Amérique latine

La leçon péruvienne

Jeudi 28 juillet 2011 // Le Monde

L’élection présidentielle au Pérou représente un véritable basculement pour l’Amérique latine et pour le monde.

Après une tentative ratée de justesse en 2006 qui avait vu la victoire d’Alan Garcia et cinq ans de politique ultra-libérale, marquée comme d’habitude par la corruption, l’affairisme et le désintérêt complet des populations andines et amazoniennes, Ollanta Humala a conquis le pouvoir au Pérou le 5 juin dernier. Au terme d’une bataille longtemps indécise, et finalement remportée par 51,5 % des voix, il a battu sa concurrente Keiko Fujimori, fille de l’ancien président Alberto Fujimori, lequel est en prison à Lima pour répondre de crimes contre l’humanité commis durant sa présidence.

Ollanta Humala, qui va occuper la présidence au Pérou pour cinq ans, provoque à la fois une véritable panique dans les milieux d’affaire et dans les populations urbaines, généralement de droite, et un immense espoir pour les populations de la sierra, laissées pour compte de la société péruvienne.

Pour les uns, c’est un nouvel Hugo Chavez qui mènera le pays à la catastrophe économique. C’est vrai que lors de sa candidature de 2006 il s’était affiché comme disciple et grand admirateur du président vénézuélien, ce qui lui avait d’ailleurs valu sa défaite. En 2011 0llanta Humala s’est déclaré plus proche de Lula da Silva, l’ex-président brésilien, que d’Hugo Chavez : mais quand était-il sincère ? Nul ne le sait.

Pour les autres, il est le porteur d’un immense espoir de voir enfin redistribués les fruits de la croissance péruvienne vers la population laissée à l’abandon par Alan Garcia. Car cette croissance est une des plus fortes du monde (8,7 % en 2010), grâce à l’envolée des matières premières (et aussi - mais il ne faut pas le dire - du fait du blanchiment de l’argent de la cocaïne, dont le Pérou est devenu le premier producteur mondial).

Mais les effets de cette croissance sont limités à Lima et n’irriguent pas le pays. Humala pourra-t-il répondre à cette attente, ses promesses électorales, souvent très démagogiques, seront-elles tenues, voire tenables dans les délais ? Beaucoup en doutent, et se demandent comment va réagir une population exaspérée et impatiente s’il est trop lent à réaliser son programme.

Car cette population andine a toujours été la grande sacrifiée du Pérou : depuis l’indépendance, l’élite qui tient les rênes du pays, qu’elle soit directement issue des colonisateurs espagnols ou qu’elle provienne des immigrants européens ou asiatiques, ne s’est jamais préoccupée que d’exploiter les Indiens de la sierra. C’était possible jusqu’aux années 80 : ce ne l’est plus ou de moins en moins, du fait de la prise de conscience par cette partie (majoritaire) de la population à la fois de sa mise à l’écart et de sa puissance potentielle.

Plusieurs phénomènes majeurs ont permis cette prise de conscience. D’abord la fin de la guerre du Sentier Lumineux au début des années 90, qui a permis de désenclaver l’altiplano ; l’apparition progressive d’une élite indienne ; les connivences scandaleuses entre l’État, les narcotrafiquants et les grandes compagnies minières ; enfin et surtout l’émergence des régimes indigènes ou populaires en Amérique latine (Hugo Chavez au Venezuela, Evo Morales en Bolivie, Rafael Correa en Équateur, Lula da Silva au Brésil), qui ont changé la donne et rendu impossible la poursuite des politiques d’indifférence soutenues par les autres candidats.

De toutes façons le système était au bout du rouleau, et la plongée du Pérou dans une corruption généralisée, favorisée ici encore par l’afflux d’argent sale, aboutissait à rendre le pays ingouvernable et à réduire à néant toute tentative de démocratisation de la société. L’or du Pérou est toujours dans les mains d’une infime minorité qui vend son pays à la découpe à qui peut payer. C’est d’abord pour lutter contre une corruption rendant le Venezuela ingouvernable qu’avait été élu Hugo Chavez ; c’est pour la même rai-son qu’011anta Humala arrive au pouvoir au Pérou.

Quelle direction prendra le nouveau président à partir du 28 juillet, date de début de son mandat, on l’ignore. Mais beaucoup de choses vont changer en Amérique latine, et peut-être dans le monde, du fait cette élection.

Le premier changement, c’est que l’équilibre entre pays à gouvernements ultra-libéraux et à gouvernements populaires est maintenant rompu en faveur des populations andines : si l’on exclut de notre analyse les pays du Cône Sud (Chili, Argentine, Uruguay) qui ont des histoires plus européennes, seule la Colombie reste à droite. Encore l’élection présidentielle de 2010 avait-elle vu surgir un personnage inattendu, Ant4nas Mockus, candidat de la nouvelle gauche colombienne et considéré un moment comme favori. Voilà qui ne peut pas réjouir les États-Unis, qui avaient durant l’ère G. W. Bush un peu abandonné leur cour intérieure et vont probablement devoir tenter d’y remettre de l’ordre.

Le deuxième, c’est l’émergence sur la scène internationale des populations andines. Nul ne sait comment cette gauche sud-américaine va évoluer ; tout juste peut-on noter que contrairement aux pronostics elle a réussi à se maintenir dans les pay : qu’elle a conquis. Mais tournera-t-elle à la dictature comme au Venezuela ou résis tera-t-elle à cette tentation comme en Bolivie ? L’avenir le dira.

Le troisième enfin, c’est que dans sa grande majorit, le continent où avait été conçue et testée l’idéologie ultra-libérale (merci Pinochet s’en éloigne à grande vitess Peut-on voir là le début de la fin d’une époque en tous points néfaste à la planète tout entière ? Nous pouvons moins le souhaiter.

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