PORTRAIT

La naissance dramatique de l’absolutisme.

Yves-Marie Bercé

Samedi 11 août 2007, par Yves-Marie Bercé // Divers

Ancien directeur de l’Ecole des chartes, historien des comportements sociaux et des révoltes populaires, spécialiste des XVI° et XVII° siècles, il dévoile ici une histoire éloignée des conventions. Yves-Marie Bercé occupe une place de choix dans l’historiographie contemporaine. Fort d’une longue expérience pluridisciplinaire, il montre que l’histoire est la mère de toutes les sciences humaines. Il en fait pour nous la démonstration en évoquant tout d’abord son itinéraire personnel.

Votre famille a-t-elle joué un rôle dans la naissance de votre vocation d’historien ?

Yves-Marie Bercé : Oui, certainement. Ma mère était passionnée d’histoire et les contes qu’elle en tirait me faisaient rêver. Vers l’âge de dix-douze ans, je dévorais des fictions historiques, notamment des romans de cape et d’épée. Ce sont eux qui ont arrêté mon choix sur les siècles dits modernes. Je me souviens encore de mon enchantement à la lecture des romans de Paul Féval ou d’Amédée Achard.
Après vos études secondaires comment et pourquoi vous êtes-vous orienté vers l’École nationale des chartes ?

YMB : II se trouve que des professeurs du lycée Pierre-Loti de Rochefort-sur-Mer, où j’ai fait mon cursus secondaire, connaissaient de réputation cette école savante. Comme j’étais bon en histoire, et que je recevais chaque année le prix du meilleur élève en cette matière offert par La Ligue maritime et coloniale, ils m’ont incité à préparer le concours d’entrée de l’École des chartes. Pendant deux ans, je fus donc interne au lycée Henri IV avant d’être effectivement reçu d’emblée à ce concours en 1955.

Pendant vos études universitaires, certains professeurs ont-ils joué un rôle particulier dans votre formation et vos orientations futures ?

YMB : À la fin des années cinquante, lors de mes études à l’École des chartes, j’ai suivi le séminaire de Pierre Goubert dont les travaux me fascinaient. C’était l’époque où il explorait l’histoire économique et sociale du XVII° siècle et surtout l’histoire de la population. Goubert fut le premier à évoquer devant moi les problèmes de la démographie historique. Grâce à lui, je comprenais que l’historien pouvait s’évader des récits des événements politiques ou militaires et avoir prise sur des phénomènes que l’on pourrait presque qualifier de biologiques. Nous accédions ainsi à des faits comme l’âge moyen du mariage, les variations de l’espérance de vie, les âges des maternités, la fécondité, la chasteté ou la stérilité. Jamais je n’aurais pu imaginer, avant d’écouter Pierre Goubert, que de tels thèmes pouvaient être étudiés à travers les époques et que c’étaient les historiens qui pouvaient donner les réponses statistiques.

En dehors de Pierre Goubert, d’autres professeurs vous ont-ils marqué ?

YMB : Oui, en premier lieu Roland Mousnier, dont j’ai suivi le séminaire à la Sorbonne. J’y ai énormément appris, notamment dans le domaine de la recherche socio-institutionnelle, je veux dire celui des liens qui peuvent exister entre les idées et les institutions, les institutions influençant à leur tour les comportements des individus et la pratique venant enfin transformer le jeu de l’institution. Mousnier m’a initié à ces perspectives et m’a transmis des règles de méthode et de discipline. Il était exigeant et critique avec ses disciples, bien qu’à vrai dire il ait été toujours bienveillant à mon égard. Il sut véritablement créer autour de lui une école de pensée.

 Dans quelles circonstances avez-vous entrepris votre thèse de doctorat ?

YMB : Au début des années soixante, après le diplôme de l’École des chartes, j’ai eu la chance de bénéficier d’un séjour de deux ans à l’École française de Rome. Il me fallut ensuite accomplir un service militaire assez long en Algérie, exactement en Oranie et dans les hauts plateaux. À la fin de mon temps, je fus nommé en 1963 conservateur aux Archives nationales, au service des renseignements. C’est à ce moment que j’ai pris la décision d’entreprendre une thèse sur les soulèvements populaires au XVII° siècle, dans le sud-ouest de la France. Je ressentais le besoin de sortir de l’histoire événementielle et positiviste que l’on nous avait enseignée. Tout en respectant ses démarches, je souhaitais découvrir d’autres champs intellectuels dans le domaine des sciences humaines.

En quoi ces nouveaux champs d’étude ont-ils modifié votre regard historique ?
 YMB : À partir d’un premier timide regard sur la démographie historique, je suis passé de l’histoire traditionnelle à la lecture de la sociologie, de la psychologie ou de l’anthropologie, tout en sachant qu’il s’agit toujours d’une seule et même discipline. Du moins, l’ai-je de mieux en mieux compris avec les années. Entre l’histoire et l’anthropologie, il n’y a pas de barrière. S’il y en a, elles ne sont que corporatistes. En fait, c’est l’histoire qui est la mère de toutes les sciences humaines et toutes les autres disciplines sont des auxiliaires de l’histoire, elles ne servent qu’à mieux la comprendre. Le terme de science auxiliaire est habituellement employé pour la diplomatique, la paléographie et l’épigraphie qui sont des connaissances pratiques servant à faire avancer la recherche. Je pense que c’est de la même façon qu il faut envisager toutes les sciences humaines.

Certains auteurs ont-ils contribué à votre interprétation nouvelle des sciences humaines ?

YMB : J’ai découvert quelques-uns de ces horizons nouveaux grâce au livre d’un historien dont je ne partageais pas les opinions politiques, mais dont je trouvais stimulants tous les travaux, c’est Robert Mandrou. Son Introduction à la France moderne (1560-1640) portait sur la manière dont on se comportait aux XVI° et XVII° siècles, examinant aussi bien la parole, les gestes, les costumes ou les regards sur le monde. J’ai lu ce livre alors que j’étais en Algérie dans le Djebel Amour. Pendant les heures où je n étais pas de garde, je me plongeais dans cet ouvrage qui me paraissait pionnier tant il différait de la version chronologique classique de l’histoire. Par la suite, une autre lecture m’a influencé, celle de La Sociologie des maladies mentales de Roger Bastide. Je trouvais sa démarche extraordinairement novatrice. On y apprenait entre autres que l’on n’était pas fou de la même manière au Japon, aux États‑Unis, ou encore à différentes époques. Il montrait qu’il y a des modèles culturels selon les civilisations ou les époques, qu’ils engendrent des normes et des attitudes et que les vies individuelles en subissent les influences. À l’époque, on appelait cela l’histoire des mentalités. Aujourd’hui, nous disons histoire culturelle, mais il me semble que c’est la même chose.

En quoi votre thèse sur les révoltes populaires a-t-elle pris place dans cette histoire des mentalités ?

YMB : Quand j’ai commencé à travailler sur les révoltes paysannes, l’idée conventionnelle était qu’elles résultaient de la pauvreté des campagnes. Les historiens s’accordaient pour dire qu’il y avait eu un maximum de troubles et de violences politiques populaires aux XVI° et XVII° siècles. Pourquoi ? En raison, disait-on, des crises économiques, de la montée de la misère, de la mortalité, des épidémies et des disettes. Les recherches me firent faire un premier constat, qui invalidait cette interprétation. Les dates des révoltes ne coïncidaient absolument pas avec la chronologie des aises et des maladies. De plus, l’observation enseigne que les situations d’extrême dénuement n’entraînent pas de révolte. Pourtant un automatisme de pensée associe misère et révolte, c’est le terme de « révoltes de la misère » que les manuels de Lavisse ont retenu. En fait, il ne s’agissait pas de simples émeutes d’ordre économique, mais de réactions de communautés d’habitants se croyant menacées de perdre des biens et des droits. Ces groupes sociaux n’étaient pas misérables, ils possédaient même le modeste niveau d’aisance de biens tenants ou de gens de métier. En étudiant les révoltes populaires des siècles modernes, je devinais donc qu’elles n’étaient pas liées à une conjoncture économique précise, mais plutôt à des mouvements d’opinion, c’est-à-dire à des représentations, à l’idée que l’on se
faisait d’une menace de malheur politique. La subjectivité des opinions est un fait que l’on observe tous les jours. Je m’en suis rendu compte à la fin de ma recherche, ma thèse était moins un travail d’histoire sociale, qu’une contribution à l’histoire de la pensée poli tique, à l’histoire des opinions et représentations populaires.

Quel fut le rôle politique des révoltes paysannes des XVI° et XVII° siècles ?

YMB : J’avais compris que les révoltes populaire paysannes n’avaient eu aucune incidence sur le cours de la grande histoire scandée par les traités entre les puissances ou par la succession des trônes. Pour cette raison, elles étaient méprisées par les contemporains comme conséquences politiques majeures. En revanche, leur répétition, leur banalité devaient les faire regarder comme une forme d’expression sociale relativement courante dans l’ancien monde agraire. C’était un fait divers culturel et politique. Ainsi, aux XVI° et XVII° siècles, il a bel et bien existé en France une expression politique paysanne, mais fort éloignée de la lecture marxisante de l’histoire, qui croit partout reconnaître des déterminismes économiques.

Les révoltes populaires et nobiliaires ont-elles eu une influence sur le cours des
grands événements
 ?

YMB : Rarement si l’on s’en tient au rapport entre les États. Pourtant les grandes révoltes populaires des années 1630 aboutiront à la crise majeure de la Fronde. Celle-ci résultait de l’extension à l’ensemble de la société des mécontentements accompagnés de prises d’armes, qui s’étaient multipliés durant les décennies précédentes. Si l’on raisonne sur une
très longue durée, on observe que la portée ou le sens de ces mouvements ne furent pas perçus
à l’époque ni même aujourd’hui par les historiens. L’on présente généralement la Fronde comme un accident que Mazarin et Louis XIV surent résorber, alors que ce fut une secousse politique essentielle qui aurait pu orienter le destin de la France tout à fait différemment. Ce fut une manifestation du rejet de la centralisation doctrinaire et plus ou moins brutale menée jusque-là par Richelieu et avant lui par Sully.

Dans votre livre fondamental, La Naissance dramatique de l’absolutisme, vous faites remarquer que lors des états généraux de 1614, rien n’était écrit, que l’avenir du royaume était encore ouvert et qu’il aurait pu être très différent.

YMB : Tout à fait. Il y eut entre sept et huit convocations des états généraux pendant l’époque de la Fronde, et de nombreux cahiers de doléances furent alors rédigés. Mais chaque fois, en raison de la guerre civile, de l’opposition du Parlement qui ne voulait pas avoir de concurrence institutionnelle et de l’habileté de Mazarin, ils ne furent jamais réunis. On écrit communément que 1614 marque la fin des états généraux. Ce n’est pas exact, l’institution demeura très vivante et très réclamée. Sans faire de l’histoire fiction, on peut fort bien imaginer que Louis XIV aurait pu, en 1661, quand il prit personnellement les rênes du pouvoir, réunir les états généraux. C’est ce qui avait été fait autrefois au début des règnes de Charles IX puis de Henri III dans des circonstances comparables. Mais, en raison du style de gouvernement choisi à l’époque de Louis XIV et de sa personnalité, l’évolution politique a été orientée autrement.

Dans le premier XVII° siècle, y a-t-il eu des moments particuliers où une bifurcation aurait été possible vers une autre forme de monarchie, comme une monarchie mixte ?

YMB : Oui, constamment avant 1661. On trouve alors, de façon très vivante selon l’avis de certains juristes et selon une opinion répandue dans une grande partie de la noblesse et même dans toute la société, l’idée que le roi ne pouvait pas lever d’impôt sans l’assentiment des états généraux et aussi que ces derniers devaient être périodiquement réunis. Ce n’était pas un anachronisme. L’Angleterre, les monarchies scandinaves et de nombreux autres royaumes européens connaissaient ce type de « monarchie mixte ». Il suffit de songer à la monarchie espagnole, dont chaque couronne avait ses assemblées d’États, représentant surtout la noblesse et les grandes villes. Depuis les guerres de Religion jusqu’au règne personnel de Louis XIV, c’est-à-dire de 1561 à 1661, cette possibilité fut vraiment en France encore ouverte et vivante.

Richelieu ou Mazarin sont souvent représentés comme des politiques aux conceptions parfaitement dessinées. Or, à l’encontre de cette idée courante, vous montrez qu’ils gouvernaient au jour le jour de façon purement empirique.

YMB : Richelieu et Mazarin ne s’intéressaient pas vraiment au gouvernement intérieur du royaume Ce qui les motivait principalement et les passionnait, c’était la suprématie de la couronne de France en Europe Toutes leurs énergies y étaient consacrées. Les affaires intérieures de la France étaient déléguées à des personnages beaucoup moins élevés dans la hiérarchie des pouvoirs. Sous Richelieu, au début de son c’est Marillac qui avait en charge les affaires internes du royaume. On a l’habitude d’opposer leurs politiques de guerre ou de paix avec l’Espagne. Mais, sur le mode de gouvernement des provinces, leurs conceptions ne différaient pas. Marillac et Richelieu suivaient la même trajectoire, ils devaient leur ascension politique à la Reine mère Marie de Médicis. Comme Richelieu, ou même plus encore que lui, Marillac était partisan d’une monarchie centralisée. Il représentait la version réformatrice, étatiste de la monarchie, qui s’exprimait en 1628 dans son œuvre législative, dite le code Michaud. Ce code Michaud ne sera repris qu’après 1661, durant les années de paix de Colbert. Il postulait tout un plan de réorganisation du royaume dans un sens autoritaire et centralisateur qui fut momentanément éclipsé par la conduite de la guerre de Trente Ans, mais qui sera réactualisé par la génération louis-quatorzienne.

Pour quelles raisons ?

YMB : En France, la tendance centralisatrice était très ancienne. Elle remontait à Philippe le Bel et même à Saint Louis. Il y avait une manière de raisonner constamment étatiste.

Ne peut-on dire que la régence si décriée de Marie de Médicis fut pourtant une tentative assez réussie de « monarchie mixte » ?

YMB : On accuse souvent Marie de Médicis d’avoir dilapidé l’héritage de Sully. Ce jugement est mal venu. Contre vents et marées, la veuve d’Henri IV parvint à maintenir le royaume en paix. Du fait de son statut de régente et d’étrangère, un grand nombre de princes comme Condé et Rohan jugeaient que leurs naissance et rang leur conféraient le droit de participer au Conseil et d’orienter les choix du jeune Louis XIII mineur. Détenteurs de grands domaines ou de gouvernements de provinces, se jugeant exclus du gouvernement, se croyant menacés dans leurs pouvoirs, ils pouvaient procéder à des mises en scène de leurs forces. En face de ces princes, dont les prétentions étaient légitimes et vérifiées par les ordonnances, il s’agissait pour Marie de Médicis de savoir sans cesse maintenir des équilibres.

Vous semblez dire que pour maintenir leur puissance, les princes étaient contraints à des démonstrations de force.
YMB : C’est un peu cela. Les prises d’armes des princes n’étaient pas insurrectionnelles. Elles ne visaient pas la subversion de l’État. Elles se proposaient seulement de peser sur les décisions du Conseil. Elles voulaient prouver la détermination de leurs chefs, l’ampleur de leurs clientèles, le nombre de leurs partisans et leurs forces dans le royaume. Ce jeu dangereux revenait à faire sentir leur emprise dans la société, leur capacité de mobilisation, leurs droits dans le gouvernement. Pour comprendre le sens de ces prises d’armes, on peut les comparer une certaine mesure aux manifestations des syndicats d’aujourd’hui lorsqu’ils mènent une discussion difficile avec un gouvernement. C’est une manière de faire pression, sans pour autant prétendit assumer le pouvoir. Les prises d’armes de la noblesse jouaient un rôle analogue dans la France du premier XVII° siècle.

Durant la soixantaine d’années qui séparent la victoire d’Henri IV et l’arrivé pouvoir de Louis XIV,est-il possible de repérer moment précis du passage d’absolutisme ?

YMB : Ce moment est celui de l’avènement du règne personnel de Louis XIV en 1661. La possibilité d’une monarchie mixte était encore ouverte à la fin des années 1650. l’absolutisme fut un choix exceptionnel et délibéré de Louis XIV, mais aussi de toute sa génération. Cette dernière rejetait ce qu’avaient fait ses parents et grands-parents, acteurs des guerres de Religion et de la Fronde. Tous les gens qui étaient jeunes en 1661 aspiraient à l’ordre. Le royaume de France se voyait alors doté d’un monarque légitime qui se trouvait être lui‑même jeune et plein d’avenir. Ces conditions exceptionnelles permettent de mieux comprendre le ralliement d’une grande partie de l’opinion au projet politique du roi Ce dernier était en phase avec son époque. Il était porté par les espoirs de toute une génération qui pensait comme lui.

En vous attachant au premier XVII° siècle, vous avez étudié une période complexe où les interprétations sont multiples. Dans votre livre La Naissance dramatique de l’absolutisme, par une série de synthèses vous parvenez à rendre intelligible une série d’événements qui le sont rarement. Alors que l’historien est submergé par une masse de faits, comment procède-t-il pour les mettre en ordre, leur donner un sens et en tirer des interprétations.?

YMB : Il faut avoir hésité sur la mention d’une bataille ou d’un édit, sur leur aptitude à exprimer une tendance historique pour mesurer le poids des faits et des individus au sein d’une époque. L’histoire politique ne se limite pas à la chronique des gouvernements, de leur succession, de leurs réussites ou mécomptes. Elle doit aussi embrasser la diversité des opinions, la réalité des institutions et pouvoirs autres qu’étatiques, les influences d’autres instance collectives, Églises, familles, cités, mais aussi les attentes, utopies, espérances, les mille manières d’échapper à l’emprise de la politique, de vivre en dehors de l’histoire officielle, de ses déterminismes et de ses conventions. Il me paraît important de ne pas séparer les disciplines historiques et d’être attentif à ce qu’elles peuvent apporter. Il est souhaitable de ne pas être dupe des grands événements et des grands textes qui sont sacralisés à posteriori. On doit au contraire étudier comment ils ont été modelés et instrumentalisés par la suite. Le législateur élabore un texte, mais, ensuite, les magistrats qui l’utilisent le font évoluer. On doit donc être attentif à la vie des institutions, non pas à travers leurs définitions juridiques, mais par le biais de leur évolution sociale et de leur application. L’historien sera plus fidèle à l’instant étudié s’il essaie de dessiner des futurs inachevés, les hypothèses d’autres destins envisagés par les contemporains.

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