La mondialisation, c’est quoi au juste ?

Lundi 15 janvier 2007, par Paul Vaurs // Le Monde

« Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue relevée, partagée,
entre des nations » L’ère des terrains vagues, des territoires libres, des
lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion est close [...]
Le temps du monde fini commence. Le recensement général des ressources, la
statistique de la main-d’oeuvre, le développement des organes de relation
se poursuivent. Quoi de plus remarquable et de plus important que cet
inventaire, cette distribution et cet enchaînement des parties du globe.
Leurs effets sont déjà immenses, une solidarité toute nouvelle, excessive
et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà
très sensible de ce grand fait [...]. Les habitudes, les ambitions, les
affections contractées au cours de l’histoire antérieure ne cessent point d’exister
mais insensiblement transportées dans un milieu de structure très
différente, elles y perdent leur sens et deviennent causes d’efforts
infructueux et d’erreurs. »

Ce texte célèbre de Paul Valéry, extrait de l’avant-propos de Regards sur le
monde actuel date de 1931. C’est bien là une première tentative pour cerner
la mondialisation. Mais le mot lui-même n’apparaît pas, peut-être est-il
trop tôt pour le concevoir.,, Paul Valéry recense déjà cinq
caractéristiques majeures du phénomène

« Le recensement général des ressources ». - La mondialisation est un enfant
de la science occidentale, de son ambition prométhéenne de soumettre la
planète à l’homme posé comme tout-Puissant. Donc, cet inventaire de la
Terre, toujours en cours, et qui ne s’achèvera peut-être jamais ; ce qui, au
temps de Valéry restait mal connu ou inconnu (sous-sols, forêts tropicales,
fond des océans) est méthodiquement exploré (nombre de découvertes révélant
de nouvelles zones obscures). Avec le Satellite et la caméra, la Terre est
appréhendée comme une totalité, elle est sous des surveillances permanentes
et rivales, observant tant les mouvements les plus imprévisibles dc la
nature (variations climatiques, mouvements géologiques) que les activités
humaines (d’abord militaires - construction de sites, manouvres de forces).

« La terre habitable reconnue, relevée, partagée ». - Les terres émergées
sont distribuées entre près de 200 souverainetés étatiques. En 2001, l’ONU,
qui comprend presque tous les États de la planète, a, 189 membres. Certes,
une région, sauvée par son éloignement géographique et la dureté de son
climat, échappe plus ou moins à cette appropriation étatique c’est l’Antarctique,
doté d’un statut international, et dont sept états « possessionnés » se sont
réparti l’administration. Même si le besoin de liberté des échanges et
peut-être surtout l’incapacité des états à exercer un contrôle réel laissent
l’essentiel des océans (la haute mer) ouvert à tous, les espaces maritimes
sont, eux aussi, pris dans cette dynamique d’emprise étatique (extension de
la mer territoriale, reconnaissance de zones économiques exclusives).

Mais les « terrains vagues » disparaissent-ils ? Rien n’est moins sûr. Sous
les lignes de partage officielles, se reconstituent des zones d’anarchie,
éclatées, mouvantes, aussi bien les quartiers de ville, que vastes
territoires chevauchant les frontières (par exemple, régions de production
de drogue).

Aucune partie de la terre n’échappe à cette mise en connexion ; les flux
grossissent spectaculairement là où pénètre en force la modernisation
économique (ainsi, en cette fin de siècle, dans le bassin Pacifique) à l’inverse,
ils demeurent minces dans les zones laissées en marge de cette dynamique
mais ils sont tout de même présents (Afrique notamment). Le globe est
enchaîné, il n’existe plus d’île déserte.

« Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée ». - Cette
solidarité est d’abord imposée. Tel événement, choc économique, révolution,
guerre survenant dans un coin de la terre peut l’affecter tout entière par
des canaux de transmission tant matériels (ainsi, dans le domaine financier,
liaisons entre les bourses) que psychologiques (le moindre font, en se
changeant en information, suscitant réactions, interprétations et même
manipulations). L’intensification des échanges, la vitesse de diffusion des
idées, amènent les individus, les peuples à se comparer constamment les uns
aux autres. Chaque histoire particulière se trouve absorbée dans l’histoire
mondiale, chaque drame local fait écho à d’autres. L’Europe, le
Proche-Orient, l’Afrique du Sud apparaissent comme les laboratoires d’une
seule et même question Comment faire vivre ensemble des communautés qui se
sont haïes ou se haïssent ?

Ces jeux sans fin de comparaison à la fois entretiennent des conflits (d’abord
entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas) mais aussi appellent des
solidarités, construites d’abord, dès qu’il y a contact et échange de quoi
que ce soit (marchandises, services idées...), la recherche de règles
communes, de codes organisant tout simplement la communication, ensuite, des
formes d’entraide (crédits et prêts, restructuration de dettes,
coopérations).

Les habitudes, les ambitions, les affections contractées au cours de l’histoire
antérieure ». - La formation du monde, fait-elle entrer l’humanité dans une
ère historiquement nouvelle ? En fait, la mondialisation n’abolit en rien le
passé, les vieilles querelles entre peuples, entre classes, entre
générations ; subsistent, ainsi que le rappellent, en cette fin de XX°
siècle, les déchirements des Balkans ou du Caucase rivalités locales et
rivalités planétaires reprennent les mêmes enjeux ; le contrôle des
ressources, tout en restant un facteur de guerres locales. Par exemple,
pétrole dans le golfe Arabo-Persique -. suscite des oppositions globales,
notamment entre pays riches et pays pauvres, les premiers - gros
consommateurs de ces ressources depuis des décennies ou même des siècles -
mettant désormais l’accent sur leur préservation, les seconds faisant valoir
leur droit au développement et donc à la pleine exploitation de ces
ressources. En même temps, l’avènement de cet espace mondialisé déprécie les
antagonismes anciens, la confrontation des vérités humaines (religions,
idéologies, nationalismes...) les dévalue en simples opinions un nouveau
paramètre imprègne les calculs de tous les acteurs (états, entreprises,
individus... » Toute la planète, toute l’humanité se trouvent impliquées
dans un seul et même jeu.

La mondialisation résulte de l’européanisation du monde, cette formidable
expansion de nations européennes conquérant la Terre et contraignant l’humanité
entière à se redéfinir sous le choc de la modernité occidentale.
Contrairement aux rêves des philosophes-prophètes du XIX° siècle (Hegel,
Comte, Marx...), la mondialisation n’est porteuse d’aucun sens de l’histoire,
il s’agit seulement de l’explosion des flux. Face à cette augmentation et
diversification massives des flux, les acteurs de la mondialisation,
individus, entreprises, Etats - se heurtent à des dilemmes classiques, mais
ces derniers sont durcis, métamorphosés par leur ampleur nouvelle. D’où les
conflits de la mondialisation qui reformulent des conflits anciens, mais
aussi mettent en scène les contradictions de l’humanité prise dans un destin
concret commun. La mondialisation appelle donc la quête de normes
universelles, mais conduit-elle l’humanité vers un Etat mondial ? Enfin, si
un tel État est probablement impossible, quelles articulations peuvent s’établir
entre mondialisation et régionalisation.

L’européanisation du monde

La mondialisation, ce mouvement d’appropriation de la terre par l’homme, s’amo’ce
probablement il y a quelques millions d’années, dans ces temps obscurs où,
en Afrique orientale, notre ancêtre - Lucy - émerge de L’animalité et, privé
de la protection de la forêt, jeté dans la savane, se dresse sur ses pattes
et apprend à regarder au loin. Plus tard l’homme, devenu, en ce cour de l’Afrique,
Homo sapien il y a entre 100 000 et 300 060 ans, commence ses interminables
migrations, et se répand peu à peu sur toute la planète.

L’homme, ce perpétuel migrant, se fixe avec la révolution du néolithique et
le développement de l’agriculture. Il a alors pour horizon son village et
son voisinage immédiat. L’histoire commence. L’enracinement de la
quasi-totalité de l’humanité n’empêche pas le déploiement de songes
universalistes. Mais c’est des grandes découvertes, menées par des
Européens qui s’entredéchirent, aux guerres napoléoniennes, que s ébauche
la mondialisation, c’est-à-dire la formation de liens s’étendant à toute la
terre,.. ou presque. Au XIX° siècle, les puissances européennes et leur
héritier, les États-Unis, opèrent le grand désenclavement planétaire (Pierre
Chaunu), menant un choc terrible des deux guerres mondiales. Enfin, de la
Seconde Guerre mondiale à cette fin de XX° siècle, plusieurs dynamiques
promeuvent un espace mondial unique.

Le trait fondamental de la mondialisation réside dans l’explosion des flux
de toutes sortes, ceux-ci se faisant plus denses, plus divers et allant de
plus en plus loin, Aujourd’hui, le gros de ces flux circule entre trois
pôles l’Amérique du Nord. l’Europe occidentale et l’Asie maritime ; mais
déjà l’espace Atlantique, qui, concentrait l’essentiel de ces mouvements de
la fin de la Seconde Guerre mondial, aux années 1970, se trouve concurrencé
et dépassé par l’espace Pacifique, la spectaculaire croissance de l’Asie
maritime entraînant une multiplication des flux tant entre les États de la
région qu’entre celles et les autres zones de richesse.

La distribution de ces flux est donc trais inégale, intense dans les
parties développées de la Terre, se réduisant à des ruisseaux dans les
régions pauvres, marginalisées comme l’Afrique, l’Asie centrale ou l’Amérique
latine. Comme l’eau, ces flux sont mobiles qu’un obstacle les arrête
(principalement les frontières étatiques). Ils peuvent tout aussi bien se
tarir devant l’imperméabilité de la barrière que la contourner et se
glisser par le moindre trou (ainsi les produits ou les écrits interdits,
les migrants clandestins se faufilant entre Les contrôles policiers).

Ces flux ont besoin de réseaux, liaisons permanentes, organisées. Ces
réseaux sont innombrables : à un extrême, les dispositifs reconnus,
officiels (par exemple, les missions diplomatiques d’un Etat ; à l’autre
extrême, le pullulement de structures hétéroclites, mouvantes (diasporas,
mafias).

Quatre types de flux créent, font vivre la mondialisation, ils concernent
les hommes, les biens et services, l’argent, enfin les informations, les
idées, les représentations mentales.

Les hommes.

La mondialisation résulte d’abord des migrations humaines, de l’appropriation
de la terre par l’homme et des luttes féroces qui l’accompagnent.

Des migrations intercontinentales aux migrations Sud-Nord. - De la seconde
moitié du XIX° siècle à la crise des années 1930, se font les grandes
migrations européennes vers les immensités considérées comme libres et à
coloniser (ouest des États-Unis, Australie...). La conjoncture est unique
poussée démographique de l’Europe ; besoin et volonté de certaines puissances
de coloniser des espaces par des hommes dans leur dépendance enfin,
mutation des moyens de transport.

La Terre est désormais occupée et partagée. Tout ce que l’homme, dans l’état
actuel de ses techniques, peut habiter ou aussi exploiter - dans des
conditions satisfaisantes de rentabilité. Les régions les plus fécondes
mais également les plus vulnérables aux caprices du temps d’abord, les
deltas constamment menacés d’être submergés - concentrent d’énormes masses
humaines. Après les déplacements du XIX° siècle, l’humanité s’enracinerait
à nouveau, d’autant plus fixée qu’elle est distribuée entre près de 200
Etats, chacun avec un territoire bien délimité et en principe contrôlé.

Les aléas de l’histoire la diffusion hasardeuse de la technique, de la
richesse se traduisent aujourd’hui par la proximité, l’imbrication de
multiples espaces de richesse et de pauvreté Europe occidentale et Europe
orientale Europe méditerranéenne et Maghreb Etats-Unis et Mexique Asie
maritime et Asie continentale.. Il en résulte des tensions typiques de la
mondialisation, processus formidable et inachevé de réduction et de
révélation de toutes les distances d’un côté, des populations jeunes, à la
fois fascinées et exaspérées par l’Occident arrogant, où tout parait facile
de l’autre côté, des sociétés vieillissantes, hantées par la perte de leurs
avantages. Les migrations de cette fin de siècle, ne peuvent plus être
provoquées par des rêves de terres ouvertes il reste tout de même à
profiter des miettes, des poubelles, des emplois, des salaires dont ne
veulent pas les riches ou plutôt les pauvres des pays riches. D’où l’une des
tensions de la mondialisation : alors que jamais les hommes n’ont pu avoir
autant le sentiment et la capacité de pouvoir chercher leur bonheur
ailleurs, les États, surtout prospères, se barricadent,

La prolifération de l’urbanisation.

Mondialisation, industrialisation et urbanisation relèvent d’une même
dynamique d’artificialisation de la Terre, d’exploitation systématique par
l’homme.

En l’an 2000, près de la moitié de l’humanité habite des villes. Cette
urbanisation est spectaculaire et s’accélère. En un siècle, la population d’agglomérations
peut décupler (ainsi Pékin 1 million d’habitants en 1900 ; près de 9
millions aujourd’hui ; Rio de Janeiro 800 000 habitants en 1900 ; 6 millions
aujourd’hui). Ce phénomène, longtemps limité aux pays industrialisés, est
désormais planétaire, la plupart des mégalopoles de l’avenir se trouvant
dans le Sud (Mexico : 31 millions d’habitants Sao Paulo 26 ; Tokyo : 24 New
York, Shanghai 23...). Cette dynamique s’explique notamment par la
surpopulation des campagnes, la recherche d’un sort meilleur. Le
développement très rapide de la Chine s’accompagne de la migration de
millions de paysans en surnombre, attirés par l’effervescence des
agglomérations de la Chine côtière.

Sous ce déferlement, les villes se répandent, se décomposent, sont bordées
ou pénétrées par d’immenses bidonvilles. Le partage entre villes et
campagnes, s’il a jamais existé, se dissout dans ces zones grises sans fin,
où coexistent cités-dortoirs et villages désertés, accueillant des
résidences secondaires. Des constellations urbaines sans centre ni limites
se perdent dans des alignements de constructions plantés au carrefour d’autoroutes.
Dans cet univers, l’homme est déraciné, isolé (la mondialisation se
caractérisant à la fois par l’encombrement d’automobiles, de déchets, d’images...
- et l’atomisation, la destruction des liens sociaux). D’où la recréation
de tissus sociaux « sauvages » et précaires bandes d’enfants et d’adolescents,
mafias, sectes... Cette anarchie peut accoucher de mouvements politiques
dans l’Iran de SM le Shah, au cours des années 1970, la contestation
khomeiniste recrute ses militants dans la jeunesse à demi scolarisée, exclue
de l’enrichissement insolent assuré par les pétrodollars et prétendant
restaurer un islam pur et dur dans l’Algérie des années 1990. Le Front
islamique du salut (Fis) puise dans les jeunes, entassés dans les immeubles
(bourgeois, du temps des Français) d’Alger, et ressentant la
mondialisation - c’est-à-dire la dépendance à l’égard des circuits
économiques internationaux, l’occidentalisation des moeurs - comme la source
de toutes leurs frustrations.

Les biens et services.

La mondialisation, c’est aussi la constitution de la Terre entière en un
espace commercial unique. De 1950 à 1995, si la production industrielle
mondiale est multipliée par plus de sept, les échanges de produits
manufacturés le sont par 26. Ces deux évolutions illustrent le
spectaculaire enrichissement de la planète et, en interaction avec ce
phénomène, la croissance vertigineuse des flux industriels. Depuis la
seconde moitié des années 1980, plus de 60 pays en développement, ayant
choisi un modèle fermé, s’ouvrent, de leur propre initiative ; ils
rassemblent environ la moitié de la population mondiale ; il s’agit notamment
de la Chine, des Indes, de l’Indonésie, du Brésil, de la Russie,

La mondialisation affecte produits et services de trois manières,

L’industrialisation. - Celle-ci implique une production de masse. Or, comme
le prophétisait Marx, la mondialisation, c’est-à-dire l’inscription de
toules les activités humaines dans un système global d’échanges, contribue à
transformer ce qui était sacré, exceptionnel, particulier, artisanal,
réservé à un cercle restreint, en quelque chose de banal, de facilement
accessible que l’on vend et achète. D’où la diffusion, l’universalisation de
la logique industrielle.

Le tourisme, dimension essentielle de la mondialisation, illustre bien
cette dynamique d’industrialisation. Dès la première moitié du XIX° siècle,
apparaissent les premiers touristes modernes, cherchant dans le voyage l’expérience
qui leur fera vivre la pluralité de la vérité, Dans la seconde moitié du
XIX° siècle, le développement de la bourgeoisie, le train et le paquebot, la
création d’entreprises spécialisées - la première, l’agence Cook, évidemment
britannique, naît en 1841 - font du tourisme la distraction des classes
possédantes ; tandis que Philéas Fogg, en gagnant son pari de faire « le tour
du monde et, 80 jours » (Jules Verne, 2873), prouve que la technique
(européenne) relie les coins les plus perdus et unit la Terre, les
tribulations de « La famille Fenouillard »(Christophe, 18S9-1895) montrent
que les voyages les plus lointains sont désormais accessibles aux gens les
plus moyens. C’est l’époque de l’exotisme.

Le tourisme se mondialise. Entre 1950 et 1990, si la population mondiale
double, les déplacements touristiques sont multipliés par 14. Le premier
signe de cette mutation est peut-être la création, en 1950, du Club
Méditerranée, mettant lagons et palmiers à la portée de salaires modestes.

Les avions long courtier, bon marché (charters), réduisent massivement les
coûts de transport. Les systèmes de réservation à la fois se globalisent et
tendent à se concentrer entre les mains de quelques opérateurs Ces derniers,
manipulant des millions de commandes, acquièrent de puissantes capacités de
pression sur les compagnies aériennes, au moment où celles-ci sont engagées
dans une compétition mortelle.

Tout lieu « pittoresque » fait l’objet d’aménagements (hôtels, clubs de
vacances...). Les sites les plus mystérieux, brutalement désacralisés,
accueillent des hordes de visiteurs en short et en espadrilles, l’appareil
de photo, la caméra et désormais le caméscope permettant aux familles de s’immortaliser
en ces lieux.

Les drogues fournissent un autre exemple de ces articulations dynamiques
entre consommation de masse, industrialisation. Longtemps l’usage des
drogues obéit à des règles strictes (ainsi la coca réservée à l’inca) et ne
se répand guère au-delà de groupes confidentiels (ainsi l’opium des poètes
ou des amateurs d’exotisme). Certes, dès la seconde moitié du XIX° siècle, l’invasion
de la Chine par l’opium - fumé tant par les mandarins que par les coolies -
indique qu’une société entière, Celle du plus vieux des peuples, peut, sous
le coup de son écrasement par l’Occident, s’intoxiquer.

Les drogues connaissent six évolutions, déjà observées pour le tourisme, et
typiques de la mondialisation, prolifération des éléments de synthèse (du
crack à l’ecstasy), afin de mieux capter des clientèles de plus en plus
hétéroclites par leurs goûts et leurs ressources financières
industrialisation de la production par les seigneurs de la guerre du
Triangle d’Or ou les « cartels » colombiens élargissement et liaison des zones
de fabrication et de trafic (ainsi l’Afrique devenue, notamment du fait de
son anarchie politique, une plaque tournante de ce commerce) accroissement
et diversification des consommateurs, ceux-ci, se recrutant dans toutes les
couches sociales crise des dispositifs législatifs et policiers, en
particulier, sous la pression des flux (la croissance des quantités saisies
démontrant moins l’efficacité des contrôles que l’augmentation vertigineuse
des masses en circulation) enfin, mise à nu des ambiguïtés de la notion de
drogue (les mêmes sociétés prohibant haschich et héroïne et autorisant le
recours massif à des drogues légales (alcool, tabac, tranquillisants). L’explosion
des flux déstabilise toutes les structures existantes et souligne la
relativité de toutes les normes, de tous les interdits.

Les métamorphoses. - La multiplication des contacts, des échanges, encourage
ou impose transformations et métissages. Les cuisines, pourtant enracinées
dans des terroirs, dans des civilisations, se rencontrent, ces
interpénétrations pouvant disloquer des conventions (ainsi les recettes
orientales contestant la séparation occidentale du salé et du sucré). Des
produits culinaires, en se mondialisant, se conforment à un goût universel
ou plutôt élaboré comme tel (ainsi la pizza américaine).

Les produits mondiaux, se vendant sous toutes les latitudes, restent très
rares. Coca-Cola, hamburgers de Mac Donald s... Ce n’est pas un hasard si
ces produits sont originaires des États-Unis pour un jeune Russe ou Chinois,
les consommer, c’est, pendant un moment, accéder au paradis de l’abondance
et de la modernité,

La commoditization - En anglais, les commodities mot venu du vieux français
commodités constituent les ingrédients de base de l’activité économique ;
ceux sans lesquels la machine ne fonctionnerait pas par exemple, le pétrole,
l’acier, l’aluminium,... du cycle Du point de vue économique, ces
commodities présentent deux caractéristiques : leur prix, ses variations
reflètent les fluctuations économique (d’où des alternances de hausses et
de baisses très fortes) en outre, sur la longue durée, le prix dc ces
commodités qui incorporent peu dc valeur ajoutée - se dégrade par rapport à
celui des biens contenant de la valeur ajoutée (notion dc détérioration des
tenues de l’échange).

L’argent.

L’argent est fait pour circuler. Il est bien l’un des langages spontanément
universels, intégrant toute chose, toute activité dans une échelle unique de
valeurs : « Combien ça coûte ? » L’argent est l’un des grands vecteurs de la
mondialisation en conférant un prix à tout ; « de la brosse à dents à la
vie humaine -, il fait de tout l’objet de comparaisons, de calculs. L’argent,
par lequel tout se vend et s’achète, désacralise, réduisant les valeurs « 
éternelles » à des contraintes irrationnelles. De plus, l’appropriation de l’espace,
l’établissement des liaisons terrestres, maritimes, aériennes réclament la
mobilisation de capitaux, la sophistication des outils financiers - ce qui s’accompagne
souvent de faillites, de scandales,

Tout comme la « grande transformation » du XIX° siècle, c’est-à-dire la
première ébauche du marché universel, la fin du XX° siècle, depuis les
années 1960, marque, en ce qui concerne la finance, une mutation sans
précédent : le domaine financier émerge comme le premier champ réellement
mondialisé.

L’enrichissement du monde et l’internationalisation des acteurs. - Cette
poussée de mondialisation naît d’abord de la croissance des Trente
Glorieuses (1945-1975). De nouveaux besoins, de nouvelles possibilités
prennent corps.

Du côté de l’offre, l’enrichissement des sociétés occidentales accroît,
certes, la consommation mais aussi l’épargne. Des institutions - sociétés de
placement, caisses de retraite... - se mettent en place pour drainer ces
ressources vers les marchés financiers. De plus, ces organismes, soucieux de
diversifier leurs choix, d’équilibrer opérations rentables et opérations
sûres, regardent peu à peu au-delà des frontières. Le vieillissement des
populations occidentales, l’alourdissement du poids des retraites, la
nécessité de les financer de plus en plus par la capitalisation (c’est-à-dire
par l’épargne du futur retraité ou du retraité) amplifient cette
internationalisation. Depuis le début des années 1970, d’abord aux
États-Unis, c’est le développement spectaculaire des fonds de pension
collectant et gérant des sommes colossales. Les trois plus gros fonds
américains disposent de 1 000 milliards de dollars, soit près des deux tiers
du Produit intérieur brut français. Ces institutions, en jouant sur toutes
les grandes bourses, en détenant des parts du capital de multinationales,
deviennent des acteurs financiers internationaux majeurs.

Du côté de la demande, il y a notamment la croissance, l’internationalisation
des entreprises. Un tournant historique se produit dans la seconde moitié
des années 1980. Jusqu’alors cette internationalisation se fait
essentiellement par le commerce. À partir de 1985, l’investissement direct
émerge comme un moteur majeur. Les canaux de l’internationalisation se
multiplient exportations et importations, acquisitions d’entreprises et
fusions, création de sites ex nihilo. Ces mutations sont aidées, amplifiées
par l’explosion et la globalisation des activités financières. Aujourd’hui,
les flux financiers sont quarante fois supérieurs aux mouvements
commerciaux.

Durant le dernier quart du XX° siècles, l’endettement des États s’accroît
massivement. Les Etats-Unis laissent leurs déficits publics se creuser dans
les années 1980 mais, grâce au dollar, première monnaie de transaction et de
réserve, et à leur puissance, mobilisent aisément les épargnes étrangères et
d’abord japonaise. Entre 1980 et 1995, l’endettement des pays riches (États
appartenant à l’CDE) s’élève de 41% de leur Produit intérieur brut à près de
75%. En août 1982, puis fin 1994, le Mexique traverse deux crises
financières graves, le conduisant à la lisière de la faillite. Lors de ces
deux moments, le monde financier, conscient de l’extraordinaire resserrement
des interdépendances, redoute un krach encore plus profond et global que
celui d’octobre 1929, la chute du Mexique étant suivie, de celle des autres
Etats endettés et menant à la dislocation de l’ensemble du système. Dans les
deux cas, le pire ne se produit pas si, par rapport aux années 1930, le
système (alors déjà quasiment mondial) a bien élargi son emprise, il a
appris à concevoir des mécanismes de maîtrise des crises (programmes d’urgence,
plans de rééchelonnement des dettes...). La mondialisation se définit
également comme une série de processus, certes, hasardeux, d’organisation de
la planète,

La dislocation des règles et des contrôles. - Dans les années 1970, le
régime des parités fixes entre les monnaies (accords de Bretton Woods,
juillet 1944) est abandonné pour celui des taux de change flottants
(accords de Kingston, janvier 1976) désormais, la valeur des monnaies est
établie par les marchés et donc ne cesse de varier en fonction de l’offre et
de la demande. Puis, dans les années 1980, ce sont le démantèlement des
contrôles des changes, la déréglementation visant à supprimer, dans les
domaines internationalisés ou ayant vocation à l’être (finance, notamment),
toutes les règles limitant la concurrence tant interne qu’externe.

Cette disparition ou au moins cet assouplissement des règles officielles du
jeu constituent l’un des signes de la formation d’un système financier
mondial échappant aux États, Ainsi, dès les années 1960, le marché des
eurodollars prend corps, à partir de dépôts en dollars hors des Etats-Unis ;
d’abord, pour les multinationales américaines mais aussi pour toutes les
entreprises manipulant des flux en dollars, les eurodollars représentent une
source de crédits au-delà des contrôles nationaux. Selon le même mécanisme
(dépôts de monnaie hors de l’État émetteur), apparaissent les
eurodeutschemarks, les eurofrancs.. Dans les années 1970, arrivent les
pétrodollars.

Dans les années 1980, déferlent les narcodollars, dont les trafiquants de
drogue effacent les origines douteuses en les recyclant dans des emplois
réguliers (blanchiment). Ainsi se multiplient les fleuves autonomes d’argent,

Une frénésie d’innovations financières pour manipuler des sommes
croissantes. - Depuis que l’argent existe, les préoccupations de ses
manipulateurs restent les mêmes le faire circuler et fructifier (par le
prêt, le crédit...) se prémunir contre les risques de telles opérations.
Seuls changent les montants impliqués et les techniques, le principe étant
toujours le même, se servir du temps, anticiper les évolutions. Aujourd’hui,
tout facilite, accélère la circulation de l’argent en même temps, il s’agit
de se protéger contre - et aussi d’exploiter - les incertitudes de ces
mouvements de plus en plus rapides.

Telle est la titrisation. Ce mécanisme assure la transformation d’avoirs
financiers en « titres » négociables sur les marchés. La titrisation peut
être mobilisée pour n’importe quelle donnée économique (ressources d’entreprises,
mais aussi immeubles, terrains, forêts, pollutions...). La titrisation
contribue à la création de marchés, facilitant la mobilité des choses, des
dettes, des patrimoines et les intégrant dans les circuits mondiaux.

L’illustration la plus spectaculaire de cette mutation financière est
fournie par les produits dérivés. Ce sont tous les produits et instruments
financiers qui ne correspondent pas à une négociation au comptant
(physique) mais se traduisent par un contrat d’achat ou de vente d’une
quantité d’un actif quel qu’il soit (profits. obligations, matières
premières, métaux précieux...) à une date dans le futur et à un prix
déterminés à l’origine. Ainsi les swaps permettant à une entreprise,
moyennant rémunération, d’échanger pendant une période déterminée des
risques de change ou de taux, Ces contrats à terme - futures en anglais —
apparaissent dès la seconde moitié du XIX° siècle sur les marchés de
matières premières (Chicago, céréales et viandes ; Londres, métaux et
grands produits végétaux). À partir du début des années 1970, la volatilité
des taux d’intérêts, des cours de devises provoque la croissance
vertigineuse de ces contrats (en 1972, contrat sur devises lancé par le
Chicago Mercantile Exchange - CME en 1975 ; Contrat sur taux d’intérêt
lancé par le Chicago Board of-CBOT. Depuis les années 1980, de tels marchés
s’ouvrent à Londres Paris (en 1986. MATIF), Francfort, Sidney, Tokyo..

La connexion des marchés. La connexion des marchés est imposée par des
pressions formidables pour rendre aussi fluide que possible la circulation
de l’argent. En quelques secondes, en quelques minutes, les capitaux se
déplacent d’une entreprise à une autre, d’une place à une autre. Cette
globalisation financière n’est pas créée par la technique - qui n’est qu’un
instrument-, mais elle est facilitée par elle ; Introduction de l’ordinateur,
dématérialisation des titres, machines de transfert automatique, réseaux de
transmission de données, diffusion de la carte de crédit...

En octobre 1986, la City de Londres, soucieuse d’être toujours la première à
s’adapter aux mutations financières, réalise ce qu’elle appelle son
big-bang ; Les contraintes réglementaires, les commissions fixes sont
abolies les transactions se font non plus de personne à personne, mais d’ordinateur
à ordinateur, grâce à des écrans fonctionnant en continu et reliés à tous
les autres centres financiers de la planète. Les autres bourses ne
sauraient que suivre, emportées dans une compétition frénétique entre elles,

communication. Ici aussi l’espace et le temps se trouvent massivement
contractés il y a encore deux siècles, au moment où apparaît le premier
moyen de transmission rapide, le télégraphe aérien (1793), il faut des
heures, des jours, parfois des semaines pour que soient connues des
victoires ou des défaites aujourd’hui, de tels événements sont suivis en
direct, la télévision les retransmettant à la Terre entière.

L’émotion. - Aujourd’hui tout drame - tremblement de terre, famine,
guerre... est instantanément, directement connu sinon de tous, au moins de
beaucoup. En résulte-t-il des émotions planétaires, le téléspectateur se
sentant le frère de ceux qui, à des milliers de kilomètre sont frappés par
le malheur ? Rien n’est moins sûr. Du soulèvement des Grecs contre l’autorité
ottomane dans les années 1820 à la guerre d’Espagne (1936-1939), de la
guerre américaine du Vietnam dans les années 1960 à la lutte contre l’apartheid
on Afrique du Sud dans les années 1980, l’impact international précis de
chacun de ces moments forts est variable, touchant et mobilisant ceux qui
ont des raisons précises et toujours très diverses d’être atteints, mais
laissant indifférente la grande majorité, surtout absorbée par ses
difficultés immédiates et quotidiennes.

Alors qu’y a-t-il de changé entre, par exemple, le début du XIX° siècle et
le début du XXI° Non seulement la puissance, le rayonnement des moyens d’information
et de communication, mais aussi le degré, les modalités d’intégration des
hommes dans l’espace public international. Il ne se cristallisera donc d’émotions
authentiquement universelles que lorsque tous les hommes, ou au moins déjà
le plus grand nombre d’entre eux, seront affectés de façon semblable dans
leur situation concrète par un même fait et surtout le vivront, l’assumeront
comme quelque chose de commun, appelant une solidarité globale.

L’imitation. - L’imitation est un des mécanismes fondamentaux de l’histoire
humaine ; par l’imitation, le pauvre peut se croire l’égal du riche, le
vaincu défaire le vainqueur, le sous-développé accéder au progrès. À
nouveau la mondialisation ne crée, certes, pas les phénomènes d’imitation,
mais les facilite, les amplifie, les accélère et peut-être leur confère une
nouvelle dimension, une nouvelle valeur. Ainsi en est-il de la contrefaçon,
qui est bien un mode d’imitation des biens rares, coûteux, produits d’une
marque, sont copiés à l’identique en fraude ; Ces faux sont vendus en grandes
quantités et à des prix plusieurs fois inférieurs à ceux des originaux. Mais
quels liens entre contrefaçon et mondialisation ? Ce sont la formidable
réduction des distances, la brutale dépréciation des écarts géographiques,
techniques sociaux... Le contre-facteur (en général une entreprise du Tiers
Monde) dévalorise, désacralise les objets concernés expressions d’une
civilisation supérieure, ils ne sont plus que des choses susceptibles d’être
fabriquées en milliers, en millions d’exemplaires. En outre, qui sont leurs
premiers acheteurs ? Des touristes venus des pays mêmes où sont conçus les
originaux, et s’offrant au coût le plus bas des signes de prestige social.

De même, l’imitation engendre ou paraît engendrer l’unification, la
mondialisation de la jeunesse autour de goûts, de rites communs (le blue
jeans, le hamburger de Mac Donald’s, le concert s’achevant dans le
scintillement des flammes des briquets, le tatouage, la moto...).

Le bricolage, le métissage. - Toute religion, toute philosophie, toute
idéologie est un bricolage, combinaison plus ou moins originale, plus ou
moins remarquable de concepts, d’images, d’histoires puisés dans les
croyances ou les pensées antérieures. La mondialisation en multipliant les
contacts entre les hommes, entre les sociétés, stimule décomposition et
recomposition de ces constructions.

Ainsi les populations colonisées se convertissent-elles ou plutôt sont-elles
converties à la religion de leur maître. Dans le sillage de cette
soumission, dans le brassage des populations qui l’accompagne (ainsi les
esclaves noirs amenés d’Afrique en Amérique et n’emportant avec eux que ce
qu’ils peuvent garder dans leur tête), s’élaborent des cultes des
syncrétismes. L’imaginaire des colonisés, broyé par les colonisateurs, se
soumet aux représentations de ces derniers mais aussi les travaille et se
les approprie.

La mondialisation, sur fond d’effondrement des communismes et d’échec des
tiers-mondismes, ne se dissocie pas du triomphe des idées occidentales :
Individualisme, démocratie, économie de marché... Mais toute pensée unique
appelle son détournement, sa subversion.

Les individus

À l’aube du XIX° siècle, le juriste Portalis, présentant le Code civil,
évoque « la liberté naturelle qu’ont les hommes de chercher le bonheur
partout où ils croient le trouver ;1e genre humain ne forme qu’une grande
famille mais la trop grande étendue de cette famille l’a obligée de se
séparer en différentes sociétés, qui ont pris le nom de peuples, de nations,
d’Etats... » La mondialisation permettrait-elle aux individus de disposer
concrètement du droit fondamental de s’installer et de vivre là où, à leurs
yeux, ils peuvent le mieux s’épanouir.

Mais la mondialisation n’est que contradictions,

Le déracinement. - Pour l’individu, la mondialisation, indissociable de la
modernité occidentale, de l’urbanisation et de l’industrialisation, entraîne
l’arrachement. La pénétration des coins les plus perdus par les réseaux de
la mondialisation contraint leurs habitants à bouger du fait de l’amélioration
de la santé, les populations augmentent avec l’accroissement des
rendements, beaucoup de bras deviennent superflus ; Les produits, les sons,
les images venus d’ailleurs suggèrent des mondes lointains et excitants. L’individu
mondialisé est déraciné. C’est le paysan chinois, désormais en surnombre,
chassé par la modernisation accélérée des campagnes, et échouant dans les
gares des monstrueuses agglomérations. C’est le voyou de Rio de Janeiro ou
de Bogota, vivant du trafic de drogue, et étant ainsi le maillon de l’un des
innombrables maillages de la mondialisation. C’est l’enfant prostitué de
Bangkok, ayant pour clients de très honorables Européens déversés par les
charters du tourisme du sexe.

L’apatride, figure clé de la mondialisation. - Dans le monde actuel, partagé
entre des Etats souverains, c’est la nationalité qui donne, selon la formule
de la philosophe germano-américaine Hannah Arendt, « le droit d’avoir des
droits ». Sans ce lien avec un Etat, l’individu, dépourvu de protecteur, n’a
plus de droits, ni même d’identité il est supporté, toléré ; Il ne peut rien
exiger, il ne peut que quémander. Or, toujours selon Arendt, cette personne
déplacée, cet apatride est la figure emblématique du XX° siècle. Aujourd’hui
bousculé, entassé dans des camps, l’exilé, le réfugié ne serait-il pas le
héros de la mondialisation, ne trouvant pas sa place dans une terre divisée
par les frontières, mais porteur d’une citoyenneté universelle ?

Les entreprises.

L’internationalisation des entreprises est aussi ancienne que l’échange. La
mondialisation prolonge, approfondit cette internationalisation, mais, pour
les entreprises, que représente-t-elle de neuf ?

L’avènement d’un espace mondial de compétition. - De l’automobile à l’agro-alimentaire,
de l’aéronautique aux télécommunications, des transports aériens au
tourisme, toute grande entreprise se trouve contrainte de raisonner à partir
de la demande et de l’offre mondiales, de leurs perspectives d’évolution,

La demande se déplace, s’élargit, Si les marchés des pays riches paraissent
saturés, l’Asie d’abord et, surtout, l’Amérique latine à un moindre degré,
se présentent comme des gisements extraordinaires de consommateurs. Ainsi la
bouteille d’eau minérale, l’automobile, le téléphone, attributs des classes
moyennes occidentales, se mondialisent-ils... En outre, ces nouveaux
consommateurs, loin d’être des imitateurs passifs, sont avides d’acquérir
ce qu’il y a de plus sophistiqué (par exemple, succès du téléphone portable
dans les Nouveaux Pays industriels ). Cette poursuite frénétique du
bien-être individuel, revanche contre des siècles de misère et d’oppression,
entraîne des besoins considérables d’équipements collectifs (routes,
aménagements urbains, aéroports...).

Le client de plus en plus sollicité fait monter les enchères, en exigeant d’assurer
une partie de la fabrication, de bénéficier d’un partage du savoir ou même
en posant des conditions politiques (ainsi la Chine mettant en concurrence
les pays occidentaux et laissant entendre qu’elle privilégierait ceux qui ne
l’interrogeraient pas sur son respect des droits de l’homme).

L’offre, elle aussi, se mondialise. Des industries glissent hors de l’orbite
occidentale, certes, le textile, la sidérurgie mais aussi une branche aussi
symbolique que l’automobile, source majeure d’emploi et signe de prospérité
à l’époque des Trente Glorieuses. Pour les pays d’Asie, qui multiplient les
projets grandioses dans ce secteur (souvent avec la coopération des grandes
entreprises occidentales, anxieuses de ne pas laisser échapper des
milliards de consommateurs), fabriquer des voitures, n’est-ce pas égaler
puis battre l’Occident ?

La Terre entière comme espace de déploiement des entreprises. - Effondrement
des prix de transport, souci d’abaissement des coûts de main-d’oeuvre,
impératif d’adaptation immédiate et constante aux variations de la demande,
tout pousse les entreprises à ignorer les distances, à exploiter toutes les
occasions, à faire sans cesse évoluer leurs réseaux, de la matière première
au consommateur final.

L’évolution des flux d’investissements internationaux met bien en lumière la
dynamique complexe de mondialisation, Dans les années 1980, ces flux
progressent très fortement, se développant essentiellement au sein de la
triade (Amérique du nord, Europe occidentale, Japon) ; il s’agit, pour les
multinationales de cet ensemble, de consolider, d’accroître leurs positions
au sein de cet espace sous le choc de plusieurs mutations (révolutions de l’informatique
et des télécommunications restructurations profondes des entreprises ;
constitution de vastes zones d’échanges - achèvement du marché unique de la
Communauté européenne. Association de libre-échange (nord-américaine...). Â
partir des années 1990, la partie cesse d’être exclusivement occidentale et
se mondialise ; poussée des pays asiatiques développés ; retour en force des
firmes américaines...

La mondialisation implique en permanence des délocalisations, transferts
par les entreprises d’activités vers des zones à plus bas coût de
production. Ce phénomène n’est pas nouveau ; il s’inscrit dans la dynamique
capitaliste de division internationale du travail, poussant les
multinationales à exploiter les avantages comparatifs dont chaque pays
dispose. Depuis les années 1970, de nombreux facteurs se cumulent pour
amplifier considérablement les délocalisations. Réduction des barrières aux
investissements étrangers, facilité des transports et écroulement de leurs
prix entrée dans les circuits internationaux de régions jusqu’alors en
marge (péninsule Ibérique, Asie maritime, Chine et, à la suite de la chute
du bloc soviétique, anciens pays de l’Est) mutations de l’informatique et
des télécommunications contribuant, elles aussi, à la contraction des
distances enfin, part écrasante de l’immatériel - recherche-développement
marketing... - dans la valeur d’un bien manufacturé.

La mondialisation appelle des firmes-réseaux. Celles-ci tendent à n’être
plus que des centres d’impulsion et de distribution, externalisant tout ce
qui ne constitue pas le noyau dur de leurs compétences (ainsi l’entreprise
américaine d’articles de sport Nike faisant appel à une quarantaine de
sous-traitants, principalement en Asie). Dans ce système, tout lien (par
exemple, entre une marque de vêtements et ses fabricants) est précaire,
soumis à une négociation permanente.

La mondialisation des entreprises, une réalité encore très limitée. - Le
poids des multinationales dans l’économie mondiale donne lieu à des
évaluations très approximatives (selon la Conférence des Nations Unies pour
le commerce et le développement - CNUCED -, les 300 premières entreprises
mondiales - en très grande majorité occidentales - disposeraient d’un quart
des ressources productives mondiales).

La quasi-totalité de ces multinationales et d’abord le gros de leurs
propriétaires, leurs enceintes de direction restent enracinées dans une
nation. De plus, le facteur géographique subsiste : la plupart de ces
entreprises travaillent et vendent dans leur région, réalisant plus de la
moitié de leur chiffre d’affaires sur leur marché intérieur. La
globalisation est hérissée d’obstacles, de risques : Tout simplement l’éloignement
les barrières officielles.. et officieuses ; les différences de cultures. L’échec
est souvent au rendez-vous. La globalisation exige des entreprises qu’elles
soient des caméléons américaines aux Etats-Unis, japonaises au Japon,
françaises en France... Mac Donald’s, société de restauration créée aux
États-Unis en avril 1955, est l’une des rares entreprises globales,
offrant, dans tous ses restaurants (en 2000, plus de 20 000 dans une
centaine de pays, soit 40 millions de clients par jour), les mêmes
spécialités (non sans adaptations subtiles aux goûts locaux). Mac Donald’s
peut être présenté comme une fédération, chaque établissement étant
indépendant mais passant avec la maison mère un contrat aux obligations
très contraignantes.

D’un côté, il y a bien mondialisation des marchés les entreprises, d’abord
dans les secteurs où l’innovation réclame des investissements de plus en
plus lourds et risqués, doivent atteindre de plus et plus de consommateurs
en même temps, l’enrichissement général (mais certes très inégal) de la
planète multiplie le nombre de ces consommateurs (par exemple, petites et
moyennes bourgeoisies et aussi classes ouvrières des Nouveaux Pays
industriels - Nul). D’un autre côté, cette mondialisation n’efface pas les
fragmentations tant de fait que de droit : sensibilités culturelles
organisation des tissus économiques ; existence même des États, maîtres des
marchés publics (par exemple, dans beaucoup de ces Etats,
télécommunications, secteur stratégique dans l’ère dite postindustrielle).

Les États.

L’État, dans sa forme contemporaine, se fonde sur un territoire aux limites
relativement fixes (frontières) il a la charge de la population habitant ce
territoire ; enfin il est souverain, n’étant en principe soumis à aucune
autorité supérieure, et étant reconnu comme tel par les autres Etats. La
colonisation de la Terre par les puissances européennes puis la
décolonisation entraînent une diffusion universelle de ce modèle
institutionnel (près de 200 États se partageant aujourd’hui la
quasi-totalité des terres émergées). Mais, sous cette étiquette « État »,
que de réalités diverses, Des micro-États se constituant par effet d’imitation
(océan Pacifique) aux Etats-continents constamment menacés d’éclatement
(Russie, Chine...) des édifices multiséculaires (Japon, France...) aux
structures bricolées par les colonisateurs (Amérique latine, Afrique)

La mondialisation perturbe l’ensemble des fonctions de l’État et donc sa
légitimité même ; mais, loin d’anéantir cet État, elle en reformule le rôle.

La sécurité. - Comme le montre le philosophe anglais Hobhes dans le
Léviathan (1668), le fondement de l’État réside d’abord dans sa capacité à
garantir la paix civile, entre ceux placés sous son pouvoir et à protéger
ces derniers contre tout agresseur étranger. Selon la formule du
philosophe-sociologue allemand Max Weber (l864-1920), l’État moderne a le
monopole de la contrainte physique légitime lui seul détient le droit de
faire la police à l’intérieur et la guerre à extérieur.

Or la mondialisation, multiplication des flux, contribue, à La porosité des
Frontières. Cette porosité résulte tant de la pression physique des flux
(comment, par exemple, contrôler les millions d’individus qui, chaque jour,
transitent par les aéroports internationaux ?) que or la plus parfaite des
sécurités ne requiert-elle pas la fermeture hermétique de l’espace national,
celui-ci étant alors à l’abri de toute pollution (drogues, armes, pensées
subversives.,.) ? Mais se clore, n’est-ce pas se condamner à l’appauvrissement,
au sous-développement ? L’Etat reste responsable de la sûreté du territoire
mais on a-t-il encore les moyens ?

Par ailleurs, la mondialisation ou plutôt tout ce qu’elle véhicule
déstabilise de manière désordonnée la mission de défense nationale. Sur une
Terre désormais partagée entre des États en principe souverains, égaux et
bénéficiant de la légitimité populaire, toute entreprise de conquête n’est-elle
pas vouée à la réprobation immédiate et à une punition exemplaire ? (ainsi,
en 1990-1991, l’Irak de Saddam Hussein, s’emparant du Koweït, et se
retrouvant au ban de la communauté internationale ?. De plus, tous les
Etats, même les Etats-Unis, se sentent attirés dans une compétition de plus
en plus sévère et, de ce fait, évaluent de plus en plus rigoureusement le
fardeau de leur défense la protection du territoire tend à devenir
secondaire par rapport à la capacité de s’adapter au jeu économique
mondial. Enfin, la mondialisation implique la recherche de mécanismes de
sécurité collective, ayant pour logique ultime le retrait à l’état du droit
d’usage de la force et son transfert à des dispositions internationaux comme
par exemple, l’Organisation des Nations Unies.

La solidarité. - L’État, sous Sa forme d’État-providence s’épanouissant d’abord
en Europe occidentale à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, s’impose
(interruption) à les faire fuir vers quelque paradis fiscal, De l’autre
côté, la première mission de l’Etat n’est-elle pas de préserver cette
solidarité, surtout au moment où l’impact dc la mondialisation déchire le
tissu national entre une poignée de zones privilégiées, emportées par le
mouvement général, et le reste du territoire. Cette contradiction exalte
les rêves sécessionnistes après Singapour, né en 1965 d’une sécession d’avec
la Malaisie, modèle d’adaptation permanente à la mondialisation, pourquoi
pas une Catalogne, une Lombardie, une Ecosse indépendantes, débarrassées du
fardeau de l’Espagne, de l’Italie, du Royaume-Uni ? Mais ces régions Etats
ne se transformeront-elles pas bientôt en forteresses assiégées par la
pauvreté planétaire

Cette déstabilisation des responsabilités de l’État par la mondialisation se
produit dans le sillage de leur formidable développement. Le XX° siècle à
la fois fait triompher l’État, en lui confiant la quasi-totalité de la vie
humaine (santé, éducation, travail...), et le bouscule sous le choc des
interdépendances.

D’un côté, l’État se trouve désacralisé. Pour l’individu ou l’entreprise, il
n’est plus le protecteur incontesté, fournissant au premier tous ses
droits, assurant à la seconde son marché. L’individu, s’il reçoit toujours
de l’État le premier élément de son identité, à savoir sa nationalité. Déjà
en Europe occidentale, un des laboratoires de la modernité, cet individu
peut mettre en cause son État devant des juridictions internationales (Cour
européenne des droits de l’homme, Cour de justice de la Communauté
européenne). Le patriotisme, confiance aveugle, acceptation du sacrifice
suprême, reste-t-il la religion qu’il fut lors des deux guerres mondiales ?
Quant aux relations entre entreprises et États, elles sont transformées par
la généralisation de la concurrence les entreprises dites nationales, ne
peuvent plus espérer de leur État un espace protégé, des capitaux non
rémunérés, et sont vouées à être privatisées. Les marchés publics s’ouvrent
notamment parce que les États, eux aussi, doivent être rentables et sont en
compétition les uns avec les autres.

Les mouvements transnationaux.

La mondialisation appelle la multiplication d’acteurs transnationaux,
Ceux-ci ne sont pas nouveaux (ainsi les églises - du catholicisme au
communisme - ayant pour ambition de convertir à leur foi toute l’humanité).
Cependant l’ère de la mondialisation combine trois spécificités le
développement des opinions publiques, certes, d’abord nationales, mais se
répondant, s’enchevêtrant de plus en plus, la densité, la rapidité des
réseaux d’information et de communication - avec, depuis les années 1990, l’explosion
d’Internet, créé en 1969 aux États-Unis (avec un but alors très circonscrit
connecter dans un réseau commun tous les ordinateurs travaillant pour la
Défense américaine), et maintenant reliant des dizaines de millions d’ordinateurs
(le nombre des utilisateurs augmentant de 10% par mois) enfin, des enjeux
(de l’environnement aux droits de l’homme), suscitant des solidarités, des
mobilisations transnationales. C’est aussi l’établissement d’une scène
publique mondiale. A l’aube du XX° siècle, il existe déjà près de 180 ONG et
près de 40 organisations intergouvernementale---O I G. En 1960, les
premières sont au nombre de 1 255 ; les secondes de 154. En 2000, les
premières tournent autour de 5 000, les secondes de 300.

Des États sous surveillance. - La surveillance, à laquelle se trouvent
soumis les États, est multiforme, elle est le fait, certes, des ONG mais
aussi des investisseurs, des opérateurs sur les marchés, des touristes -
bref de tous ceux qui, sans cesse, font des comparaisons entre les États,
entre leurs monnaies, entre leurs degrés de stabilité et de sécurité, entre
leurs sens de l’accueil. Les États, soucieux de se montrer de bons élèves
afin de ne pas être boudés par les flux de la mondialisation, prennent des
engagements au moins déclaratoires. D’où des inter-actions permanentes entre
les États et la multitude d’acteurs extérieurs, les premiers devant
rassurer, séduire les seconds, ces derniers étant prompts à s’affoler sous
la bousculade des rumeurs.

LES CONFLITS DE LA Mondialisation.

La mondialisation fait de la Terre une scène unique. Ce rapprochement des
cultures, des hommes les inscrits dans des jeux de comparaison d’imitation,
de compétition et aussi de coopération. La mondialisation multiplie les
frustrations chacun sachant, ou croyant savoir ce que l’autre a et
disposant, semble-t-il grâce à l’intensification des flux, de formidables
possibilités de s’en rapprocher et peut-être de s’en emparer ; La radio, la
télévision, l’avion ne paraissent-ils pas mettre les sociétés riches à
portée de la main des pauvres ? La mondialisation dissout les interdits, les
privilèges, les hiérarchies. En même temps, la Terre est occupée, partagée,
barricadée de frontières. Ces données résultent de longues histoires, que
la mondialisation n’abolit pas. Comme l’illustrent, parmi beaucoup d’autres
exemples. l’ex-Yougoslavie ou le Caucase, les conflits pluriséculaires
entre communautés, entre peuples sont toujours là.

Conflits entre ceux qui s’insèrent et ceux qui ne s’insèrent pas. - La
mondialisation est une dynamique profondément inégalisatrice. L’enrichissement
tend à se concentrer dans quelques pôles - des mégapoles -, bénéficiant d’une
forte croissance, notamment parce qu’ils sont des composantes, des
carrefours de vastes réseaux par exemple, Londres, Paris, la Catalogne...
Ces zones sont souvent à cheval sur une frontière, exploitant justement les
écarts économiques entre les territoires limitrophes - ainsi la région San
Diego (Etats-Unis) -Tijuana (Mexique) ou l’ensemble Hong-kong - Shenzen -
Guangzhou (Canton).

« Métropolisation et remontée des inégalités spatiales ces deux tendances
lourdes... » (Pierre Veltz, Mondialisation, villes et territoires, l’économie
d’archipel, PUF, 1996) touchent tous les pays industriels d’immenses zones
régressent, se désertifient quant aux zones de prospérité, ce ne seraient
plus que des îlots - « l’archipel » -, branchés sur les circuits mondiaux.
Il en résulte, en premier lieu, des tensions à l’intérieur des sociétés, les
inégalités sociales, géographiques ne sont certes pas nouvelles, mais elles
sont considérablement avivées durcies par la compétition internationale.
Ainsi s’opposeraient les secteurs soumis à cette compétition et les
secteurs abrités (d’abord et surtout les fonctions liées à l’État
administration, défense, éducation...), les premiers créant la richesse,
subissant le choc de la concurrence et se convaincant, en outre, d’assumer
seuls le fardeau des charges collectives. Pour les uns, tous les risques
pour les autres, une assistance garantie. De telles tensions à la fois
opposent des catégories de population (secteur public contre secteur privé)
et aussi traversent toutes les couches sociales élites, ouvriers,
employés.., Ainsi, au sein des élites, se dessinent des fêlures entre
celles, tirant leur revenu et leur légitimité de leur adaptation à la
mondialisation (cadres de multinationales), et celles enracinées dans un
cadre national (politiciens, hauts fonctionnaires...).

La mondialisation est-elle un agent de fragmentation des entités politiques
 ? Les tensions qu’elle exaspère entre régions s’insérant dans ses flux et
régions marginalisées peuvent-elles conduire à l’éclatement d’États, les
premières considérant qu’elles n’ont pas à financer l’incapacité des
secondes à s’adapter, les secondes préférant finalement vivre mal par
elles-mêmes plutôt que de se trouver en position de perpétuelles
quémandeuses ? Dans un monde divisé par des barrières douanières élevées, le
marché se confond avec le cadre étatique, à l’inverse l’abaissement ou la
disparition de ces barrières créent des marchés transnationaux et des
régions petites ou moyennes peuvent penser que, seules, dissociées de l’État
qui les coiffe, elles se débrouilleront mieux.

Durant les années 1990, plusieurs États se cassent d’abord en Europe : Union
soviétique, Yougoslavie, Tchécoslovaquie. De même que d’États travaillés par
des revendications sécessionnistes : Belgique (Flandres et Wallonie),
Royaume-Uni (Écosse), Italie (Italie du Nord), Canada (Québec)... D’un côté,
il y a ceux qui fascinés par Singapour ou Hong-kong, sont convaincus ou se
convainquent qu’ils ont tout à gagner à l’indépendance, afin d’être plus
mobiles face à la mondialisation ainsi les « souverainistes » québécois,
soulignant les réussites d’entreprises de la Belle Province, et affirmant
que la combinaison de ces atouts économiques et de la souveraineté politique
assurera la survie du Québec francophone de même la République tchèque,
finalement ravie que l’exaltation nationaliste slovaque lui impose, le 1er
janvier 1993, le divorce d’avec sa soeur orientale, si pesante à traîner
avec ses industries lourdes, héritées de l’époque soviétique... De l’autre
côté, les perdants (ainsi la Serbie, la Slovaquie) se réfugient dans le
nationalisme, ainsi que le feront également les déçus de la mondialisation,
ces régions qui, une fois indépendantes, perdront leurs illusions sur leurs
capacités propres de manoeuvre et regretteront peut-être de ne plus être
protégés et défendus par cet Etat qu’elles ressentaient comme tyranniques.

En deuxième lieu, les États sont engagés dans une compétition pour l’insertion.
Dans l’offre des coûts de travail les plus bas, les pays du Tiers Monde se
découvrent en rivalité les uns avec les autres. Quant aux pays développés,
certains reprochent à d’autres de pratiquer le dumping social, c’est-à-dire,
afin d’attirer ou de garder des investisseurs extérieurs, de leur proposer
des conditions sociales exceptionnelles, trichant avec les règles
établies, Il y a là conflit entre deux attitudes face à la mondialisation
pour les uns, dont le Royaume-Uni est sans doute la plus forte incarnation,
la mondialisation impose non pas d’aligner rémunérations et garanties
sociales sur celles du Sud - objectif évidemment inaccessible -.. mais, de
déréglementer le plus possible, de faire sauter tout ce qui entrave la
flexibilité du marché du travail pour les autres - notamment France,
Allemagne... La mondialisation ne doit pas conduire à abandonner les acquis
sociaux et, en particulier, déchaîner une concurrence sauvage entre des
pays, dont l’une des réussites historiques majeures, à issue de la Seconde
Guerre mondiale, est l’édification de l’Etat-providence. La mondialisation
ne doit pas conduire à abandonner les acquis sociaux et, en particulier,
déchaîner une concurrence sauvage entre des pays, dont l’une des réussites
historiques majeures, à issue de la Seconde Guerre mondiale, est l’édification
de l’Etat-providence.

Conflits autour de l’exploitation des ressources de la Terre. - Depuis la
préhistoire, les hommes se disputent âprement les richesses de la terre, De
ce point de vue du contrôle des ressources, qu’apporte de neuf la
mondialisation ? Elle consacre la Terre comme un monde clos, fini. Pour les
hommes, il ne s’agit plus seulement de se combattre pour l’appropriation de
ces ressources mais aussi de s’interroger sur les possibilités d’une
exploitation globale par une humanité enfin en harmonie avec elle-même. En
outre, la multiplication des hommes, le partage de la planète entre des
entités souveraines soit appellent des guerres perpétuelles pour ces
ressources, soit accouchent d’une gestion d’ensemble de leur exploitation.
Cette problématique des ressources est également déterminée par le progrès
technique. Depuis la fin du XVIII° siècle, la révolution industrielle
entraîne une exploitation de la nature par l’homme sans commune mesure
avec celle des temps préindustriels, D’abord, par l’émission massive dans l’atmosphère,
de molécules artificielles (gaz carbonique - C02 -, chlorofluorocarbures —
CFC..), les activités humaines perturbent, semble-t-il les équilibres
naturels l’accroissement vertigineux des quantités de C02, entraînant une
meilleure captation des rayons solaires (renforcement de l’effet de serre),
modifierait les climats, provoquant, par exemple, le relèvement du niveau
des océans et donc l’inondation des deltas, où se concentrent des centaines
de millions d’hommes. Par ailleurs, la combinaison de l’exploitation
démographique et de l’industrialisation, entraîne l’exploitation
systématique et la destruction souvent irréversible de ressource rares :Les
forêts tropicales sont dévorées tant par la poussée de paysans en quête de
terre ( Amazonie ) que par la consommation de bois ( Japon s’approvisionnant
dans toute l’Asie du Sud-Est) ; de même l’augmentation des besoins en eau-
en particulier au Moyen-Orient, zone menacée par une pénurie chronique
conduit à des prélèvements sur les gisements d’eau, nappes souterraines au
renouvellement très lent.

La Chine et l’inde, détentrices d’énormes réserves en charbon qu’elles
exploiteront de plus en plus, contribuant à charger encore plus l’atmosphère
en molécules de CO2 Le troisième groupe, rassemble « les damnés de la
terre », ces milliards de pauvres que leur nombre condamne à dégrader leur
environnement (ainsi les peuples du Sahel ou des contreforts de l’Himalaya
usant leur sol, brûlant leurs forêts pour survivre).

L’environnement oppose deux principes, deux droits : D’un côté, le droit au
développement, le droit de chaque peuple, de chaque individu d’accéder à une
existence décente de l’autre côté, le droit de l’humanité tout entière à un
avenir sûr. Cette opposition reformule l’antagonisme permanent entre le
particulier et l’universel, le particulier n’étant pas cohérent mais étant
le lieu d’affrontement de perspectives contradictoires (les droits des
individus, ceux des Etats, ceux des divers ensembles humains étant tout
autant complémentaires qu’antagoniques), l’universel étant un enjeu
(chacun - individus, Etats, mouvements transnationaux.,, - revendiquant sa
vision de l’universel). Les affrontements de la mondialisation entremêlent
deux types dc conflit : d’une part, des luttes classiques entre les intérêts
existants d’autre part, des tensions entre ces intérêts actuels (des
individus, des entreprises, des États...) et les intérêts communs de l’humanité
entière.

Les changements climatiques. L’un des résultats majeurs du sommet de la
Terre, à Rio de Janeiro, en juin 1992, est la convention sur les climats,
son objectif étant de promouvoir la maîtrise des gaz renforçant l’effet de
serre. Au-delà des principes, l’ampleur des intérêts en jeu fait qu’aucun
accord de substance n’est possible : le plus gros consommateur d’énergie de
la planète, les Etats-Unis, rejettent, pour des raisons électorales
évidentes, ce qui serait, en ce qui les concerne, la mesure décisive une
très forte hausse du prix de l’essence. Les pays exportateurs d’hydrocarbures
craignent pour leurs ventes ; le méthane, cause d’un quart du renforcement
de l’effet de serre, est produit par la riziculture, l’ élevage, le
traitement des eaux usées - activités impliquant la vie quotidienne de
millions de personnes...

Cette affaire du climat met bien en lumière l’une des difficultés centrales
de la mondialisation. Tout problème mondial ne peut être dominé sans la
participation sinon de tous, au moins de tous les acteurs significatifs.
Or ceux-ci, sont non seulement nombreux, hétérogènes mais aussi différents d’un
dossier à l’autre de plus, la diversité de leurs niveaux de développement
entraîne des perspectives différentes ou même conflictuelles. De plus, la
puissance intervient également. En mars 2001, les Etats-Unis rejettent le
Protocole de Kyoto (décembre 1997), visant à limiter les émissions de gaz à
effet de serre, d’abord parce que leur poids leur permet de dire non.

Les forêts tropicales. Celles-ci sont aussi l’un des enjeux de la
mondialisation. Elles illustrent le lien entre mondialisation, augmentation
des consommations et raccourcissement des cycles historiques : la
déforestation des pays européens s’étale sur plusieurs siècles, la moitié
des forêts tropicales disparaît au cours du dernier demi-siècle. Pour les
pays occidentaux, mais aussi pour les mouvements indigènes de défense de ces
forêts, celles-ci doivent faire partie des « biens communs de l’humanité »,
de ces ressources (atmosphère, océans...) que tous les hommes ont le même
intérêt à protéger en même temps, ces forêts sont souvent exploitées par des
entreprises occidentales. Pour les pays sur le territoire desquels se
trouvent ces forêts, celles-ci leur appartiennent elles leur procurent des
recettes indispensables à leur développement. Ainsi se heurtent deux
principes : celui, classique, de la souveraineté de l’État celui, nouveau, d’une
communauté universelle, devant veiller à la préservation de la Terre.

Au sommet de Rio, les pays tirant des revenus de leurs forêts (Inde, Brésil,
Indonésie et surtout Malaisie) rejettent, le principe d’une convention
internationale, qui les priverait de leur liberté d’exploitation. Une simple
déclaration est adoptée. Ce que confirme la destruction des forêts
tropicales, c’est que, dans un monde d’États souverains, en outre soumis à
des pressions démographiques et économiques considérables, une discipline
mondiale ne peut être imposée, elle ne peut, qu’être consentie. Le sauvetage
de ces forêts passe par une prise de conscience dans les États possesseurs,
celle-ci se faisant en général, lorsque ces Etats découvrent que cette
richesse, qu’ils croyaient inépuisable, ne l’est pas (ainsi, dans les
années 1990, la Thaïlande, traditionnellement exportatrice de bois,
lance-t-elle une politique de protection pour remédier à la perte de
revenus, elle organise le pillage méthodique des forêts de son faible
voisin, le Cambodge). Par ailleurs, il y a bien ébauche d’un effort mondial
de gestion des forêts tropicales, notamment par l’établissement d’incitations
financières (formules d’allégement de dettes pour les pays s’engageant dans
des politiques de reconstitution de leurs forêts).

D’un côté, La mondialisation consacre la participation de tous les hommes
à une seule et même histoire (mais n’est-ce finalement pas le cas depuis l’aube
de l’humanité ?) de l’autre côté, les histoires particulières continuent.

La Terre paraît plus ou moins divisée entre zones pacifiées et zones
turbulentes. Les premières (d’abord la triade Amérique du Nord - Europe
occidentale - Japon, mais aussi tous les pays s’insérant dans les échanges
internationaux) acceptent pleinement, semble-t-il, la logique de la
mondialisation il ne s’agit plus de se battre pour des territoires mais de
rivaliser pour des marchés la sécurité territoriale étant considérée comme
irrémédiablement acquise, les enjeux de puissance résident dans le contrôle
des flux. Les zones turbulentes (du Caucase au Proche-Orient, des Balkans à
l’Extrême-Orient) demeurent marquées par de multiples affrontements
territoriaux dans ces régions, les vieilles haines, loin d’être surmontées
(comme, par exemple, entre Français et Allemands), gardent leur virulence.

Dans tous les conflits actuels, se retrouvent les deux mêmes logiques.

L’une, optimiste, fondée sur l’hypothèse d’un monde aux ressources infinies,
est guidée par un but de réconciliation entre les peuples, entre les
hommes. Son levier est un développement économique commun qui, en
conduisant d’anciens ennemis à travailler, à s’enrichir ensemble, produira
un avenir commun. Les différences, au lieu d’être source d’intolérance et de
haine, se changeront en facteurs de coopération. Telle est la philosophie de
la construction européenne, qui peut être analysée comme le laboratoire d’un
système de rapports apaisés entre nations. Dans une telle vision, les vieux
conflits se recroquevillent, la mondialisation se définit comme un
développement économique planétaire, rendant possible une solidarité
universelle.

L’autre logique, classique, pessimiste, pluriséculaire, considère que toute
sécurité exige une population homogène sur un territoire homogène. Telle
est l’idée directrice de la purification ethnique. Celle-ci est-elle un
archaïsme ou et une idéologie de la mondialisation ? Pour ceux qui se
sentent soit exclus des flux mondiaux, soit menacés dans leur identité par
le métissage de toutes Les différences, la constitution d’une forteresse, n’accueillant
que les membres certifiés d’un même peuple, rejetant tout élément étranger,
peut être regardée comme la solution être entre soi, ne pas dépendre des
autres D’où de l’ex-Yougoslavie au Proche-Orient, des conflits âpres,
sanglants pour l’édification d’États homogènes.

La mondialisation, si elle déstabilise toute exceptionnalité, n’efface pas
les anomalies, les déséquilibres historiques. — L’histoire des hommes est
dominée par des permanences massives par exemple, la Chine, l’empire des
steppes (René Grousset) - cette stupéfiante construction qui, entre l’Europe,
le Moyen-Orient et la Chine, ne cesse depuis des siècles de s’écrouler et de
renaître. Sa dernière incarnation étant l’Union Soviétique... La
mondialisation, amplificateur et accélérateur des flux, peut-elle dissoudre
ces entités pluriséculaires, ces pôles toujours inquiétants parce que trop
énormes, parce que toujours proches d’éclater et ne sauvant une unité
aléatoire qu’en se repliant sur un orgueil anxieux et agressif ? Ces
colosses, pénétrés, envahis par les vagues de la mondialisation, sont-ils
voués à se décomposer ? Ou, au contraire, la Chine sera-t-elle toujours la
Chine, la Russie la Russie ?

La Chine est si vieille qu’elle peut se croire éternelle. Pourtant, ainsi
que le matérialise la muraille de Chine, et comme ne cesse de le confirmer
son histoire. L’empire du Milieu est marqué par la double hantise de l’invasion
par les barbares de la steppe et de la décomposition interne.

La Chine, après avoir retrouvé une unité convulsive par une fermeture quasi
totale sous le règne de Mao Zedong (1949-1976), s’ouvre, depuis la fin des
années 1970, au vent de la mondialisation et retrouve très vite les mêmes
tensions (par exemple, entre l’intérieur, agricole, arriéré, et la façade
maritime, emportée par la fièvre des affaires entre la société, avide de
consommer, et un pouvoir pétrifié).). D’où une interrogation le choc de la
mondialisation brise-t-il irrémédiablement la continuité de l’histoire
chinoise (l’ouverture étant irréversible et appelant peut-être l’éclatement
de la Chine) ou au contraire provoquera-t-il dans un avenir plus ou moins
proche, le retour du balancier (fermeture, xénophobie, rétablissement d’une
autorité absolue) ? La Chine actuelle garde ses contradictions
multiséculaires d’un côté, elle s’insère, comme elle ne l’a jamais fait,
dans les circuits mondiaux, elle attire les investissements étrangers, elle
met aux enchères ses offres de coopération - choisissant souvent pour
partenaires ceux qui lui demandent le moins de compte sur son respect des
droits de l’homme d’un autre côté, elle ne perd rien de Sa susceptibilité,
avide d’affirmer son pouvoir sur Hong-kong, ne renonçant pas à Taiwan,
revendiquant un large morceau de la mer de Chine. La Chine « mondialisée »
reste une grande puissance, n’oubliant rien de son humiliation passée, et
attendant une reconnaissance éclatante,

La Russie est, elle aussi, « unique », par son climat, son immensité, sa
position mi-européenne, mi-asiatique, son enclavement en outre, toute l’histoire
du peuple russe est marquée par le malheur, la férocité des tsars et aussi
la conscience d’être désigné par Dieu (pour être la troisième Rome, celle de
la vraie foi) ou par l’Histoire (pour être La patrie du socialisme, la
première terre de l’utopie communiste). Des années 1920 aux années 1980, l’URSS,
reconstitution de l’Empire des tsars sous une légitimité
marxiste-léniniste, est une forteresse close, isolée des flux de la
mondialisation (ainsi n’est-elle guère touchée par la crise économique
capitaliste des années 1930), l’URSS se fossilise et, en dépit d’un
espionnage très efficace, reste en dehors des mutations des années 1970 et
1980 (informatique, télécommunications). Avec l’écroulement du communisme et
la dissolution de l’Union soviétique (1991), la Russie n’est plus qu’une
nation pauvre, dont les richesses sont pillées par des mafias. Pour
bénéficier pleinement de la mondialisation, la Russie doit, semble-t-il,
devenir « comme les autres » une démocratie, un Etat de droit, une économie
de marché accueillante pour les investissements étrangers. Mais la Russie
peut-elle devenir « comme les autres » ? Privée d’une poigne de fer, n’étant
plus soudée par la conviction d’être assiégée par un monde extérieur
hostile, n’est-elle pas vouée à se fragmenter.?

Vers un affrontement mondial des civilisations ? -La mondialisation, en
diffusant sur toute la planète les références, les valeurs occidentales,
appelle de formidables réactions des autres cultures, se sentant menacées de
disparition par la rationalité et la sécularisation, par « le
désenchantement du monde ». Les individus, les peuples, déracinés, ne
trouvant plus dans l’État-nation un cadre incontesté de sécurité et d’identité,
ne pouvant plus s’investir dans des idéologies à prétention universaliste
(comme le marxisme-léninisme), ressentiraient leur culture comme la source
majeure de solidarité, de protection face au déferlement de la
mondialisation. « Le monde sera dans une large mesure, façonné par les
interactions entre sept ou huit grandes civilisations. Il s’agit des
civilisations occidentale, confucéenne, japonaise, musulmane, hindoue,
slave-orthodoxe, latino-américaine et probablement africaine. Les conflits
les plus importants de l’avenir éclateront sur les lignes de clivage
séparant ces civilisations ».

L’accomplissement de cette vision implique, semble-t-il, deux conditions.

Tout d’abord, les sociétés musulmanes butent contre leur échec, leur
humiliation. En ces années 1990, aucune n’a réussi son développement
économique et politique, que la voie choisie soit celle du modernisme (de l’Égypte
de Nasser à l’Irak de Saddam Hussein) ou de l’islamisme (Iran de Khomeini).
Cette quête déçue de la modernité conduit à diaboliser Occident, à trouver
toutes les explications possibles pour le rendre responsable des ratages du
monde musulman. En même temps, ces sociétés sont profondément pénétrées par
l’occidentalisation (que ce soit l’appétit - souvent frustré - de consommer
ou le développement du contrôle des naissances, au moment où L’islamisme se
donne pour priorité de maintenir la femme dans sa soumission
traditionnelle). L’islam est alors exalté comme porteur d’une société
idéale. Du point de vue de la mondialisation, le conflit Occident-islam n’est
qu’une des expressions des formidables tensions entre le métissage
généralisé des idées, des croyances et les innombrables aspirations
désespérées à une identité pure, authentique.

Quant aux sociétés occidentales, tout comme, des années 1920 aux années
1960, le communisme les faisait trembler en mettant à nu les vices du
capitalisme, l’islam y est ressenti comme une menace, parce qu’il aurait ce
que l’Occident souffrirait de ne plus avoir : une spiritualité exaltée, des
liens communautaires forts. Toutefois ce défi de l’islam est très variable d’un
pays occidental à l’autre, la France étant bien la plus touchée du fait de
sa situation géographique, de ses relations passionnelles avec le Maghreb,
du nombre des musulmans (français et non français) sur son territoire et
enfin de l’identité jacobine, très soucieuse de laïcité.

Ainsi la mondialisation ne fait-elle pas disparaître les conflits
traditionnels (enjeux territoriaux, rivalités de puissances)... L’homme, ses
peurs, ses ambitions ne changent guère. La nouveauté vient de deux facteurs
tout d’abord, la multiplication des liaisons de toutes sortes, qui élargit
la sphère de résonance de tout affrontement et pousse à l’implication d’un
nombre croissant d’acteurs hétéroclites ensuite, l’émergence diffuse d’un
intérêt mondial, se superposant aux pôles existants d’intérêts (en premier
lieu, les États). Mais cet intérêt n’est pas représenté par une autorité
légitime au sein de l’Organisation des Nations Unies, qui regroupe la
quasi-totalité des Etats de la planète, toute décision est finalement un
compromis entre des intérêts étatiques. Comme l’illustrent les grandes
négociations dans le domaine de l’environnement, cet intérêt mondial fait l’objet
de définitions contradictoires et se trouve en discussion permanente.

L’ébauche chaotique d’une solidarité planétaire. -La mondialisation
implique-t-elle une humanité plus solidaire, plus consciente d’un destin
commun ? Dans le domaine économique et monétaire, le souvenir du krach de
1929 pèse très lourd, toute crise financière étant immédiatement
décortiquée pour déterminer si elle serait porteuse dune nouvelle tragédie
mondiale (ainsi la faillite du Mexique en 1982, le krach boursier d’octobre
1987, à nouveau la faillite du Mexique on décembre 1994), Jusqu’en cette
fin des années 1990, le désastre ne s’est pas répété.

Ici apparaît bien l’une des grandes dimensions de l’organisation de la
mondialisation le développement de mécanismes de maîtrise des crises, de
solidarité, dictés moins par l’idéalisme que par la conviction - de bon
sens - que la chute de l’un entraînera tous les autres.

En août 1982, le Mexique suspend ses paiements. C’est tout de suite la
panique l’Argentine, le Brésil et d’autres pays du Tiers Monde doivent
suivre, entraînant une décomposition du système économique et financier
international. Pourtant l’affaire est jugulée par une combinaison de mesures
rééchelonnement des dettes arrangements exceptionnels entre Je FMI et les
États débiteurs liens entre la fourniture de crédits à ces États et la mise
en place par ces derniers de réformes les insérant mieux dans la compétition
internationale

Politiques « ajustement structurel » la création d’un marché secondaire de la dette,
sur lequel se vendent et s’achètent des titres de créance.

En décembre 1994, le Mexique, qui, pourtant, a profondément réformé son
économie, plonge à nouveau dans une crise financière. Les États-Unis, qui
ont établi, en janvier 1994 avec le Mexique un espace économique intégré
(Association de libre échange nord américaine - (ALENA), se sentent en
première ligne ; Que le Mexique s’effondre, et c’est la fin du projet
américain d’une unité économique panaméricaine. Le président Clinton
mobilise tout son crédit politique 50 milliards de dollars d’aide sont
obtenus du FMI.

La clause écologique. - La problématique est comparable à celle de la
clause sociale. Pour les mouvements écologistes d’envergure internationale,
en général anglo-américains, il faut empêcher tout commerce de produits
écologiquement douteux. Mais qu’est-ce qu’un produit écologiquement douteux ?
À qui revient-il de le déterminer. ?

Au tournant des années 1980-1990, cette problématique reçoit une
illustration exemplaire des contradictions de la mondialisation. Les
États-Unis, sous la pression de mouvements écologistes, interdisent l’importation
de thons mexicains ceux-ci sont pêchés par des filets, capturant une fois
un quart de plus de dauphins que les filets américains. Les filets mexicains
sont donc écologiquement nocifs L’affaire vient devant le GATT fin 1991,
celui-ci donne tort aux Etats-Unis.

Cette affaire montre bien le fossé des approches (comment un pêcheur
mexicain apprécierait-il qu’il attrape une fois un quart trop de dauphins ?)
et aussi l’imbrication des enjeux (les revendications écologistes, même si
elles se veulent pures, coïncidant avec des intérêts commerciaux - ci, la
protection des pêcheurs américains).

Le système international reste fondé sur la souveraineté des Etats. Or l’organisation
de la mondialisation, impliquant une loi internationale de plus en plus
large, ne requiert-elle pas, dans le même mouvement, des mécanismes de
surveillance et de règlement des différends limitant et contraignant cette
souveraineté ? - Alors que pour le traitement des litiges commerciaux entre
les Etats membres, le GATT n’avait qu’un mécanisme facultatif, dont les
décisions ne devenaient juridiquement contraignantes que si elles étaient
acceptées par les parties, l’OMC, elle, crée un Organisme de règlement des
différends en cas de litige, une procédure complexe est mise en branle
celle-ci achevée, l’État condamné doit se mettre en conformité ; s’il ne le
fait pas, il peut être frappé par des mesures de rétorsion.

C’est là une novation importante. Les Etats-Unis, très susceptibles sur leur
souveraineté, et très conscients d’être la première puissance de la planète,
acceptent mal l’omc comment cette nation exemplaire, fondée sur le libre
consentement de son peuple, peut-elle se soumettre à un dispositif, contrôlé
par d’autres, et qui la met à égalité avec n’importe quel autre pays ?
Finalement le président Clinton obtient la ratification par le Congrès.
Celui-ci a posé des conditions dans le cas où, en cinq ans, deux règlements
seraient défavorables aux Etats-Unis, ceux-ci reconsidéreraient leur
appartenance à l’omc.

Surtout, cet accord des États-unis montre, semble-t-il, que la première
puissance du monde, aussi exceptionnelle qu’elle se ressente, ne serait
plus en mesure de se poser au-dessus de la loi (celle-ci étant faite pour la
cohorte des pays petits et moyens). La mondialisation ou plus exactement le
développement des interdépendances nivelleraient les inégalités, le plus
grand comme le plus petit des États devant se soumettre de la même manière à
la règle afin que tous la respectent.

Droits de l’homme

La mondialisation appelle-t-elle le ralliement de tous les hommes à une même
conception de l’humanité ? Tel est le débat de fond que soulève la diffusion
de droits de l’homme.

La diffusion planétaire des droits de l’homme. -Dès son émergence sur la
scène philosophique et politique aux XVII°- XVIII° siècles, la philosophie
des droits de l’homme se veut universelle. D’emblée cette universalité est
chargée d’ambiguïtés. Ainsi, qu’est-ce qu’un homme, un individu digne d’avoir
des droits Les pauvres, les femmes, les noirs sont-ils des « hommes » ? En
outre, les droits de l’homme, loin de constituer un ensemble cohérent et
fixe, défini par tous de la même manière, n’a cessent d’être un enjeu,
entre, en particulier, libéraux et socialistes, colonisateurs et colonisés,
États capitalistes et États communistes, Nord et Sud.

Quelles que soient ces contradictions, il y a bien, surtout depuis la fin
de la Seconde Guerre mondiale, universalisation des droits de l’homme en
1948, Déclaration universelle des droits de l’homme ; en 1966, deux pactes,
l’un relatif aux droits civils et politiques, l’autre aux droits
économiques, sociaux et culturels. Au total, plus d’une vingtaine de
conventions (chacune liant au moins une centaine d’États), 146 à 150 !
droits répertoriés. En 1981, les États islamiques adoptent même une
Déclaration islamique universelle des droits de l’homme !

Enfin, dans les années 1980-1990, le reflux des dictatures en Amérique
latine, l’effondrement des régimes communistes, la déstabilisation des
autoritarismes africains promettent un âge d’or démocratique, même si
résistent de terribles bastions (principalement la Chine).

Universalité des droits de l’homme ? - Si, pour l’Occident, les droits de l’homme
représentent l’une des expressions de son universalisme naturel, ils ne
peuvent qu’être ressentis par les peuples non occidentaux comme une
philosophie importée, Pourtant, leur universalité semble admise, comme l’indique
la II° Conférence mondiale des Nations Unies des droits de l’homme (Vienne,
juin 1993). Environ 10 000 personnes, dont 4 500 représentants 180 États, y
participent. La Déclaration finale confirme cette universalité et pose que
« la promotion et la protection [de ces droits] est une préoccupation
légitime de la communauté internationale ».

Il y a bien « globalisation » de la démocratie. Même les régimes qui ne
pratiquent pas la démocratie s’en réclament ou justifient leurs pratiques
non démocratiques en invoquant une période de transition. La situation est
différente de celle des années 1930 : Hitler n’a jamais dit que le nazisme
était une transition vers la démocratie »(Yoshikazu Sakamoto, intellectuel
progressiste japonais, Le Monde, 8 décembre 1992).

Ce triomphe des droits de l’homme est en fait lourd de conflits. Ces droits,
leur interprétation constituent des enjeux politiques. Depuis Les années
1970, lors de la détente Est-Ouest, ces droits se révèlent être une arme
redoutable pour inquiéter, puis déstabiliser les totalitarismes (d’abord l’URSS,
aujourd’hui la Chine). Les « damnés de la Terre », les masses pauvres
retournent ces droits (comme les colonisés l’ont fait pour obtenir leur
émancipation) contre l’Occident pour réclamer un monde enfin juste.

L’ordre nucléaire, illustration des contradictions de l’organisation de la
mondialisation.

La mondialisation, en particulier parte qu’elle s’épanouit au lendemain de
la décolonisation, est indissociable d’un mouvement de démocratisation
planétaire, Or le TNP, très conforme â la logique classique des relations
internationales, est fondé sur l’inégalité : d’un côté, les puissances
« responsables », ayant droit au feu nucléaire ; de l’autre côté, l’immense
majorité des Etats, interdits d’actés au terrifiant « joujou » nucléaire. -
Lors de la Conférence de New York en 1995 pour le renouvellement du TNP, la
revendication égalitaire montre qu’elle ne peut être ignorée par les grands,
notamment parce qu’elle bénéficie du soutien diffus de l’opinion publique
mondiale. Les ENDAN insistent pour que le renouvellement du TNP soit
prolongé et consolidé par un traité d’interdiction des essais nucléaires,
engageant tous les Etats et donc les EDAN. Cette même année, la France,
reprenant des essais nucléaires en Polynésie française, déchaîne contre elle
cette opinion mondiale et se soumet, renonçant àtout nouvel essai.

Ce dossier du CBTB suggère que sans doute tout ordre mondial est aujourd’hui
contraint sinon d’être égalitaire (c’est-à-dire de mettre tous les Etats sur
le même pied), du moins d’avoir des dimensions égalitaires. Toutefois l’Histoire
rit toujours jaune. En 1996, la conclusion du CTBT est bloquée par l’hostilité
de l’inde celle-ci, qui, pourtant, dès 1954, préconise une interdiction des
essais nucléaires, reproche au projet de CTRT d’être inégalitaire, puisque,
en interdisant pour l’avenir tout essai. Il consacrera l’avance des EDAN
qui, dans le passé, ont procédé à de tels essais et, grâce à eux, se sont
dotés d’une force atomique Et surtout, en 1999, le Congrès, voulant punir le
président Clinton (scandale Lewinski), bloque la ratification du CTBT,

L’organisation de la mondialisation réclame des mécanismes sophistiqués de
surveillance, couvrant la totalité du globe fonction essentielle des
satellites, (dans cette observatoire de notre planète). Or les Etats
souverains restent le rouage central du système mondial, le bon
fonctionnement de ces mécanismes reposant sur leur consentement, leur
coopération et finalement leur capacité à contrôler leur territoire.

L’abolition de la guerre, - Depuis la fin de la Première Guerre mondiale -
« la der des ders » -, les hommes pensent pouvoir abolir la guerre, cette
fatalité millénaire (en 1928, pacte Briand-Kellogg, déclarant la guerre
hors la loi). En 1945, la charte de l’ONU apporte une réponse équivoque,
finalement très significative des contradictions des hommes face à la
mondialisation. D’un côté, la charte, afin d’établir une « vraie » paix
instaure un système de sécurité collective dans le cas d’une menace ou d’une
atteinte à la paix, intervient un policier mondial, le Conseil de sécurité,
doté de pouvoirs de coercition, et disposant (au moins sur le papier) d’une
force armée (art, 43 à 47). D’un autre côté, la charte pouvait-elle priver
l’État de ce qui constitue le coeur de sa souveraineté, « le monopole de la
violence légitime » (Max Weber) ? Si l’État perd en principe la capacité de
faire la guerre, il garde le « droit naturel de légitime défense,
individuelle ou collective » (art. 51). Mais si au sein d’un État, des
instances, les tribunaux, apprécient s’il y a ou s’il n’y a pas légitime
défense, les Etats, eux, sont souverains et, au stade actuel, sont-ils prêts
à reconnaître a une autorité supérieure (Conseil de sécurité) le pouvoir de
déterminer s’il y a ou non situation de légitime défense ?

Pour beaucoup de multinationales, des marchés régionaux, aussi vastes
soient-ils, sont déjà trop petits de plus, des entreprises n’ignorent pas qu’en
se bornant à un tel marché, même protégé, elles seront bientôt
prisonnières, coupées des autres marchés, assiégées et bousculées par des
concurrents plus mobiles, se servant sinon de la planète entière, au moins
de plusieurs continents pour se déployer. D’où le développement des
partenariats entre grandes zones d’échanges (par exemple, Union
européenne - ASEAN, Union européenne - MERCOSUR).

Les besoins des économies développées en matières premières, en produits et
techniques de toutes sortes sont trop considérables et multiples pour qu’aucune
pense les satisfaire tous en puisant dans une seule région. Les
Etats-continents (Etats-Unis, Russie...), même si leur immensité peut leur
donner une illusion d’auto-suffisance, ne pourraient revenir à une
quasi-autarcie qu’au prix d’un rationnement et d’un appauvrissement massifs.
La complexité, l’enchevêtrement des échanges font que toute protection peut
être tournée. Dans les années 1980, les Etats-Unis et l’Europe occidentale
obtiennent du Japon qu’il « autolimite » ses exportations d’automobiles le
Japon s’adapte. Il construit aux Etats-Unis et en Europe des usines de
fabrication d’automobiles, qui sont d’autant plus souhaitées qu’elles créent
des emplois.

La mondialisation et la régionalisation interagissent l’une sur l’autre en
permanence. Mais alors que se passera-t-il si survient un krach comparable à
celui de 1929 ? La dislocation du système mondial d’échanges ne
conduirait-elle pas à un changement radical dans le rôle et la signification
de ces espaces ? Ceux-ci, au lieu d’être des points d’appui vers le marché
mondial, deviendraient des zones de repli, se fermant sur l’extérieur,
ainsi, à la suite de la crise asiatique de 1997-1998, ébauche d’un
régionalisme exclusivement asiatique, associant ( I’ASEAN, la Chine, le
Japon et la Corée du Sud). L’idéologie libérale, qui inspire aujourd’hui ces
espaces, laisserait la place à une idéologie d’exclusion, d’intervention,
de discipline collective, les peuples s’y ralliant afin de tenter de sauver
le reste de leur niveau de vie. Ce serait, sur une Terre radicalement
différente, la reformulation de la problématique des années 1930.

La sécurité. - Tout système de sécurité est le produit d’un rapport
toujours mouvant de forces. Ainsi à l’issue de la Seconde Guerre mondiale,
la Grande Alliance victorieuse et surtout, et, son sein, le couple
États-Unis - URSS sont-ils appelés à mettre sur pied le système de sécurité
de l’après-guerre ; Ce sera, avec le Conseil de sécurité de l’ONU et ses
membres permanents, la recréation, à l’échelle planétaire, du concert
européen, dialogue permanent entre les plus grandes puissances pour garder
la paix. Ce système ne voit pas le jour du fait du désaccord entre les deux
grands vainqueurs, de l’antagonisme entre l’Occident et l’union soviétique.

De la fin des années 1940 à la fin des années 1980, la sécurité mondiale est
indissociable de cet antagonisme, de son emprise variable d’un continent à l’autre.
L’écroulement du camp communiste, la dissolution de l’URSS marquent la fin
de l’équilibre Est-Ouest. Au tournant des années 1980-1990, l’ordre
planétaire, qui n’a pas vu le jour en 1945, semble possible.

Dès le début des années 1990, la mécanique s’enraye en Somalie, ravagée par
la guerre civile, des soldats de l’ONU, en 1992-1995, sont envoyés sans
mandat politique ferme et sont vite pris au piège des luttes locales ; à la
même époque, un scénario analogue se déroule en ex-Yougoslavie. Le Conseil
de sécurité, « gouvernement du monde », est en fait un lieu de rivalité, de
dispute entre ses membres permanents.

Alors, régionalisation de la sécurité ? C’est ce qu’envisage, avec beaucoup
de circonlocutions, L’agenda pour la paix, document de réflexion élaboré par
le Secrétaire général des Nations-Unies, en juin 1992 : « Ce qui est clair
toutefois, c’est que les accords et organismes régionaux possèdent dans de
nombreux cas un potentiel qui pourrait contribuer à la diplomatie
préventive, au maintien de la paix, [au] rétablissement de la paix et [à la]
consolidation de la paix après les conflits.

Les problématiques régionales sont extrêmement diverses.

En Europe, la fin du système Est-Ouest, l’éclatement des « prisons de
peuples » (Yougoslavie, Union soviétique et aussi Tchécoslovaquie) entraînent
une prolifération d’abcès liés à des siècles d’histoire Bosnic-Herzégovine,
Caucase... Les structures européennes se révèlent désarmées. L’organisation
sur la sécurité et la coopération en Europe (0SCE) non seulement est
paralysée par la lourdeur de ses procédures (exigence - plus ou moins
aménagée - du consensus, c’est-à-dire de l’absence de toute opposition,
pour toute décision), mais encore n’a aucun moyen dc contrainte. La
Communauté européenne, d’une part, se divise en 1991 (la France et l’Angleterre
voulant sauver l’unité de la Yougoslavie contre l’Allemagne convaincue qu’il
faut laisser Slovènes, Croates... disposer d’eux-mêmes), et, d’autre part,
n’a, elle non plus, aucune capacité militaire. En 1992, c’est au tour de l’ONU
d’être mise à contribution avec la Force de protection des Nations Unies
(F0RPR0NU). Mais l’organisation mondiale réussit à peine mieux que les
institutions régionales les Casques bleus, soumis aux instructions
désordonnées du Conseil de sécurité sont pris entre les belligérants et,
soldats de la paix, n’ont pas le droit de faire la guerre. Progressivement,
en 1994-1995, entre en scène la structure, qui, elle a la force. L’organisation
du traité de l’Atlantique-nord (OTAN), dominée par les États-Unis, et donc,
si ces derniers en sont d’accord, pouvant mobiliser des troupes américaines
(surveillance de la paix en Bosnie-Herzégovine - accords de Dayton, décembre
1995 -, puis au Kosovo). Finalement, le système européen de sécurité
continue de s’organiser autour de la protection des Etats-Unis, même si s’esquisse
une défense proprement européenne. L’Europe, laboratoire d’institutions
depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, semble être porteuse d’une
sécurité d’un type nouveau, dans lequel les Etats s’intègrent dans un
réseau de plus en plus dense de règles les obligeant à négocier, à coopérer
entre eux ; Cependant les haines, les guerres sont toujours là.

Au Moyen-Orient, dominé par des conflits non résolus (notamment le conflit
israélo-palestino-arabe, engagé dans un processus incertain de règlement)
et des rivalités non stabilisées (en particulier entre l’Iran, l’Irak et l’Arabie
Saoudite pour le contrôle du golfe Persique), ce sont les États-Unis qui
sont le gardien des équilibres de cette zone vitale, pour l’Occident, par sa
richesse en pétrole.

L’Asie-Pacifique d’aujourd’hui peut évoquer l’Europe des années 1815-1914
des colosses, inquiets ou/et avides, s’observent (Chine, Japon, Inde, mais
aussi Indonésie, Vietnam...) ; à la périphérie, deux autres géants sont,
eux aussi, des parties prenantes décisives (la Russie et les États-Unis, ces
derniers dominant le Pacifique et protégeant toujours le Japon), La sécurité
de cette région repose sur des éléments en pleine évolution, le poids
encore écrasant des États-Unis, la dépendance et la vulnérabilité du
Japon, l’absorption de la Chine dans ses remous internes, la faiblesse de
la Russie. Mais déjà la Chine commence de se montrer agressive, le Japon
sent qu’il ne peut tout attendre de l’Amérique... C’est sur cet ensemble de
puissances que repose l’édification d’un système asiatique de sécurité.

L’Amérique latine, plus ou moins chasse gardée des États-Unis (doctrine de
Monroe, 1823), parie, surtout avec le MERCOSUR, sur l’intégration économique
comme voie de dépassement des antagonismes traditionnels et peut-être d’émancipation
des Etats-unis. Ceux-ci, en préconisant une zone de libre-échange
panaméricaine, ne font d’une certaine manière que reformuler leur emprise
sur le continent dans des termes acceptables pour un monde mondialisé, c’est-à-dire
excluant les expressions impériales trop brutales et impliquant une égalité
au moins apparente entre les Etats.

L’Afrique est prisonnière de sa pauvreté, de ses luttes ethniques. Avec la
crise des Grands Lacs, elle devient à son tour un continent de guerres
interminables.

L’ONU rêve d’une articulation harmonieuse, hiérarchisée entre ordre mondial
et ordres régionaux. En fait, le monde mondialisé se caractérise par l’hétérogénéité.
A un extrême, des zones d’ordre à peu près organisé (par exemple, Europe
occidentale et centrale) ; A l’autre extrême, des zones de désordre violent
(par exemple, ex-Yougoslavie). Mais, entre ces deux extrêmes, les zones
grises, mixtes sont les plus nombreuses espaces de guerre et de paix se
touchent, s’entremêlent, s’influencent les uns les autres.

Conclusion.

La mondialisation un seuil dans l’histoire de l’humanité ?

La mondialisation représente-t-elle une rupture, un seuil dans l’histoire de
l’humanité ?

Oui, dans la mesure où elle marque l’unité de l’espace terrestre. Mais
quelle unité ? Notre planète est prise, tenue par un enchevêtrement de
réseaux de plus en plus denses mais pénétrant de manière très inégale les
différentes parties du monde. Cette unification de l’espace s’accompagne de
celle du temps. De plus, la mondialisation concrétise la nécessité d’une
gestion commune des grands problèmes de l’humanité démographie,
exploitation des ressources, risques majeurs, sécurité..,

Non, dans la mesure où la mondialisation, si elle constitue une dimension
supplémentaire, ne transforme pas l’homme. Les histoires particulières -
individuelles, locales, nationales.. se poursuivent, remodelées, mais non
pas supprimées, par la mondialisation, Les conflits de la mondialisation
obéissent à des motifs très proches de ceux des affrontements traditionnels :
contrôle des ressources, appropriation du pouvoir, choix idéologiques...

La mondialisation paraît offrir à l’humanité deux voies extrêmes. Soit la
mondialisation donne aux hommes, le sentiment d’être enfermés dans une
prison, la Terre. Un tel sentiment ne pourrait qu’exaspérer les peurs, les
frustrations, les guerres, l’homme se sentant privé de toute liberté, de
tout infini. Bientôt, comme lors d’autres époques tragiques, s’installerait
un climat de fin du monde, se diffuseraient des religions apocalyptiques.

Soit la mondialisation accouche de la conscience de l’unité de l’humanité,
Pour paraphraser la formule de Marx, l’humanité sortirait de la préhistoire,
des luttes intestines, pour entrer dans l’histoire, Alors s’organiserait un
gouvernement commun de la Terre. Mais l’homme, peut-être réconcilié avec
lui-même, sera-t-il plus libre, plus heureux.?

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