La jeunesse et la crise des civilisations.

Vendredi 6 février 2009, par Jean MONOD // La France

Le phénomène des bandes de jeunes présente d’abord l’intérêt de renseigner sur la psychologie mal connue des adolescents ; ensuite celui de manifester certains processus encore moins explorés, à l’ouvre dans la société contemporaine. C’est surtout le premier aspect qui a retenu l’attention des spécialistes, particulièrement en France, tandis que le deuxième, échappant à l’appréhension d’une sociologie elle-même récente devenait, dès 1958, le thème rebattu d’un certain journalisme. L’essentiel, c’est-à-dire le risque d’une mutation révolutionnaire de la société contemporaine, était ainsi évité, ou mieux, exorcisé. Il est pourtant clair que la « crise de croissance » des jeunes n’est qu’un symptôme d’une crise de croissance de la société elle-même.

On peut en déduire que le troisième et principal intérêt du phénomène des bandes, et la justification réelle de son étude - tient à ce qu’il s’agit là non d’une manifestation pure et originelle de l’inconnu, mais d’une réalité essentiellement caractérisée par le refus que lui oppose la société. Ce phénomène, parce qu’il révèle des processus dont l’origine est aussi obscure que leurs conséquences semblent redoutables, a provoqué, dès son apparition, une réaction sociale qui lui a donné sa physionomie propre, celle d’un phénomène marginal. Telle est l’origine du mythe des blousons-noirs, prédéterminant désormais toute appréhension des faits et situant toute réflexion sur la jeunesse à l’intérieur d’une structure mythique qui joue le rôle, pour la société instituée, d’une espèce de brouillard défensif. Cet écran empêche les observateurs de saisir qu’il y a là une tendance effective de la société contemporaine que celle-ci s’efforce de refouler, notamment par une manipulation répressive de ses symptômes.

Un problème mal posé.

Le problème de l’avenir de la civilisation occidentale est travesti en « problème de la jeunesse », la créativité ramenée à la capacité de s’adapter. Cette réduction n’affecte pas seulement la vision des observateurs, elle détermine aussi ou fait dévier l’action de ceux qu’elle vise. Le mythe des blousons-noirs et ses innombrables avatars construisent le théâtre où se manifestent les acteurs de cet historio-drame avorté que sont les « bandes » ; ainsi la contestation, dès son surgissement, est transformée en délinquance juvénile, et des révolutionnaires potentiels en sont réduits à s’identifier à des brigands.

C’est parce que le phénomène s’offre à l’observation, brouillé, dévié et d’avance réinterprété, que son étude est nécessaire. « Toute science est science du caché », disait Bachelard. Or, à propos des bandes, la société se cache quelque chose d’elle-même, et la cachette est le phénomène lui-même. Aussi l’observateur, en tant que membre de la société dont il entreprend de mettre à jour le « cacher », est-il obligé, s’il ne veut pas se faire l’écho des idéologies régnantes, de procéder à une « réduction » préalable du phénomène pour en saisir les diverses composantes, d’entreprendre son décodage, de retracer la dialectique qui, en ses figements successifs, le constitue.

L’ethnologie offre ici un moyen provisoire d’opérer la distanciation nécessaire à une pareille appréhension. Le relativisme culturel, dont l’ethnologie s’est fait un principe, ôte à la civilisation occidentale son privilège de sujet absolu de l’univers. Rien n’est plus relatif ni plus caractéristique de la physionomie de chaque société particulière que ses normes de conduite et ses valeurs proclamées. Dans la mesure où la civilisation occidentale prétend à l’universalité, sa définition du normal et de l’anormal doit être scientifiquement fondée. Or, tel n’est pas le cas : on constate, au contraire, que les motivations qui interviennent dans l’établissement de la délinquance (sous-catégorie de la criminalité) s’opposent complètement à celles par lesquelles le projet scientifique est justifié dans son universalité. C’est pourquoi une discipline comme la criminologie n’est pas une science : elle ne fait que reprendre à son compte les définitions posées arbitrairement par la société. Les lois de celle-ci ne coïncident pas avec la nécessité dont la mise au jour constitue le but de la science. Dès lors, la science de la société se signale inévitablement comme subversion pour combler l’écart entre les valeurs proclamées auxquelles elle souscrit et une pratique qui les nie.

Réflexion sociologique relativisée

En faisant sien le projet d’universalité de la civilisation occidentale contre l’ordre établi et les forces partiales qui le maintiennent, la science des sociétés explicite le mouvement de subversion des jeunes eux-mêmes. Permettre à ce mouvement de parvenir à la pleine explicitation de son essence, en dépit des forces de négation, de neutralisation et de récupération par lesquelles la société tente de surseoir à l’échéance qu’il lui assigne, tel est le but d’une réflexion sociologique relativisée.

À la différence de l’anthropologie vulgaire érigeant son type d’homme en modèle de l’humanité, l’ethnologie refuse en effet de souscrire aux prétentions universalistes de la civilisation occidentale. Contre cet impérialisme civilisateur s’élèvent des résistances tant extérieures qu’intérieures, dont la réflexion ethnologique, ouverte à la multiplicité des possibles, s’efforce de recueillir le sens. Ainsi, en se détournant d’une « objectivité » complice de la répression et ennemie de ce qui peut advenir, ouvre-t-elle à la réalisation d’une universalité vraie, non pas celle de l’unique et de la négation, mais celle du multiple et du dialogue.

Délinquance et culture juvéniles de masse

Au cours des années cinquante est apparue en Europe une nouvelle forme de sociabilité : la bande de jeunes. Cette dernière avait plusieurs caractéristiques, qui apparaissent tout d’abord négatives. Strictement localisée dans l’échelle des âges, puisqu’elle affectait exclusivement la population juvénile, cette nouvelle forme de sociabilité faisait des adeptes dans toutes les classes de la société et balayait même les frontières géographiques et politiques. Ce contraste entre une focalisation juvénile et une indétermination en termes de classes et de frontières politiques constituait la dimension proprement sociologique du phénomène. Il en marquait aussi le paradoxe : instaurant une structure nouvelle dans le moins structuré des systèmes (l’échelle des âges). La rupture qu’il introduisait désertait les structures (classes, frontières) au sein desquelles se produisaient les contradictions traditionnelles de cette société. Un esprit sociologiquement averti eût aussitôt pressenti une mutation excédant de loin, par son importance, l’apparition d’une « nouvelle forme de délinquance » : la délinquance des jeunes en groupe.

Les raisons de la répression

Plusieurs raisons permettent de comprendre pourquoi, au lieu de se servir de ces signes avant-coureurs pour explorer son avenir, la société occidentale leur fit subir, « dans la théorie comme dans la pratique », une réduction criminologique. Le conservatisme social, dans cette société en proie à un prodigieux essor technologique, est le succédané d’un « contrôle » que la civilisation moderne s’avère incapable d’exercer sur son propre développement. Or, ces nouvelles formes de sociabilité, à la manière d’une explosion incontrôlable, non seulement menaçaient l’ordre public, mais mettaient en péril l’avenir même de la civilisation. Elles prenaient cette société au dépourvu, par leur contenu non moins que par leur mode d’insertion structural.

L’Europe de l’après-guerre avait connu de grandes bandes dont les membres, d’âges divers mais de « basse origine » pratiquaient le vol. La nouveauté de celles qui apparurent à partir de 1955 et qui les signala à l’attention du public se manifesta non seulement par l’âge de leurs membres (moins de vingt ans) et la diversité de leur origine sociale, mais aussi par le type de leurs activités : ils ne s’appropriaient pas, comme leurs prédécesseurs nécessiteux, le bien d’autrui ; ils le détruisaient purement et simplement. Pareille gratuité était inconcevable dans les termes de la criminologie classique. On ne pouvait plus invoquer la dureté des temps pour expliquer les associations de malfaiteurs ; il fallait rendre à la « société d’abondance » la responsabilité de la rébellion dont les jeunes, de plus en plus nombreux, faisaient preuve vis-à-vis d’elle. Halbstarken-Kravalle allemands, teddy-boys anglais, skunafolke suédois, hooligans polonais, stiljagy russes, anderupen danois, nozem néerlandais, vitelloni italiens : partout on crut leur découvrir un même visage, et partout on les réprima de la même façon. Bientôt le phénomène et sa répression devinrent mondiaux : les blousons-noirs français avaient leurs équivalents en Afrique (tsotsies), en Amérique latine (patotes), en Asie et aux États-Unis (hells angels).

Échec de l’interprétation officielle.

Selon les appréciations officielles, il s’agissait seulement d’une forme nouvelle de délinquance. Après avoir diminué de 1948 à 1954, la délinquance juvénile remonte brusquement. La proportion des jeunes délinquants par rapport à la population juvénile globale et celle de la délinquance des jeunes en groupe par rapport à la délinquance individuelle subissaient un accroissement corrélatif. À partir du moment où les répressions policière et judiciaire s’exercèrent systématiquement, les « grandes bandes à délinquance absurde et gratuite » diminuèrent, et de « petits groupes dont la composition variait sans cesse et qui paraissaient s’orienter de plus en plus nettement vers la réalisation de buts intéressés » se développèrent. Au total, la répression semblait donc avoir atteint son but : exorciser l’inconnu et ramener la nouvelle forme de sociabilité inquiétante (on disait plutôt asociabilité), aux formes contrôlables d’une délinquance juvénile plus classique. C’est de ce succès que la vague « hippy » et les mouvements politiques chez les jeunes, à peine plus de dix ans après l’apparition des blousons-noirs, devaient montrer le caractère inutile..

Tandis que d’un côté la société instituée montrait sa face répressive pour juguler les « formes nouvelles de délinquance », d’un autre côté elle fit voir sa face « consommatoire » en fournissant un exutoire aux aspects commercialisables de la déviance. Ceux qui promurent ainsi la révolte des jeunes en culture juvénile de masse s’aperçurent en effet que les bandes de jeunes avaient d’autres traits communs que la « révolte sans cause » : ils étaient fervents admirateurs d’une nouvelle musique née aux États-Unis, le « rock and roll », et ils imitaient dans leurs vêtements et dans leurs attitudes les chanteurs qui en avaient lancé la mode. Leur révolte, dès lors nullement asociale, n’était-elle pas plutôt l’expression de nouveaux besoins propres à l’adolescence, que la société dans sa forme actuelle était incapable de satisfaire ? À partir de ce raisonnement, les promoteurs de la culture juvénile de masse connue sous le terme « yé-yé » parvinrent à un double succès : ils s’enrichirent, en ouvrant à l’industrie des loisirs un nouveau marché, et ils firent baisser le taux de la délinquance en proposant aux jeunes des activités de remplacement conformes à leurs goûts que leur tort avait été simplement d’afficher un peu trop bruyamment.

La récupération par les loisirs complétant ainsi l’ouvre entreprise par la répression policière, les symptômes inquiétants disparurent, et la société industrielle, rajeunie par la culture juvénile de masse, s’engagea plus résolument dans une ère d’abondance où tous étaient partie prenante, quels que soient leur âge, leur classe et leur origine ethnique.

En fait, en reculant son échéance, cette société n’avait fait qu’aggraver le conflit entre sa structure figée et les forces de changement qui la travaillaient sourdement. Une enquête menée en 1966 au sein des bandes de la région parisienne montre l’étroite interdépendance qui existait entre la physionomie des bandes et les processus à l’ouvre dans la société globale.

Une description sociologique plus juste

Derrière un apolitisme de façade, on retrouve à l’ouvre dans les bandes les contraintes structurales dominantes de la société. Leur culture spécifique s’articule principalement sur la division de la société en classes, division masquée par la constatation un peu hâtive selon laquelle « tous les jeunes » s’organisent en bandes. En réalité la stratification par classes opère à un double niveau : réel et symbolique.

En général, le recrutement des bandes a pour base le quartier, qui porte lui-même l’empreinte relative d’une séparation des classes et des lieux de fréquentation à prédominance juvénile. La formation d’une bande est indissociable du processus de fermeture qui la fait s’isoler de la société adulte et réagir par des comportements symboliques contre l’image idéale de la jeunesse que la société cherche à imposer ; ainsi la bande se constitue-t-elle au sein d’une culture marginale ambiante, avec son langage (argot), son style vestimentaire, ses lieux de rencontre, ses « références » culturelles, etc. Mais, dans le même temps qu’elle crée cette sous-culture, elle doit se différencier des autres bandes pour affirmer contre elles, quoique dans un langage semblable, son identité. Le choix d’un style musical particulier, d’une mode datée, d’une démarche assignable à tel quartier, telle ethnie (manouche, par exemple) ou telle classe d’âge, permet ainsi à toute nouvelle bande de manifester sa particularité au sein de la culture juvénile, par le détour de la marginalité.

En 1966, dans la région parisienne, l’opposition des « voyous » et des « snobs » servait à coder toutes sortes de différenciations : entre bandes rivales d’un même quartier, entre Paris et la banlieue, le présent et le passé, la violence et le vol, la force virile et l’homosexualité, etc. Pour médiatisées qu’elles soient par un symbolisme juvénile-marginal assurant leur polyvalence, ces oppositions n’en renvoient pas moins aux antagonismes structuraux, de classe, qui les fondent originellement. Les voyous et les snobs sont la traduction, dans le folklore juvénile, des prolétaires et des bourgeois, même si, dans un cas particulier, tous sont prolétaires : Le snob, joue le rôle du bourgeois et subit le traitement que le voyou réserve à celui-ci.

Si l’on franchit la frontière entre prolétaires et bourgeois, on constate la même polarité dans les bandes de jeunes bourgeois : les « dandies » s’opposent aux « beatniks ». Dès 1966, une certaine convergence se manifeste autour du style beatnik, imité par les snobs des bandes populaires. Les « agents de la récupération » ont utilisé cette convergence comme nouveau moyen de travestir les conflits de classes en un conflit de générations, qu’ils ont essayé de résoudre en lui fournissant les moyens publicitaires de se donner en représentation. Ce faisant, ils préparaient la riposte des jeunes en bande, qui avaient déjà réagi contre l’uniformisation yé-yé, et se montraient toujours aussi peu désireux d’être « intégrés » à une société dont ils récusaient la légitimité.

Le mouvement hippy et la révolte des étudiants dans le monde entier en 1968 ont confirmé certains de ces jugements. La nouvelle période est marquée par une double spécification des contraintes qui s’exercent sur les formes de sociabilité de la jeunesse marginale : un relâchement des composantes strictement juvéniles, corrélatif d’une accentuation des composantes marginales. Les hippies et les groupuscules gauchistes constituent les pôles extrêmes entre lesquels s’inscrit la nouvelle différenciation des sous-cultures juvéniles marginales.

Les contradictions de la société industrielle.

La société industrielle avait cru pouvoir se débarrasser du conflit qui l’opposait à son propre avenir en le réduisant aux dimensions d’un conflit de générations, aussi éternel qu’improbable, et en se donnant un vernis de rajeunissement et de « modernisation ». Pareil ajustement laissait intactes les contradictions liées à sa structure. Si ces contradictions s’étaient, dans les années cinquante, cristallisées en problème de la jeunesse, c’est que la jeunesse était, dans la société en voie d’abondance, la partie de la population la moins intégrée à la société ; marginale bien qu’au cour de la société, elle constituait, en quelque sorte, la faille insoupçonnée du système social.

Prise au dépourvu par la révélation de ses contradictions dans cette faille, la société, mobilisant ses mécanismes défensifs dans ce secteur localisé, relâcha son contrôle des secteurs plus traditionnels où elle était préparée à voir surgir des conflits. C’est dans ces conditions que s’accentua la politisation de la jeunesse, dans le sens d’un refus du jeu politique institutionnalisé, dernière étape de la révolte juvénile après laquelle celle-ci se confond avec le processus révolutionnaire mondial.

Tandis qu’elle contrôlait les communications de masse, où l’on avait vu la cause de la contagion épidémique des bandes, la société négligea le fait que les contacts entre jeunes de différents pays se faisaient, de plus en plus, de manière directe et hors de tout contrôle. Avant d’être des prophètes de la drogue, les beatniks étaient des globe-trotters.

D’autre part, en prétendant promouvoir une société de masse où la disparité entre les classes serait pratiquement aplanie, la société masquait le fait qu’elle constituait en nouveaux prolétaires la masse juvénile sous-qualifiée à laquelle elle dispensait un enseignement dérisoire. Enfin l’exacerbation des nationalismes, couronnement d’une socialisation autoritaire, favorisait une croisade contre la jeunesse elle-même au nom d’idéaux particuliers, par peuples révolutionnaires interposés.

L’expérience de ces contradictions majeures a, en moins de dix ans, transformé la jeunesse, de délinquante ou yé-yé, en principale contestataire de la société industrielle et de sa civilisation.

Cette transformation est bien une « révolution » de la jeunesse dans la mesure où, au sens d’une rotation sidérale, elle la ramène à son point de départ, après le détour aliénant de la délinquance et de l’adaptation à une culture de masse. Dans sa nouvelle affirmation, elle parle moins de « ses » problèmes qu’elle ne soulève ceux du rapport de la civilisation mondiale avec elle-même (rapports de classes, internationalisme, avenir de la civilisation), que les secteurs traditionnellement conflictuels réduisent aux dimensions de revendications corporatistes.

Cette transformation a suivi deux voies apparemment divergentes : celle, contemplative, du mouvement hippy né en 1967 en Californie, et celle, activiste, des groupuscules gauchistes bien connus en France depuis mai 1968.

Le mouvement hippy aux Etats-Unis.

Les hippies, aux États-Unis, sont le produit combiné de la situation de l’Amérique du Nord dans les années soixante (guerre du Vietnam) et d’une évolution propre des sous-cultures juvéniles américaines. Celles-ci sont traditionnellement divisées en une tendance agressive, illustrée par les gangs en motocyclette, et une tendance non-violente, qui se signale par l’usage de la drogue. Bien qu’il se situât au départ en marge de ces sous-cultures, le mouvement beatnik, dont les hippies sont issus, dix ans plus tard, avait en commun avec ces deux types de bande sa prédilection pour l’argot, la violence verbale, les petites communautés refermées sur leur expérience singulière et une attitude négative à l’égard de la société instituée (l’American way of life). La diffusion du L.S.D. et sa promotion au rang d’une espèce de culte, avec ses prêtres et ses initiés (hipsters), donnèrent en 1966 un regain de vigueur au mouvement beatnik (devenu mouvement hippy) en le faisant sortir du milieu restreint des intellectuels contestataires de San Francisco. Le L.S.D. promettait une solution à toutes les frustrations et annonçait le règne de l’« amour universel ».

Les difficultés rencontrées par les États-Unis au Vietnam donnaient une apparence de raison aux prophéties des beatniks lorsqu’ils annonçaient la fin du monde et en rendaient l’Amérique responsable. La religion du L.S.D. prouvait sa validité dans son extension même, puisqu’elle dispensait les moyens de convertir les hommes à l’amour, après avoir dénoncé dans la haine et l’ignorance la cause du mal. À la bombe atomique, les hippies opposent la bombe acide (le L.S.D.). Celle-ci renferme le salut du monde ; elle fournit le moyen chimico-magique permettant de dépasser les frontières, constitutives de l’individualité négative, que la société répressive impose à l’esprit des hommes. « Développez votre esprit ! », et vous découvrirez la nature et l’amour. L’inspiration hindoue (repensée à travers Herbert Marcuse) qui régit l’expérience narcotique des hippies influe également sur leur pratique ; c’est ainsi que des communautés se constituèrent, groupées autour de sages appelés guru, fuyant les villes et renonçant aux biens de la société d’abondance dans le but de réapprendre à vivre au sein de la nature et de faire la preuve qu’une société peut être fondée sur l’amour. En même temps, tout un art nouveau, pictural et musical, inspiré par l’expérience hallucinatoire, vit le jour.

Les hippies suscitèrent une réaction parfaitement conforme à celle que l’on pouvait attendre d’une société industrielle. La répression, particulièrement dirigée contre l’usage de la drogue et visant à enfermer les hippies dans leur « délinquance », se combina avec la récupération, dans l’aménagement culturel et donc la neutralisation des formes commercialisables, de la protestation hippie. C’est exactement la même réaction qu’avaient suscitée en France les blousons-noirs, dix ans plus tôt, et qu’ont provoqué ensuite les « groupuscules ».

Les groupuscules gauchistes, nés d’une rupture avec les organisations politiques traditionnelles, visent à une transformation révolutionnaire de la société. Le moyen de cette transformation, c’est la lutte des classes freinée par ceux-là mêmes qui prétendent la diriger.

Les groupuscules ne prennent pas leurs modèles dans la réalité attestée, ni leurs références dans la littérature classique ; leurs modèles sont d’emblée utopiques et leurs auteurs maudits. Ce refus du fait établi témoigne de l’orientation fondamentale des groupuscules, qui ne visent à rien de moins qu’à une reprise à la racine du projet révolutionnaire, falsifié par ses porte-parole bureaucratiques.

Du projet révolutionnaire qui occupa une partie importante de la jeunesse en 1968, que reste-t-il quelques années plus tard ? La décennie de 1970 a vu se développer une multitude d’expérience communautaires, dont certaines subsistent. La notion de classe a perdu beaucoup de son crédit. La notion de race, en revanche, tend, malgré la science, à remplacer celle de culture. Le monde est en crise ; les clivages se multiplient ; les repères sont de plus en plus flous. Il n’y a plus de structure - même oppositionnelle - commune. La déception des espoirs qui faisaient de l’Est, avant 1970, un phare révolutionnaire n’a pas rendu l’Occident plus « ouvert » culturellement ni plus démocratique.

Mais la crise pétrolière a mis fin au mythe du progrès indéfini. La crise que l’Occident traverse renvoie ainsi la civilisation industrielle bâtie sur ses mythes à ses véritables coordonnées : un État séparé de la société, principal bénéficiaire de la crise (car l’État se développe, si l’industrie stagne), et une technologie prédatrice, dont la justification idéologique est de moins en moins crédible d’un point de vue « démocratique ». Plus écrasante que jamais, la civilisation occidentale, industrielle, urbaine et étatique, n’en est pas moins prise en flagrant délit de faiblesse. Il semble que les peuples d’Europe soient sur le point de comprendre qu’ils sont, selon le mot du leader indien John Trudell, « les peuples les plus opprimés du monde » (« Les Indiens n’ont plus rien à perdre », in Libération, 30 juin 1978).

Dans cette situation, autour de quels signes la jeunesse se rassemble-t-elle ? Le phénomène des bandes de jeunes semble s’être fondu dans la dynamique plus profonde de mouvements communautaires multiples à plus long cours : associations, radios libres, squatts, groupes artistiques, mouvements politiques d’immigrés, comités d’information, de soutien, etc. C’est le règne de l’atomisation de groupes poursuivant des fins spécifiques. L’avenir de ces groupes reste cependant incertain.

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