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La morale ? Connais pas !

Lundi 11 juillet 2011 // Le Monde

Scandales en tout genre, corruption à tous les niveaux. La société chinoise perd ses repères. Pour sortir de cette situation, certains cherchent à remettre Confucius au goût du jour.

Quand un banal accident de la circulation dégénère en meurtre, le bruit suscité par cette affaire devient plus important encore que la cruauté du meurtrier, qui a poignardé sa victime à huit reprises. L’argument du meurtre passionnel est utilisé au mépris de la loi, et l’attitude de certains camarades du criminel qui lui ont apporté leur soutien met à mal la conscience humaine. [Yao Jiaxin, étudiant de 21 ans, a tué en octobre 2010 une jeune paysanne à vélo qu’il avait renversée avec sa Chevrolet. Il a été condamné à mort et exécuté en juin 2011.] Ce mélange des genres entre sentiments et justice dans l’affaire Yao Jiaxin ne constitue en réalité que l’exemple le plus récent du bas niveau moral où est tombée la société chinoise. Un autre exemple nous est fourni par le cas de ce jeune Chinois étudiant au Japon qui a sauvagement poignardé sa mère de neuf coups de couteau à l’aéroport de Shanghai, le 1er avril, à cause d’un différend sur le paiement de ses frais de scolarité.

Il existe une limite inférieure que l’on ne peut franchir, des règles de base à respecter, un dernier obstacle à ne pas sauter sous peine de devoir payer un lourd tribut. Malheureusement, ces dernières années, l’expression  " limite inférieure " est souvent galvaudée, et les principes moraux, les règles et même les lois sont piétinés sans fin. L’heure semble venue pour la société chinoise d’entamer une profonde réflexion sur les bornes à ne pas dépasser.

Se faire pigeonner, c’est normal

Dans les abattoirs, le sol est couvert de déchets, les eaux usées ruissellent en plein milieu. On enduit de bicarbonate de soude la viande de porc décomposée pour masquer son odeur aigre. Des rats crevés sont jetés dans le mixeur pour devenir de la chair à saucisse. L’eau ayant servi à se laver les mains est utilisée comme liant. Les ouvriers vont et viennent en marchant sur la viande, crachant çà et là et répandant ainsi le bacille de la tuberculose…Ce récita 100 ans. Il s’agît de scènes dues à l’auteur américain Upton Sinclair dans son célèbre roman La Jungle [qui décrit les abattoirs de Chicago au début du XX° siècle’, un ouvrage qui, dit-on, aurait incité le gouvernement américain à s’atteler au problème de la sécurité alimentaire.

Pourtant, toutes choquantes qu’elles soient, ces scènes nous sont familières, cent ans plus tard. Elles se déroulent encore près de chez nous. Chacun le sait très bien et accepte la situation avec résignation. Après la fermeture du producteur de lait contaminé à la mélamine Sanlu [en 2008], ce sont les affaires du "lait de cuir" lait additionné de produits issus de l’industrie du cuir et des pains à la vapeur colorés [avec des produits toxiques] qui ont défrayé la chronique. Quand le rouge Soudan a été interdit, ce sont les produits anticatabolisants qui se sont illustrés, Lorsque a été mise au jour l’affaire des porcs "bodybuildés" dans la province du Henan, ce sont les porcs "fardés" qui ont fait parler d’eux à Chongqing. Les ouvriers exploités dans les briqueteries du Shanxi ont été secourus [en 2007], mais on a vu apparaître des cas de "jeunes ouvrières esclaves" dans les régions de l’Anhui et du Xinjiang.

Selon le présentateur vedette Bai Yansong, la conscience de I’existence d’une limite morale inférieure à ne pas franchir subsiste bien. Mais cette limite ne serait-elle pas en train de reculer peu à peu ou ne serait-elle plus respectée que par une petite minorité ? Quand des axiomes sont si rarement appliqués qu’on les érige en idéaux, il est normal que les exigences minimales soient de plus en plus basses.

Fini le temps où nous voulions que nos aliments aient de réelles qualités nutritives et soient naturels. Il suffit maintenant qu’ils ne soient pas toxiques - ou pas trop - pour que cela nous convienne ! Peu importe désormais que les paysans qui débarquent en ville pour travailler soient traités équitablement. Ils sont satisfaits dès lors qu’ils sont payés en temps voulu ! On supporte de devoir se plier aux règles tacites [de corruption] dans une administration : du moment qu’on en ressort avec sa demande satisfaite, on peut s’estimer heureux et remercier le Ciel et la Terre ! Lorsqu’on part en déplacement, il est normal de se faire pigeonner, et il y a de quoi bondir de joie si l’on ne se fait qu’un tout petit peu escroquer ! Dans une opération d’aménagement urbain, si des sterculia [espèces d’arbres en danger] centenaires ne sont pas détruits, il convient d’applaudir à tout-va. Si des parents peuvent voir leur bébé grandir dans un environnement sûr sans devoir toujours être sur leurs gardes vis-à-vis des trafiquants d’enfants, ils peuvent aller brûler un cierge ! La corruption n’est pas impardonnable : un fonctionnaire qui ne se livre pas à de trop nombreuses malversations ou qui, tout en étant corrompu, n’oublie pas d’oeuvrer en faveur de ses administrés pourra obtenir localement le titre glorieux de "fonctionnaire intègre", voire faire l’objet d’un clip vidéo créé "spontanément" en son honneur...

Début 2010, la publication d’un "Journal de mes aventures amoureuses" rédigé par un haut fonctionnaire du Bureau des tabacs de la province du Guangxi a fait fureur. Le blogueur vedette Han Han avait même rédigé un article pour "soutenir énergiquement" l’auteur. Il y énumérait neuf éléments prouvant que Han Feng est un bon cadre du Parti et rappelait notamment : "Le cadeau le plus coûteux qu’il ait offert à ses maîtresses a été un téléphone portable et un lecteur MP4, alors que d’autres cadres ont coutume d’acheter à leurs belles des appartements ou des voitures... Dans des lieux publics, on l’a vu faire consciencieusement la queue durant deux heures pour obtenir une carte téléphonique..." Nombreux ont été les internautes à apprécier les piques de Han Han et à reconnaître que dénicher un tel cadre est aujourd’hui aussi difficile que chercher une aiguille dans une botte de foin.

Tant de choses que nous avons dénoncées avec virulence finissent imperceptiblement par être plus ou moins acceptées ! Cette tendance est effrayante. Dans une société dominéepar la loi du plus fort, l’enrichissement à tout prix est désormais un objectif quasi commun à toute la population. C’est dans un tel contexte que l’on observe aujourd’hui en Chine un dérapage généralisé des repères moraux dans tous les secteurs professionnels sans exception. Il y a les scandales alimentaires, mais aussi les médecins, considérés jadis comme des saints, pour qui la perception de dessous-de-table est devenue la règle et qui l’assument complètement. Les commerçants roulent les gens à plus ou moins grande échelle. De célèbres professeurs d’instituts supérieurs ne cachent pas leur détermination à réaliser leurs aspirations grâce à l’argent. Les journalistes fabriquent des nouvelles de toutes pièces. Les scientifiques font taire leur conscience au nom de leurs intérê !s, prenant de la main gauche les financements accordés à la recherche par l’Etat pour, de la main droite, les utiliser dans les entreprises privées dont ils sont PDG... Quand tout le monde se comporte en vandale, cela laisse à la société des traces douloureuses et la limite morale vacille.

La banalité de la violence

Il faut gagner de l’argent de façon modérée, mener une vie avec des limites morales précises, garder de la mesure en toute chose : tel est l’appel chargé d’émotion lancé par la présentatrice de la chaîne de télévision nationale Zhang Quanling. Le pro- blème, c’est que ce n’est pas facile d’y parvenir. Chacun fixe différemment la barre des limites morales à ne pas dépasser. Si celui qui se laisse entraîner en eaux troubles ne fait que porter atteinte aux moeurs de la société, celui qui tue sans raison un passant dans la rue ou qui commet un meurtre pour tel ou tel motif rejette dans un abîme sans fond toute limite morale.

Ainsi, un étudiant peut être frappé à mort parce qu’il n’a pas de pièce d’identité sur lui ; un petit vendeur de rue peut mourir sous les coups d’agents de la sécurité urbaine ; un directeur général peut être assassiné par son PDG ; des milliardaires peuvent embaucher des tueurs pour éliminer leurs ennemis... Sur Internet, si l’on tape Engager un tueur à gages on obtient instantanément plus de 180 000 réponses ! Chercheurs et journalistes mettent en garde contre les dérives mafieuses de la société chinoise. Quand les limites morales d’une société sont dépassées et que toute confiance en autrui est absente, l’interpénétration des organisations gouvernementales et mafieuses finit par aboutir à un ordre public anormal où la violence devient le principal mécanisme de maintien du fonctionnement social.

Cela arrivera-t-il vraiment un jour ? Dans l’administration, les conditions minimales à remplir pour être un bon fonctionnaire sont en train d’évoluer. Un haut fonctionnaire de la province du Jiangxi, soupçonné d’avoir exproprié brutaIement des habitants, a adressé une lettre aux médias dans laquelle il affirme avec aplomb : Pas de Chine nouvelle sans expropriations forcées !

Pour atteindre les objectifs en matière d’économie d’énergie et de réduction des gaz à effet de serre, de nombreux dirigeants locaux coupent l’électricité sans se soucier du fait que leurs administrés grelottent de froid en plein hiver. Les citoyens qui osent aller se plaindre en haut lieu peuvent être internés comme malades mentaux ; de jeunes juges peuvent bizarrement "se suicider" en centre de détention ou même mourir d’avoir bu de l’eau bouillie. Quand des villageois dénoncent la corruption, le secrétaire de cellule d’un village du Shanxi n’hésite pas à rétorquer. A quoi bon être fonctionnaire si l’on ne demande pas de dessous-de-table ? L’insolence est contagieuse et les gouvernants agissent quasiment sans la moindre vergogne.

En témoigne ce message posté sur Internet par un ancien secrétaire du comité municipal du Parti de Maoming, dans la province du Guangdong, soumis à une enquête : "Si je suis un fonctionnaire véreux, cela veut dire que tous les fonctionnaires le sont. Pourquoi n’y aurait-il que moi à être sanctionné ? Si l’on veut que je passe a table, je peux le faire pendant trois jours et trois nuits, et semer le chaos dans toute l’administration de Maoming. On sait bien qu’en Chine ce sont des fonctionnaires véreux qui donnent des promotions à d’autresfonctionnaires véreux, et qui combattent la corruption ! Parmi les gens qui ont mon grade, qui ne pourrait pas dénoncer une centaine de personnes ? Moi je suis tout à fait dans la norme !"

Une société invivable

Il n’est pas difficile de reconnaître ses erreurs. En revanche, changer le mode de pensée des fonctionnaires est une tout autre paire de manches. Quand un agent de l’Etat a pour unique objectif de toucher des pots-de-vin, il ne faut pas s’étonner de le voir gouverner de manière absurde, sans aucune conscience, sans aucun scrupules et en faisant fi des lois. Il est facile de rédiger des lois ; bâtir une morale commune est plus difficile. En janvier zona, dans la province du Guangdong, lors de la réunion de l’Assemblée populaire et de la Conférence consultative politique du peuple chinois, neuf parlementaires ont fait une proposition conjointe dans laquelle ils recommandaient la pose d’une statue de Confucius place Huacheng, sur l’axe central de la ville de Canton. Ils estiment en effet que cela contribuerait à mieux faire respecter les limites morales à ne pas dépasser dans la société.

La pose d’une statue suffira-t-elle à sauvegarder des repères moraux ? L’homme de bien sait ce qu’il doit faire et ce qu’il ne doit pas faire, c’est cela que l’on appelle la limite a ne pas dépasser. Quel doit être le niveau des limites morales à ne pas dépasser ? Quel doit être le prix à payer lorsqu’on franchit ces limites ? Selon le chercheur Jiang Qing, spécialiste des questions confucéennes, "la notion de limites morales n’est pas une valeur très élevée. Certes, une société qui n’a pas de limites morales ne tient pas la route, mais une société dirigée uniquement par des droits (un Etat de droit) et sans règles morales serait une société constituée d’hommes « de peu », où seraient soupesés sans cesse les avantages et les inconvénients de telle ou telle démarche, une société invivable !

Si nous devions vraiment vivre dans une telle société, survivrions-nous à nos blessures ?

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