La frontière entre Islamisme et Nazisme est mince

Un grand romancier Algérien s’explique, sur les liens entre Hitlérisme et Islamisme, la politique de Bouteflika et les choix diplomatiques de Sarkozy. Ce qu’il dit est terrible.

Vendredi 8 février 2008 // Le Monde

En exergue, un mot du narrateur annonce la couleur. Noire, très noire. « Il y a des parallèles dangereux qui pourraient me valoir des ennuis. » Ce n’est pas une coquetterie. Il n’y en a jamais chez Boualem Sansal. Dans son cinquième roman, deux frères d’origine algérienne tiennent leur journal. Ils vivent en France, banlieue parisienne, et apprennent avec horreur la destinée de leur père Hans Schiller, héros du FLN, était officier SS ; il vient de finir ses jours au bled, égorgé par le G1A.

Pour son fils aîné, l’histoire des camps d’extermination se découvre dans son insupportable singularité, et s’inscrit dans sa chair, jusqu’à la folie. Pour le cadet, confronté à la « talibanisation » de sa cité, l’équation entre nazisme et islamisme s’impose avec cette certitude « L’imam de la tour 17, il faut lui couper le sifflet. Entre leurs deux voix alternées, Boualem Sansal fraie la sienne, subtile mais ferme, qui dans une intrigue serrée noue sans faiblir les questions les plus brûlantes. Banlieues, Algérie, Nazisme, Fanatisme... Servi par tant de talent, son courage force l’admiration. « Le Village de l’Allemand » est un coup de poing dans nos plus rassurantes illusions. La fin de l’histoire n’a pas eu lieu.

Le Roman que j’écris, c’est une histoire vraie et d’un déluge de questions. Un jour, au début des années 1980, alors que j’étais en déplacement professionnel dans la région de Sétif, je me suis arrêté dans un village, attiré par son look exotique. J’ai ensuite questionné les personnes qui m’attendaient. J’avais à peine fini de dire « Je suis tombé sur un drôle de village qui m’a fait penser à celui « d’Astérix le Gaulois... » qu’on s’exclama fièrement « Ah ! le village de l’Allemand ! On m’expliqua qu’il était « gouverné » par un ancien officier SS, ancien moudjahid, naturalisé algérien et converti â l’islam. Dans la région, on le regardait comme un héros, un saint homme qui avait beaucoup fait pour le village.

J’ai senti chez mes interlocuteurs une réelle admiration à l’évocation de son passé nazi, ce qui n’était pas pour me surprendre. La geste hitlérienne a toujours eu ses sympathisants en Algérie, comme d’ailleurs dans beaucoup de pays arabes et musulmans, et sans doute plus aujourd’hui en raison du conflit israélo-palestinien et de la guerre d’Irak. Avec quelque emphase, on m’expliqua que cet Allemand avait été envoyé par Nasser comme expert auprès de l’état—major de I’ALN et qu’après l’indépendance il avait enseigné dans la prestigieuse Académie militaire de Cherchell. C’était en effet quelqu’un. Depuis, j’ai souvent pensé à cette histoire, je lui trouvais un côté aventureux et romantique. Il y avait aussi le côté noir, celui de l’officier SS ayant servi dans les camps d’extermination.
Je me suis avisé de quelque chose que je savais mais sans lui avoir jamais accordé plus d’importance que cela ; La Shoah était totalement passée sous silence en Algérie, sinon présentée comme une sordide invention des Juifs. Jamais, à ce jour, la télévision algérienne n’a passé de film sur le sujet, jamais un responsable n’en a soufflé mot, jamais, ma connaissance, un intellectuel n’a écrit sur le thème, C’est d’autant plus incompréhensible que nous avons fait de notre drame durant la guerre d’Algérie l’alpha et l’oméga de la conscience nationale. Je pense qu’à ce titre nous aurions également dû nous intéresser aux drames qui ont frappé les autres peuples. Ne pas le faire, c’est quelque part mépriser sa propre histoire.

Quand j’ai décidé de faire de l’histoire de cet Allemand la trame d’un roman, je me suis retrouvé avec beaucoup de questions sans réponses. Je n’ai, hélas, pas pu me rendre dans ce village pour mener enquête. Durant la « décennie noire », tout déplacement était suicidaire, le pays était sous contrôle des GIA. Et plus tard, alors que la sécurité sur les routes s’était améliorée, j’y ai renoncé, je me suis dit que toute trace de cet Allemand avait dû être effacée. J’ai donc reconstitué la possible trajectoire de cet homme, et d’une manière générale de ces criminels de guerre nazis qui se sont réfugiés dans les pays arabes. En avançant dans mes recherches, j’avais de plus et, plus le sentiment d’une similitude entre le nazisme et l’ordre qui prévaut en Algérie et dans beaucoup de pays musulmans et arabes. En Allemagne, ils ont réussi à faite d’un peuple cultivé une secte bornée au service de l’extermination ; En Algérie, ils ont conduit à une guerre civile qui a atteint les sommets de l’horreur, et encore nous ne savons pas tout. Les ingrédients sont les mêmes. Parti unique, militarisation du pays, lavage de cerveau, falsification de l’histoire, exaltation de la race, vision manichéenne du monde, tendance à la victimisation ; Affirmation constante de l’existence d’un complot contre la nation (Israël, les Etats-Unis, la France et parfois le voisin marocain sont tour à tour sollicités par le pouvoir algérien quand il est aux abois), xénophobie, racisme et antisémitisme érigés en dogmes, culte du héros et du martyre, glorification du Guide suprême. Omniprésence de la police et de ses indics, discours enflammés, organisations de masses disciplinées, grands rassemblements, matraquage religieux, propagande incessante, généralisation d’une langue de bois mortelle pour la pensée, projets pharaoniques qui exaltent le sentiment de puissance ; (exemple Bouteflika va construire à Alger la troisième plus grande mosquée du monde alors que le pays compte déjà plus de minarets que d’écoles).,. Les dictatures des pays arabes et musulmans ne font que forcir ainsi.

Plus que mille discours, cinq petits jours de Kadhafi à Paris ont suffi pour édifier les Français sur la nature de nos raïs, Ah quelle morgue, ce Kadhafi. Maintenant, ils peuvent comprendre ce que nous subissons tous les jours qu’Allah nous donne à vivre sous leurs bottes.

C’est la réaction française qui a éveillé notre attention, les propos scandaleusement antisémites d’un de nos ministres, comme ceux du chef du gouvernement contre Enrico Macias, seraient passés inaperçus chez nous. Il faut le savoir, nos oreilles sont saturées, nous n’écoutons jamais les insanités de nos sinistres gouvernants. De Ben Bella à Bouteflica, c’est le même discours de haine, enseigné dans nos écoles et nos mosquées, relayé et amplifié par la télévision et les officines de la propagande. Je trouve que Sarkozy a été pusillanime, il aurait du différer sa venue, et demander officiellement Bouteflika de désavouer publiquement son ministre. Il aurait dû maintenir Macias dans sa délégation.

Sarkozy et sa délégation étaient les invités de l’Algérie, pas seulement de M. Bouteflika, Sarko et Boutef, qui se donnaient allégrement du « Mon ami Ahdelaziz par-ci », « Mon ami Nicolas » par-là, n’ont pas été au bout de leur soudaine amitié. Pour nous, la chose est sacrée l’ami de mon ami est mon ami. En foi de quoi Macias, l’ami de Sarko, aurait du, obligatoirement, trouver sa place dans le coeur de Boutef, Je ne me souviens pas, soit dit et, passant, que celui-ci ait été mis devant pareil et inutile affront lorsqu’il est allé en France, l’invitation de Chirac. Au contraire, il eut droit au grand jeu ; Parlement, Champs-Elysées, petits fours et tutti quanti. En se dérobant, Sarkozy lui a donné quitus de son insulte ; (car nul ne doute qu’il ne soit derrière les déclarations de son Ministre. Il l’a même encouragé à récidiver... Pour nous c’est décevant.

Nous vivons sous un régime national-islamiste et dans un environnement marqué par le terrorisme, nous voyons bien que la frontière ente islamisme et nazisme, est mince. L’Algérie est perçue par ses enfants eux-mêmes comme une « prison à ciel ouvert ». On ne se sent pas seulement prisonniers de murs et de frontières étanches, mais d’un ordre ténébreux et violent qui ne laisse pas même place au rêve. Nos jeunes ne pensent qu’à se jeter à la mer pour rejoindre des terres clémentes. Ils ont, un slogan qu’ils répètent à longueur de journée et, regardant la mer « Mourir ailleurs plutôt que vive ici. »

La Charte pour la Réconciliation nationale a de M. Bouteflika n’est pas un moyen de rétablir la paix et ce qui va avec la justice, la vérité, la démocratie, la culture, la prospérité. Elle est un anneau de plus à la chaîne totalitaire que le FLN a déroulée sur le pays depuis l’indépendance. En vérité, elle avait un autre objectif, « couvrir les chefs de l’armée et des services secrets coupables de crimes massifs durant la décennie noire », redorer le blason du régime, apporter une pièce maîtresse au dossier de M. Bouteflika qui rêve d’être couronné Nobel de la paix.

Le docteur Saïd Saadi, chef du Rassemblement pour la Culture et la Démocrade (RCD), a récemment déclaré que l’Algérie était en voie d’Irakisation. Je partage ce point de vue. Tant que le régime sera là, le désordre ira croissant. Comme elle le fut dans les premières années de son indépendance, une terre d’expérimentation où tous les vendeurs d’utopies dans le monde venaient proposer leurs recettes miracles, l’Algérie sera, comme l’Irak, un terrain où viendront s’affronter toutes les factions et toutes les mafias du monde. Al-Qaïda l’a bien compris, elle y a installé une succursale. Le barrage à cela est une démocratie insérée dans l’ensemble maghrébin et l’Union méditerranéenne. Avec des régimes comme ceux de Bouteflika et de Kadhafi, elles ne peuvent pas grand-chose. Tout ce qu’elles diront et feront sera retourneront contres elles et contre nous, Nos leaders sont de redoutables tennismen. Ils connaissent tous les coups pour détruire les balles en vol. Comme d’habitude, ils se dresseront sur leurs ergots et crieront : ingérence, colonialisme, néocolonialisme, impérialisme, atteinte nos valeurs islamiques, lobby Juif, etc.! La menace terroriste ne les gêne pas plus que ça. Ils veulent la gérer selon leurs vues et leurs besoins tactiques, loin du regard étranger, « Le terrorisme reste à définir » déclarait Kadhafi en Espagne. Bouteflika avait dit une chose similaire. La menace terroriste est pour eux pain bénit, elle leur permet de maintenir la société sous étroite surveillance et de ridiculiser ses prétentions démocratiques.

La méthode Sarkozy est peut-être une voie. En recevant les dictateurs, en travaillant avec eux, on les légitime mais peu à peu on les déshabille, on les montre sous leur vrai jour, on les implique dans des projets communs. Ne se sentant plus menacés par les discours de l’Occident sur les droits de l’homme, ils pourraient avancer sur la voie de la normalité (je le dis sans trop y croire). La méthode implique que dans nos pays la société civile et les partis politiques se mobilisent pour accentuer la pression interne. Quoi qu’il en soit, il est trop tôt pour juger de l’efficacité de la méthode Sarkozy. J’aurais quand même préféré qu’il reçoive Kadhafi dans la discrétion, ce richissime bandit ne méritait pas tant d’égards.

La lutte contre I’Islamisme, matrice du terrorisme, réclame un engagement des musulmans et de leurs théologiens. Il leur revient de sauver leur religion et de la réconcilier avec la modernité, faute de quoi l’islam finira par n’être plus que l’islamisme, Mais le danger dans les pays arabes et musulmans est tel qu’aucun théologien n’ose entreprendre ce nécessaire travail d’ijihad. Et les intellectuels qui s’y emploient avec talent dans les démocraties occidentales ne sont guère entendus dans nos pays. Mon humble avis est que l’islam a déjà trop pâti de l’islamisme et du nationalisme arabo-musulman, je ne vois pas comment il pourrait reprendre le chemin des Lumières qui jadis fut le sien.

Le 11 Septembre a été pour nous tous un choc terrible. Nous avons commencé à comprendre que l’islamisme était dans une démarche, autrement plus radicale que celle que nous lui attribuions ; Lutter contre les tyrans en terre d’islam et instaurer la charia. Sa véritable démarche est l’extermination de l’autre, le croisé, le juif, l’athée, le musulman laïc, la femme libre, le démocrate, l’homosexuel, etc. (la liste ne cesse de s’allonger). Il n’est limité dans son projet que par l’absence entre ses mains d’armes de destruction massive. Devant une telle folie, la mobilisation a été bien timorée. Pis, ici et là on a composé avec lui ; on lui a fait des concessions (voile islamique, gestion des mosquées, éducation, prêches à la télé, fermeture des écoles enseignant en français...), on lui a abandonné des zones entières (des villes et des banlieues) et très peu aujourd’hui osent aborder frontalement la question de l’islamisme, encore moins celle de l’islam otage de l’islamisme. En Algérie, en application de la Réconciliation ce mot comme celui de terroriste et beaucoup d’autres ont tout simplement disparu du vocabulaire des officiels. On parle » d’égarés manipulés par la main de l’étranger ». On revient toujours au complot contre la nation algérienne.

Dans nos pays, les cités populaires sont abandonnées par l’Etat à la misère, au banditisme et à l’islamisme sont déjà des camps de concentration. Certaines banlieues françaises sont de la même manière sous la coupe de gangs mafieux et islamistes, en connexion avec les gangs d’Algérie et les réseaux salafistes d’Al-Qaida. Le journaliste Mohamed Sifaoui en a apporté la preuve. Moi-même, au cours de mes déplacements en France, j’ai eu l’occasion de le constater et de l’entendre de la bouche même des habitants de ces cités. Les censeurs, sont légion dans nos pays et ils traquent le mot, la virgule, l’attitude. « Poste restante : Alger a été a été interdit avant même d’arriver en Algérie. « Le Village de l’Allemand » le sera certainement. Je m’attends à un déluge de tirs croisés. Je le dis comme ça dans le but de provoquer une réaction inverse : un grand silence méprisant. C’est le mieux qui puisse arriver. Nos censeurs sont toujours très dangereux quand ils s’intéressent à quelqu’un.

Comme beaucoup d’Algériens, je suis constamment taraudé par l’envie de « m’évader du camp ». Et toujours, au moment de ramasser mon baluchon, je me dis que, après tout, il est plus intelligent de détruire le camp que de fuir. L’Algérie est un beau et grand pays, il vient de loin, il a une longue et passionnante histoire, ayant fricoté de près avec tous les peuples de la Méditerranée. Il n’est pas né avec le FLN, il n’a rien à voir avec sa culture ses camps, ses apparatchiks et ses kapos, un jour il reprendra sa route sous le soleil et sa terre reverdira, J’aimerais être là pour le voir.

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