La jeunesse et la crise des civilisations.

Lundi 4 décembre 2006, par Jean MONOD // La France

Le phénomène des bandes de jeunes présente d’abord l’intérêt de renseigner
sur la psychologie mal connue des adolescents ; ensuite celui de manifester
certains processus encore moins explorés, à l’ouvre dans la société
contemporaine. C’est surtout le premier aspect qui a retenu l’attention des
spécialistes, particulièrement en France, tandis que le deuxième, échappant
à l’appréhension d’une sociologie elle-même récente devenait, dès 1958, le
thème rebattu d’un certain journalisme. L’essentiel, c’est-à-dire le risque
d’une mutation révolutionnaire de la société contemporaine, était ainsi
évité, ou mieux, exorcisé. Il est pourtant clair que la « crise de
croissance » des jeunes n’est qu’un symptôme d’une crise de croissance de la
société elle-même.

On peut en déduire que le troisième et principal intérêt du phénomène
des bandes, et la justification réelle de son étude - tient à ce qu’il
s’agit là non d’une manifestation pure et originelle de l’inconnu, mais
d’une réalité essentiellement caractérisée par le refus que lui oppose la
société. Ce phénomène, parce qu’il révèle des processus dont l’origine est
aussi obscure que leurs conséquences semblent redoutables, a provoqué, dès
son apparition, une réaction sociale qui lui a donné sa physionomie propre,
celle d’un phénomène marginal. Telle est l’origine du mythe des
blousons-noirs, prédéterminant désormais toute appréhension des faits et
situant toute réflexion sur la jeunesse à l’intérieur d’une structure
mythique qui joue le rôle, pour la société instituée, d’une espèce de
brouillard défensif. Cet écran empêche les observateurs de saisir qu’il y a
là une tendance effective de la société contemporaine que celle-ci s’efforce
de refouler, notamment par une manipulation répressive de ses symptômes.

Un problème mal posé.

Le problème de l’avenir de la civilisation occidentale est travesti en
« problème de la jeunesse », la créativité ramenée à la capacité de
s’adapter. Cette réduction n’affecte pas seulement la vision des
observateurs, elle détermine aussi ou fait dévier l’action de ceux qu’elle
vise. Le mythe des blousons-noirs et ses innombrables avatars construisent
le théâtre où se manifestent les acteurs de cet historio-drame avorté que
sont les « bandes » ; ainsi la contestation, dès son surgissement, est
transformée en délinquance juvénile, et des révolutionnaires potentiels en
sont réduits à s’identifier à des brigands.

C’est parce que le phénomène s’offre à l’observation, brouillé, dévié et
d’avance réinterprété, que son étude est nécessaire. « Toute science est
science du caché », disait Bachelard. Or, à propos des bandes, la société se
cache quelque chose d’elle-même, et la cachette est le phénomène lui-même.
Aussi l’observateur, en tant que membre de la société dont il entreprend de
mettre à jour le « cacher », est-il obligé, s’il ne veut pas se faire l’écho
des idéologies régnantes, de procéder à une « réduction » préalable du
phénomène pour en saisir les diverses composantes, d’entreprendre son
décodage, de retracer la dialectique qui, en ses figements successifs, le
constitue.

L’ethnologie offre ici un moyen provisoire d’opérer la distanciation
nécessaire à une pareille appréhension. Le relativisme culturel, dont
l’ethnologie s’est fait un principe, ôte à la civilisation occidentale son
privilège de sujet absolu de l’univers. Rien n’est plus relatif ni plus
caractéristique de la physionomie de chaque société particulière que ses
normes de conduite et ses valeurs proclamées. Dans la mesure où la
civilisation occidentale prétend à l’universalité, sa définition du normal
et de l’anormal doit être scientifiquement fondée. Or, tel n’est pas le cas
 : on constate, au contraire, que les motivations qui interviennent dans
l’établissement de la délinquance (sous-catégorie de la criminalité)
s’opposent complètement à celles par lesquelles le projet scientifique est
justifié dans son universalité. C’est pourquoi une discipline comme la
criminologie n’est pas une science : elle ne fait que reprendre à son compte
les définitions posées arbitrairement par la société. Les lois de celle-ci
ne coïncident pas avec la nécessité dont la mise au jour constitue le but de
la science. Dès lors, la science de la société se signale inévitablement
comme subversion pour combler l’écart entre les valeurs proclamées
auxquelles elle souscrit et une pratique qui les nie.

Réflexion sociologique relativisée

En faisant sien le projet d’universalité de la civilisation occidentale
contre l’ordre établi et les forces partiales qui le maintiennent, la
science des sociétés explicite le mouvement de subversion des jeunes
eux-mêmes. Permettre à ce mouvement de parvenir à la pleine explicitation de
son essence, en dépit des forces de négation, de neutralisation et de
récupération par lesquelles la société tente de surseoir à l’échéance qu’il
lui assigne, tel est le but d’une réflexion sociologique relativisée.

À la différence de l’anthropologie vulgaire érigeant son type d’homme en
modèle de l’humanité, l’ethnologie refuse en effet de souscrire aux
prétentions universalistes de la civilisation occidentale. Contre cet
impérialisme civilisateur s’élèvent des résistances tant extérieures
qu’intérieures, dont la réflexion ethnologique, ouverte à la multiplicité
des possibles, s’efforce de recueillir le sens. Ainsi, en se détournant
d’une « objectivité » complice de la répression et ennemie de ce qui peut
advenir, ouvre-t-elle à la réalisation d’une universalité vraie, non pas
celle de l’unique et de la négation, mais celle du multiple et du dialogue.

Délinquance et culture juvéniles de masse

Au cours des années cinquante est apparue en Europe une nouvelle
forme de sociabilité : la bande de jeunes. Cette dernière avait plusieurs
caractéristiques, qui apparaissent tout d’abord négatives. Strictement
localisée dans l’échelle des âges, puisqu’elle affectait exclusivement la
population juvénile, cette nouvelle forme de sociabilité faisait des adeptes
dans toutes les classes de la société et balayait même les frontières
géographiques et politiques. Ce contraste entre une focalisation juvénile et
une indétermination en termes de classes et de frontières politiques
constituait la dimension proprement sociologique du phénomène. Il en
marquait aussi le paradoxe : instaurant une structure nouvelle dans le moins
structuré des systèmes (l’échelle des âges). La rupture qu’il introduisait
désertait les structures (classes, frontières) au sein desquelles se
produisaient les contradictions traditionnelles de cette société. Un esprit
sociologiquement averti eût aussitôt pressenti une mutation excédant de
loin, par son importance, l’apparition d’une « nouvelle forme de
délinquance » : la délinquance des jeunes en groupe.

Les raisons de la répression

Plusieurs raisons permettent de comprendre pourquoi, au lieu de se
servir de ces signes avant-coureurs pour explorer son avenir, la société
occidentale leur fit subir, « dans la théorie comme dans la pratique », une
réduction criminologique. Le conservatisme social, dans cette société en
proie à un prodigieux essor technologique, est le succédané d’un « 
contrôle » que la civilisation moderne s’avère incapable d’exercer sur son
propre développement. Or, ces nouvelles formes de sociabilité, à la manière
d’une explosion incontrôlable, non seulement menaçaient l’ordre public, mais
mettaient en péril l’avenir même de la civilisation. Elles prenaient cette
société au dépourvu, par leur contenu non moins que par leur mode
d’insertion structural.

L’Europe de l’après-guerre avait connu de grandes bandes dont les
membres, d’âges divers mais de « basse origine » pratiquaient le vol. La
nouveauté de celles qui apparurent à partir de 1955 et qui les signala à
l’attention du public se manifesta non seulement par l’âge de leurs membres
(moins de vingt ans) et la diversité de leur origine sociale, mais aussi par
le type de leurs activités : ils ne s’appropriaient pas, comme leurs
prédécesseurs nécessiteux, le bien d’autrui ; ils le détruisaient purement
et simplement. Pareille gratuité était inconcevable dans les termes de la
criminologie classique. On ne pouvait plus invoquer la dureté des temps pour
expliquer les associations de malfaiteurs ; il fallait rendre à la « société
d’abondance » la responsabilité de la rébellion dont les jeunes, de plus en
plus nombreux, faisaient preuve vis-à-vis d’elle. Halbstarken-Kravalle
allemands, teddy-boys anglais, skunafolke suédois, hooligans polonais,
stiljagy russes, anderupen danois, nozem néerlandais, vitelloni italiens :
partout on crut leur découvrir un même visage, et partout on les réprima de
la même façon. Bientôt le phénomène et sa répression devinrent mondiaux :
les blousons-noirs français avaient leurs équivalents en Afrique (tsotsies),
en Amérique latine (patotes), en Asie et aux États-Unis (hells angels).

Échec de l’interprétation officielle.

Selon les appréciations officielles, il s’agissait seulement d’une forme
nouvelle de délinquance. Après avoir diminué de 1948 à 1954, la délinquance
juvénile remonte brusquement. La proportion des jeunes délinquants par
rapport à la population juvénile globale et celle de la délinquance des
jeunes en groupe par rapport à la délinquance individuelle subissaient un
accroissement corrélatif. À partir du moment où les répressions policière et
judiciaire s’exercèrent systématiquement, les « grandes bandes à délinquance
absurde et gratuite » diminuèrent, et de « petits groupes dont la
composition variait sans cesse et qui paraissaient s’orienter de plus en
plus nettement vers la réalisation de buts intéressés » se développèrent. Au
total, la répression semblait donc avoir atteint son but : exorciser
l’inconnu et ramener la nouvelle forme de sociabilité inquiétante (on disait
plutôt asociabilité), aux formes contrôlables d’une délinquance juvénile
plus classique. C’est de ce succès que la vague « hippy » et les mouvements
politiques chez les jeunes, à peine plus de dix ans après l’apparition des
blousons-noirs, devaient montrer le caractère inutile..

Tandis que d’un côté la société instituée montrait sa face répressive
pour juguler les « formes nouvelles de délinquance », d’un autre côté elle
fit voir sa face « consommatoire » en fournissant un exutoire aux aspects
commercialisables de la déviance. Ceux qui promurent ainsi la révolte des
jeunes en culture juvénile de masse s’aperçurent en effet que les bandes de
jeunes avaient d’autres traits communs que la « révolte sans cause » : ils
étaient fervents admirateurs d’une nouvelle musique née aux États-Unis, le
« rock and roll », et ils imitaient dans leurs vêtements et dans leurs
attitudes les chanteurs qui en avaient lancé la mode. Leur révolte, dès lors
nullement asociale, n’était-elle pas plutôt l’expression de nouveaux besoins
propres à l’adolescence, que la société dans sa forme actuelle était
incapable de satisfaire ? À partir de ce raisonnement, les promoteurs de la
culture juvénile de masse connue sous le terme « yé-yé » parvinrent à un
double succès : ils s’enrichirent, en ouvrant à l’industrie des loisirs un
nouveau marché, et ils firent baisser le taux de la délinquance en proposant
aux jeunes des activités de remplacement conformes à leurs goûts que leur
tort avait été simplement d’afficher un peu trop bruyamment.

La récupération par les loisirs complétant ainsi l’ouvre entreprise par
la répression policière, les symptômes inquiétants disparurent, et la
société industrielle, rajeunie par la culture juvénile de masse, s’engagea
plus résolument dans une ère d’abondance où tous étaient partie prenante,
quels que soient leur âge, leur classe et leur origine ethnique.

En fait, en reculant son échéance, cette société n’avait fait
qu’aggraver le conflit entre sa structure figée et les forces de changement
qui la travaillaient sourdement. Une enquête menée en 1966 au sein des
bandes de la région parisienne montre l’étroite interdépendance qui existait
entre la physionomie des bandes et les processus à l’ouvre dans la société
globale.

Une description sociologique plus juste

Derrière un apolitisme de façade, on retrouve à l’ouvre dans les bandes
les contraintes structurales dominantes de la société. Leur culture
spécifique s’articule principalement sur la division de la société en
classes, division masquée par la constatation un peu hâtive selon laquelle
« tous les jeunes » s’organisent en bandes. En réalité la stratification par
classes opère à un double niveau : réel et symbolique.

En général, le recrutement des bandes a pour base le quartier, qui porte
lui-même l’empreinte relative d’une séparation des classes et des lieux de
fréquentation à prédominance juvénile. La formation d’une bande est
indissociable du processus de fermeture qui la fait s’isoler de la société
adulte et réagir par des comportements symboliques contre l’image idéale de
la jeunesse que la société cherche à imposer ; ainsi la bande se
constitue-t-elle au sein d’une culture marginale ambiante, avec son langage
(argot), son style vestimentaire, ses lieux de rencontre, ses « références »
culturelles, etc. Mais, dans le même temps qu’elle crée cette sous-culture,
elle doit se différencier des autres bandes pour affirmer contre elles,
quoique dans un langage semblable, son identité. Le choix d’un style musical
particulier, d’une mode datée, d’une démarche assignable à tel quartier,
telle ethnie (manouche, par exemple) ou telle classe d’âge, permet ainsi à
toute nouvelle bande de manifester sa particularité au sein de la culture
juvénile, par le détour de la marginalité.

En 1966, dans la région parisienne, l’opposition des « voyous » et des
« snobs » servait à coder toutes sortes de différenciations : entre bandes
rivales d’un même quartier, entre Paris et la banlieue, le présent et le
passé, la violence et le vol, la force virile et l’homosexualité, etc. Pour
médiatisées qu’elles soient par un symbolisme juvénile-marginal assurant
leur polyvalence, ces oppositions n’en renvoient pas moins aux antagonismes
structuraux, de classe, qui les fondent originellement. Les voyous et les
snobs sont la traduction, dans le folklore juvénile, des prolétaires et des
bourgeois, même si, dans un cas particulier, tous sont prolétaires : Le
snob, joue le rôle du bourgeois et subit le traitement que le voyou réserve
à celui-ci.

Si l’on franchit la frontière entre prolétaires et bourgeois, on
constate la même polarité dans les bandes de jeunes bourgeois : les « 
dandies » s’opposent aux « beatniks ». Dès 1966, une certaine convergence se
manifeste autour du style beatnik, imité par les snobs des bandes
populaires. Les « agents de la récupération » ont utilisé cette convergence
comme nouveau moyen de travestir les conflits de classes en un conflit de
générations, qu’ils ont essayé de résoudre en lui fournissant les moyens
publicitaires de se donner en représentation. Ce faisant, ils préparaient la
riposte des jeunes en bande, qui avaient déjà réagi contre l’uniformisation
yé-yé, et se montraient toujours aussi peu désireux d’être « intégrés » à
une société dont ils récusaient la légitimité.

Le mouvement hippy et la révolte des étudiants dans le monde entier en
1968 ont confirmé certains de ces jugements. La nouvelle période est marquée
par une double spécification des contraintes qui s’exercent sur les formes
de sociabilité de la jeunesse marginale : un relâchement des composantes
strictement juvéniles, corrélatif d’une accentuation des composantes
marginales. Les hippies et les groupuscules gauchistes constituent les pôles
extrêmes entre lesquels s’inscrit la nouvelle différenciation des
sous-cultures juvéniles marginales.

Les contradictions de la société industrielle.

La société industrielle avait cru pouvoir se débarrasser du conflit qui
l’opposait à son propre avenir en le réduisant aux dimensions d’un conflit
de générations, aussi éternel qu’improbable, et en se donnant un vernis de
rajeunissement et de « modernisation ». Pareil ajustement laissait intactes
les contradictions liées à sa structure. Si ces contradictions s’étaient,
dans les années cinquante, cristallisées en problème de la jeunesse, c’est
que la jeunesse était, dans la société en voie d’abondance, la partie de la
population la moins intégrée à la société ; marginale bien qu’au cour de la
société, elle constituait, en quelque sorte, la faille insoupçonnée du
système social.

Prise au dépourvu par la révélation de ses contradictions dans cette
faille, la société, mobilisant ses mécanismes défensifs dans ce secteur
localisé, relâcha son contrôle des secteurs plus traditionnels où elle était
préparée à voir surgir des conflits. C’est dans ces conditions que
s’accentua la politisation de la jeunesse, dans le sens d’un refus du jeu
politique institutionnalisé, dernière étape de la révolte juvénile après
laquelle celle-ci se confond avec le processus révolutionnaire mondial.

Tandis qu’elle contrôlait les communications de masse, où l’on avait vu
la cause de la contagion épidémique des bandes, la société négligea le fait
que les contacts entre jeunes de différents pays se faisaient, de plus en
plus, de manière directe et hors de tout contrôle. Avant d’être des
prophètes de la drogue, les beatniks étaient des globe-trotters.

D’autre part, en prétendant promouvoir une société de masse où la
disparité entre les classes serait pratiquement aplanie, la société masquait
le fait qu’elle constituait en nouveaux prolétaires la masse juvénile
sous-qualifiée à laquelle elle dispensait un enseignement dérisoire. Enfin
l’exacerbation des nationalismes, couronnement d’une socialisation
autoritaire, favorisait une croisade contre la jeunesse elle-même au nom
d’idéaux particuliers, par peuples révolutionnaires interposés.

L’expérience de ces contradictions majeures a, en moins de dix ans,
transformé la jeunesse, de délinquante ou yé-yé, en principale contestataire
de la société industrielle et de sa civilisation.

Cette transformation est bien une « révolution » de la jeunesse dans la
mesure où, au sens d’une rotation sidérale, elle la ramène à son point de
départ, après le détour aliénant de la délinquance et de l’adaptation à une
culture de masse. Dans sa nouvelle affirmation, elle parle moins de « ses »
problèmes qu’elle ne soulève ceux du rapport de la civilisation mondiale
avec elle-même (rapports de classes, internationalisme, avenir de la
civilisation), que les secteurs traditionnellement conflictuels réduisent
aux dimensions de revendications corporatistes.

Cette transformation a suivi deux voies apparemment divergentes : celle,
contemplative, du mouvement hippy né en 1967 en Californie, et celle,
activiste, des groupuscules gauchistes bien connus en France depuis mai
1968.

Le mouvement hippy aux Etats-Unis.

Les hippies, aux États-Unis, sont le produit combiné de la situation de
l’Amérique du Nord dans les années soixante (guerre du Vietnam) et d’une
évolution propre des sous-cultures juvéniles américaines. Celles-ci sont
traditionnellement divisées en une tendance agressive, illustrée par les
gangs en motocyclette, et une tendance non-violente, qui se signale par
l’usage de la drogue. Bien qu’il se situât au départ en marge de ces
sous-cultures, le mouvement beatnik, dont les hippies sont issus, dix ans
plus tard, avait en commun avec ces deux types de bande sa prédilection pour
l’argot, la violence verbale, les petites communautés refermées sur leur
expérience singulière et une attitude négative à l’égard de la société
instituée (l’American way of life). La diffusion du L.S.D. et sa promotion
au rang d’une espèce de culte, avec ses prêtres et ses initiés (hipsters),
donnèrent en 1966 un regain de vigueur au mouvement beatnik (devenu
mouvement hippy) en le faisant sortir du milieu restreint des intellectuels
contestataires de San Francisco. Le L.S.D. promettait une solution à toutes
les frustrations et annonçait le règne de l’« amour universel ».

Les difficultés rencontrées par les États-Unis au Vietnam donnaient une
apparence de raison aux prophéties des beatniks lorsqu’ils annonçaient la
fin du monde et en rendaient l’Amérique responsable. La religion du L.S.D.
prouvait sa validité dans son extension même, puisqu’elle dispensait les
moyens de convertir les hommes à l’amour, après avoir dénoncé dans la haine
et l’ignorance la cause du mal. À la bombe atomique, les hippies opposent la
bombe acide (le L.S.D.). Celle-ci renferme le salut du monde ; elle fournit
le moyen chimico-magique permettant de dépasser les frontières,
constitutives de l’individualité négative, que la société répressive impose
à l’esprit des hommes. « Développez votre esprit ! », et vous découvrirez la
nature et l’amour. L’inspiration hindoue (repensée à travers Herbert
Marcuse) qui régit l’expérience narcotique des hippies influe également sur
leur pratique ; c’est ainsi que des communautés se constituèrent, groupées
autour de sages appelés guru, fuyant les villes et renonçant aux biens de la
société d’abondance dans le but de réapprendre à vivre au sein de la nature
et de faire la preuve qu’une société peut être fondée sur l’amour. En même
temps, tout un art nouveau, pictural et musical, inspiré par l’expérience
hallucinatoire, vit le jour.

Les hippies suscitèrent une réaction parfaitement conforme à celle que
l’on pouvait attendre d’une société industrielle. La répression,
particulièrement dirigée contre l’usage de la drogue et visant à enfermer
les hippies dans leur « délinquance », se combina avec la récupération, dans
l’aménagement culturel et donc la neutralisation des formes
commercialisables, de la protestation hippie. C’est exactement la même
réaction qu’avaient suscitée en France les blousons-noirs, dix ans plus tôt,
et qu’ont provoqué ensuite les « groupuscules ».

Les groupuscules gauchistes, nés d’une rupture avec les
organisations politiques traditionnelles, visent à une transformation
révolutionnaire de la société. Le moyen de cette transformation, c’est la
lutte des classes freinée par ceux-là mêmes qui prétendent la diriger.

Les groupuscules ne prennent pas leurs modèles dans la réalité attestée,
ni leurs références dans la littérature classique ; leurs modèles sont
d’emblée utopiques et leurs auteurs maudits. Ce refus du fait établi
témoigne de l’orientation fondamentale des groupuscules, qui ne visent à
rien de moins qu’à une reprise à la racine du projet révolutionnaire,
falsifié par ses porte-parole bureaucratiques.

Du projet révolutionnaire qui occupa une partie importante de la
jeunesse en 1968, que reste-t-il quelques années plus tard ? La décennie de
1970 a vu se développer une multitude d’expérience communautaires, dont
certaines subsistent. La notion de classe a perdu beaucoup de son crédit. La
notion de race, en revanche, tend, malgré la science, à remplacer celle de
culture. Le monde est en crise ; les clivages se multiplient ; les repères
sont de plus en plus flous. Il n’y a plus de structure - même
oppositionnelle - commune. La déception des espoirs qui faisaient de l’Est,
avant 1970, un phare révolutionnaire n’a pas rendu l’Occident plus « 
ouvert » culturellement ni plus démocratique.

Mais la crise pétrolière a mis fin au mythe du progrès indéfini. La crise
que l’Occident traverse renvoie ainsi la civilisation industrielle bâtie sur
ses mythes à ses véritables coordonnées : un État séparé de la société,
principal bénéficiaire de la crise (car l’État se développe, si l’industrie
stagne), et une technologie prédatrice, dont la justification idéologique
est de moins en moins crédible d’un point de vue « démocratique ». Plus
écrasante que jamais, la civilisation occidentale, industrielle, urbaine et
étatique, n’en est pas moins prise en flagrant délit de faiblesse. Il semble
que les peuples d’Europe soient sur le point de comprendre qu’ils sont,
selon le mot du leader indien John Trudell, « les peuples les plus opprimés
du monde » (« Les Indiens n’ont plus rien à perdre », in Libération, 30 juin
1978).

Dans cette situation, autour de quels signes la jeunesse se
rassemble-t-elle ? Le phénomène des bandes de jeunes semble s’être fondu
dans la dynamique plus profonde de mouvements communautaires multiples à
plus long cours : associations, radios libres, squatts, groupes artistiques,
mouvements politiques d’immigrés, comités d’information, de soutien, etc.
C’est le règne de l’atomisation de groupes poursuivant des fins spécifiques.
L’avenir de ces groupes reste cependant incertain.

Jean MONOD

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