référendum de 1958 sont parmi les plus importantes. Si de Gaulle a fait insérer dans la Constitution les règles qui permettent au président de la République d’exercer seul ses responsabilités essentielles, ce n’est pas pour se contenter ensuite d’un rôle d’arbitre entre les partis, ou entre le gouvernement et le Parlement, et pour se borner à assurer le respect des règles du jeu politique : c’est pour pouvoir donner lui-même les impulsions essentielles en exerçant, comme il devait le dire après son élection à la présidence de la République, « le pouvoir suprême selon l’esprit nouveau qui le lui avait fait attribuer ».

C’est d’ailleurs ce que l’opinion attendait de lui, et ce sur quoi comptaient, au moins à l’égard du problème algérien, la grande majorité des membres de l’Assemblée nationale. Opposants résolus au gouvernement Debré, les députés socialistes ont approuvé toutes les initiatives du général de Gaulle en matière algérienne, sans s’embarrasser de savoir si c’était bien à lui, président de la République, à les prendre. Le débat d’octobre 1959, après le discours sur l’autodétermination, est à cet égard révélateur. Le seul député qui ait alors rappelé que, selon la lettre de la Constitution, c’était le gouvernement et non le président de la République qui devait « déterminer la politique de la nation » était un membre du C.N.I., François Valentin, qui allait voter contre l’approbation de la déclaration gouvernementale. L’orateur socialiste Francis Leenhardt déclara au contraire que le vote favorable de son groupe s’adressait au gouvernement. Quelques semaines plus tard, en février 1960, l’Assemblée nationale devait amender le projet de délégation de pouvoirs présenté par le Premier ministre, pour stipuler que les ordonnances prises en vertu de ce texte devraient être signées par « le général de Gaulle, président de la République », ce qui était juridiquement superfétatoire, car la Constitution rendait cette signature nécessaire, mais politiquement significatif de ce que les députés, dans leur grande majorité, comptaient sur de Gaulle, et sur lui seul, pour régler le problème algérien. Si, de 1959 à 1962, le siège du pouvoir s’est trouvé à l’Élysée plutôt qu’à l’hôtel Matignon, c’est donc, dans une large mesure, en ce qui concerne la question alors la plus importante, celle de l’Algérie, conformément à la volonté délibérée de l’Assemblée nationale.

Dans les autres domaines, cependant, si le Parlement a contribué à infléchir le régime dans un sens présidentiel, c’est pour une raison opposée : son comportement a très vite convaincu le président de la République et le Premier ministre qu’il serait périlleux de lui laisser les mains libres, car il serait immédiatement tenté d’en abuser. Dès les premiers mois de 1959, il est apparu que les députés et les sénateurs n’accepteraient que contraints et forcés les prescriptions de la Constitution destinées à « rationaliser » le système parlementaire et à empêcher l’Assemblée nationale de prétendre à la souveraineté. Ce fut d’abord la « querelle du règlement », provoquée par l’effort des chambres pour revendiquer certaines des prérogatives que la Constitution avait entendu leur enlever, en particulier le vote, en dehors des procédures de mise en jeu de la responsabilité gouvernementale, de résolutions ou de motions exprimant leurs vues sur la conduite des affaires publiques. Chargé de vérifier la conformité des règlements des assemblées à la Constitution, le Conseil constitutionnel fit échec au début de l’été 1959 à ces empiètements, comme il devait empêcher un peu plus tard l’Assemblée nationale de priver de l’essentiel de sa portée la procédure constitutionnelle du vote bloqué.


Il n’en était pas moins clair que le Parlement de la Ve République, s’il l’avait pu, aurait vite rétabli les pratiques qui, sous la IIIe et la IVe, avaient le plus contribué à « user » les gouvernements et à les priver de toute autorité. On eut une nouvelle preuve de la vitalité des traditions parlementaires lorsque le problème de la retraite du combattant obligea le gouvernement à engager sa responsabilité pour faire adopter certaines des dispositions de la loi de finances de 1960, puis lorsque, sous la pression des organisations agricoles, la majorité des députés demanda en mars 1960, exactement comme en septembre 1957, la convocation d’une session extraordinaire. Il fut bientôt évident que le gouvernement Debré, avec sa majorité composite, où les indépendants et le M.R.P. voisinaient avec l’U.N.R., ne devait de survivre qu’à l’appui du président de la République, et à la crainte d’une dissolution.

Le Parlement s’était en somme montré réfractaire à la discipline, inspirée des usages britanniques, que Michel Debré, en rédigeant la Constitution, avait voulu lui appliquer, afin de rendre efficace le régime parlementaire. Aussi, malgré ses préférences doctrinales, le Premier ministre ne fit rien pour empêcher le régime de prendre bientôt le caractère finalement plus présidentiel que parlementaire qui allait être le sien. En allant dans ce sens pour tout ce qui concernait l’Algérie - peut-être afin de ne pas prendre elle-même en ce domaine des responsabilités difficiles -, en essayant au contraire pour les autres affaires de tourner les prescriptions de la Constitution propres à l’empêcher de revendiquer la souveraineté, l’Assemblée nationale a sans doute contribué autant que le général de Gaulle au dépérissement des aspects parlementaires de la Constitution de 1958, donc à l’épanouissement de ses aspects présidentiels.

La fin du premier septennat (août 1962-nov. 1965) 

Le référendum du 28 octobre 1962

Le 22 août 1962, le général de Gaulle échappe, sur la route du Petit-Clamart, à un attentat organisé par un ingénieur militaire, sympathisant de l’O.A.S. L’émotion causée par cet événement va être un des éléments de la stratégie qu’il met en œuvre pour gagner de vitesse l’opposition. Après avoir fait en Allemagne un voyage qui démontre le prestige dont il jouit hors de France, il annonce, le 16 septembre, qu’il va demander au peuple français de modifier par référendum la Constitution, afin qu’à l’avenir le président de la République soit élu au suffrage universel. Tous les anciens partis se prononcent contre ce projet, mais, en accord avec les ministres indépendants, certains députés modérés se séparent à cette occasion du C.N.I. Une controverse juridique s’engage : l’article 11 de la Constitution permet-il de soumettre au référendum un projet de loi qui porte sans doute sur l’organisation des pouvoirs publics, mais qui est de nature constitutionnelle ? Au congrès radical de septembre, le président du Sénat se prononce avec véhémence pour la négative, et prononce le mot de « forfaiture », mais il ne prend ensuite aucune initiative pour mettre en action la procédure de mise en jeu de la responsabilité pénale du Premier ministre ou du président de la République. Le général de Gaulle rompra dès lors toutes relations personnelles avec son éventuel remplaçant intérimaire. Au début d’octobre, l’Assemblée nationale censure le gouvernement Pompidou ; au cours du débat, Paul Reynaud, désignant l’hémicycle du Palais-Bourbon, s’écrie : « La France, monsieur le Premier ministre, elle est ici ! », formule qui résume exactement la doctrine traditionnelle de la République représentative. Le Premier ministre présente au général de Gaulle la démission du gouvernement, mais celui-ci surseoit à l’accepter et annonce la dissolution de l’Assemblée. Le référendum est fixé au 28 octobre, les élections aux 18 et 25 novembre.
Les anciens partis, C.N.I., M.R.P., Parti radical, S.F.I.O., constituent le « cartel des non ». Le P.C. s’oppose comme eux à de Gaulle. L’U.N.R. se prononce naturellement pour le « oui », et fusionne avec la petite organisation des « gaullistes de gauche », l’Union démocratique du travail (U.D.T.). Dirigés par Valéry Giscard d’Estaing, ministre des Finances depuis janvier, les modérés qui ne veulent pas passer à l’opposition vont s’organiser en fédération des républicains indépendants (R.I.).

L’opposition a peine à convaincre les électeurs qu’il n’est pas démocratique de leur confier le soin d’élire eux-mêmes le président de la République. L’aspect négatif du cartel des « non » inquiète l’opinion : on ne voit pas comment, s’ils l’emportaient, les partis qui le composent pourraient se mettre d’accord pour gouverner, et l’on craint un retour à l’impuissance parlementaire et à l’instabilité de la IVe République. Le prestige du général de Gaulle n’a pas été entamé par la sécession de l’Algérie. Aussi le référendum est-il un succès pour le président de la République : plus de 12 800 000 « oui » contre moins de 8 millions de « non ». Cependant, pour la première fois depuis 1958, quinze départements du Centre et du Midi, où la tradition de gauche est puissante, ont voté « non ».

Saisi par le président du Sénat, le Conseil constitutionnel décide qu’il n’a pas compétence pour apprécier la régularité de la procédure par laquelle a été adoptée une loi qui constitue l’expression de la volonté du peuple souverain.

Les élections de novembre 1962

La victoire du référendum sera-t-elle confirmée aux élections ? Guy Mollet annonce que, lorsque aucun autre opposant n’aura de chance de l’emporter, le Parti socialiste favorisera l’élection d’un communiste contre un gaulliste : c’est la fin de l’ostracisme qui frappait le P.C. depuis mai 1947. Les partisans du général de Gaulle pratiquent l’unité de candidature, sous l’étiquette de l’Association pour la Ve République : ce sera l’un des facteurs de leur victoire.
Le premier tour leur donne une avance très nette : sur 96 sièges pourvus, ils en ont 58, contre 6 au C.N.I., 14 au M.R.P., 8 aux radicaux, 1 à la S.F.I.O., 9 au P.C. Gagnant près de 2 500 000 voix sur le résultat de l’U.N.R. en 1958, les candidats Ve République ont obtenu 36,3% des suffrages exprimés. Le C.N.I. et les divers modérés perdent plus de 2 750 000 voix, et n’ont que 9,6% des suffrages. Le M.R.P. en perd 630 000, et tombe à 8,9%. Le radicalisme en perd près de 120 000 et s’établit à 7,5%. La S.F.I.O. en perd plus de 870 000, ce qui la laisse à 12,6%. L’extrême gauche non communiste (y compris le Parti socialiste unifié, P.S.U., qui a pris la suite du P.S.A. et de l’U.F.D.) gagne 190 000 voix, mais n’obtient que 2,4% des suffrages. Le P.C. ne regagne que 85 000 voix et arrive à 21,7%. Quant à l’extrême droite, favorable à l’O.A.S., elle perd 400 000 voix et ne représente que 0,9% des suffrages exprimés. Il y a eu environ 2 300 000 abstentions de plus qu’en novembre 1958 et qu’au référendum du 28 octobre.

Bien qu’au total les partis du cartel des « non » aient obtenu, le 18 novembre, un peu plus de suffrages que les gaullistes, l’avance de ceux-ci par rapport à chacun de leurs adversaires va faire boule de neige : au second tour, ils recueillent plus de 42% des suffrages exprimés et obtiennent la majorité des sièges de la nouvelle Assemblée : le groupe de l’U.N.R.-U.D.T. a 283 membres et celui des R.I. en a 35. Le P.C. en a 41, la S.F.I.O. 66, le Rassemblement démocratique, qui représente le radicalisme, en a 39, l’Entente démocratique, où se retrouvent M.R.P. et C.N.I., en a 55, dont 8 avaient eu le soutien de l’Association pour la Ve République, de même que 2 des 13 non-inscrits. Cette victoire est due à la fois au jeu du soutien majoritaire, où la majorité relative suffit au second tour et, surtout, au report sur les gaullistes de voix modérées, M.R.P., radicales et même socialistes chaque fois qu’ils ont eu en face d’eux un communiste. À la différence des scrutins de la IIIe et de la IVe République, les électeurs ont eu un comportement majoritaire : ils ont tenu à préserver la stabilité gouvernementale de la Ve République.

Le nouveau gouvernement Pompidou n’aura à faire face, tant que cette Assemblée siégera, à aucune difficulté parlementaire. Il lui sera toujours possible de passer outre à l’opposition du Sénat - devant lequel il ne sera le plus souvent représenté que par des secrétaires d’État - en conférant le dernier mot à l’Assemblée nationale. Il n’aura pas de peine à faire approuver, en 1963, le plan de stabilisation destiné à freiner la surchauffe de l’économie, ni à réaliser plusieurs réformes, notamment la réorganisation administrative de la Seine et de la Seine-et-Oise, l’esquisse de la création d’institutions régionales, et le nouveau statut de la radio-télévision, qui laisse d’ailleurs au gouvernement la haute main sur l’Office qu’il institue. La politique extérieure du général de Gaulle ne se heurtera devant l’Assemblée à aucun obstacle, qu’il s’agisse, à propos de la Chine et du Vietnam, de la distance de plus en plus nette qu’il prend par rapport aux États-Unis, de son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, ou du traité d’amitié avec l’Allemagne fédérale.

La préparation de l’élection présidentielle 

À mesure que se rapproche l’élection présidentielle qui doit avoir lieu en décembre 1965, la vie politique est de plus en plus centrée sur sa préparation. On ignore jusqu’en novembre 1965 si le général de Gaulle sera candidat, mais la tactique des partis d’opposition n’envisage pas d’autre hypothèse. Il est évident que les rapports entre partis vont être essentiellement déterminés par le choix des candidats à la présidence : relevant désormais du suffrage universel, l’élection du président de la République devient l’élection pilote, en fonction de laquelle se noueront les alliances en vue des autres consultations.

Élection présidentielle de 1965

Le président de la République française, Charles de Gaulle (1890-1970), vote lors de l’élection présidentielle de 1965.

La difficulté pour les partis de l’ancienne Troisième Force est qu’il leur est impossible d’avoir une chance de succès sans un fort appoint de voix communistes, mais que, s’ils négocient un accord avec le P.C., ils s’aliéneront beaucoup de leurs électeurs habituels, qui reporteront leurs voix sur de Gaulle ou sur le candidat désigné par celui-ci.
Un socialiste, Gaston Defferre, tente d’échapper à ce dilemme en faisant le pari qu’il lui sera possible de rallier les électeurs communistes sans s’être entendu avec l’appareil du P.C. Annoncée dès la fin de 1963, sa candidature est approuvée par un congrès de la S.F.I.O., devant lequel ses déclarations sur l’« action personnelle » par laquelle le président de la République doit « garantir l’application de la politique sur laquelle il a été élu » peuvent être interprétées comme un ralliement à la manière dont le général de Gaulle applique la Constitution de 1958. Mais Defferre a pris position trop tôt. Le P.C. le combat énergiquement. L’intérêt initialement suscité par sa candidature s’affaiblit. Ses idées sur la création d’une « grande fédération », qui unirait le M.R.P. aux socialistes et aux radicaux, paraissent difficilement réalisables.

Au printemps 1964, Jean-Louis Tixier-Vignancour, ancien député d’extrême droite, annonce à son tour sa candidature, autour de laquelle il espère rallier tous les nostalgiques de l’Algérie française, sinon de l’O.A.S.
Les élections municipales du printemps 1965 rendent une certaine actualité aux idées de Defferre. Le gouvernement a fait voter une réforme électorale selon laquelle, dans les communes de plus de 30 000 habitants, on votera pour des listes bloquées, sans panachage, et sans possibilité de fusion de listes en vue du second tour. Dans la plupart des villes où s’applique ce système, il se constitue des listes de coalition entre partis d’opposition, dans un petit nombre de cas entre P.C. et S.F.I.O., mais le plus souvent des socialistes aux modérés : n’est-ce pas la preuve que la « grande fédération » est possible ? Le résultat du scrutin, marqué par une grande stabilité, est une déception pour les gaullistes. Il semble confirmer que les électeurs n’ont pas de répugnance à voter pour une sorte de Troisième Force ressuscitée.

Mais la vie politique au niveau national relève d’autres facteurs qu’au niveau municipal. En juin, on tente de mettre sur pied la « grande fédération ». La S.F.I.O. et le M.R.P. ne parviennent pas à se mettre d’accord, ce dernier rejetant toute étiquette comportant le mot « socialiste ». Gaston Defferre renonce à être candidat. L’hostilité du P.C. enlevait toute chance de succès à la tactique qu’il avait envisagée.
Au début de septembre, François Mitterrand, devenu le leader d’une nouvelle formation de gauche, la Convention des institutions républicaines, après avoir pris avec le P.C. des contacts discrets qui lui permettent de compter qu’il aura son soutien sans avoir à discuter avec lui un programme commun, annonce sa candidature. La S.F.I.O., le Parti radical et le P.S.U. s’y rallient. La Convention, le Parti socialiste et le Parti radical s’uniront par la suite dans une Fédération de la gauche démocrate et socialiste (F.G.D.S.) - la « petite fédération » - dont il exercera la présidence, ce qui montre bien le rôle dominant que l’élection présidentielle joue désormais quant aux rapports entre partis.
Le C.N.I. a longtemps espéré une candidature d’Antoine Pinay. Le refus de celui-ci permet au M.R.P. de présenter la candidature du sénateur Jean Lecanuet. Celui-ci renonce à la présidence de son parti, et créera après l’élection le Centre démocrate, qu’il destinera à rassembler le M.R.P., le C.N.I. et ceux des radicaux qui refusent toute entente avec le P.C. La candidature de Lecanuet ôte son sens à celle du sénateur Pierre Marcilhacy, annoncée au printemps, qui n’en sera pas moins maintenue.

Au début de novembre, le général de Gaulle annonce qu’il sera candidat. Tout le monde s’attend alors qu’il soit élu au premier tour, le 5 décembre. L’importance de la préparation du scrutin, pense-t-on, réside surtout dans le regroupement de toutes les gauches, P.C. y compris, derrière François Mitterrand, et dans celui de la droite C.N.I., avec le centre M.R.P., derrière Jean Lecanuet, auxquels cette préparation a abouti : cette nouvelle configuration des forces politiques opposées au gaullisme se maintiendra-t-elle après l’élection présidentielle ?

Les débuts du second septennat (déc. 1965-avr. 1968)

L’élection présidentielle de décembre 1965

Les règles fixées pour l’utilisation de l’O.R.T.F., en particulier de la télévision, dans la campagne de l’élection présidentielle, établissent entre candidats une complète égalité. Le général de Gaulle a cinq concurrents, y compris un candidat de la dernière heure, Marcel Barbu, qui se dit « sphérique d’opinion » : l’opposition aura donc cinq fois plus de temps à la télévision que le président sortant. Celui-ci accentue ce désavantage en n’utilisant pas, avant le premier tour, toutes les émissions auxquelles il a droit. Il semble considérer que la campagne de l’élection présidentielle peut être menée comme celle d’un référendum, et compter que ses adversaires se combattront réciproquement au moins autant qu’ils s’en prendront à lui. Mais, en fait, ils concentrent leurs attaques sur la gestion des affaires publiques depuis sept ans, avec une apparence de précisions concrètes qui contrastent avec le ton des quelques allocutions du général. L’irruption des opposants sur les écrans de la télévision exerce un impact d’autant plus fort sur l’opinion que le contenu des émissions antérieures de l’O.R.T.F. n’a pas pu mithridatiser celle-ci. Les sondages d’opinion opérés au cours de la campagne enregistrent un recul sensible des intentions de vote pour le général de Gaulle.

Le premier tour de scrutin, le 5 décembre, donne lieu à ballottage. Le taux des abstentions (moins de 15%) est le plus bas jamais constaté en France. Le général de Gaulle obtient la majorité absolue dans 13 départements et arrive en tête dans 57 autres. Mais, avec un peu moins de 10 400 000 voix, il n’a que 43,7% des suffrages exprimés. François Mitterrand a la majorité absolue dans 2 départements et arrive en tête dans 18 autres. Ses 7 650 000 voix correspondent à 32,2% des suffrages. Jean Lecanuet n’est en tête nulle part, et n’arrive en seconde position que dans 9 départements, dont 5 ont donné la majorité absolue à de Gaulle. Il obtient un peu moins de 3 800 000 voix (15,8% des suffrages), Jean-Louis Tixier-Vignancour ne le distance que dans 4 départements méditerranéens où sont installés nombre de rapatriés d’Afrique du Nord ; il a un peu plus de 1 250 000 voix (soit 5,2% des suffrages). À eux deux, Pierre Marcilhacy et Marcel Barbu groupent moins de 700 000 voix (2,8% des suffrages).

Seuls les deux candidats arrivés en tête au premier tour peuvent rester en lice le 19 décembre. Tixier-Vignancour et Barbu invitent leurs électeurs à voter pour Mitterrand. Sans s’exprimer aussi clairement, Lecanuet et Marcilhacy demandent aux leurs de ne pas voter pour de Gaulle. Mais il serait étonnant que la totalité de l’électorat modéré choisisse un candidat soutenu par le P.C. Le général de Gaulle fait une campagne très différente de celle du premier tour. Au cours de trois entretiens télévisés avec le journaliste Michel Droit, il justifie en détail tous les aspects de sa politique, avec une verve étonnante. Il est élu le 19 décembre par près de 12 680 000 suffrages (54,5%) contre un peu plus de 10 550 000 (45,4%) à François Mitterrand. (Il s’agit, comme pour toutes les statistiques électorales que nous donnons, des seuls résultats de la métropole.)

Malgré l’échec relatif que constitue le ballottage, l’élection de décembre 1965 renforce le régime : elle montre que l’élection présidentielle ne suppose pas que l’un des candidats dispose de ce « pouvoir charismatique » qu’on prête souvent à de Gaulle, mais qui n’a manifestement pas joué en la circonstance.

La politique étrangère d’indépendance 

Le gouvernement se retire à l’ouverture du nouveau septennat. Georges Pompidou est de nouveau nommé Premier ministre. L’attribution à Michel Debré du ministère des Finances provoque le départ de Giscard d’Estaing, à qui le général de Gaulle ne veut pas confier les Affaires étrangères, où demeure Maurice Couve de Murville, et qui refuse le ministère de l’Équipement, lequel échoit à Edgard Pisani ; le sénateur radical Edgar Faure, ancien président du Conseil de la IVe République, rallié à de Gaulle, reçoit l’Agriculture. On notera dès lors chez certains républicains indépendants quelques réticences à l’égard de la politique du président de la République, notamment en ce qui concerne l’Europe. Des difficultés se sont produites à l’automne 1965 pour la détermination de la politique agricole du Marché commun : de Gaulle a fait preuve alors d’une intransigeance qui lui a été reprochée dans la campagne présidentielle, mais qui se révèle efficace ; l’essentiel des exigences de la France en ce domaine est accepté par ses partenaires.

Au printemps 1966, le président de la République décide que la France, tout en demeurant dans le pacte de l’Atlantique Nord, reprend son indépendance complète en matière de défense, et qu’elle quitte donc l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (O.T.A.N.), dans laquelle une partie de ses forces était sous commandement américain. La vigueur avec laquelle il condamne la guerre que les États-Unis mènent au Vietnam donne à ce retrait un sens qui provoque de vives critiques au centre démocrate et à la F.G.D.S. : on constate alors quel fossé sépare celle-ci du P.C. dans le domaine de la politique étrangère.

Les élections législatives de mars 1967 

Certains ministres, craignant les effets que risque d’avoir sur l’activité économique française la récession qui se manifeste en Allemagne fédérale, pensent qu’il y aurait intérêt à ce que le renouvellement de l’Assemblée nationale, prévu pour mars 1967, ait lieu dès l’automne 1966, ce qui aurait au surplus l’avantage de gagner de vitesse les préparatifs de la F.G.D.S. Mais de Gaulle estime que la dissolution ne doit intervenir qu’en cas de crise politique grave.
Après quelques hésitations des républicains indépendants, l’unité de candidature, sous les auspices d’un Comité d’action pour la Ve République, est acceptée par tous les éléments de la majorité. La F.G.D.S. adopte la même tactique, et conclut en décembre 1966 un accord de désistement réciproque avec le P.C., décidément sorti du ghetto politique où il avait été refoulé en 1947. Le Centre démocrate ne parvient pas à éviter les candidatures de modérés qui refusent toute affiliation. Le P.S.U. présente une centaine de candidats.

Le 5 mars 1967, le premier tour des élections révèle une nouvelle avance des gaullistes. Sur 72 sièges pourvus, ils en ont 62, contre 8 au P.C., 1 à la F.G.D.S. et 1 au Centre démocrate. Il y a 3 200 000 abstentions de moins qu’en 1962 (mais 1 200 000 de plus que le 5 décembre 1965). Les candidats Ve République gagnent plus de 1 900 000 voix et obtiennent 38,1% des suffrages exprimés. Grossi des divers modérés, le Centre démocrate gagne un peu plus de 500 000 voix par rapport au M.R.P. et au C.N.I. en 1962, ce qui lui donne 17,2% des suffrages. Progression identique pour la F.G.D.S., par rapport aux socialistes et aux radicaux en 1962 : elle arrive à 18,7% des suffrages. L’extrême gauche non communiste (essentiellement le P.S.U.) gagne 50 000 voix, mais n’a que 2,2% des suffrages. Favorisé par la cessation de son isolement et par la crainte du chômage, le P.C. gagne un peu plus d’un million de voix, et arrive à 22,4% des suffrages : en dépit de ses efforts, la F.G.D.S. n’est pas parvenue à le distancer. Malgré un gain de 35 000 voix, l’extrême droite, avec 0,8% des suffrages, ne compte pas.

Les pronostics publiés par les organismes d’analyse de l’opinion s’accordent tous pour prévoir que la majorité sortante se retrouvera dans la nouvelle Assemblée. Mais, au second tour, le report des voix des électeurs centristes, peut-être parce que ces prévisions ont annihilé chez eux la crainte d’un succès de la gauche et de l’extrême gauche, favorise moins les gaullistes qu’il ne l’avait fait le 25 novembre 1962.

En définitive, c’est grâce aux élus d’outre-mer que l’ancienne majorité se retrouve dans la nouvelle Assemblée, mais de justesse : l’U.N.R., qui va prendre le nom d’Union des démocrates pour la Ve République (U.D. Ve), a 200 députés, et les républicains indépendants en ont 44. En outre, 3 des 8 non-inscrits sont gaullistes : en tout, 247 sièges sur 487. Il y a 73 communistes, 121 fédérés (dont 4 apparentés du P.S.U.). La formation d’un groupe Progrès et démocratie moderne de 41 membres signifie que le Centre démocrate n’a pas assez d’élus pour créer un groupe relevant de sa seule obédience.

Étroite, la majorité sera parfaitement disciplinée. Le Premier ministre la soumet à rude épreuve en lui présentant, au mois de mai 1967, un projet de délégation de pouvoirs destiné à permettre d’assainir les finances de la Sécurité sociale. Le dépôt de ce projet entraîne la démission du ministre de l’Équipement, Edgard Pisani, mais le texte est voté, ce qui contribue à « verrouiller » les républicains indépendants dans la majorité. La condamnation portée contre Israël par le général de Gaulle au moment de la guerre des Six Jours, en juin 1967, ne provoque que quelques remous dans les deux groupes qui soutiennent le gouvernement.

En février 1968, la F.G.D.S. et le P.C. se mettent d’accord sur une « plate-forme » commune. Son existence inquiète certains centristes. Mais son imprécision et ses lacunes ne donnent pas à penser qu’un gouvernement appuyé sur la gauche et l’extrême gauche soit possible. Un certain élargissement de la majorité paraît au contraire concevable. Après avoir surmonté l’épreuve du ballottage du 5 décembre 1965, le régime semble avoir bien supporté celle de sa troisième élection législative. Aucune difficulté parlementaire ne se dessine à l’horizon. C’est sur un autre terrain qu’une crise va soudain éclater.

France. : l’élection présidentielle de 1965 

L’élection présidentielle du 5 décembre 1965 (source : « Revue française de science politique », avril 1966).

Les événements de mai 1968 et leurs conséquences (mai 1968-juill. 1969) 

Mouvement étudiant et grèves 

Depuis 1959, l’État a dépensé beaucoup plus qu’auparavant pour l’Éducation nationale. Mais le nombre des étudiants s’accroît sans cesse. Leur existence quotidienne se déroule souvent dans un pénible isolement. Des problèmes de débouchés se posent à ceux qui font des études de lettres ; nombreux sont ceux que menace l’échec aux examens. Le corps enseignant s’est grossi d’assistants et de maîtres-assistants dont le statut et les perspectives de carrière sont incertains. Beaucoup d’universitaires font preuve d’un inébranlable conservatisme corporatif. Ceux qui sont partisans de réformes ne sont pas d’accord entre eux. L’administration de l’Éducation nationale, dont les moyens n’ont pas été adaptés à l’augmentation de ses tâches, est au-dessous du médiocre. Christian Fouchet, ministre de l’Éducation nationale de la fin de 1962 à avril 1967, a décidé une réforme que, de crainte de la voir peu à peu vidée de son contenu, il n’a pas assortie de mesures transitoires suffisantes. Son successeur, Alain Peyrefitte, qui, comme lui, doit concilier avec les siennes propres les idées de l’hôtel Matignon et celles de l’Élysée, parfois divergentes, se prépare à introduire la sélection à l’entrée de l’enseignement supérieur.
Tels sont les facteurs principaux du profond malaise qui existe dans le monde étudiant. Mais l’explosion de mai 1968 ne se serait pas produite sans l’action d’un détonateur : il s’agit de « groupuscules » d’inspiration anarchiste, trotskiste et maoïste, qui contestent la « société de consommation » et qui pensent que l’Université est devenue, à la place d’une classe ouvrière aliénée par son embourgeoisement, le milieu d’où peut surgir la révolution qui détruira la société capitaliste.

Particulièrement actifs parmi les étudiants en sociologie de Nanterre, ces groupes parviennent à y paralyser le fonctionnement de la faculté des lettres. Celle-ci est fermée à la fin d’avril, ce qui transporte l’agitation à la Sorbonne. Dans la crainte d’un affrontement armé entre ultra-gauchistes et fascistes du groupe Occident, le recteur fait appel à la police. L’entrée de celle-ci dans les enceintes universitaires viole un tabou ancien, qui survit à l’état de choses qui lui avait donné naissance, lorsque l’Université était capable d’autodiscipline. La fermeture de la Sorbonne rejette dans la rue l’agitation, qui prend le caractère de véritables émeutes, avec érection de barricades, au quartier Latin. La solidarité entre étudiants, la communion qui s’établit d’autant plus profondément entre eux qu’ils se sentaient auparavant plus isolés, les réactions diverses de la population parisienne, celles de la police, malgré le fait qu’on n’ait à déplorer à Paris en mai que la perte d’une seule vie humaine, voilà ce qui donne bientôt à la situation une extrême gravité.

Absent de France au début des troubles, Georges Pompidou prend à son retour des mesures d’apaisement. Il promet l’amnistie des étudiants condamnés et il rouvre la Sorbonne. Celle-ci, ainsi que toutes les facultés de Paris et la plupart de celles de province, est immédiatement occupée. Elle devient le théâtre de scènes ubuesques.

Étudiants en mai 1968

Les étudiants français devant la Sorbonne, à Paris, en mai 1968.

Évidemment sage, parce qu’elle permet d’éviter une répression qui pourrait devenir sanglante, l’attitude du Premier ministre encourage la classe ouvrière, puisque le pouvoir paraît céder devant l’agitation des étudiants, à entrer à son tour en action pour obtenir des augmentations de salaires. Un mouvement de grève à peu près général se déclenche à la mi-mai. Les ultra-gauchistes essaient d’établir une liaison entre le mouvement étudiant et les grévistes, mais ceux-ci, encouragés par le P.C. et la C.G.T., ne s’y prêtent pas.

Le pouvoir, mis en question, s’affirme 

Les événements ont leur écho au Parlement. Déposée la semaine précédente, une motion de censure est discutée le 21 mai par l’Assemblée nationale, qui ne l’adopte pas. À une ou deux exceptions près, la majorité est restée disciplinée, mais elle est traversée de courants d’inquiétude. Revenu de Roumanie, où il s’était rendu après le retour du Premier ministre, le général de Gaulle annonce le 24 mai, dans une allocution télévisée, qu’un référendum aura lieu en juin sur le principe de la « participation ». Ce discours n’a pas d’effet sensible. Deux jours plus tard, sous les auspices du Premier ministre, un accord comportant d’importantes majorations de salaires est conclu entre le patronat et les syndicats. Il faudra cependant encore trois semaines pour que les grèves cessent complètement.
L’opposition de gauche croit son moment venu. François Mitterrand annonce le 28 mai sa candidature à la présidence de la République, et prononce pour les fonctions de Premier ministre le nom de Pierre Mendès France, qui vient d’assister au stade Charléty à une manifestation d’étudiants. Ses propos donnent l’impression que la gauche songe à profiter des événements pour faire une sorte de coup d’État. Le 29 mai, un voyage du général de Gaulle (parti en Allemagne prendre contact avec le commandement des troupes françaises qui y sont stationnées) donne naissance à de nombreuses rumeurs sur la démission imminente du chef de l’État. Revenu à Paris le 30 mai, de Gaulle prononce à la radio un discours de quelques minutes qui renverse la situation : il demeure à son poste, il maintient au sien le Premier ministre, il remanie le gouvernement, il ajourne le référendum, il dissout l’Assemblée nationale. Le même jour, une manifestation préparée depuis deux jours par les gaullistes réunit aux Champs-Élysées un nombre immense de Parisiens, peut-être un million : l’opinion a été exaspérée par la multiplication des violences et par le caractère qu’a pris l’occupation des bâtiments universitaires.

Des élections de juin 1968 au référendum d’avril 1969

La gauche - qui avait elle-même préconisé quelques jours plus tôt la dissolution - aborde la campagne électorale dans les plus mauvaises conditions. Elle se trouve désunie : le P.C. et le P.S.U. se sont violemment opposés depuis le début de mai à cause du soutien apporté par le second aux ultra-gauchistes, que combattent les communistes. La F.G.D.S. a été complètement dépassée par des événements qu’elle a été incapable d’interpréter et qu’elle a maladroitement essayé d’exploiter. François Mitterrand paie d’une profonde impopularité les propos qu’il a tenus lorsqu’il croyait prochaine la démission du général de Gaulle. Au contraire, la majorité est demeurée unie, elle s’est même un peu élargie, car plusieurs députés centristes n’ont pas voté la censure. L’opinion veut le retour à l’ordre.
Les élections sont un grand succès pour les candidats que les gaullistes présentent sous l’étiquette de l’Union pour la défense de la République (pour bénéficier du sigle U.D.R., l’Union des démocrates pour la Ve République - ex-U.N.R.-U.D.T. - prendra ensuite le titre d’Union des démocrates pour la République) : il y a 200 000 abstentions de plus qu’en 1967 (environ 20%). L’U.D.R. gagne près de 1 650 000 suffrages, et obtient 46% des suffrages exprimés au premier tour. Le Centre démocrate et les modérés perdent près de 1 200 000 voix, ce qui les ramène à 12,2% des suffrages. La Fédération perd 420 000 voix, et se retrouve à 17,1%. Le P.C. perd près de 600 000 voix, et tombe à 20%. Le P.S.U. gagne 370 000 voix, ce qui lui vaut 3,9% des suffrages exprimés : il a présenté presque trois fois plus de candidats qu’en 1967. L’extrême droite et ceux qui n’ont pas d’étiquette ont 50 000 voix de moins que quinze mois plus tôt : ils représentent 0,6% des suffrages. Sur 154 sièges pourvus le 23 juin, 144 vont aux candidats de l’Union de défense de la République, 4 à des centristes qu’elle a soutenus, 6 à des communistes.

France. : les élections législatives de 1968

Les élections législatives du 23 juin 1968 (source : « Revue française de science politique », octobre 1968).

Après le second tour, la métropole est représentée par 33 communistes, par 57 fédérés, par 31 centristes et par 349 partisans du gouvernement, dont une cinquantaine de républicains indépendants. Sauf trois ou quatre, les élus d’outre-mer renforcent encore la majorité à laquelle, à vrai dire, les conditions dans lesquelles elle a été élue confèrent à certains égards un caractère conservateur, voire réactionnaire.


Le général de Gaulle a été profondément affecté par les événements de mai. Ceux-ci ont renforcé sa conviction qu’une réforme des rapports sociaux, celle qu’il qualifie de « participation », est indispensable. Peut-être ressent-il la part que le Premier ministre a eue dans la victoire électorale de juin. À la surprise des milieux politiques, lorsque Georges Pompidou lui présente sa démission, il le remplace par Maurice Couve de Murville.

Le nouveau gouvernement fait face avec succès aux difficultés économiques suscitées par les sorties de capitaux dues à la crise de mai et par le risque de hausse des prix inhérent aux augmentations de salaires. Il annonce, par la voix du nouveau ministre de l’Éducation nationale, Edgar Faure, une réforme universitaire fondée sur la participation des étudiants et des enseignants à la gestion d’établissements dotés d’une large autonomie. Votée par le Parlement en octobre 1968, cette réforme, en dépit de ses difficultés d’application, permet à l’année universitaire de se dérouler dans des conditions à peu près satisfaisantes. Mais l’agitation qui se manifeste dans beaucoup de lycées entretient un malaise.

Le président de la République décide dès le mois de juillet qu’un référendum aura lieu en vue de la création de régions et de la réforme du Sénat, qu’il compte fusionner avec le Conseil économique. Pourquoi ce recours au suffrage universel alors qu’une majorité sans précédent existe à l’Assemblée nationale ? Parce que le général de Gaulle, après les événements de mai et les élections de juin, veut savoir si c’est toujours sur lui que le peuple français compte pour exercer le pouvoir suprême.
Le référendum est fixé au 27 avril 1969. Publié en mars, le projet soumis aux électeurs apparaît d’une redoutable complexité. Tous les notables dont il met en cause le rôle dans les affaires locales, départementales et nationales se mobilisent contre lui, renforcés par quelques membres de la majorité groupés autour de Giscard d’Estaing.
En octobre 1968, le Sénat, à qui Gaston Monnerville n’a pas demandé de renouveler son mandat, a élu comme président Alain Poher, membre du Centre démocrate, qui, depuis dix ans, consacre l’essentiel de son activité aux assemblées européennes. La prise de position en faveur du vote « non » de cet homme peu connu, de vocabulaire modéré, exerce sans doute sur les électeurs plus d’effet que n’en aurait eu celle de son prédécesseur.

Les sondages d’opinion, après avoir montré qu’il y a beaucoup d’indécis, font bientôt prévoir que le référendum sera négatif. Un dernier discours télévisé, par lequel le général de Gaulle confirme qu’il se retirera si le peuple n’adopte pas le projet qu’il lui soumet, ne suffit pas à renverser le courant. Le 27 avril 1969, le suffrage universel repousse, par 11 940 000 « non » contre un peu plus de 10 500 000 « oui », le texte de la loi référendaire. Le 28 avril, à midi, le général de Gaulle quitte ses fonctions de président de la République, dont Alain Poher assure dès lors l’exercice provisoire. L’élection présidentielle est fixée aux 1er et 15 juin.

L’élection de Georges Pompidou 

Au moment où il s’était séparé de lui en juillet, le général de Gaulle avait adressé à Georges Pompidou une lettre dont les termes indiquaient clairement qu’il voyait en lui son futur successeur à l’Élysée. En janvier, l’ancien Premier ministre avait dit publiquement qu’il envisageait d’être un jour candidat à la présidence de la République. Rien d’étonnant à ce qu’après le 28 avril il soit le premier à annoncer qu’il se présente aux suffrages des Français.

La gauche se divise. Le nouveau Parti socialiste issu de la F.G.D.S., au cours d’un congrès auquel ne participent ni la Convention ni le Parti radical, ratifie la candidature de Gaston Defferre, ce qui rend inévitable une candidature du P.C. : ce sera celle de Jacques Duclos. Le P.S.U. présente son secrétaire général Michel Rocard, les ultra-gauchistes le trotskiste Alain Krivine. Il n’y a qu’un candidat apolitique, Louis Ducatel.
La plupart des parlementaires centristes, les radicaux et certains socialistes poussent le président du Sénat à se présenter, encore qu’il ait dit, avant le 27 avril, qu’une candidature lui paraissait incompatible avec l’exercice provisoire des fonctions du président de la République. Des sondages d’opinion le donnent gagnant au second tour. Bien que Jacques Duhamel, président du groupe P.D.M. à l’Assemblée, Joseph Fontanet, ancien secrétaire général du M.R.P., et René Pleven, ancien président du Conseil, le lui déconseillent, Alain Poher accepte d’être candidat.

Moins suivie qu’en 1965, la campagne télévisée a pour effet de rétablir les forces respectives habituelles des diverses tendances politiques. Alain Poher n’a pas la même maîtrise de la télévision que Georges Pompidou ; mais, surtout, les électeurs de gauche et d’extrême gauche, qui, selon les sondages, avaient initialement songé à voter pour lui, découvrent en l’entendant qu’il n’est pas des leurs. Jacques Duclos fait une campagne très efficace. Malgré l’aide que lui apporte Pierre Mendès France, Gaston Defferre ne parvient pas à s’imposer : dans plusieurs départements, les militants socialistes font ouvertement campagne pour Poher.

Le premier tour de scrutin donne à Georges Pompidou une avance décisive : il a en métropole 9 763 000 voix (43,9% des suffrages), contre 5 202 000 (23,4%) à Alain Poher, 4 781 000 (21,5%) à Jacques Duclos, 1 128 000 (5%) à Gaston Defferre, 814 000 (3,6%) à Michel Rocard, 284 000 (1,2%) à Louis Ducatel et 236 000 (1%) à Alain Krivine.

Ne pouvant affronter le second tour, le P.C. demande à ses électeurs de s’abstenir ou de voter blanc ; le Parti socialiste invite les siens à voter Poher. Le 15 juin, Georges Pompidou est élu président de la République par 11 064 371 voix (58,21%) contre 7 943 118 (41,79%) à Alain Poher. L’écart qui les sépare est inférieur à l’accroissement du nombre des abstentions et des votes blancs ou nuls. Mais nul ne doute que si le P.C. avait fait voter pour Poher, beaucoup de ses électeurs du premier tour auraient abandonné celui-ci pour Pompidou.
Le nouveau président de la République prend ses fonctions le 21 juin. Il nomme Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, qui préside l’Assemblée nationale depuis 1958. Edgar Faure ne fait pas partie du nouveau gouvernement, mais René Pleven, Jacques Duhamel, Joseph Fontanet et Giscard d’Estaing en sont membres, ainsi que Michel Debré. La majorité s’élargit en incorporant une fraction du centrisme, au moment même où se confirment les divisions de la gauche non communiste : ni la Convention de François Mitterrand, ni le Parti radical n’entrent dans le nouveau Parti socialiste, définitivement constitué en juillet, mais dont on aperçoit mal en quoi il diffère de l’ancienne S.F.I.O.

La Ve République continue après la retraite de celui qui l’a fondée et qui l’a dirigée pendant près de onze ans. Cependant, tout donne à penser que l’équilibre entre les pouvoirs ne sera plus le même que lorsque Charles de Gaulle était à la tête de l’État.

4. La signification du gaullisme 

Dans la transformation de la vie politique française, des facteurs circonstanciels ont joué, c’est l’évidence : la personnalité du général de Gaulle, le problème algérien. Mais, à eux seuls, ils n’expliquent pas tout. Il est probable, comme le prévoyaient en 1958 beaucoup d’hommes politiques, que, si ces facteurs avaient été seuls à agir, la Ve République, après l’indépendance de l’Algérie, aurait bientôt évolué dans le sens d’un retour au régime qui l’avait précédée. Selon l’expression de Léo Hamon, le succès du gaullisme n’était sans doute pas « nécessaire » : il n’est pas pour autant « accidentel », mais bien « significatif ».

Significatif de quoi ? Essentiellement du fait que, dans une société bien différente de celle dans laquelle s’était épanoui le système de souveraineté parlementaire, et où les problèmes que l’État doit résoudre sont tout autres que jadis, le comportement des citoyens, élément fondamental du fonctionnement de la République, n’est pas resté le même qu’autrefois.

Une société rénovée

La société française du dernier tiers du XXe siècle est une autre société que celle de la période 1900-1950. À une longue phase de stagnation démographique a succédé, depuis 1945, une phase d’expansion. En moins de vingt-cinq ans, la population française s’est accrue d’un quart. Le pays, dont le géographe Pierre George pouvait encore écrire au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qu’un habitant sur deux y était « un homme de la terre », compte en 1968 moins d’un agriculteur sur six personnes actives (14,9%). De 1954 à 1968, la proportion des Français qui vivent dans une agglomération (ce qui ne veut pas dire nécessairement dans une commune) de plus de 100 000 personnes est passée de 26,2 à 41,2%. La population rurale, encore de 48% en 1936, de 46,8% en 1946, est tombée à 33,8% en 1968. Le taux d’accroissement le plus élevé parmi les catégories socioprofessionnelles n’est pas celui des ouvriers (de 36,6 à 37,7% entre 1962 et 1968), mais celui des cadres et employés (de 24,3 à 29,5% dans la même période), ce qui n’évoque pas l’image d’une société en voie de prolétarisation. À l’élection présidentielle de 1969, le 15 juin, les sondages d’opinion indiquent que moins de 40% des électeurs ouvriers ont suivi la consigne d’abstention du P.C., le surplus se partageant presque exactement par moitié entre Georges Pompidou et Alain Poher, avec un léger avantage pour ce dernier : la classe ouvrière est donc bien loin d’être entièrement acquise à une idéologie révolutionnaire, et toutes les autres catégories sociales ont donné la majorité à Pompidou. Il n’est pas moins important de constater les progrès réalisés par ce dernier ainsi que par les candidats U.D.R. en juin 1968, dans les départements du midi de la France, jusque-là bastions de la conception traditionnelle de la République. Il semble que la transformation des structures de la société s’accompagne d’une homogénéisation de ses réflexes politiques : la gauche progresse dans les zones en expansion des régions de tradition conservatrice, elle recule dans celles des régions de tradition avancée.

France. : l’élection présidentielle de 1969

L’élection présidentielle du 1er juin 1969 (source : F. Goguel, « La Politique en France »).

Nouveaux rapports entre les citoyens et l’État

Les moyens d’information politique de la masse de la population se sont transformés. Avant 1914, et dans une large mesure encore entre les deux guerres, ils reposaient essentiellement sur une pyramide de relations personnelles : l’électeur paysan s’informait auprès de son maire, qui connaissait le conseiller général. Celui-ci était en relation avec le député ou le sénateur, qui rencontrait le ministre. Il y avait là une des causes de la stabilité habituelle des résultats électoraux, qui subsiste au niveau de la politique locale, mais qui s’est beaucoup atténuée à celui des consultations nationales. C’est que ce système d’information a été démantelé par l’urbanisation. Les progrès techniques lui ont substitué, par le moyen de la presse hebdomadaire illustrée, des journaux professionnels et surtout de la radiodiffusion, et, depuis 1958, de la télévision, un mécanisme d’information instantanée et directe. Telle est sans doute la cause essentielle de la tendance à la personnalisation du pouvoir qu’on constate en France comme dans les autres États occidentaux. L’instabilité ministérielle de la IVe République allait en sens inverse de cette tendance, qui s’était cependant déjà manifestée à l’égard d’Antoine Pinay, puis de Pierre Mendès France.

La politique, un art à inventer 

Peu avant 1914, Robert de Jouvenel avait pu affirmer : « La France est une terre heureuse, où le sol est généreux, où l’artisan est ingénieux, où la fortune est morcelée : la politique y est le goût des individus, elle n’est pas la condition de leur vie. » Ce n’est plus vrai : les Français savent aujourd’hui que la politique est devenue la condition de leur vie. Non seulement la politique extérieure, qui, autrefois déjà, pouvait les obliger à prendre les armes, mais, chaque jour, la politique économique, la politique sociale, la politique financière. Le rôle de l’État est totalement différent de ce qu’il était autrefois. On exige de lui qu’il établisse les conditions d’une expansion économique permettant l’amélioration régulière du niveau de vie de toutes les catégories de citoyens : le succès du mot d’ordre de la « parité » parmi les agriculteurs est à cet égard significatif. Les milieux spécialement défavorisés en faveur desquels on s’attend que l’État prenne des mesures particulières s’élargissent sans cesse : après les vieillards, ce sont aujourd’hui les handicapés physiques et les enfants inadaptés. Pour remplir avec efficacité des tâches de cet ordre, l’État ne peut se passer d’une direction capable de rigueur, de cohérence et de continuité. Telle est la raison essentielle pour laquelle n’est plus acceptable le régime de souveraineté parlementaire de la République traditionnelle, dont Anatole France avait dit qu’il lui pardonnait de gouverner mal, parce qu’elle gouvernait peu.

Le système des rapports entre les pouvoirs établi en 1958 et mis en œuvre depuis cette date a en somme pour mérite essentiel la continuité avec laquelle il a permis de gouverner la France, sans qu’aucune atteinte ait été portée aux libertés individuelles. Telle est sans doute la raison pour laquelle, dans quatre élections législatives, deux élections présidentielles et quatre référendums sur cinq, la majorité des électeurs n’a pas suivi le mot d’ordre des partis qui récusaient ce système. Le mécanisme dont il s’agit n’est sans doute pas parfait : on peut penser que, depuis qu’une majorité homogène s’est constituée à l’Assemblée nationale, en 1962, la révérence éprouvée par ses membres pour la personne du chef de l’État, jointe au tempérament personnel de celui-ci, n’a pas permis au contrôle parlementaire de l’action gouvernementale de s’exercer autant qu’il eût été souhaitable, ce qui a privé le pouvoir d’un élément utile de stimulation, d’information et de correction. Tout donne à penser que certains assouplissements peuvent intervenir à cet égard, sans que pour autant soient menacés les principes fondamentaux de la structure des institutions.


Le système français des partis, autrefois caractérisé par la multiplicité, donc par la faiblesse des formations politiques, et par la variété des combinaisons auxquelles elles pouvaient se prêter, est-il en train d’évoluer, sinon vers le bipartisme au sens propre, au moins vers une bipolarisation bien caractérisée ? Deux coalitions, l’une spécialement préoccupée de l’ordre et attentive au point de vue des chefs d’entreprise, l’autre plus soucieuse de la justice et sensible aux intérêts des salariés, pourront-elles se constituer, puis alterner au pouvoir, sans mettre en cause le régime, s’il est vrai, selon le mot de Jacques Chaban-Delmas en juin 1969, que « la guerre des Républiques est terminée » ? Les choses ne sont pas aussi simples. L’existence du P.C. et les particularités de sa doctrine comme de son action constituent un obstacle à la polarisation de la gauche. Il restera vraisemblablement longtemps une droite, parfois camouflée en centre, irréconciliable avec les héritiers du gaullisme.

Il est probable qu’on assistera plutôt à une évolution vers un système de parti dominant, ou peut-être plus exactement de coalition dominante. Celle-ci jouerait en somme, mais dans la stabilité de l’action gouvernementale, un rôle analogue à celui des alliances entre centre gauche et centre droit, constamment défaites mais chaque fois reconstituées, dont Maurice Duverger a montré qu’elles gouvernent habituellement la France. Encore faudra-t-il, pour que ce système puisse durer, que les titulaires du pouvoir et les chefs de la majorité soient toujours attentifs à l’enseignement que comporteront pour eux les critiques des minorités opposantes : sans nécessairement participer au pouvoir, celles-ci joueront ainsi le rôle qui leur revient dans la vie politique de la République.

François GOGUEL 

5. Permanence et changements  

Un peuple aussi anciennement épris de ses libertés que le peuple français ne peut être durablement gouverné que selon ses aspirations profondes. La vie politique en France est donc dominée par les tendances fondamentales de l’esprit français. Et celles-ci, au XXe siècle, et plus spécialement au cours des vingt-cinq années étudiées ici, peuvent se résumer en deux mots : conservatisme et nationalisme.

Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de ces deux termes : ils ne revêtent point ici leur signification politique traditionnelle, et leur contenu est essentiellement sociologique ; ils caractérisent une mentalité plutôt qu’un comportement électoral. Certes, il est vrai qu’hormis deux courtes périodes la France des années 1945-1970 a été gouvernée par la droite et le centre droit, conservateurs et nationalistes par tradition et comme par définition. Mais la constatation de cet état de choses ne suffit pas à rendre compte de la mentalité profonde du peuple français. Plus intéressant à cet égard est le fait que les partis de gauche eux-mêmes, quelle que soit leur attitude idéologique, ont dû tenir compte de ces orientations. Qu’on lise attentivement les proclamations du Parti communiste : la nécessité de défendre contre l’emprise des trusts et des monopoles les « petits », les faibles, tous ceux qui sont menacés par l’évolution des structures y est affirmée en des termes que ne désavoueraient pas les poujadistes ; et il y est beaucoup moins question d’internationalisme prolétarien que de l’indispensable réaction du peuple de France contre l’hégémonie américaine et les entreprises de l’Allemagne revancharde ; la qualité principale de Maurice Thorez, de Jacques Duclos et des autres dirigeants du parti, c’est d’être des patriotes. Quant au Parti socialiste S.F.I.O., héritier d’une large fraction de l’ancienne clientèle radicale et qui recrute surtout dans les milieux de petits fonctionnaires épris de « sécurité », il se garde à juste titre de mettre l’accent sur les réformes de structures ; mais lorsqu’il accède au pouvoir, comme en 1956, c’est pour brandir bien haut le drapeau tricolore, à Alger, à Suez... Il serait profondément injuste de faire grief de cette attitude aux dirigeants de ces partis : s’ils l’ont adoptée, c’est qu’elle répondait en fait aux vœux de l’immense majorité du pays, d’un pays conservateur et nationaliste.

Le conservatisme et le nationalisme ne sont d’ailleurs point des traits spécifiques à l’esprit français. Chez tous les peuples, on observe à la fois une certaine résistance au changement et une volonté de vivre en tant que nation. Mais ce qui caractérise la situation en France, c’est, d’une part, l’intensité du sentiment conservateur dans toutes les classes de la société, d’autre part la diversité des options ouvertes au nationalisme, et enfin l’incompatibilité entre le conservatisme et l’option nationaliste finalement retenue par les gouvernements.

L’intensité du sentiment conservateur est un phénomène qui a beaucoup frappé les observateurs étrangers. Au cours des années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, la France avait été par excellence le pays du malthusianisme démographique et économique. En 1940, elle faillit payer de son existence les conséquences de cette politique, contre laquelle les mouvements issus de la Résistance semblèrent vouloir réagir vivement. Mais leur réaction fut de courte durée en raison des habitudes du corps électoral. Dès 1948, les leaders de la IIIe République réapparurent sur le devant de la scène politique, et avec eux non seulement la coutume constitutionnelle du régime défunt, mais aussi l’esprit conservateur qui l’avait caractérisé.

Cette résistance au changement, cette volonté ancrée de demeurer en l’état et de refuser l’évolution se manifestent en tous domaines et dans toutes les couches sociales : dans la paysannerie, naturellement, où l’on s’accroche désespérément aux petites exploitations non rentables, mais bien plus encore dans les classes moyennes, où l’on cultive avec amour les valeurs traditionnelles, les « valeurs sûres » : l’or, le diplôme, la culture classique, la foi dans la libre entreprise et en même temps dans le rôle éminent de l’État. La France reste le pays de l’Université napoléonienne. Elle est, avec la Belgique - identité des structures mentales -, le dernier bastion européen de la médecine libérale et celui des pays développés où le nombre des points de vente par habitant est le plus élevé. Même dans le monde ouvrier, l’esprit n’est pas fondamentalement différent : face à un syndicalisme paysan et à des organisations professionnelles de commerçants et d’artisans qui ne sont pas moins divisées que lui, mais qui du moins agissent - et agissent le plus souvent dans le sens conservateur -, le syndicalisme ouvrier, qui, en d’autres pays, est une force dynamique, harcelant le patronat et l’obligeant à une fuite en avant, apparaît en France singulièrement léthargique. Il est classique d’expliquer cette atonie par la division idéologique des centrales syndicales. Vraie en ce qui concerne les partis de gauche, cette explication est insuffisante concernant les syndicats. L’idéologie est l’affaire des états-majors ; si une poussée suffisante venait de la base, elle aurait tôt fait de contraindre les dirigeants à faire taire leurs querelles d’écoles. Mais cette poussée ne peut s’exercer en raison de l’insuffisance du recrutement. L’ouvrier français, encore souvent issu de familles rurales, reste fidèle à une mentalité individualiste, et rebelle à toutes les formes d’embrigadement que suscite le monde moderne ; lui aussi, à sa façon, reste traditionaliste, sinon dans ses aspirations, du moins dans sa mentalité et dans son comportement.

Autant que conservateur, le peuple français est nationaliste. Du bombardement de Haiphong à l’arraisonnement de l’avion de Ben Bella en passant par la destitution de Mohammed V, il n’est guère d’aventure quelque peu cocardière où l’on ait engagé le pays malgré lui sans que ses promoteurs n’aient bénéficié aussitôt du plus large appui dans la presse et dans l’opinion. Avec les livres d’histoire qui relatent les splendeurs d’antan, les livres de guerre sont parmi ceux qui se vendent le mieux. Et la IVe République, qui avait su résister à toutes les crises sociales et monétaires, est morte pour n’avoir pas su maintenir assez haut le drapeau tricolore.

Dans l’attente du retour de Mohammed V

Dans les rues de la médina de Casablanca, ces Marocains fêtent le retour imminent de Mohammed V (1909-1961), en 1955.

Mais ce qui caract érise ce nationalisme français, c’est la diversité des politiques par lesquelles il peut s’exprimer. Habitués par quatre siècles d’histoire à voir leur pays se classer parmi les premières puissances mondiales, les Français de notre époque ne se résignent pas à la voir glisser au second plan. Au lendemain de la dernière guerre mondiale, tel était pourtant le danger. Impressionnés par l’ascension récente des deux États géants, les États-Unis et l’U.R.S.S., et par l’effondrement brutal de l’Allemagne et du Japon, nations de dimensions moyennes, ils pensèrent que, dans le monde qui naissait, la superficie du territoire et le chiffre de la population fixeraient la place de chaque État dans le concert des nations. Aussi se raccrochèrent-ils désespérément à leur empire comme un moyen unique d’agrandir l’un et l’autre. Mais, ruinés par la Seconde Guerre mondiale et par leur politique malthusienne, et mal gouvernés dans cette lutte à contre-courant du sens de l’histoire, ils n’eurent finalement ni assez de force pour mater leurs colonies révoltées ni assez de générosité pour se les attacher.

C’est de Gaulle qui leur révélera que la possession de colonies n’était qu’une des formes qu’avait revêtues la grandeur française et que, l’empire perdu, celle-ci restait possible pourvu qu’on en prenne les moyens. À un nationalisme d’héritier succédait un nationalisme conquérant.

Mais, fondé notamment sur l’exportation des capitaux et des techniques, ce nationalisme conquérant supposait une mutation des structures de la société française. Alors que la défense de l’empire avait paru s’accommoder des archaïsmes structurels, la conquête de nouvelles positions dans le monde supposait une transformation radicale de l’économie et du comportement même des citoyens. Les deux caractères fondamentaux de l’esprit français, le nationalisme et le conservatisme, qui se conciliaient encore plus ou moins bien sous la IVe République, s’opposeront ouvertement sous la Ve.

6. La difficile coexistence du conservatisme et du nationalisme sous la IVe République

Régime gestionnaire, soucieux de satisfaire les aspirations du peuple sans se trop préoccuper des contradictions qui pouvaient exister entre elles, la IVe République pratiqua à la fois une politique conservatrice et une politique nationaliste. Certes, il y avait, ainsi qu’on le verra plus loin, une incompatibilité entre ces deux politiques. Mais celle-ci n’était pas évidente à l’époque. En effet, alors que sous la Ve République la politique gouvernementale sera une et indivisible et que le dynamisme économique deviendra un des aspects et un des instruments du nationalisme, au contraire, sous la IVe il n’existait pas, au regard des gouvernants, de liens nécessaires entre la politique économique et la politique extérieure et coloniale. Un certain immobilisme dans le domaine économique pouvait donc passer pour compatible avec un nationalisme tout entier tourné vers le maintien de positions existantes et qui s’exprimait essentiellement sur le plan militaire. Ce n’est qu’avec le recul du temps que leur incompatibilité apparaît clairement.

Un régime conservateur

Le conservatisme de la IVe République, dans le domaine économique et social, ne devait d’ailleurs pas revêtir la forme malthusienne qu’il avait connue sous la IIIe. La nécessité de relever les ruines de la guerre d’abord, puis l’essor démographique et enfin l’entraînement d’une conjoncture internationale favorable, tout, au contraire, servait l’expansion. Il n’est pas jusqu’à l’incapacité des gouvernants à enrayer l’inflation qui n’ait, sur le moment, encouragé l’essor de la production. Sur le plan quantitatif, la politique économique de la IVe République connut d’honorables résultats : dès 1950, la production industrielle, tombée en 1944 à 44% de ce qu’elle était en 1938, avait retrouvé son niveau de 1929 et dépassé de 23% celui de 1938 ; le capital circulant était reconstitué et le capital productif plus élevé qu’avant la guerre. De 1950 à 1957, le produit national brut devait s’accroître encore de 40%, au taux moyen de 5% par an, enregistrant ainsi une progression qui, pour être inférieure à celle de l’Allemagne fédérale (7,4%), n’en était pas moins supérieure à celle de la Grande-Bretagne (2,4%) et des États-Unis (3,3%).

Mais la croissance de la production ne s’était pas accompagnée d’une mutation des structures. Au contraire, l’inflation larvée et le haut niveau de la demande qui en découlait avaient favorisé la survie des entreprises marginales et le développement des formes parasitaires de distribution. Avec un niveau de vie plus élevé, la France de 1958 restait étonnamment semblable à celle de 1938. Aucune des grandes mutations structurelles envisagées pendant la Résistance ne s’était réalisée ; l’expérience des nationalisations elle-même avait échoué dans de nombreux domaines. Le pouvoir d’achat de l’ouvrier augmentait moins que celui des autres catégories sociales et - relent de malthusianisme - celui des familles nombreuses s’accroissait deux fois moins vite que celui des familles sans enfants. L’archaïsme des structures détournait de la production effective une importante fraction de la population active, maintenant le taux d’expansion à un niveau relativement modeste. Et, surtout, il alourdissait les coûts, créant de graves difficultés à notre commerce extérieur.

Au sein des administrations publiques et, notamment, des grands ministères économiques, on avait clairement conscience de cette inadaptation. La plupart des idées de réformes qui seront mises en œuvre sous la Ve République étaient énoncées dès cette époque dans les cours de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’École nationale d’administration. Mais leurs auteurs, conseillers écoutés des ministres sur les problèmes de conjoncture, perdaient toute influence sur les problèmes de structures. Quant aux jeunes gens formés à leur école, leur ambition suscitait, dans les milieux les plus divers et au sein même des bureaux, plus de méfiance que de sympathie.
Les catégories sociales qui eussent été les plus menacées par le progrès avaient suffisamment de poids auprès des gouvernements successifs pour se faire de l’État un allié dans leur refus de changement. Par le maintien d’une importante partie de la réglementation malthusienne de l’entre-deux-guerres (cf. le rapport Rueff-Armand de 1958), par une politique de subventions directes ou indirectes et d’allégements fiscaux, les pouvoirs publics s’efforçaient de maintenir en survie un secteur primaire inadapté, d’innombrables entreprises marginales et un secteur tertiaire largement parasitaire. Instituée dans l’industrie en 1954, la T.V.A., formule fiscale moderne qui encourage l’investissement, ne put être étendue ni à l’agriculture ni au commerce, cependant que des mesures d’aggravation de la patente entravaient le développement des formes modernes de distribution. Les gouvernants furent d’ailleurs mal récompensés de leur pusillanimité, qui n’aboutit, en fin de compte, qu’à encourager le développement du poujadisme.

On peut certes, dans une première analyse, imputer la responsabilité de cette politique conservatrice à l’instabilité gouvernementale qui caractérisait la IVe République sur le plan institutionnel : il est bien évident qu’un ministère qui avait, à son investiture, une espérance de vie de sept mois, n’avait guère intérêt à se lancer dans une entreprise de rénovation qui ne porterait ses fruits que plusieurs années plus tard. Mais s’en tenir à cette explication serait méconnaître le fait que, pour un homme politique, il y a toujours quelque gloire à avoir été à l’origine d’une réaction novatrice et à laisser des traces de son passage au pouvoir.

La raison véritable de l’immobilisme sous la IVe République tient au comportement du corps électoral et, notamment, à la place faite par celui-ci, au sein des instances parlementaires, aux formations politiques d’extrême droite et d’extrême gauche avec lesquelles il n’était pas possible aux autres partis de s’entendre en raison de leur hostilité au régime. Malgré toutes les manipulations du scrutin (loi de 1951 sur les apparentements, invalidation des députés poujadistes en 1956), l’importance de cette opposition institutionnelle était telle que le soutien de tous les partis qui acceptaient le régime était indispensable à la survie des gouvernements. Or, ces partis, dont la coalition était nécessaire, représentaient les intérêts les plus opposés des diverses couches sociales. Comme toute réforme des structures impliquait d’inévitables sacrifices de la part de certaines catégories socioprofessionnelles, mais qu’aucune de celles-ci n’était disposée à les accepter unilatéralement, comme d’autre part il n’était pas possible de les leur imposer sans s’aliéner leurs représentants et compromettre ainsi le régime, le maintien du statu quo en matière économique et sociale prenait la valeur d’un dogme politique, informulé et néanmoins intangible.

Un régime nationaliste

Le nationalisme de la IVe République fut à l’image de son conservatisme : lui aussi finalement tendait à la conservation d’un état de choses existant, lui aussi s’analyse en un refus de se plier à l’évolution inéluctable du monde moderne.

Un nationalisme d’héritier

C’est naturellement en matière de politique coloniale que ce nationalisme se manifesta avec le plus d’éclat, parce que c’était là le secteur le plus menacé : en Indochine, au Maroc, en Tunisie, en Algérie, les douze années que vécut la IVe République furent douze années de guerre.

De prime abord, le syndicat des forces conservatrices qui gouvernait alors la France semblait tout à fait apte à diriger cette guerre de conservation. Mais l’expérience devait démontrer le contraire. En effet, de même que, pour se surveiller et éventuellement se paralyser réciproquement, les divers partis s’étaient partagé les portefeuilles en matière économique, de même les responsabilités de la conduite de la guerre avaient été réparties entre plusieurs ministères et secrétariats d’État (ministères de la Défense nationale, des États associés ou de l’Algérie, secrétariats d’État à la Guerre, à la Marine et à l’Aviation), dont les titulaires appartenaient chacun à des partis différents. Or, si ces divers partis étaient à peu près tous d’accord, au début de chaque conflit, pour s’engager dans la voie militaire, ils cessaient vite de l’être lorsqu’il s’agissait d’en sortir ; les uns prônaient l’anéantissement de la rébellion, les autres la négociation sur des bases raisonnables. Comme la stratégie à appliquer est différente selon le but qu’on poursuit, le désaccord politique entre les responsables aboutissait à une paralysie du pouvoir de décision, qui laissait constamment l’initiative des opérations au commandement ennemi. Au cours des derniers mois de la IVe République, on vit même les différents ministres responsables de la conduite des affaires algériennes chercher isolément à faire prévaloir leurs divers points de vue sur le terrain, incitant ainsi les militaires à choisir la politique qui leur convenait et bientôt les gouvernants qui leur plaisaient.

Le paradoxe de la construction européenne

Il peut paraître paradoxal que le régime qui s’adonnait outre-mer à un nationalisme aussi belliqueux ait entrepris d’intégrer la métropole elle-même dans un ensemble européen. Le paradoxe, toutefois, n’est qu’apparent.
La création de l’Europe des Six trouve son origine dans la constatation que, face au dynamisme structurel de l’Allemagne, la France, figée dans son conservatisme, ne pouvait que recommencer l’expérience qui l’avait conduite à son écrasement de 1940, à moins qu’elle ne parvienne à contrôler effectivement la reconstruction industrielle du voisin d’outre-Rhin. Les tentatives de décartellisation étant apparues comme chimériques, la seule voie raisonnable consistait à faire accepter par l’Allemagne de placer ses industries sidérurgiques, de loin les plus importantes en Europe, sous un commun contrôle. Mais, il était nécessaire, pour obtenir l’accord de Bonn, que la France fît elle-même des concessions analogues. Ainsi naquit la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.).

Plus tard, lorsque Washington et Londres voulurent imposer la reconstitution de l’armée allemande, on pensa rééditer la même opération. Mais le projet de Communauté européenne de défense qui, privant la France de son armée, aliénait son indépendance au profit de sa sécurité, se heurta à une opposition farouche de la partie la plus nationaliste de l’opinion - sans distinction de partis d’ailleurs - et fut repoussé par l’Assemblée.

Par la suite, une conjonction d’intérêts matériels et politiques devait amener une relance de l’idée européenne : certains industriels souhaitaient élargir leur marché, sans toujours mesurer les mutations de structures qui risquaient de découler de leur confrontation avec les firmes allemandes et italiennes ; les chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates qui dominaient la vie politique de l’ensemble des pays concernés par le Marché commun espéraient renforcer leur influence nationale en prenant les leviers de commande de la petite Europe... Malgré ces facteurs favorables, il s’en fallut de beaucoup que les institutions mises en place dans le cadre de la Communauté économique européenne et de l’Euratom fussent dotées d’une supranationalité comparable à celle de la C.E.C.A. ; et le nationalisme français s’opposa à ce que le moindre rôle fût laissé à l’Euratom en matière militaire.

D’ailleurs, dans l’esprit de beaucoup de ses partisans et de ses promoteurs, la volonté européenne ne traduisait aucune renonciation aux sentiments nationalistes, mais simplement leur transfert au profit d’un super-État européen, seul capable de faire pièce aux hégémonies russe et américaine. Il est remarquable à ce point de vue qu’à sa naissance l’idée européenne ait pu compter Michel Debré parmi ses plus ardents partisans et que, par la suite, le général de Gaulle lui-même se soit fait en diverses circonstances le champion de la construction européenne.

Les velléités d’autonomie 

Chez les dirigeants de la IVe République eux-mêmes, le souci d’échapper à l’hégémonie américaine est d’ailleurs beaucoup plus vif qu’on ne le croit généralement. S’il est vrai qu’au cours de la période 1948-1952 les promesses de l’aide Marshall et la grande peur provoquée par le coup de Prague de février 1948 ont amené les gouvernements français à se jeter à corps perdu dans toutes les formes d’intégration militaire proposées par Washington, il leur apparut bien vite, lorsque les crédits Marshall se tarirent et que la menace russe s’estompa, que l’Amérique demandait trop. À partir de ce moment, la participation de la France à la défense atlantique se ralentit : deux seulement des douze divisions promises à l’O.T.A.N. en 1953 seront mises sur pied ; et, peu à peu, la France songera à reprendre son autonomie en matière de défense en se dotant elle-même d’un arsenal nucléaire : dès juillet 1952, le gouvernement avait indiqué qu’il entendait réserver à la France toute liberté de construire des matériels de ce type ; et lorsque les études préparatoires furent terminées, Pierre Mendès France décida secrètement, en décembre 1954, de lancer le premier programme français de recherches nucléaires à des fins militaires.

La tension entre la France et les États-Unis, suscitée d’abord par la volonté américaine de prendre pied en Indochine, entretenue aussi par l’attitude hostile de John Foster-Dulles lors de l’affaire de Suez, aggravée par les votes américains à l’O.N.U. sur les problèmes maghrébins, se traduira en France par une certaine méfiance à l’égard de l’O.T.A.N. et conduira en 1957 au refus d’intégrer la défense aérienne nationale au système de protection atlantique.

Mais - et c’est ici qu’apparaît la contradiction entre le conservatisme et le nationalisme français - toutes ces manifestations d’autonomie restent à l’état de velléités en raison du mauvais état de nos finances intérieures et extérieures, conséquence du déséquilibre des structures et de la politique de subventions. Les ministres des Finances qui se succèdent sont périodiquement contraints au pèlerinage de Washington ; les résolutions les plus solennelles sont sans cesse remises en cause ; le programme de modernisation militaire arrêté en avril 1957 et qui préfigurait l’avenir de notre politique étrangère est sur le point d’être abandonné, faute de crédits, au début de 1958.

Aux origines de la chute de la IVe République, il y eut certes maints complots, mais surtout la conviction bien arrêtée dans l’armée et dans l’opinion publique que le régime, trop dépendant de Washington sur le plan financier et qui n’osait plus réagir aux votes hostiles des Anglo-Saxons sur le problème algérien ni s’opposer aux « bons offices » de Robert Daniel Murphy après l’affaire de Sakiet, allait être obligé, pour satisfaire l’Amérique, de « brader » l’Algérie comme il l’avait fait de l’Indochine, du Maroc et de la Tunisie.

La sclérose des structures et les déséquilibres financiers qu’elle entraînait condamnaient les efforts militaires de la France pour sauvegarder son empire. Le conservatisme et le nationalisme s’excluaient ; tout compromis entre eux s’avérait finalement impossible.

7. Le divorce des tendances sous la Ve République 

Lorsque de Gaulle revient au pouvoir en 1958, la situation de la France est critique, notamment sur le plan financier, et la survie de l’empire est plus qu’aléatoire. Les guerres coloniales, qui ont contribué au délabrement de nos finances, ont détruit notre prestige militaire et culturel dans le monde et fait de notre armée un instrument archaïque parfaitement inadapté à la défense de la métropole. L’Algérie ne peut guère être conservée alors que le Maroc et la Tunisie sont devenus indépendants ; et l’Afrique noire constitue une charge qui est appelée à s’alourdir sans qu’on puisse raisonnablement envisager de créer un jour avec elle un véritable empire franco-africain.

À ce bilan que de Gaulle eut la sagesse et le courage de dresser alors que tant d’autres, vivant dans l’instant, s’en dissimulaient les réalités, il eût été possible d’opposer celui, autrement favorable, que pouvaient présenter ces nations de moyenne importance, l’Allemagne et le Japon, dont les Français avaient voulu à tout prix en 1945 éviter de partager l’inévitable déclin. Guéries pour un temps de la tentation de prétendre à un rôle mondial sans proportion avec leurs possibilités réelles, mais ayant su adapter leurs structures aux exigences de la production moderne, elles connaissaient les taux d’expansion économique les plus élevés du monde occidental ; elles étaient parvenues, malgré toutes les ruines de la guerre, à rendre à leurs citoyens un niveau de vie comparable à celui des Français et avaient même réussi, en dépit des atrocités innombrables commises par leurs armées, à recouvrer une très large part de leur prestige international. Mais une telle comparaison entre la France et d’autres puissances de dimension moyenne ne pouvait intéresser de Gaulle ni les Français. De l’image que leur offraient l’Allemagne et le Japon, ils retenaient surtout que, amputés de leur puissance militaire, ces pays, obligés pour des raisons de sécurité de se ranger dans l’orbite d’un des deux grands, n’étaient plus véritablement maîtres de leur destin. En dépit de leur potentiel industriel, ils étaient des puissances de second plan, alors que la place de la France devait rester au premier rang. D’autres peuples eussent pu s’accommoder de leur position de brillants seconds ; elle était inacceptable pour le nationalisme français.

Une politique d’indépendance et de prestige

C’est donc vers d’autres modèles que devait se tourner la France, et tout naturellement vers ceux qu’offraient les deux grandes nations qui dominent la planète. La politique gaulliste procède d’une analyse approfondie de tout ce qui, dans tous les domaines, fait la force des deux grands, et plus spécialement des États-Unis : leur arsenal militaire, leur puissance d’innovation en matières scientifique et technique, leurs méthodes politiques à l’égard des autres puissances de médiocre importance, leur potentiel économique surtout.

En matière militaire, de Gaulle engage la France dans la constitution d’une panoplie nucléaire diversifiée. Il ne fait d’ailleurs ainsi que reprendre - mais avec des moyens et une résolution dépassant de beaucoup ceux qui ont été mis en œuvre jusque-là - la voie que la IVe République s’était tracée. Conçu en vue de rendre à la France la libre disposition de sa politique étrangère, cet effort dans le domaine nucléaire trouva son aboutissement logique, sur le plan diplomatique, dans la dénonciation, en mars 1966, des accords militaires bilatéraux qui constituaient toute la réalité de l’O.T.A.N. et dans un rapprochement entre Paris, Moscou et Pékin. Mais, mené isolément, il obligera la France, par souci de donner une rentabilité maximale à ses industries d’armement, à fournir des armes à des causes souvent discutables au regard des principes humanitaires qui animent traditionnellement la diplomatie française.
Vis-à-vis des nations du Tiers Monde, et plus spécialement de celles qui se trouvaient encore placées sous sa souveraineté, la France modifia radicalement sa politique. Dès 1959, alors que se jouait le sort de la Communauté instituée par la Constitution du 4 octobre 1958, de Gaulle n’entreprit aucun effort sérieux pour maintenir la suzeraineté nominale de la France sur les nouvelles nations africaines. C’est avec la bénédiction de Paris que ces jeunes États accèdent en 1960 à la souveraineté. Mais, parallèlement à ces concessions, s’inspirant vis-à-vis de l’Afrique des méthodes de Washington vis-à-vis de l’Amérique latine, de Gaulle mettait en place sur le continent noir un réseau complexe d’influences où l’aide financière et technique, les investissements industriels, les traités commerciaux, les accords d’assistance militaire, les activités d’informateurs et d’agents maintenaient dans toute sa réalité la présence française.

Vis-à-vis de l’Algérie, la même politique fut tentée, mais ne put être menée à bien en raison du fossé psychologique créé par la guerre et la rébellion de l’O.A.S. Mais, finalement, l’essentiel aux yeux du gouvernement put être sauvegardé : à savoir le contrôle des terrains pétrolifères, qui permettait à la France d’acquérir son autonomie sur le plan énergétique face aux Anglo-Saxons, et d’accéder en tant qu’interlocuteur majeur sur le marché pétrolier dont l’importance politique et économique est essentielle dans le monde moderne.

Cette politique du pétrole et des matières premières devait d’ailleurs se prolonger bien au-delà des territoires où s’exerçait jusque-là l’influence prédominante de la France. Au Congo, au Moyen-Orient, en Amérique latine, au Canada, au Nigeria, elle devait conduire notre pays, qui échappait de plus en plus aux moyens de pression de Washington, à s’opposer, avec des fortunes diverses, aux intérêts anglo-saxons, dont il était jusque-là peu à peu, et à son corps défendant, devenu solidaire.

Parce que la puissance d’innovation est indispensable au prestige d’une nation majeure, la Ve République s’engagera, à l’instar de l’U.R.S.S. et des États-Unis, dans une politique de recherche scientifique sans rapport direct avec l’état de son industrie. Si, après la mise sur orbite de deux satellites artificiels, la recherche spatiale sera jugée finalement trop dispendieuse, et surtout trop dangereuse, pour le prestige français, en raison de la disproportion de nos performances avec celles des Soviétiques et des Américains, l’effort scientifique n’en continuera pas moins à bénéficier d’un soutien gouvernemental très important dans des domaines où la rentabilité était plus politique qu’économique : ainsi, en ce qui concerne le « plan calcul », le phytotron, le four solaire, la filière française de production des matières fissiles, le procédé français de télévision en couleurs...
Parce que la monnaie d’un État passe pour être le reflet de sa puissance, une politique rigoureuse d’équilibre commercial et budgétaire allait être adoptée. Un duel s’engagera entre le franc et le dollar ; les dangers du Gold Exchange Standard furent dénoncés de la bouche même du chef de l’État, et les avoirs en devises systématiquement convertis pour gager sur l’or notre monnaie nationale. Au début de 1968, la position du franc est si forte qu’il est pris pour base de référence dans un accord commercial conclu entre la Chine populaire et le Japon.

Les paradoxes de la politique économique de la Ve République 

Mais quelles que soient sa puissance militaire, son indépendance énergétique, son potentiel scientifique, la valeur de sa monnaie, c’est, en dernière analyse, sur son dynamisme industriel que se juge, à notre époque, la puissance d’une nation. Car c’est de l’état de son économie que dépend finalement la permanence de l’effort entrepris dans les autres domaines.

Une politique conjoncturelle de déflation 

C’est là que réside, en apparence du moins, tout le paradoxe de la politique gaulliste : de 1963 à 1967, c’est-à-dire pendant toute la période où, la guerre d’Algérie étant terminée et la crise politique de 1968 n’étant pas ouverte, de Gaulle avait réellement toute liberté de manœuvre, la croissance économique de la France fut systématiquement freinée. En moyenne, au cours de cette période, le taux d’expansion de la production industrielle fut de 4,6% seulement, en ralentissement presque constant d’une année sur l’autre. Encore ce taux moyen ne rend-il pas compte du caractère sectoriel de la croissance : si, dans certaines branches, l’activité se maintenait à un niveau élevé, d’autres secteurs connurent un marasme profond. En 1963 et 1964, on avait pu croire que ce ralentissement était la conséquence naturelle du plan de stabilisation décidé après la surchauffe de 1962, elle-même consécutive au retour des Français d’Algérie. Mais cette explication de la politique économique du régime par des causes purement accidentelles tomba d’elle-même lorsqu’on vit le gouvernement, en 1965, arrêter pour le Ve plan un taux de croissance de 5%, inférieur selon les experts aux possiblités réelles de l’économie française, et accepter corrélativement que quelque six cent mille travailleurs restent sans emploi en 1970. Ce serait pure naïveté que d’attribuer à une série d’erreurs de calcul ou à une appréciation exagérément modeste des possibilités économiques de la France le fait que ce taux de 5% ne put être atteint en 1966 ni en 1967 en raison des restrictions de crédit décidées par le ministère des Affaires économiques et des Finances.

Le freinage de l’expansion procède d’une volonté délibérée qui s’explique parfaitement lorsqu’on passe de l’examen conjoncturel à l’analyse structurelle de la politique économique gaulliste.

La politique structurelle de concentration 

À diverses reprises, de Gaulle s’est présenté lui-même comme un révolutionnaire. Et assurément il le fut. Il suffit, pour l’admettre, de s’entendre sur le mot « révolution ». Un fait est, en tout cas, certain : sa politique tendit à un bouleversement profond des structures sociales et surtout économiques du pays. Conséquence de cinquante années de malthusianisme et de protectionnisme social, la sclérose des structures de l’économie française entravait considérablement l’essor de la politique nationaliste du régime, qui ne trouvait pas dans l’appareil productif de la France un instrument adapté à ses ambitions.
Une restructuration de l’économie s’imposait donc. Celle-ci aurait pu se faire, à la longue, par une élimination systématique de toutes les mesures inspirées par l’ancien esprit malthusien, et notamment par l’adoption d’une fiscalité moderne. Sans renoncer absolument à ces techniques, le gouvernement les jugea insuffisantes : non seulement elles étaient trop lentes, mais surtout elles n’étaient pas adaptées aux fins poursuivies. Dans une perspective d’ensemble qui tendait à faire de l’industrie française un auxiliaire de la politique nationaliste de la France, il ne suffisait pas en effet que les entreprises fussent dynamiques sur le plan interne et compétitives à l’étranger : il fallait qu’elles fussent capables et qu’elles eussent la volonté d’implanter des filiales et des établissements à l’étranger, de couvrir le monde d’un réseau d’intérêts français. Or, des entreprises de dimension moyenne peuvent certes être remarquablement gérées, et animées d’un grand dynamisme, se lancer avec succès dans l’exportation de leurs produits et se grouper pour financer la recherche ; mais jamais elles ne consentiront à risquer leurs capitaux dans la création d’usines hors du territoire national.

Il fallait donc « concentrer » l’industrie française, faire en sorte qu’au risque de supprimer la concurrence interne il y ait, dans chaque branche d’activité, une ou deux firmes géantes capables de réunir des fonds considérables et de concevoir une politique mondiale.

Si l’on voulait éviter les nationalisations - et on voulait les éviter à tout prix -, une telle politique de concentration financière imposait l’adoption et le maintien de mesures de déflation, les dirigeants ne consentant à la fusion ou à la cession de leurs entreprises que lorsque leur situation devenait intenable. Elle imposait une longue récession boursière - les cours des actions des sociétés françaises baissent de plus de 40% entre 1962 et 1967 -, afin de permettre les rachats et les prises de contrôle. Elle imposait enfin l’appui apporté par le gouvernement aux banques d’affaires, appui qui lui fut très souvent reproché, mais qui était nécessaire à sa politique, en raison du fait que seuls ces établissements pouvaient présider aux opérations de regroupement indispensables.

Pour paradoxale qu’elle apparaisse de prime abord, l’absence de dynamisme conjoncturel au cours de la première décennie de la Ve République s’intègre parfaitement dans le dessein gaulliste et n’altère en rien sa cohérence. La rigueur de la politique suivie en matière de crédit et dans le domaine budgétaire, indispensable à l’élimination des entreprises marginales et à la formation de grands conglomérats, est également nécessaire pour justifier la récession boursière et pour asseoir la position du franc sur les places étrangères. Sans doute aboutit-elle au sous-emploi. Mais, regrettable sur le plan humain, celui-ci, en favorisant la mobilité des travailleurs et en réduisant l’ardeur de leurs revendications, contribue finalement à la mise en place des structures nouvelles.

Évidemment, une telle politique d’ensemble, si elle satisfaisait pleinement les sentiments nationalistes des Français, heurtait trop leur conservatisme foncier pour être allégrement supportée. Pour la mener à bien, il fallait, si l’on voulait éviter d’avoir recours à la dictature avouée, déployer une grande souplesse et une puissante imagination politique.

Démocratie référendaire et bipolarisation 

Initialement, de Gaulle, inspirateur de la Constitution de 1958, avait pensé s’appuyer sur les notables traditionnels : il leur avait confié le soin d’élire le président de la République et avait restauré le prestige du Sénat, porte-parole des élus locaux. Mais il s’avéra rapidement que ces notables, qui avaient fait toute leur carrière dans les cadres des anciens partis, étaient encore plus portés vers le conservatisme et vers une conception traditionnelle de la vie politique que vers le nationalisme qu’on leur proposait.

Au contraire, les deux référendums de janvier 1961 et d’avril 1962 sur le problème algérien montraient que de Gaulle exerçait un ascendant croissant sur le peuple. Sa politique, il est vrai, avait de quoi séduire : il déchargeait la France du fardeau d’une guerre qui, ayant trop duré, était devenue impopulaire ; mais, en même temps, par sa personne, par son attitude antérieure et par ses propos immédiats, il rassurait les Français sur le maintien de la grandeur française.

Un nouveau référendum, en octobre 1962, sur l’élection du président de la République au suffrage universel, fut l’occasion pour le chef de l’État d’éliminer les partis traditionnels du devant de la scène politique : s’étant opposés au référendum pour des raisons constitutionnelles et n’ayant pas été suivis, ils furent écrasés aux élections qui suivirent aussitôt et qui donnèrent au parti gaulliste la majorité absolue à l’Assemblée nationale.
C’est alors qu’à partir de 1963 se développa la politique de bipolarisation de l’opinion publique. Transposant en France une pratique qui a cours dans les pays anglosaxons, mais qui se justifie dans ces pays par le peu d’écart entre les programmes des deux partis à vocation majoritaire, le gouvernement s’efforça, non sans quelque succès, d’accréditer l’idée qu’il ne devait exister en France que deux grands partis et que le communisme était la seule alternative au gaullisme. Lors de l’élection présidentielle de décembre 1965, ayant eu la chance de voir avorter la candidature de Gaston Defferre, qui supposait un rassemblement des forces centristes, les promoteurs de cette idée trouvèrent dans celle de François Mitterrand, allié des communistes, une confirmation de leur propos.

Dès lors, le gaullisme, bien qu’il eût entrepris de transformer les structures économiques de la France, trouva dans le conservatisme foncier du peuple français un allié indispensable à sa pérennité : n’ayant à choisir qu’entre deux expériences de rénovation structurelle, l’électeur le plus conservateur ne pouvait se prononcer qu’en faveur de celle qui apporterait le moindre bouleversement. À la limite, l’écrasement des centres, souhaité par les gaullistes et aussi par le Parti communiste qui en était l’autre bénéficiaire, et consenti par une large fraction des forces de la gauche traditionnelle (P.S.U., Convention et aile gauche de la S.F.I.O.), aboutissait à cette situation paradoxale : plus vif serait le mécontentement provoqué par la politique économique et sociale du gouvernement, plus fort serait au premier tour des élections le pourcentage des voix obtenues par le Parti communiste et ses alliés, mais plus fort serait ce pourcentage, plus vif serait le réflexe conservateur et anticommuniste qui, au second tour, rameuterait les électeurs hésitants autour des candidats gaullistes. Le gouvernement était ainsi amené à tirer profit de la réprobation même que suscitait sa politique.

La dynamique de ce mouvement était telle que les partis du centre devaient normalement disparaître à moyen terme. D’ailleurs, le rajeunissement du corps électoral et l’accoutumance aux nouvelles structures réduisaient peu à peu l’attrait que leur mentalité conservatrice avait jusqu’alors exercé sur le peuple ; et le thème européen, alternative qu’ils proposaient au nationalisme gaulliste (ou peut-être alibi qu’ils s’étaient donné pour refuser les implications économiques de ce nationalisme ?) faisait de moins en moins recette en raison de la résurgence du sentiment nationaliste que l’action du général de Gaulle avait provoquée chez les autres peuples européens.

Dès lors, les préoccupations purement électorales pouvaient devenir de plus en plus étrangères au pouvoir. Préoccupé avant tout de réaliser les mutations qu’il avait entreprises, et de les réaliser au plus vite, car il savait, à son âge, que le temps lui était compté, de Gaulle donna à son action une allure de plus en plus technocratique, choisissant ses conseillers et ses ministres parmi les techniciens plutôt que parmi les hommes politiques, davantage soucieux de répondre aux vœux de l’opinion publique.

La crise de mai 1968

On en était là lorsque survint la crise de mai 1968. Les propagandes convergentes du pouvoir et des gauchistes ont cherché à imposer l’idée que le mouvement de mai serait essentiellement d’inspiration ultra-communisante et qu’il trouverait ses sources en Chine ou à Cuba. On ne saurait cependant accueillir cette interprétation qu’avec beaucoup de réserve. Pour que toute une jeunesse entre en état d’insurrection, que neuf millions de travailleurs se mettent en grève, occupent leurs usines et rejettent les mots d’ordre de reprise de leurs syndicats, pour que toute l’activité d’un grand pays se trouve paralysée, il faut autre chose, dans une société évoluée, que l’action d’une poignée d’agitateurs, dont les entreprises, d’ailleurs, n’étaient même pas coordonnées. Beaucoup plus vraisemblablement, le mouvement de mai fut d’abord, et surtout, un mouvement antigaulliste, qui procédait du refus, sinon du nationalisme gaulliste, du moins des méthodes technocratiques qu’il mettait en œuvre et des structures néo-capitalistes sur lesquelles il prétendait asseoir sa domination.

 
Affrontement en mai 1968

Les pavés contre les gaz lacrymogènes : c’est l’affrontement des étudiants français et de la police, rue Saint-Jacques, à Paris, lors des événements de mai 1968.

Quoi qu’il en soit, et bien qu’il fût parvenu à dominer la crise dans l’instant, de Gaulle, un an plus tard, se retirait de la vie politique, à la suite du rejet par le peuple d’un projet de loi référendaire sur lequel il avait - inopportunément ? - engagé sa responsabilité. La crise monétaire provoquée par la révolution de mai avait d’autant plus miné son prestige qu’il avait fait de la solidité du franc l’alibi de sa politique de déflation, et du duel des monnaies l’élément le plus spectaculaire de sa lutte contre l’hégémonie américaine.

Le centre lança alors une ultime tentative pour reconquérir le pouvoir. Mais celle-ci se brisa devant le veto absolu du Parti communiste à la restauration d’un régime dominé par les forces centristes : parce qu’il voyait dans la politique antiaméricaine de De Gaulle des éléments positifs, parce qu’il appréciait la politique de bipolarisation de l’opinion qui lui conférait des allures d’opposition officielle, parce qu’enfin et surtout il estimait que la poursuite de la politique de concentration financière accroîtrait jusqu’à la rupture le mécontentement de masses que les centristes eussent ralliées au régime, le Parti communiste manœuvra de telle sorte que l’état-major mis en place par de Gaulle parvint à conserver sans difficulté le contrôle des destinées de la nation.

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