La mélancolie du Débat.

Samedi 26 juin 2010, par Gérard Leclerc // La France

C’est Pierre Nora, fondateur et directeur de la revue le Débat, qui l’affirme dès la première page du numéro anniversaire de ses trente ans : « On pouvait orgueilleusement prétendre, lors de notre dixième anniversaire, que l’esprit du Débat était devenu l’esprit de l’époque. Il a suffi de quelques années pour que l’inverse devienne une évidence : l’esprit de l’époque va dans le sens contraire à celui du Débat. » Comment définir cette mutation pour le moins radicale, sinon dans les termes d’une crise de la culture qui tend à rendre incompréhensible un certain héritage de l’esprit : « On aurait parlé autrefois, écrit le même Pierre Nora à Régis Debray dans ce même numéro, d’une histoire qui nous apprenait d’où nous venions pour mieux savoir où l’on allait ; bienheureux si l’on sauve d’un présent perpétuel un minimum de sens de la différence des temps et de la relativité des choses. On aurait parlé autrefois de culture générale, mais la notion même est devenue suspecte et problématique.

Marcel Gauchet, associé son directeur depuis l’origine de la revue, s’emploie à creuser l’explication centrale d’une telle métamorphose. Ce faisant, il accroît encore le climat de mélancolie.

La révolution technologique d’Internet est venue confirmer une société d’individus confinés au seul souci de soi, dans le sens d’une souveraineté des singularités, dont on se féliciterait si elle n’aboutissait au rétrécissement du territoire mental des intéressés. La singularité subjective, si elle affectionne l’échange, c’est dans le seul but d’une confirmation de soi et de son ressenti. « Son régime naturel est l’éparpillement en principautés affinitaires, dans un paysage sans lignes de force identifiables ni réactifs pour l’organisme. Tout coexiste, rien ne dépasse. » La mélancolie vire carrément au pessimisme, car « la situation ne relève pas de la météorologie mais de la géologie (...) C’est du costaud. » Nous sommes dans une impasse solidement installée ».

Que faire dans ces conditions ? Continuer, résister à tout prix, sauver la vieille maison, assumer coûte que coûte, une fonction publique, civique et critique. Pierre Nora, encore ! Disons que cette fonction est brillamment tenue dans ce numéro spécial qui a fait appel à une pléiade de belles intelligences, capables de dominer l’éparpillement contemporain, ne serait-ce que pour expliquer à ce dernier sa propre signification. Car il n’est pas vrai que nous devions renoncer à l’intelligibilité de notre temps. Le recours à une culture générale, non pas repliée dans une posture archéologique mais ouverte au déchiffrage du présent au travers de son analyse généalogique, nous permet de dominer les tendances qui nous dépassent. Si, bien souvent, nous ne savons pas l’histoire que nous sommes en train de faire,nous ne sommes pas démunis de ressources pour déchirer la brume d’hier et problématiser nos difficultés d’aujourd’hui. Encore faut-il croire à une solidarité collective qui dépasse sans les refuser nos itinérances particulières. Sortir de la rétraction intellectuelle, ce n’est pas déroger à la liberté individuelle !

Mais la logique de cette livraison va à l’encontre du pessimisme de ses responsables, elle invite à une mobilisation intellectuelle qui concerne tous les aspects de la civilisation. Impossible d’en donner la moindre des synthèses, mais tout y est d’un intérêt supérieur. Voulez-vous, en quelques pages comprendre l’enjeu des débats contemporains autour de l’évolution darwinienne ? Lisez Olivier Postel-Vinay, qui vous montrera qu’à partir du plus rigoureux déterminisme matérialiste issu du XVIII° siècle, peut s’ouvrir une perspective non déterminée. « La nature humaine comporte en elle-même la faculté de déjouer les plans des gènes. » Voulez-vous faire le point, positivement, sur la révolution technologique du net ?

Lisez la mise au point de Monique Dagnaud, qui sans contredire vraiment les accusations motivées de Marcel Gauchet, ouvre une petite fenêtre à l’espoir : « Dans un système qui donne, littéralement, le dernier mot à l’usager, les jeux sont loin d’être écrits. » Mais la richesse foisonnante d’un monde à découvrir a conduit in fine les animateurs du Débat à terminer par une sorte de lexique qui permet de faire le tour des mots et des notions les plus en cour, pour les débusquer. Un seul exemple : le genre, dont nous savons depuis quelques jours qu’il va devenir l’objet d’un enseignement obligatoire à Sciences Po (on peut s’attendre au pire !). Mais ici l’intelligence du sujet fait éclater l’embrigadement idéologique, tant nous comprenons que cette invention du féminisme pourrait bien aboutir simplement à la disparition de la femme !

Il faut bien conclure sur la politique, celle qui nous sollicite en ce moment avec une sorte d’agressivité sauvage, elle domine d’ailleurs le dossier. Deux contributions nous aident particulièrement à l’affronter. Paul Yonnet, s’interrogeant sur la sortie de la révolution, qui est bien une des données essentielles du trentenaire passé, débouche sur le catastrophisme écologique où il discerne une véritable haine des hommes. Rendre l’homme coupable d’être, n’est-ce pas le ressort à peine dissimulé d’une obsession qui conduit d’ailleurs à une impasse, à coup de solutions illusoires ? Enfin Hubert Védrine, nous offre une vue panoramique de la redistribution de la puissance sur une planète où les pays émergents sont en train de remettre en cause la suprématie occidentale. Mais les jeux ne sont pas faits ! II est vrai que c’est un pari audacieux, dans les circonstances présentes que de tabler sur l’accouchement d’une économie intelligemment régulée. Mais est-ce si absurde, alors que les États-Unis et l’Europe ont l’avantage sur la Chine d’avoir une certaine idée et une certaine pratique d’un ordre tout de même très éloigné de la brutalité du Far West économique qui nous menace. Encore est-ce trop gentil de parler de Far West !

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