Cher(e)s ami(e)s internautes.

Merci pour votre fidélité ; les écrits quotidiens seront absents tout le mois de septembre. Vous pouvez cependant parcourir tous les dossiers créés depuis plus de 10 ans et qui figurent sur le site.

Dés le mois d’octobre il vous sera proposé un mensuel auquel vous pourrez participer en me faisant parvenir votre perception des affaires politiques, familiales, sportives ou autres.

Rien ne sera censuré, hormis des articles injurieux et calomnieux.

Je suis attaché aux valeurs chrétiennes, aux valeurs dites républicaines et à une monarchie parlementaire.

Vous pouvez nous contacter en cliquant sur ce lien >>

La misère.

Le fléau de la France de 2007.

Vendredi 6 avril 2007, par Patrick GABORIAU // La France

La croissance économique sans précédent des nations occidentales après la Seconde Guerre mondiale a pu faire croire un moment que le problème de la pauvreté dans les pays riches était en voie de règlement. Il a fallu déchanter. Au-delà des querelles d’experts qui existent quant au dénombrement des pauvres, Colette Pétonnet parlant même de « chiffres illusoires et de seuil introuvable », l’ampleur du phénomène relativise les écarts d’évaluation. Selon un rapport de la Commission des Communautés européennes du 13 février 1991, le nombre de pauvres en Europe, en 1985, varie de 26 millions, en prenant comme seuil de pauvreté 40 % du revenu disponible moyen par tête, à 50 millions en choisissant le seuil de 50 %. Aux États-Unis, on estime à 35 millions environ le nombre d’Américains qui se trouvent au-dessous du seuil officiel de pauvreté.

En France, les rapports sur la pauvreté et l’exclusion sont multiples. Tous confirment l’importance du phénomène. Voilà pourquoi ce fléau est ressenti de plus en plus comme un paradoxe, voire une contradiction : la pauvreté au milieu de l’abondance. Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir investi des sommes considérables, dans les politiques sociales (redistribution des revenus, égalisation des chances). Toutes ont échoué. Au-delà des raisons liées à l’organisation interne de ces politiques, il semblerait que leur inefficacité soit à rechercher dans la logique de fonctionnement de nos économies. L’abolition de la pauvreté présuppose le droit de tout individu à être reconnu par autrui, ce qui n’est pas le cas dans les sociétés dominées par le culte de la performance économique.

Cette reconnaissance d’autrui que la pauvreté met en question passe aussi par le langage et par la mise en place de procédures de nomination destinées à dire la misère. Nos sociétés modernes sont de puissantes machines à identification. « Mendiant », « vagabond », « chômeur », « clochard », « S.D.F. » - autant de vocables qui assignent une place à celui qui, précisément, semble se dérober à la collectivité et au discours qu’elle tient sur elle-même.

Aux sources de la conception moderne de l’exclusion. 

Il s’agit de montrer comment, historiquement, l’hégémonie de l’économique sur la vie sociale s’est progressivement instaurée au cours des siècles et a complètement bouleversé la vision portée par la société sur ses pauvres. Les « faux pauvres » vont succéder aux « vrais pauvres » et devenir des « inutiles au monde », puisqu’ils ne sont pas productifs. Cette conception, qui accompagne l’émergence d’une rationalité productiviste à la fin du Moyen Âge, va s’épanouir par la suite dans la pensée économique avec la révolution industrielle du XIX° siècle.

Avant l’émergence de la rationalité productiviste, au XIII° siècle environ -, le pauvre bénéficiait d’une relative reconnaissance sociale puisque, considéré comme figure de Jésus-Christ, il assurait l’unité entre le monde d’ici-bas et l’au-delà. La pauvreté revêtait alors une dimension essentiellement politique et religieuse, et la référence économique qui constitue sa caractéristique moderne n’existait pas encore. Voilà pourquoi tous les historiens considèrent que la fin du Moyen Âge marque une rupture dans l’histoire de la pauvreté. Par exemple, pour Georges Duby, à partir de la seconde moitié du XII° siècle, « la pratique de la charité s’accompagne d’un mépris croissant pour les pauvres jugés responsables de leur pauvreté et désormais tenus pour dangereux. Prend, alors naissance l’idée qu’il faut cantonner les pauvres dans l’exclusion ». Un tel revirement d’attitude s’explique par le fait que le travail va progressivement s’imposer comme la seule source de légitimité sociale. Michel Mollat fait justement remarquer que, avec le XIV° siècle, « au lieu de l’aumône contestée parce qu’elle encourage l’oisiveté, on préfère le prêt sans intérêt plus stimulant et plus digne de l’homme ». Dans le même sens, Bronislaw Geremek avance l’idée selon laquelle, des tensions apparaissant sur le marché du travail (en raison de la peste noire, des famines et des guerres), le problème des vagabonds devient celui des sans-travail, de ceux qui refusent de travailler. Cela se traduit par la distinction entre les « vrais pauvres » (ceux qui ne peuvent pas travailler) et les « faux pauvres », que l’on pourchassera. Que ce soit en Angleterre, en Espagne ou en France, la chasse aux vagabonds commence vers 1350.

En fait, la définition de la pauvreté qui émerge à la fin du Moyen Âge après la montée des préoccupations économiques ne diffère pas profondément, au niveau des principes qui l’animent, de celle qui domine au XIXe siècle avec la révolution industrielle et la naissance de la « question sociale », ou encore à l’heure actuelle dans nos sociétés développées. Il y a mépris vis-à-vis des pauvres, car ils ne travaillent pas, ils n’ont ni domicile fixe ni famille, ils tombent dans la délinquance, se complaisent dans l’oisiveté... Le pauvre dérange, car il est inutile, voire dangereux, dans son refus éventuel du travail. Et c’est là qu’apparaît, dès le Moyen Âge, la véritable ambiguïté dans la conception de l’assistance : d’un côté, il faut bien faire quelque chose pour les pauvres, mais, de l’autre, il ne faut pas en faire trop, car les mesures proposées peuvent avoir un effet pervers. Cette ambiguïté se perçoit clairement à travers le niveau de responsabilité attribué à la pauvreté : il peut être individuel ou social. Et, selon que les institutions feront porter l’accent sur un niveau ou sur l’autre, elles mettront en place des politiques d’assistance généreuses, ou au contraire répressives.

Les conceptions de l’économie politique nées de la modernité se sont prolongées jusqu’à nous, et les solutions proposées de nos jours pour lutter contre la pauvreté n’ont guère changé. Elles alternent dans les pays industrialisés entre une social-démocratie généreuse et un néo-libéralisme plus ou moins sauvage. Pourtant, en dépit de toutes les formules expérimentées, la pauvreté subsiste toujours, et même s’accroît. Nous sommes en période de crise économique, mais nous sommes surtout dans une période de crise de la pensée économique, et il s’agit maintenant, selon les termes de Jacques Ellul, de « penser autrement ».

Quelle alternative au productivisme  ? 

Le travail reste, depuis l’émergence de la rationalité productiviste, la seule source de légitimité sociale. Or il n’y a plus de travail à temps plein pour tout le monde, et il risque d’y en avoir de moins en moins à cause de l’informatisation généralisée de nos économies. Il est donc urgent de redéfinir le rôle du travail dans nos sociétés, et la place qu’y tient la consommation. Le risque le plus important, à l’heure actuelle, est certainement une dualisation croissante : d’un côté les productifs employés à plein temps, de l’autre une économie plus ou moins souterraine et parallèle. Des pans entiers de nos systèmes productifs sont condamnés à se marginaliser. L’enjeu actuel des politiques sociales est alors de savoir comment il est possible d’aménager, voire de dépasser cette économie duale.

Un risque de dualisation généralisée.

Une coupure de plus en plus profonde se creuse entre les « performants » et les autres, que ce soit au niveau des individus, des régions, des espaces urbains, des pays. Comme toujours, le problème est de savoir si l’on a atteint ou non un seuil au-delà duquel il est très difficile d’intervenir efficacement. Ou bien, cela revient à se demander s’il est possible d’imaginer un autre type d’organisation de nos sociétés : peut-on penser un développement harmonieux qui ne reposerait pas sur la dualisation systématique des économies ? À court terme, pareille option relève de l’utopie, mais l’enjeu est d’importance. L’accroissement des coûts sociaux est la résultante de l’opposition entre deux logiques contradictoires : l’économique contre le social. Le monde est dominé par la logique productiviste, privilégiant le rendement, et son mode d’évaluation, la monnaie. C’est qu’on trouve l’irréductible opposition dans la littérature économique entre efficacité et équité. Depuis l’avènement du monde marchand, la priorité a été donnée à l’efficacité à tout prix, quels que soient les coûts sociaux qui en découlaient inévitablement

Des politiques sociale, étaient alors mises en place pour essayer de pallier les dégâts du progrès, très souvent à coûts croissants et à rendements décroissants. Les véritables causes de ces effets externes n’étant pas prises en compte, c’est toute la logique du système ainsi mis en place qui serait en jeu. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, de la relative inefficacité des politiques qui ne font que rendre supportable la dualisation de l’économie et tous les coûts sociaux en général.

L’État-providence n’a pas échappé à un tel échec. À travers, par exemple, la mise en place du revenu minimum d’insertion (R.M.I.), il y a risque de constitution d’une classe de sous-prolétaires assistés à vie. Contrairement à ce qui est communément admis, l’enjeu ne réside pas tant dans le coût monétaire de cette mesure que dans ses conséquences sociales. En effet, le R.M.I., conçu comme salaire de l’exclusion, est d’un coût relativement modeste à l’échelle d’un pays développé. En revanche, le coût à long terme de l’éviction d’une masse importante de la population active du marché du travail sera, lui, très élevé. On risque de voir se constituer une contre-société aux valeurs radicalement opposées à celles de la société dominante, et dangereusement sensible aux fausses évidences des discours populistes. Bien sûr, on peut imaginer deux scénarios différents quant au rapport entre ces deux cultures antagonistes, le premier consistant en l’acceptation d’une vie simple et résignée. Les exclus du travail se contenteraient du revenu minimum pour se cantonner dans un pseudo-statut d’assistés à vie. Cette conception un peu cynique de la dualisation mettrait d’un côté ceux qui acceptent la dure logique de la performance et en sont récompensés (salaires, couverture sociale...), de l’autre tous ceux qui, écartés de cette logique par inadaptation, doivent se contenter de peu.

Le second scénario est celui d’une confrontation violente entre deux cultures qui ne parlent plus le même langage et qui se rejettent mutuellement la responsabilité de l’exclusion sociale. Le dialogue n’étant plus possible, seule la force peut faire respecter l’ordre dominant. N’est-ce pas ce que l’on voit déjà dans les ghettos américains, anticipant ce que, dans son exercice de prospective, Thierry Gaudin a appelé « l’ère des sauvages urbains » ? Ces deux scénarios ne sont pas satisfaisants, dans la mesure où ils sont porteurs, l’un comme l’autre, de formes de désintégration sociale. Voilà pourquoi l’un des préalables indispensables à toute réconciliation des deux cultures est d’inventer de nouveaux espaces de légitimité qui échappent à la logique de la rationalité économique, et de repenser la notion d’insertion afin d’éviter l’humiliation et le contrôle social.

Pour une approche culturelle de l’exclusion. 

Depuis l’émergence de la rationalité productiviste, l’historique du regard que la société porte sur ses pauvres montre que, dans la logique économicienne, deux griefs principaux leur sont adressés : ils ne sont pas rationnels, et ils ne veulent pas travailler. À l’inverse, le dialogue avec les pauvres montre qu’une autre sensibilité émerge, dont ne rendent pas forcément compte les approches quantitatives. D’où l’intérêt de privilégier une approche subjective à base de monographies qui se révélera peut-être plus performante qu’une analyse objective menée de l’extérieur à partir d’enquêtes par échantillonnage, ou de statistiques déjà constituées, la sophistication des outils pouvant servir parfois à masquer une médiocrité des analyses. Les monographies familiales constituent ainsi un levier d’action sociale et un élément de connaissance irremplaçable, même s’il existe des difficultés réelles pour les élaborer. Ainsi, il est frappant de constater combien, dans ces monographies, se dégage un très fort besoin de reconnaissance. L’essentiel des récits de vie se concentre sur des problèmes de relations humaines et non pas sur des éléments d’ordre matériel. La première souffrance vient des différentes humiliations que ces individus subissent en permanence et qui commencent dès la fréquentation de l’école.

Les discours sur la misère. 

Les catégories destinées à dire la misère renseignent sur les préoccupations sociales d’une époque. « Par la langue, ce sont les formes principales de notre pensée que la collectivité nous impose », écrit Marcel Mauss en 1901. Dans un temps et un lieu donnés, les vocables qui l’emportent sont l’expression et le résultat de rapports de force. Ceux-ci se transforment, se renouvellent ; des couches successives de mots disparaissent ou se trouvent amenées au premier plan, donnant naissance à d’autres sphères nominatives.

La misère, c’est la souffrance et l’oubli relatif de celle-ci qui ouvre sur un mode de vie particulier -, fonds commun qui renvoie le discours à cette dure réalité biophysique de la condition humaine, sans laquelle les enjeux sociaux et culturels ne seraient pas si intenses. En milieu urbain, la domination extrême s’appelle la faim, la soif, le froid, la solitude sexuelle. Cependant ces éléments biophysiques n’existent pas indépendamment d’une organisation sociale qui leur donne sens. La « misère » rend compte à la fois de ces conditions de vie, bien réelles, de ce dénuement, et du « discours social », mode de compréhension historicisé qui s’y articule, pour qualifier la souffrance d’autrui.

Le XIXe siècle est préoccupé par l’errance. En France, le capitalisme se construit : il s’agit de fixer une main-d’œuvre mobile pour l’utiliser dans le travail industriel. Celui qui se déplace, célibataire le plus souvent, ne serait-il pas réfractaire à la morale de la famille et du travail ? Le doute pèse sur lui. Mendiants et vagabonds sont les termes utilisés pour désigner la population errante. Les mots viennent du Moyen Âge (mendiant, « demander l’aumône », date du XIIe siècle ; vagabond du XIVe, « errer »). Mendicité et vagabondage constituent des délits. À ces termes, le XIXe siècle ajoute « chemineau » (1853), « celui qui parcourt les chemins », et « trimardeur » (1894), de « trimer » qui veut dire « cheminer ». N’avoir ni logement, ni travail, ni moyens d’existence constitue un acte coupable. Comme le prévoit l’article 5 du décret du 5 juillet 1808 « sur l’extirpation de la mendicité », « les mendiants vagabonds seront arrêtés et traduits dans les maisons de détention ». Jusqu’en 1994, le Code pénal punit la mendicité et le vagabondage de trois à six mois de prison, voire jusqu’à cinq ans s’il existe des circonstances aggravantes.

Les personnes dites « sans aveu », sans feu ni lieu, sont poursuivies, arrêtées, et condamnées. En 1890, 35 301 contrevenants seront condamnés pour l’un ou/et l’autre de ces deux délits. À partir de 1885 une loi, qui sera appliquée pour 943 personnes, institue la déportation des récidivistes vers la Guyane ou la Nouvelle-Calédonie.
 
Au cours du XIXe siècle, le monde de l’errance croise celui du travail. Vagabonds et ouvriers employés à la tâche fréquentent les mêmes « garnis ». On parle des « miséreux » et des « loqueteux ». Comment éliminer les populations errantes des rues ? comment « nettoyer » la société des « vicieux » (les pauvres qui mendient ou se déplacent à la recherche d’un travail payé à la tâche) ? seront des questions clés. S’agit-il de les « assister », de les « accuser » ou de les « expulser » ? De leur venir en aide ou de les obliger à travailler ? Une dialectique de la richesse et de la pauvreté préoccupe les plus humanistes des penseurs sociaux et les philosophes. L’enrichissement irait-il de pair ou non avec un appauvrissement, avec l’indigence d’une partie de la population - d’un mot, avec le « paupérisme » (terme utilisé à partir de 1823) ?

La recherche de critères objectifs : les problèmes du logement et de l’emploi. 

 À partir de la Première Guerre mondiale, la « question sociale » - comment résorber, cacher, ou « expulser » la pauvreté ? - cède peu à peu la place à ce qui est perçu comme une série de « problèmes sociaux ». Les « problèmes » du logement et du travail vont être au cœur des débats. C’est le temps des sans-logis et du sous-prolétariat, les termes d’« injustice » et d’« inégalité » qualifiées de « sociales » servant d’appuis conceptuels. L’idée qu’il y a des « sans-travail », ou des « chômeurs » (1895), prend forme. Ceux qui ne travaillent pas, peut-être ont-ils un problème physique, un « handicap » (terme utilisé à partir des années 1950) « physique » ou, se demandera-t-on bientôt, « social » ? La notion de « clochard » se construit - l’étymologie est douteuse, on mentionne celui qui « cloche », c’est-à-dire qui boite. Le terme, employé par écrit pour la première fois en 1895, est d’un usage rare jusqu’à la Première Guerre mondiale ; on parlera plus tard, en 1957, de « clochardiser » et de l’état de « clochardisation ». Le sympathique « clodo » (1926), philosophe des rues et alcoolique libertaire, sera l’homme des années 1950, au moment où l’abbé Pierre lance son appel - le 31 janvier 1954 - pour venir en aide aux démunis.

Proportionnellement au salaire, le coût des logements augmente à la fin du XIXe siècle. D’où le souci toujours plus grand du logis. « Sans-logis » est employé depuis 1893, « sans-abri » depuis la Grande Guerre. L’expression « sans domicile fixe » existe dans les registres de police depuis le XVIIIe siècle. L’abréviation « S.D.F. » ou « S.D. » y est courante à la fin du XIXe. Elle s’étendra au grand public dans les années 1980. Pour nommer les populations qui vivent dans des habitats précaires, on parlera des « mal-logés ». L’obtention d’un travail signifiera peu à peu l’accès possible au confort moderne, son absence marquera l’entrée dans « le précaire ». Le XIXe siècle connaît les taudis, le XXe parlera des « bidonvilles » (terme apparu à la fin des années 1940). Ces « habitats précaires », qu’on appellera aussi « zones sous-intégrés », ceinturent alors les grandes agglomérations. En 1966, le recensement en dénombre dans quarante-cinq localités de la région parisienne.

Comment mesurer l’« inégalité sociale » ? 

 Il s’agit de classer, de regrouper en fonction de principes de cohérence : d’où les dénombrements, fussent-ils fantasmatiques, comme ceux des personnes sans logis (par définition indénombrables), d’où la recherche de « critères » et de « seuils », afin de distinguer des groupes, de rendre compte statistiquement des attributions, d’où le souci de mettre en place des « facteurs » opératoires qui permettront de renouveler les politiques en redistribuant autrement les catégories. Sur le plan institutionnel, cette gestion de la misère suppose la multiplication de « services sociaux » et la spécialisation ou la constitution de corps de métier - médecins et infirmiers des pauvres, assistants sociaux, professionnels de l’assistance, sachant classer en fonction de l’admission ou non à des « droits sociaux » et s’occupant des personnes « démunies », c’est-à-dire appliquant et faisant fonctionner les cadres de la légitimité politique et juridique ; sans oublier les groupes d’« experts », réfléchissant sur des ordres de classements, étant donné que ceux-ci impliquent l’ouverture de droits et de ressources financières.

Le milieu des années 1970 marque un autre départ. Un ensemble plus large prend forme : les « exclus », d’où sortiront l’exclusion et ses catégories : la « solidarité nationale » nécessaire, le maintien des « acquis sociaux » et le souci de l’insertion. En 1974, René Lenoir, parle des « exclus » en y groupant des « handicapés » variés : « inadaptés sociaux », « alcooliques », « drogués », « malades psychosomatiques », « délinquants », « marginaux ». Le problème du « lien social », de la « cohésion » se pose. Se précise la métaphore du « corps » ou du « tissu » social menacé dans sa cohérence supposée, ou les « solidarités » ou les « liens » se distendraient, impliquant « anomie », « fracture », « relâchement ». Une problématique du manque prend forme : c’est la « nouvelle pauvreté ». À l’extrême, les pauvres sont « sans » : sans abri, sans logis, sans domicile fixe, « en bas de l’échelle sociale ». Une sociologie les dit « fragiles », « assistés », ou « marginaux ». Il s’agit de les penser en fonction d’une typologie en partie psychologique : ainsi, on qualifie les milieux à faibles revenus de « modestes », faisant d’une situation objective liée aux ressources un trait de leur caractère ; et les « S.D.F. » seraient « indésirables » - on ne précise pas dans le désir de qui. Ces « déstructurés », comme on nomme parfois ces derniers, viennent de familles « éclatées », nés dans un environnement « dégradé », un « quartier sensible » ou une zone de « galère ».

Sans-domicile-fixe

Les causes de l’inintégration sociale sont nombreuses. ; parmi elles l’absence de qualification professionnelle et les conditions économiques dont sont victimes les travailleurs migrants. Lorsque l’économie est florissante, on parle des « laissés-pour-compte de la croissance » ou des « déshérités ». Avec les « crises » qui se succèdent, l’échelle dépasse celle du petit nombre : on mentionne le « quart monde à nos portes » et la renaissance de la « grande pauvreté ». Il s’agit de nommer le fait massif - qui dépasse les groupes de « cas sociaux » ou de « gens en difficulté » (qu’on pouvait dire « asociaux » ou « inadaptés » lorsque leur nombre était faible) - et le processus qu’il implique. Il faut nommer d’abord pour dénombrer, et justifier la mise en place d’une politique.

En fait, la misère - fait biophysique - n’a cessé de perdurer ; elle s’est révélée plus ou moins importante en fonction des conjonctures et des politiques sociales. La pauvreté à la rue sera considérée comme la partie visible de l’iceberg, qui dévoile la précarité massive des bénéficiaires de « revenus minimaux » qui n’ont pas trouvé place sur le « marché de l’emploi » : allocataires du revenu minimum d’insertion (R.M.I.), de l’allocation d’insertion (A.I.), de l’allocation de solidarité spécifique (A.S.S.), de l’allocation de veuvage, ou de l’allocation de parent isolé (A.P.I.). Le monde des sigles dit alors une misère humaine parcellisée en autant de « problèmes ». Comment penser l’ensemble ? L’exclusion viendra rassembler en un tout, les souffrances fragmentées.

À ce jour, dans les sociétés dites « d’abondance », la misère vécue continue sa rengaine. À nos portes, la richesse sans prix croise la « misère sans nom ». Si bien que l’on peut se demander si les transformations du discours n’auraient pas pour fonction sociale de masquer la continuité du pouvoir qui se reproduirait à partir de discours humanitaires, donnant, à ces personnes qui connaissent la misère, l’espoir que demain peut-être la situation, faute de changer, pourrait au moins s’améliorer. Si les classements de la misère ont une fonction compréhensive apparente, ils imposent aussi une logique sociale, qui dit davantage les préoccupations de ceux qui classent que les problèmes de ceux qui sont classés.

Patrick GABORIAU

Répondre à cet article