La haine des oubliés.

Die Zeit Hambourg

Dimanche 31 octobre 2010, par Gero von Randow // L’Europe

C’est le titre du reportage très noir que le magazine allemand a consacré à la cité des Bosquets, à Montfermeil, l’un des épicentres des émeutes de zoos.

Le nom de cette cité est déjà une ironie en soi : Les Bosquets. En lieu et place de petits bois, on voit des façades d’immeubles lépreuses couvertes de graffitis comme "Fuck la police"ou, plus menaçant, "Mourad balance" comprendre : "Mourad moucharde à la police". Partout, des paraboles pour capter les chaînes arabes. Sous un panneau jaune de La Poste, un bloc de béton calciné, autrefois distributeur de billets. Une dépanneuse descend la rue Utrillo. Elle transporte une voiture calcinée. Deux femmes en hidjab font leurs courses. C’est là, ainsi que dans d’autres quartiers chauds de Seine-Saint-Denis, au nord de Paris, qu’ont éclaté il y a cinq ans Ies émeutes qui ont peu à peu embrasé d’autres villes du pays. Ces troubles, qui ont duré vingt-deux jours, ont fini par prendre une allure d’insurrection.

La cité des Bosquets appartient à Montfermeil, une commune classée parmi les 751 "zone sur haines sensible ?" du pays, lesquelles se situent en majorité aux abords des grandes villes, dans les han- lieues ; 4,4 millions de personnes y vivent. C’est dans ces espaces que Sarkozy veut mener la lutte contre la criminalité, à laquelle il a appelé cet été, après des émeutes, en juillet, dans la banlieue de Grenoble. Lorsqu’on visite une cité comme Les Bosquets, sa violence ne saute pas nécessairement aux yeux. Il faut bien regarder pour se rendre compte que certains habitants ne se risquent que rarement dans les cages d’escalier, parce qu’il y a des étages entièrement occupés par des trafiquants de drogue armés. Quant aux ascenseurs, ils sont souvent hors service. D’autres habitants se font terroriser parce qu’ils refusent de cacher de la drogue dans leur appartement ; Ou parce qu’ils ont dénoncé un acte de violence à la police ; Ou alors ils se terrent chez eux parce qu’ils sont alcooliques et qu’ils sont tout au bas de l’échelle sociale. Ils se font menacer, chasser, agresser. Ce sont les "cas soc" les cas sociaux.

Un terrain neutre pour se bastonner

Dans la cité des Bosquets, ils se traînent le matin jusqu’à cet espace lugubre en marge des blocs de béton qui aurait dû un jour devenir une place. Un espace au croisement de quelques rues, doté d’un supermarché bon à démolir et d’une boucherie halal. En début d’après-midi, le tableau s’anime, la jeunesse arrive. L’ambiance est joyeuse, mais il est tout de même recommandé de changer de trottoir lorsque approche un groupe de jeunes avec capuches et casquettes. Puis arrive le moment où il vaut mieux ficher le camp. Lorsqu’on ne voit plus d’aînés. Lorsque le bizness commence. Lorsque, sur un toit, un veilleur monte la garde. Lorsque, à I’improviste, une BMWX6 déboule du coin de la rue.

Il vaut mieux ficher le camp aussi lorsque le Centre loisirs jeunes (CLJ) ferme. Ce bunker entouré de barbelés est dirigé par un policier en tenue de sport. Dans le quartier, Pierre Wadoux a déjà vu des enfants traîner dans la rue après minuit. Il y a des enfants de huit ans qui s’occupent de leurs cadets ; témoigne-t-il. Plus personne ne s’occupe des jeunes. Luc Bronner, journaliste au quotidien Le Monde et auteur de La loi du ghetto, enquête dans les banlieues françaises, Calmann-Lévy, 2010, dispose d’un bon réseau dans les banlieues. Dans les cités, témoigne-t-il, vous ne trouverez quasiment pas un jeune qui ne puisse vous raconter l’histoire d’un proche, d’un voisin ou d’un camarade de classe décédé de mort violente lors d’une course-poursuite avec la police, d’une fusillade, d’un vol.

Certaines bandes cherchent un terrain neutre pour se bastonner. A Paris, les jeunes bagarreurs ont une prédilection pour Les Halles, en plein centre de la capitale. Ou bien ils se battent avec des supporters de foot racistes, des Blancs, à l’occasion de matchs du PSG. D’autres errent en petites bandes ; ils ne cherchent pas de victimes, ils les trouvent en passant. Il va des cas de torture gratuite. Et, si différents que soient ces phénomènes de violence, ils ont un point commun : la haine, ce sentiment qui rend forts ceux qui se savent socialement faibles.

Les réseaux du crime organisé utilisent ces jeunes pour vendre de la drogue, des parfums et des montres de contrefaçon. Ils en arrivent souvent à des actes violents parce qu’ils se disputent à propos d’argent sale. Voilà ce que rapporte Daniel Merchat ancien commandant de police en banlieue et actuellement avocat â Bobigny, une ville qui, comme Montfermeil, fait partie du département de la Seine-Saint-Denis. "Plus juteux que la drogue, il y a le commerce des voitures de luxe volées et des cigarettes de contrebande » précise-t-il. Une économie parallèle, organisée en territoires. Ses acteurs défendent leur espace les uns contre les autres - et tous contre l’Etat.

Cette égalité qui leur est refusée

Les habitants des cités, bien qu’ils soient eux-mêmes affectés par la violence, prennent part à cette défense du territoire contre l’Etat selon une logique perverse : ils se sentent chez eux dans leur quartier, là où personne ne vient les discriminer à cause de leurs origines maghrébines ou africaines. En revanche, les représentants de la République, qui leur promettent l’égalité et la leur refusent dans les faits, sont à leurs yeux des sales Blancs des Français de merde. Et cela vise aussi bien des facteurs, des conducteurs de bus que des gardiens d’immeuble ou des médecins urgentistes : tous ceux qui incarnent une institution, journalistes inclus. Le seul drapeau national qui flotte occasionnellement ici, c’est celui de l’Algérie. Une honte pour les Français de souche.

Le soir, lorsque des véhicules de police s’aventurent dans les quartiers chauds, les réverbères s’éteignent parfois ; quelqu’un a coupé un câble. Un CRS fait état de réels guets-apens. Les pompiers reçoivent un appel signalant une voiture en feu. Mais, comme les soldats du feu n’osent pas y aller tout seuls, ils nous appellent. Ainsi, l’Etat républicain, débarque sous la forme d’un camion de pompier et de deux cars de police - et il n’est pas rare qu’il se fasse accueillir par une pluie de caillasses. "l y a parfois 50 ou même 200 gars qui les attendent dans la rue et sur les toits. Des tuyaux en métal, des explosifs et des cocktails Molotov volent dans tous les sens. De temps en temps, on entend un coup de feu. Aujourd’hui, les émeutiers vont jusqu’à tirer avec des calibres 7,62 mm, autrement dit des armes de guerre. La plupart de ces jeunes arrivent sur les lieux après avoir reçu un SMS, attirés par la castagne.

Florence Adam, commissaire de police en Seine-Saint-Denis, vient de la lutte antiterroriste. Elle a dû s’adapter du tout au tout. Comment s’y prend-elle pour faire régner l’ordre dans les banlieues ? D’une manière que l’on pourrait qualifier de cyclique. On y va, ils reculent, on s’en va, ils reviennent. Cette femme à la carrure imposante hausse les épaules. Daniel Merchat, l’avocat âgé de 53 ans, est plus explicite : Ce sont des coups de pub. Nicolas Sarkozy vient de nommer un nouveau préfet en Seine-Saint-Denis : Christian Lambert, un ancien policier ancien directeur central des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) et ancien directeur de cabinet du préfet de police de Paris. Avec 500 hommes, il prend d’assaut une tour d’habitation, saisit l’argent et la drogue, procède à des arrestations. Quelques jours plus tard, tout est redevenu comme avant. Enfin, pas tout à fait... Car, une fois de plus, le gouvernement a fait les grands titres des médias, qui rendent compte de sa guerre contre la criminalité.

Les CRS, eux aussi, parlent de guerre et la préparent dans un ancien hippodrome, au sud de Paris. Le premier jour, sur une place à ciel ouvert, des hommes en cuirasse s’entraînent à affronter des manifestants. Un exercice plutôt sportif. Ceux qui jouent les manifestants n’y vont pas de main morte, mais, à tout prendre, les hommes rient et s’amusent bien. Tout a l’air bien rodé, y compris l’utilisation des gaz lacrymogènes. Ensuite, un copieux repas les attend, accompagné d’un bon bordeaux.

Une culture de ghetto

Le lendemain, le tableau est tout autre. Dans les anciennes écuries, les CRS s’entraînent à des interventions en banlieue au milieu de forteresses de béton. Le décor est tout aussi décrépi que les vraies cités ; la seule différence, c’est que les bâtiments sont moins élevés, précise Jean-François. Ce père de famille a peur chaque fois qu’il doit se rendre de nuit en Seine-Saint-Denis. Je regarde toujours en l’air, explique-t-il. En 2005, on a jeté sur nous des machines à laver depuis le cinquième étage. Les CRS se battent en groupe et subissent les attaques pour le moins réalistes de leurs formateurs. Ils se repèrent à grand-peine sur ce terrain sans visibilité, vacillent sous le poids de leurs lourds équipements, tripatouillent leur radio en se faisant surprendre par des jets de pierres et, cédant à la nervosité, dispersent leurs gaz lacrymogènes, dont ils prennent l’essentiel dans les yeux. Le sang coule. Plus personne ne rit. La banlieue, c’est la guérilla résume un imposant CRS noir. Il ya lui-même grandi. A la ceinture, il porte une matraque de type tonfa, un pistolet à impulsion électrique (Taser) et un pistolet. A la main, il tient un pistolet à deux canons du type Flash-Ball, une arme "sublétale", c’est-à-dire qui ne tue pas la victime - à condition que l’on respecte la distance nécessaire.

Daniel Merchat, qui, à la fin de sa carrière dans la police, commandait 200 agents, critique cet armement. Lorsqu’un policier n’a qu’une matraque et une arme à feu, le seuil de violence est clair. Mais imaginez un jeune homme qui malgré sa formation, a une putain de trouille - tous les policiers connaissent au moins un collègue gravement blessé. Alors, il est là et il doit aussitôt réagir. Que fera-t-il ?Il choisira l’arme la plus lourde à sa disposition. Et c’est ainsi que les choses se passent. Dans les hôpitaux de banlieue, les patients blessés par la police n’ont plus rien d’exceptionnel. Toutefois, comme l’explique le sociologue Didier Lapeyronneie, l’escalade de la violence tient à de multiples facteurs - en particulier aux contrôles d’identité, mais aussi au tutoiement, aux insultes racistes, aux brutalités, aux courses-poursuites avec des jeunes en deux-roues qui ne portent pas de casque. Tout cela attise le feu. Et une culture de ghetto prend forme. La guerre contre les flics y figure en bonne place.

Ghetto urbain, ainsi s’intitule l’étude de 625 pages effectuée par Didier Lapeyronnie sur cette réalité parallèle de la société française, à partir de l’exemple d’Angoulême. Durant la période d’essor économique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, des ensembles urbains destinés aux ouvriers français et algériens ont été construits à la périphérie des villes. Ils ont été conçus par des urbanistes et des architectes avant-gardistes, et dotés d’infrastructures urbaines. Certaines barres HLM des Bosquets, par exemple, ont été construites en 1965 par Le Corbusier, dans l’un de ses derniers projets. Mais, dans les années 1970, les cités ont changé. Les travailleurs blancs sont partis, d’autres immigrés originaires du Maghreb ou d’Afrique noire -sont venus les remplacer. C’est typiquement ce qui s’est passé aux Bosquets : d’un côté, des blocs de béton avec les migrants et leurs descendants ; de l’autre, des pavillons où vivent ceux qui ont réussi à partir des tours. Cette classe est majoritairement blanche. Elle ne vote plus communiste, mais à droite, voire à l’extrême droite. Dans les cités, en revanche, personne ne vote.

Ici, un monde parallèle refermé sur lui-même s’est formé, avec sa langue et ses codes vestimentaires. Beaucoup de jeunes qui vivent en banlieue parisienne n’ont jamais vu la Seine. Un monde contradictoire, qui protège et qui opprime - un cocon et une cage à la fois, explique Lapeyronnie. Un monde où le contrôle social est assuré la journée par les mères, à la tombée de la nuit par les grands frères ou les chefs de bande. La cité, où tout le monde se connaît, engendre de la solidarité et, dans le même temps, de la haine contre tous ceux qui appartiennent à la société officielle.

Dans ce monde, l’Etat n’est présent que sporadiquement, par exemple lorsque le président s’y rend pour une séance photo. Les policiers de proximité, qui vivaient le plus souvent dans le quartier et assuraient simultanément le rôle de travailleurs sociaux, ont depuis longtemps été supprimés ; Le Ministre de l’Intérieur qui a signé leur fin en 2003, s’appelait Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, certes, on monte des unités de policiers retraités qui doivent créer des liens avec les banlieusards, mais la confiance est perdue. Du reste, le personnel -manque. Les touristes qui voient des légions de policiers sur les Champs-Elysées et devant les somptueux bâtiments officiels ne perçoivent qu’un côté de la réalité. De l’autre, il y a des zones à la marge des villes françaises où l’Etat abandonne à eux-mêmes ses citoyens en détresse.

Feu le plan Espoir banlieues

Ah oui, et puis il y a l’école - ou plutôt ce qu’il en reste. Dans les cités, un cinquième des élèves qui sortent du collège atterrissent dans la rue au lieu d’aller au lycée. Dans quantité de classes, la majorité des élèves ne parlent pas français. Les enseignants ont le plus grand mal à empêcher que leurs cours ne s’achèvent dans le chaos le plus total. Beaucoup d’entre eux préfèrent d’emblée éviter certains sujets trop sensibles comme Israël, la religion ou la contraception. Les banlieues sont des zones de non-formation et de chômage. Un cinquième de la population active y est sans emploi chez les jeunes, la proportion dépasse même les 50 %. Le tiers, des habitants des banlieues vit avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté de 900 euros. Chez les jeunes de moins de 25 ans, la proportion atteint de nouveau 50 %. Mais eux, au moins, peuvent trouver une échappatoire dans l’économie parallèle. Et donner à leur famille un peu d’argent, qui finit souvent dans la poche de propriétaires avides ; les HLM ont été privatisées à tour de bras. Bien des familles de sans-papiers (et il y en a beaucoup) vivent en France comme dans le tiers-monde, d’où elles sont issues.

Le plan gouvernemental Espoir banlieues lancé en 2008, qui promettait du travail, des formations et des logements décents, est resté lettre morte, faute de moyens. La secrétaire d’Etat chargée du projet ; Fadela Amara, issue d’une famille d’immigrés, a dû elle-même le reconnaître. Seuls les travaux motivés par des questions de tactique policière seront réalisés conformément au plan initial : des toits sur lesquels on ne pourra plus se poster, des cours intérieures sans angle mort.

Voilà maintenant huit ans que le Ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy a promis de faire des cités des espaces de vie décents. C’est ainsi qu’il s’est assuré le soutien d’un électorat populaire, avant tout issu des quartiers pavillonnaires voisins des cités. Pourtant, la situation n’a fait qu’empirer. Car l’Etat ne s’attaque ni aux causes ni aux symptômes. Et, qui veut croire que le retrait de la nationalité française annoncé en juillet 2010 par Nicolas Sarkozy, pour certains délinquants d’origine étrangère, pourra faire quelque chose contre l’agressivité dont les cités sont chargées à bloc ? Dans une Lettre ouverte à ceux qui ignorent les banlieues, diffusée en mai 2010 à l’initiative du maire PS de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain, les maires de banlieues parisiennes ont averti que des émeutes comme celles de 2005 pouvaient de nouveau éclater. A l’époque, l’Etat était parvenu à en diguer la violence, commente Daniel Merchat. Aujourd’hui, je n’y mettrais pas ma main à couper.

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