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La mort à petit feu.

Mardi 5 juillet 2011 // L’Europe

De sa plongée en Belgique, l’essayiste Ian Buruma est revenu avec le sentiment d’un inévitable divorce. Et une question décisive : qui, des Flamands ou des Wallons, aura la garde de Bruxelles ?

Bart De Wever, chef du principal parti politique de Flandre, la région néerlandophone de la Belgique, est un cas unique parmi les leaders populistes européens de droite. Il n’est ni hostile à l’Union européenne, ni inquiet de la prétendue menace que ferait peser l’islam sur la civilisation occidentale. En fait, il ne s’intéresse qu’à la mort possible de la Belgique. Je pense que la Belgique va s’éteindre peu à peu, me confiait-il en octobre dernier. Lentement, comme une bougie, sans que pratiquement personne s’en aperçoive.

Nous nous étions donné rendez-vous au siège de son parti, le Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA, Nouvelle Alliance flamande), situé à Bruxelles, capitale officieuse de l’Union européenne. Comme l’UE, Bruxelles est plongée dans une crise permanente d’identité : elle est à la fois la capitale de la Belgique, pays qui n’a toujours pas réussi à se doter d’un gouvernement depuis les élections fédérales de juin dernier, et la capitale de la Flandre, alors que moins de 10 % de ses habitants sont des néerlandophones. A Bruxelles, la plupart des gens parlent français, la langue de la Wallonie, l’autre grande région belge. Avec ses murs nus et son mobilier bon marché, le quartier général bruxellois de De Wever a l’aspect improaisé d’un local de campagne dans une compétition perdue d’avence et paraît iin peu incongru dans la majestueuse rue Royale - ou Koningsstraat, comme l’appellent les Flamands.

Connu pour son goût pour les frites partagé par tous les Belges, De Wever a beaucoup grossi depuis qu’il a été élu député, en 2004, ce qui, ajouté à ses joues roses, à sa tignasse brune et à ses chemises à col ouvert, lui donne l’air d’un écolier dodu et impatient. Autrefois professeur d’histoire belge, il est devenu une célébrité flamande en 2009 en triomphant lors du jeu télévisé grand publie "L’homme le plus intelligent du monde". L’éventualité de la mort de la Belgique ne désole pas De Wever. Le programme de son parti nationaliste réclame une Flandre indépendante. Ce qui laisserait la Wallonie exsangue, un Etat croupion, avec ou sans Bruxelles, avec ou sans le trône belge, dont l’actuel occupant est Albert II.

Dans le Sud, c’étaient les corons

Le problème de la Belgique, c’est que ses citoyens n’ont plus grand-chose en commun. Sur ses 10,8 millions d’habitants, environ 60 % parlent néerlandais et vivent majoritairement en Flandre, tandis que 40% parlent français et vivent généralement en Wallonie. On trouve également une minorité de germanophones, établis surtout dans la partie orientale de la Flandre. Flamands et Wallons ont leurs propres partis politiques, journaux, chaînes de télévision, romanciers et pop stars. Mais les problèmes qui les divisent ne sont pas seulement culturels ou linguistiques. La Wallonie est contrôlée par le Parti socialiste francophone (la Flandre a son propre parti socialiste), qui gère la région des industries métallurgiques comme un fief baronnial et est hostile à toute idée de sécession, en partie parce qu’elle dépend pour sa survie d’importants transferts de fonds fédéraux. Tout comme les conservateurs d’Italie du Nord, qui s’opposent à ce que l’on utilise leurs impôts pour aider le Sud déshérité, les électeurs flamands de De Wever, que le commerce international a récemment enrichis, préféreraient garder leur argent pour eux. La plupart d’entre eux ne souhaitent sans doute pas pour l’instant divorcer de la Wallonie, mais ils aimeraient une séparation de corps, avec Bruxelles dans le rôle de l’enfant disputé.

C’est Bruxelles qui complique le rêve sécessionniste. Un journaliste flamand a comparé les deux régions belges à des soeurs siamoises dotées d’un seul coeur : séparez-les, l’une d’entre elles mourra. Bruxelles devra-t-elle faire partie de la Flandre ? De la Wallonie ? De l’UE ? A moins qu’elle ne devienne une cité-Etat ?

De Wever hoche gravement la tête lorsque j’aborde la question avec lui. "Oui sans Bruxelles, ça se serait déjà passé, reconnaît-il. Bruxelles, voyez-vous, est l’enfant de la Belgique. C’EST la Belgique, ni flamande ni wallonne mais belge. Bruxelles se bat pour préserver la Belgique. Etpourtant, la plupart des gens, en Wallonie tout comme en Flandre, ne l’aiment pas." Les Flamands, m’explique-t-il, ne s’y sentent pas chez eux parce que Bruxelles a été, dit-il, "déculturée". Ville autrefois essentiellement néerlandophone, Bruxelles avu ses habitants flamands devenir majoritairement francophones au XIX° siècle : le français y était la langue de la haute culture et de la mobilité sociale, tandis que le neerlandais, selon la formule fréquemment citée était réservé "aux domestiques et aux animaux". Et les Wallons en veulent à Bruxelles parce qu’elle a toujours été la ville des nantis enrichis grâce aux mines et aux usines du Sud, le "Pays noir".

Si l’on peut dire de Bruxelles qu’elle est l’enfant de la Belgique, on peut également affirmer qu’elle en est aussi, d’une certaine façon, la mère. La Belgique en tant qu’Etat indépendant fut une création de l’élite bruxelloise, qui, en 1830, décida qu’elle ne voulait plus être dirigée par le roi néerlandais. Soutenus par l’Eglise catholique, Flamands francophones et Wallons se séparèrent des Pays-Bas à majorité protestante et firent venir leur propre roi, qui, à l’instar de la plupart des monarques européens, était originaire d’Allemagne. A cette époque, la région flamande était pauvre et essentiellement rurale. Toute la richesse provenait du Sud industriel. Jusqu’au Milieu du XX° siècle, une bonne partie des tramways et des wagons de chemin de fer du monde entier étaient fabriqués avec de l’acier provenant du Pays noir. Dans les années 1960, lorsque les mines de charbon et les aciéries commencèrent à mettre la clé sous la porte, des agglomérations wallonnes autrefois prospères comme Charleroi ou La Louvière périclitèrent, tandis que Bruxelles continua à vivre fort bien grâce à sa fonction européenne.

Maintenant que la Flandre est devenue la plus riche des deux régions et que les Flamands néerlandophones éduqués comme De Wever se tournent vers les Etats-Unis et la Grande-Bretagne plutôt que vers la France pour satisfaire leurs besoins culturels, il n’y a plus d’élite bruxelloise pour assurer la cohésion du pays. Les dirigeants flamands et wallons se connaissent à peine. Quand De Wever a voulu féliciter le chef du Parti socialiste, Elio Di Rupo, pour sa victoire électorale en Wallonie [le 13 juin 2010], il n’a pas pu trouver son numéro de portable. Or ces gens-là sont censés former un gouvernement ensemble.

Fracture sociale

Lorsque, dans les années 1950 et 1960, et notamment avec le traité de Bruxelles, en 1965, furent franchis les premiers pas vers l’unité européenne, cet Etat démocratique, multilingue et multiculturel qu’était la Belgique servit de modèle à l’idéal paneuropéen. Un jour, se disaient les euroidéalistes, tous les Européens s’entendront aussi bien que s’entendent Flamands et Wallons.

La Belgique paraissait destinée à être le centre idéal de la nouvelle Europe, ce qui n’était après tout que justice au regard de l’Histoire : on suppose que Charlemagne (742-814) y est né, tout comme Charles V, l’empereur du Saint Empire romain germanique (1500-1558). Et le nouveau dynamisme de la Belgique fut symbolisé en 1958 par la Foire internationale de Bruxelles, au milieu -de laquelle se dressait cet immense monument métallique à la modernité, l’Atomium, représentant les neuf atomes d’une molécule de cristal de fer. Tel se présentait l’avenir de l’Europe unie, un continent de régions autant que d’Etats-nations.

Sous certains aspects, ce souhait s’est réalisé. Le problème est que l’affaiblissement de la souveraineté nationale a favorisé la solidarité régionale - chez les Flamands, les Ecossais, les Catalans, les Basques - sans que cela soit compensé par un amour équivalent vis-à-vis de l’Union européenne. La Belgique est peu à peu devenue un modèle de ce qui est susceptible de dérailler lorsque le centre se met à fondre. Et les autres régions d’Europe observent avec attention la façon dont se terminera cette histoire.

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