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La liberté selon Madoff.

Dimanche 12 septembre 2010, par Steve Fishman // L’Histoire

Bernard Lawrence Madoff

Le Trader et les Braqueurs.

En août 2009, peu après son arrivée à la prison fédérale de Butner, en Caroline du Nord, Bernard Lawrence Madoff fait la queue pour prendre ses médicaments contre l’hypertension quand il entend un codétenu le héler. Madoff, 71 ans à l’époque, auteur de l’escroquerie pyramidale la plus dévastatrice de l’histoire, est vêtu comme tous les prisonniers : treillis standard, nom et matricule inscrits sur la poche de son tee-shirt. La promenade, meilleur moment de la journée du détenu, touche à sa fin. Madoff aime se balader sur les sentiers de gravier, parfois accompagné de l’ex-mafioso Carmin Persico ou de l’ex-agent double Jonathan Pollard.

Madoff a l’habitude d’entendre son nom lancé par d’autres détenus. Depuis le 14 juillet 2009, date de son incarcération, il les fascine. Les prisonniers ont attentivement suivi sa carrière criminelle à la télévision. Souvent, un camarade lui lance un "Hé, Bernie" admiratif, alors qu’il balaie la cafétéria, ’’t’ai vu à la télé." En retour, Madoff hoche la tête avec un signe de la main et un demi-sourire de sphinx. Mais ce soir-là, le détenu curieux bombarde Madoff de questions sur les victimes de son escroquerie de plus de 50 milliards de dollars [40 milliards d’euros]. Selon K. C. White, ancien braqueur de banque devenu artiste peintre, l’habituel sourire de Madoff se fige tout à coup. J’emmerde mes victimes, crie-t-il assez fort pour que d’autres détenus l’entendent. Je les ai portées à bout de bras pendant vingt ans, et maintenant j’en ai pris pour cent cinquante ans.

Pour Bernie Madoff, vivre dans le mensonge était naguère un job à plein-temps, une source d’anxiété constante. "C’était un cauchemar pour moi", a-t-il confié aux enquêteurs, répétant le mot encore et encore comme si la véritable victime, c’était lui. "Si seulement on m’avait arrêté six ou huit ans plus tôt... » La prison a donc été une sorte de soulagement pour Madoff. Même sa première incarcération, dans le terrible Metropolitan Correctional Center (MCC) de NewYork, où il était enfermé vingt-trois heures par jour tout au long des quatre mois de son procès, fut pour lui une sorte de havre de paix. Il n’avait plus à craindre qu’on vienne frapper à sa porte pour siffler la fin de partie. Et il n’avait plus à dire des choses qu’il ne pensait pas. Depuis, Bernie peut enfin être lui-même. L’ancien compagnon de cellule de Pollard, John Bowler, se souvient d’une conversation entre Pollard et Madoff : Bernie racontait l’histoire d’une vieille dame qui était venue lui réclamer son argent. Il lui signe un chèque en lui disant : « Voilà votre argent. » En voyant la somme, elle s’écrie : « C’est incroyable et ajoute `reprenez-le », avant d’encourager tous ses amis [à investir]. Comme Pollard trouvait que cette manière de profiter de personnes âgées était "un peu pourrie", Madoff, sans état d’âme, lui a répondu : "Eh bien, c’est ce que j’ai fait." Tu auras des comptes à rendre devant Dieu, a conclu Pollard.

Ce jugement n’a guère ébranlé Madoff. Il a depuis longtemps dépassé le stade des excuses. En prison, il s’est forgé sa propre version des faits. Depuis le MCC, Madoff a décrit dans quel piège il se trouvait. « Les gens n’arrêtaient pas de me balancer de l’argent », a-t-il expliqué à un visiteur de prison. « Si un type voulait investir et que je refusais, il disait : `Quoi, je ne suis pas assez bien ? »
Madoff a donné une autre version à Shannon Hay, un trafiquant de drogue détenu dans le même bâtiment à Butner et libéré en décembre 2009 : « Il disait qu’en fait il prenait l’argent de gens riches et cupides qui en voulaient toujours plus. » En d’autres termes, ses victimes avaient bien mérité leur sort. Il se trouve que l’honneur joue un grand rôle chez les voleurs, ce qui a tourné à l’avantage de Madoff. Dans l’univers carcéral, il est l’incarnation du succès, et sa réussite spectaculaire lui vaut l’admiration. Un héros, a écrit Robert Rosso un condamné à perpétuité, sur le site Internet qu’il a créé : Convictinc.com. C’est peut-être le plus grand escroc de tous les temps. Du jour où le matricule 61727-05 est arrivé, menotté et enchaîné dans le plus douillet des quatre centres pénitentiaires à sécurité minimale de Butner, il est aussitôt devenu une célébrité, même si ses admirateurs sont désormais des meurtriers et des délinquants sexuels. Butner abrite déjà quelques gros poissons. Pollard, le célèbre espion israélien, purge sa peine de prison à vie dans le même bâtiment que Madoff. La cellule de Persico, ancien parrain de la famille Colombo, n’est pas loin non plus. Omar Ahamad-Rahman, le cheikh aveugle impliqué dans l’attentat de 1993 contre le World Trade Center, se trouve lui aussi à Butner.

Mais Bernard Lawrence Madoff sort tout de même du lot. Les prisonniers se souviennent tous du jour où il est arrivé. "C’était comme si le président des Etats-Unis était venu en visite", m’a raconté quelqu’un qui était à Butner ce jour-là. Des hélicoptères de la télévision survolaient le complexe, et l’administration avait dû confiner certains prisonniers dans leur cellule. D’entrée de jeu, il avait des groupies, selon certains détenus. « Tout le monde essayait de lui lécher le cul », raconte Shawn Evans, qui a passé vingt-huit mois à Butner. On lui réclamait des autographes. Il était ravi de sa célébrité, confirme Nancy Fineman, avocate de quelques unes des victimes de Madoff, à qui il a accordé un entretien juste après son arrivée à Butner. Madoff semblait à la fois surpris et réjoui de ce traitement grandiose, mais pas question de signer quoi que ce soit. Même en cellule, il n’allait pas galvauder son nom. "Il a toujours un énorme ego", me glisse Fineman. Chose étonnante, son orgueil semble intact. H. David Kotz, inspecteur général à la Security and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain, s’est efforcé de comprendre comment les manipulations frauduleuses de Madoff avaient pu échapper à la vigilance de ses services, et Madoff a proposé de l’éclairer. Il a commencé par lui rappeler son importance : "J’ai élaboré une grande partie des règles du monde financier..." II a insisté au passage sur le fait qu’il avait été un « trader de premier ordre », doté d’une stratégie solide, pour conclure que c’était avant tout à son succès qu’il devait ses ennuis.

En prison, Madoff n’a pas non plus cherché à masquer son ego. Beaucoup de prisonniers - j’ai parlé à - plus d’une vingtaine de pensionnaires actuels et passés de Bumer (mais pas à Madoff) - peuvent raconter ses exploits, les tenant de Madoff lui-même. « Il m’a raconté qu’il pouvait faire tourner un globe terrestre, poser son doigt n’importe où, et que, soit il s’y était déjà rendu, soit il avait une maison là-bas », se souvient un ancien trafiquant de drogues, relâché depuis, « j’étais ébahi ». Bowler, autre narcotrafiquant se rappelle avoir regardé, assis à côté de Madoff, un reportage de 60 Minutes [le plus connu des magazines d’actualité de la télévision américaine] qui lui était consacré : « Bernie, tu leur as pris des millions, je lui ai dit Non, des milliards, qu’il m’a répondu. »

Les détenus sont impressionnés par l’énormité du coup réalisé par Madoff, et certains ont même sollicité ses avis pour concrétiser leurs ambitions. Madoff a toujours aimé conseiller les riches et les personnes influentes. Son charme était au coeur même de son escroquerie. Comment expliquer, autrement que les plus riches hommes d’affaires aient fait une confiance aveugle à cet ancien sale gosse des faubourgs de NewYork. « II veut qu’on se souvienne de lui comme d’un seigneur de Wall Street », commente Nancy Fineman. Aux yeux des prisonniers, il est encore un seigneur. Ils l’assiègent littéralement dans l’espoir d’obtenir des conseils financiers. Madoff a accumulé les symboles du succès et, pour ses codétenus, c’est là l’essentiel. "Ils rêvent tous de rentrer chez eux, de démarrer un nouveau business, de s’acheter des voitures et des maisons", m’écrit un prisonnier. Mais si Madoff est un conseiller financier respecté, il est aussi une cible. En prison, les gens ne cherchent pas à devenir votre ami, sauf pour en tirer avantage, m’explique un ancien détenu. Tout le monde s’imagine qu’un escroc aussi doué que Madoff doit avoir planqué son butin quelque part, et qu’il pourrait bien finir par dévoiler sa cachette. « Où tu l’as planqué ? » lui a demandé White un jour, à la promenade, alors qu’ils marchaient ensemble. »"C’est comme « H20 » lui a répondu Madoff, mimant de l’eau coulant entre ses doigts. Heureusement pour Madoff, il a atterri à Butner Medium I, surnommé « Camp Nounours » par ceux qui ont connu d’autres établissements. Medium I, qui compte 758 pensionnaires, abrite certains prisonniers trop fragiles pour survivre dans d’autres institutions, dont des pédophiles et des balances.

La prison a été créée durant une courte période d’optimisme pénal, dans une perspective d’humanisation de l’expérience carcérale. L’endroit ressemble à un campus, avec des espaces verts. « Il y a des fleurs et des arbres ; vous pouvez vous allonger sur l’herbe et bronzer, m’a raconté un ancien détenu en riant. II n’y a même pas de barreaux aux fenêtres. » On y trouve une salle de gym, une bibliothèque, des tables de billard, une chapelle, un terrain de volley-ball et un sauna. Mais aussi douce soit-elle, la prison reste une épreuve. Sur la route de Butner, Madoff a sympathisé avec Herb Hoelter, un visiteur de prison qui aide les prisonniers célèbres à s’adapter à leur nouvelle vie. « Qu’est-ce que je vais faire de ma vie maintenant ? » lui a demandé Madoff. C’est le défi existentiel de l’enfermement, en particulier pour ceux qui sont condamnés à perpétuité.

Mais Madoff n’a jamais été un intellectuel il a la mentalité d’un "mécanicien", m’a expliqué un gérant de fonds spéculatifs. Il aime les choses simples qui fonctionnent. "Bernie s’est mieux adapté que moi", reconnaît Hay, qui dormait à quelques mètres de lui. On avait l’impression qu’il n’avait pas de soucis. J’étoufferais, si je devais passer d’une maison de 8 millions de dollars [la valeur de son loft new-yorkais] à une cellule de 7 mètres carrés. Et pourtant, je ne l’ai jamais entendu se plaindre. A Bumer, Madoff a veillé à s’assurer un séjour tout confort. Un détenu lui lave son linge pour huit dollars par mois, rapporte Bowler. Une fois par semaine, Madoff transmet sa liste de courses à l’intendance. Un détenu ne peut dépenser que 290 dollars par mois [220 euros], mais les tarifs sont raisonnables.

Une radio coûte un peu moins de 18 dollars et la nourriture est bon marché. Les macaronis-au fromage, l’un des plats préférés de Madoff, reviennent à 60 cents, et une canette de Coca-Cola Light, sa boisson favorite, 45 cents. Les conditions de vie de Madoff n’ont certes plus aucun rapport avec ce qu’il a connu, mais il s’est adapté, en bon escroc. Il sait vivre chichement, une qualité peut-être héritée de jours moins glorieux dans le Queens [Madoff était à ses débuts plombier]. Il s’est acheté des choses essentielles, une radio et des écouteurs, un jogging. Il a fait des provisions et stocké friandises et nourriture dans le casier de sa cellule.

Madoff s’est lancé dans le monde du travail carcéral, postulant pour de nombreux postes avec la même énergie qu’un étudiant fraîchement diplômé. Il a dit à Nancy Fineman que, à son âge, il n’était pas obligé de travailler, mais que faire de son temps ? Il a toujours travaillé pérenniser une escroquerie est une lutte de tous les instants et il espérait au départ un poste de jardinier. Il a également proposé de se charger du budget. Après tout, il a des références, n’a-t-il pas été président du NASDAQ, la bourse new-yorkaise des valeurs technologiques ? Selon un compte rendu du 13 août 2009, Madoff est en fait chargé de l’entretien. Il a été affecté à la cafétéria, où il se balade, muni d’un balai et d’une poubelle, ramassant la nourriture tombée par terre pour la somme de 14 cents de l’heure : le salaire normal des nouveaux venus. La prison est une société tribale et chacun reste dans son clan. Certains sont fidèles à leur Etat d’origine il y a un "gang", comme on dit pour les groupes de détenus, de Floride et un gang new-yorkais. La race ou la nationalité d’origine sont d’autres critères de distinction. Les Italiens comme Persico ont aussi leur gang. On voit souvent Persico avec Rosso, fondateur de Convictinc.com, avec John Conza, faussaire new-yorkais, et, lorsqu’il était là, avec Joseph Testa, membre de la famille Gambino, de Brooklyn, un des tueurs les plus diligents de la mafia. D’autres prisonniers s’organisent en fonction de leur peine. Madoff s’est associé à un groupe qui se nomme, en plaisantant à moitié, le gang des perpètes. Pollard l’espion – qui, actuellement en instance de libération, a tout de même été emprisonné quasiment toute sa vie d’adulte – en est l’un des meneurs. Aujourd’hui âgé de 55 ans, il est plus gros et plus chauve que lors de sa dernière condamnation, en 1987, mais c’est aussi le conteur du groupe, le spécialiste du folklore carcéral qui régale ses camarades d’histoires macabres d’anciens détenus, choquant même ceux qui sont depuis longtemps derrière les barreaux.

Mais le statut de célébrité de Madoff le place au-dessus de toutes les hiérarchies de la prison. Au début de son séjour, il s’asseyait sur les bancs du terrain de pétanque avec Persico – ils ne sont plus aussi proches maintenant. Il s’entend aussi parfaitement avec les détenus noirs, il discute avec eux, se joint à eux, et blague aussi occasionnellement avec certains. Il a d’ailleurs, partagé quelque temps sa cellule avec un trafiquant de drogue noir. Sans le moindre conflit. Et Madoff a posé pour White, l’artiste de la prison, qui est noir, enfreignant même ses propres règles en apposant son paraphe en exergue du portrait.

Avec le temps, alors que sa célébrité s’est érodée, même les prisonniers qui vivent à ses côtés se sont aperçus qu’il pouvait soudain se fermer, devenir énigmatique. Il répond lorsqu’on lui adresse la parole. Parfois, il regarde au loin, les yeux dans le vide. Il se balade dans les couloirs la nuit. Peut-être est-ce de la timidité, Madoff s’est longtemps montré réservé, même au Palm Beach Country Club, où il rencontrait une grande partie de ses victimes. Une chose le trouble, cependant, et les détenus l’ont bien remarqué. Les prisonniers sont coupés de leurs proches et Madoff est père de famille. Or, même en prison, il se considère comme chef de famille. Un jour, Hay a déclaré à Madoff que, à sa place, il se serait enfui : « Si j’avais ton argent, j’aurais quitté ce pays, j’aurais changé de tête et tout le reste. » « J’ai une famille », a rétorqué Madoff. Il n’est pas allé plus loin avec Hay, mais il s’est montré plus disert avec les avocats. Après tout, personne ne connaît mieux Madoff, ou du moins ne s’y intéresse davantage que les avocats qui le poursuivent en justice. Nancy Fineman se souvient que, alors qu’elle essayait de se concentrer sur son système pyramidal, Madoff lui a longuement parlé de sa femme Ruth. Sur quatre heures et demie d’entretien, c’est le seul moment où Nancy Fineman a éprouvé de la sympathie pour lui. « Il m’a raconté qu’il était parti à l’université, mais qu’elle lui manquait. Alors il est revenu à New York. Sa voix avait un timbre différent lorsqu’il parlait d’elle. C’est la seule fois où je l’ai senti ému », se souvient Nancy Fineman.

Les fils de Madoff, toujours susceptibles d’être inculpés, ont disparu de son entourage. On leur a recommandé de rompre toute communication avec leur père. Ruth, elle, est toujours à ses côtés et lui rend visite à Butner. Si elle n’est plus poursuivie sur le plan pénal, elle n’en est pas moins ruinée. En retournant en cellule après une visite, il a lâché, nostalgique : « Elle est partie jouer au golf », une activité qu’ils adoraient partager. Les détenus ont compris son attachement et n’ont cessé de le « titiller » à ce sujet, comme me l’a dit l’un d’entre eux. Ils ont vu des photos de Ruth dans les journaux. C’est une blonde encore piquante et souriante qui leur semble bien plus jeune que Madoff et dont ils pensent qu’elle est un autre de ses trophées (Madoff ne les contredit pas, bien qu’elle n’ait que trois ans de moins que lui). « Dès que je sors, j’irai lui tenir compagnie », plaisantent-ils. Pollard, l’ami de Madoff, le taquine lui aussi : Madoff aurait intérêt à manger sainement et à garder la ligne. Et Hay d’ajouter : « Ta femme est encore jeune ! »Madoff rit. Mais il est réaliste, il l’a toujours été, malgré le mirage financier qu’il a créé. « Je suis condamné à cent cinquante ans de prison, et j’ai 71 ans, leur a-t-il répliqué. Rester en forme n’est pas ma principale préoccupation. »

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