La fin du syndicalisme de Papa ?

Dimanche 3 février 2008 // La France

Le syndicalisme est en recul presque partout dans le monde. Mais il l’est particulièrement en France, devenue la lanterne rouge de l’Europe avec un taux de syndicalisation qui n’atteint pas 10 % des effectifs salariés.

Et pourtant les syndicats français apparaissent en même temps au faîte de leur puissance ; ils ont contribué à la chute du Premier ministre Alain Juppé en 1995, ont fait chuter le ministre des Finances Christian Sautter en2000, et sont la menace que redoute le plus le Ministère Fillon, encore plus que la crise économique. Comment sinon expliquer qu’après une première avancée en matière de retraite avec l’alignement des durées de cotisation du public sur le privé, mais où encore énormément reste à faire, le gouvernement ait décidé de s’en tenir là.?

Comment expliquer qu’il ait temps de mal à faire modifier avec plus de justice les fameux régimes spéciaux - Banque de France, RATP, SNCF, etc. - qui sont des gouffres payés par le Budget ? Alors que la France a de loin beaucoup trop de fonctionnaires, que le gouvernement sait qu’il est impossible de rétablir l’équilibre budgétaire à terme sans en réduire le nombre, alors que le Chef de l’Etat a suggéré qu’il n’y ait qu’un remplacement sur deux des départs en retraite, comment expliquer que Jean-Pierre Raffarin du temps où il fut Premier ministre dans une déclaration du 5 août 2003, avant de partir en vacances, annonce l’abandon de cet objectif et des réductions purement symboliques ? C’est la peur des grèves et d’un automne très chaud - que lui prédisait néanmoins José Bové.

La source de cette puissance est à première vue évidente. Si le syndicalisme a virtuellement disparu des entreprises du secteur privé, il garde des bastions pour l’instant imprenables dans la fonction publique et les entreprises nationales, du moins celles qui sont encore en situation de monopole la SNCF, la RATP, la DGAC ou La Poste. Il s’est considérablement affaibli dans les entreprises publiques qui se sont ouvertes à la concurrence, « Air France ou France Télécom par exemple. Or, qui dit monopole dit service indispensable au fonctionnement de notre société. La Poste, le transport par rail, le trafic aérien. La grève devient alors l’arme absolue qui peut totalement bloquer un pays.

Et là naît une première source d’étonnement. Ces monopoles existent dans la plupart des autres pays : Allemagne, Suède, Grande-Bretagne, Etats-Unis, etc., mais n’ont pas conduit à faire des syndicats le second pouvoir, l’aller ego du pouvoir politique. Il est vrai qu’à un moment ou à un autre, ils ont fait trembler les régimes en place. La lutte entre les syndicats des mineurs anglais et Margaret Thatcher a été un tournant dans l’histoire de l’Angleterre et a signé la fin de la toute-puissance des trade-unions anglais. Ronald Reagan, a lui aussi brisé toute tentative de terrorisme en cassant la grève des contrôleurs aériens en 1981, ce qui a tué dans l’oeuf tout espoir des syndicalistes américains de redevenir une force politique majeure.

Pourquoi les syndicalistes français, numériquement les nabots du monde occidental, peuvent-ils terroriser ainsi nos élus aupoint de mettre la France à leur merci.? C’est l’explication de ce paradoxe qui constitue l’objet de cet essai. Mais, question intimement liée, quel est l’avenir des syndicats en France.? Force de progression de notre société à qui nous devons nombre des lois sociales qui ont amélioré la condition de tous les hommes, les syndicats sont-ils encore une force de progrès ou au contraire d’irréductibles opposants au changement.? Sont-ils devenus seulement les défenseurs des privilèges et des privilégiés.?

Mais de quelle paralysie était donc frappé le gouvernement français, alors qu’il disposait d’une majorité comme peu de gouvernements en ont connu ; alors que l’opposition de gauche ne s’était pas encore remise de sa défaite et continuait de se déchirer, alors que l’horizon économique était sombre et lui donnait la légitimité que la gravité de la situation donne au bistouri chirurgical, le voilà qu’il reculait et repoussait aux calendes grecques les mesures les plus urgentes.

Dieu merci, avec les réformes prises par le Président Sarkozy, les promesses de réformes se poursuivent à un rythme progressif, avec la volonté du Chef de l’État et de François Fillon de faire avancer les mesures urgentes, en confiant l’étude à des commissions qui parviennent toutes aux mêmes conclusions ; Il est urgent d’avancer, avec calme, mais avec la ferme résolution de mettre un terme à l’anarchie qui consiste à prendre les Français en otage. La France ne peut plus se permettre de s’enfoncer, sous le poids des problèmes non résolus, des décisions non prises.

Les relations de l’État avec les syndicats sont complexes il en a peur car c’est le seul pouvoir capable, comme l’histoire de notre Pays l’a montré, de mettre son autorité en échec.

Ce rituel a été consacré en 1968 lorsque le gouvernement du général de Gaulle a intronisé les syndicats dits représentatifs. Nous verrons dans quelles circonstances est née cette représentativité, mais on doit se demander ce que les syndicats représentent vraiment. Ils ont en effet presque entièrement disparu du secteur privé et n’existent plus que dans le secteur public. Et on doit se demander qui prend les décisions et quelle légitimité à représenter l’intérêt général ont ceux qui ont pris le contrôle de l’État.

Le déclin des syndicats français.

Le contraste est saisissant entre le pouvoir syndical et son poids numérique de plus en plus faible. On comprend qu’en Suède la plupart des décisions soient prises avec leur accord ou même sur leur suggestion car 90 % des salariés suédois sont syndiqués. Mais que penser de la France. ? Certes, la France n’est pas le seul pays où les syndicats ont régressé partout, dans le monde, ils sont en recul. Les causes du déclin sont assez claires : Le syndicalisme pur est celui auquel nous devons l’interdiction de travail des enfants, l’assurance sociale, les 40 heures, etc. ; Il est l’enfant du taylorisme, du travail à la chaîne, des cadences infernales, des temps chronométrés, il est l’enfant de l’aliénation qui transforme l’homme en machine et qu’a si bien décrite la philosophe Simone Weil. C’est contre cet asservissement que se sont dressés tant d’intellectuels, même des polytechniciens qui, comme Dollé ou Huffschmidt, se sont immergés dans le monde ouvrier en étant OS à la Régie Renault, pour devenir ensuite des leaders syndicaux et des militants actifs de la CGT.

Mais le monde qu’ils ont connu a pratiquement disparu par suite d’une double transformation. La première est que les chaînes, la production manufacturière, l’OS ont considérablement reculé grâce aux progrès de la productivité et représentent moins de 20 % de la population au travail, les activités de services ayant littéralement capté plus de 40% de la population active enmoins d’un demi-siècle, et ayant fait chuter la pan des fabricants de plus de 60 % à moins de 20 % de la population active. Or, les activités de services supposent une certaine initiative et une autonomie des agents, s’accompagnant d’une élévation du niveau de formation, peu compatibles avec le syndicalisme. Celui-ci est d’abord une organisation de masse, proche des organisations militaires où compte d’abord la soumission à une idéologie, à une hiérarchie, à des mots d’ordre et qui haït toute affirmation du moi individuel.

Nous sommes aujourd’hui très loin de l’entreprise créée par un grand-père, centralien, qui était le seul pratiquement à détenir le savoir et qui opérait dans son entreprise comme un suzerain. C’était un bon suzerain, mais un suzerain. D’autres entreprises étaient parfois commandées par de mauvais suzerains, ils n’étaient pas la règle générale mais ont servi de modèle et de cible à Marx et ses disciples.

Aujourd’hui, la force d’une entreprise n’est plus dans le savoir de son suzerain mais dans la somme des capacités des individus à innover, à sortir du moule, à prendre des initiatives. La seule obligation que doit satisfaire un bon gestionnaire est de faire converger les énergies individuelles et de dégager leurs synergies. La seconde raison du recul syndical est que les méthodes qui dominent le tertiaire se sont implantées même dans le secteur manufacturier, où des firmes comme Toyota ont mis en avant l’initiative personnelle, la pleine réalisation des individus dans leurs postes de travail à travers les « cercles de qualité ».

L’OS au travail n’est plus un rouage mécanique et aliéné, dont la survie en tant qu’être humain dépend de sa capacité à effectuer des gestes répétitifs tout en continuant de rêver sur son lieu de travail ou de son appartenance syndicale, mais un responsable qui, aussi bas soit-il dans l’échelle, sait qu’il est maintenant indispensable et se voit donner des responsabilités et des possibilités d’initiative qui le valorisent.

Ce qui conduit a contrario à se demander pourquoi le syndicalisme s’est tellement développé dans les services publics. Serait-ce parce que, dans notre société, ce sont dans les services publics que l’individu serait le plus aliéné, écrasé par une machine bureaucratique qui l’ignore comme individu et qui ne le connaît que comme objet de réglementation, comme matricule.? Serait-ce parce que la bureaucratie est une machine à désespérer non seulement ceux qui sont ses clients mais ses propres agents.? Il aurait fallu à nos dirigeants syndicaux une extraordinaire vision de l’histoire et une grande abnégation en matière de perspective de carrière pour lancer leurs organisations vers des voies nouvelles.

Certains, auxquels il faut rendre grâce, a esquissé une telle révolution, au premier plan desquels il faut citer Nicole Notat. Mais il est tellement plus facile de s’emparer des défauts du système pour le gérer à son avantage, et c’est comme cela que des leaders comme Marc Blondel se sont saisis d’un système bureaucratique défaillant pour satisfaire leur volonté de pouvoir. Comme toutes les autres institutions dans lesquelles l’État s’est mêlé d’intervenir sans que ce soit l’une de ses missions régaliennes (police, justice, défense), les syndicats se meurent du régime d’exception qui leur a été octroyé, à l’origine de toutes les dérives.

À vouloir éviter l’affrontement, le pouvoir, « Avant l’élection de Nicolas Sarkozy » a jeté les bases de la dictature des syndicats ?

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