La fatigue de la modernité.

Jeudi 6 octobre 2011 // L’Histoire

Journaliste et essayiste politique, Éric Dupin a voulu rencontrer ceux qu’on appelle « les gens » - autrement dit des Français de diverses régions et conditions. De ses « Voyages en France », il est revenu avec une conclusion que tous les candidats à la présidentielle devraient méditer : beaucoup de nos concitoyens rejettent une mondialisation dont ils analysent lucidement la violence multiforme. Voici comment s’exprime cette fatigue de la modernité.

Royaliste : Journaliste politique, vous avez effectué un travail de terrain. Pourquoi ?

Éric Dupin : Il est vrai que je n’étais pas préparé à ce genre de travail ! J’ai pourtant décidé d’y consacrer deux années pour plusieurs raisons. Mon premier motif de voyage était négatif : j’étais fatigué d’observer les jeux politiques. Mais je voulais aussi mieux connaître la réalité sociale. Les médias nous parlent toujours des mêmes problèmes - chômage, immigration, insécurité - et de la même manière. Ces problèmes, qui existent, que j’ai rencontrés, sont présentés de manière manichéenne : par exemple, sur l’immigration, les médias construisent une opposition entre le’s sécuritaires et les laxistes alors qu’on entend d’ordinaire des réflexions beaucoup plus complexes et nuancées.

Royaliste : Comment avez-vous procédé ?

Eric Dupin : Pour ces voyages, je voulais à la fois qu’ils soient spontanés et représentatifs de la France d’aujourd’hui. J’ai donc organisé mes déplacements mais
j’ai aussi laissé faire le hasard des rencontres. J’ai vu des élus, grands et petits, d’opinions diverses, mais je me suis également adressé à des amis d’amis. Dans certains endroits - le Cotentin - je me suis déplacé à vélo, ce qui permet de rencontrer des gens qu’on ne rencontrerait pas autrement. J’ai aussi circulé à pied - par exemple à LilleRoubaix-Tourcoing. Chemin faisant, j’ai décrit une certaine France : on n’y trouve pas Paris mais j’ai visité l’Ile-de-France. J’ai écouté les gens que je rencontrais et j’ai retranscrit beaucoup de témoignages de façon précise car je voulais retenir les mots utilisés par mes interlocuteurs. Une fois tombé le mur de méfiance, les entretiens duraient une heure, parfois deux. J’avais l’impression que ça partait dans tous les sens ! Mais il y a un fil conducteur qui est arrivé après coup car je n’avais pas d’idée préconçue avant d’entreprendre ces voyages.

Royaliste : Quel est ce fil conducteur ?

Éric Dupin : C’est la fatigue de la modernité - bien entendu il ne s’agit pas de la modernité des Lumières. Les Français sont fatigués de lamondialisation, de l’accélération du temps, du côté mouvant des choses qui fait que les règles du jeu ne sont plus stables. D’où une réaction de défiance par rapport à cette modernité, qui n’implique pas une volonté de retour au passé. Mais il y a une réelle souffrance sociale dans notre pays qui est en train de s’américaniser.

Royaliste : Quels sont les signes de cette américanisation ?

Éric Dupin : Quand on passe en moins de deux ans du Béarn aux Flandres, de la Lorraine à la Bretagne, on se demande parfois à quoi bon voyager. Les villes se ressemblent, les entrées de ville aussi. Les villes moyennes sont toutes sur le même modèle avec un coeur de ville où l’on trouve un petit centre piétonnier, des magasins de fringues et de téléph mobile. Le vrai centre, c’est le centre commercial qui se trouve.., en périphérie, un hypermarché entour de magasins low cost et zones pavillonnaires qui ne cesse de s’étendre. Il y a de plus en plus de rurbains, vivant des villages sans agriculteurs reliés à la ville par une voie express ; le paradoxe, c’est que la voie express ne rapproche pas, elle permet d’habiter plus loin de son lieu de travail.!

Royaliste : Vous avez rencontré des néo-ruraux…

Éric Dupin : Oui. Il ne pas confondre les rurbain avec les néo-ruraux qui ont quitté les métropoles pour s’installer dans les campagnes ou dans les petites villes-très souvent à la suite d’un accident de la vie. Il y a un mouvement encore minoritaire de gens qui quittent ces métropoles et qui abandonnent parfois leur métier - je pense à un couple d’enseignants de la région parisienne qui est heureux de s’être installé en Puisaye pour fabriquer des srops. J’ai vu, par exemple en Creuse, des marginaux, ou plutôt des originaux qui ont créé une scierie autogéré qui fonctionne sans subventions et qui créent des emplois ; leur président n’est pas élu mais tiré au sort. Dans la Franc, qui souffre, il y a des Français qui arrivent à s’en sortir.

Les cafés, lieux de convivialité traditionnelle, disparaissent de plus en plus.

Royaliste : Comment se manifeste la souffrance sociale ?

Éric Dupin : Il y a les souffrances sociales ordinaires que les responsables politiques ont peine à percevoir. Le manque de temps est une souffrance récurrente. Les temps de transports sont déments - et pas seulement en Île-de-France - mais il y a aussi le manque de temps dans le travail. On parle de la France des 35 heures sans voir qu’il y a une intensification du travail qui fatigue tous ceux, nombreux, qui veulent bien faire leur tâche. Il y a aussi la perte des métiers. D’où le stress, d’où l’alcoolisme : statistiquement, les Français boivent moins mais on boit.pour se saouler, on utilise l’alcool comme un anxiolytique. Notre société ne prend pas garde à la santé mentale de la population.

Beaucoup m’ont dit : on vit mieux qu’avant mais on est moins heureux. Bien sûr, ce sont des gens âgés qui disent cela et les sociologues vous expliquent qu’il ne faut pas tenir compte du regret de la jeunesse. Il y a pourtant une déperdition de la qualité des relations humaines, de la sociabilité. On le voit à la disparition des cafés dans les villages et dans les petites villes les gens ne vont plus au café : ce fut pour moi une surprise car je pensais y faire des rencontres très intéressantes. Mais non ! Maintenant, on va au café pour acheter des jeux de hasard et pour boire, pas pour bavarder avec les amis et les gens de passage.

Autre paradoxe : j’ai rencontré en Savoie un ouvrier-paysan qui se lève à 2 heures du matin pour s’occuper de ses bêtes, part à l’usine, puis revient s’occuper de ses bêtes. Il vient d’entrer en préretraite à 56 ans, il n’a pas d’économies : mais il était plutôt heureux comme beaucoup d’autres qui ont des vies très difficiles mais qui ne se plaignent pas alors que tant de petits bourgeois confortablement installés se lamentent à longueur de journée sur tout et rien.

Royaliste : Vous avez observé un net rejet de la mondialisation...

Éric Dupin : En effet. J’ai beaucoup entendu parler des Chinois : quand ils ne sont pas déjà là, on vous dit qu’ils finiront bien par venir. Je n’ai pas rencontré un seul chef d’entreprise qui défende la mondialisation : elle leur paraît injuste, déraisonnable. Cela dit, je n’ai pas enquêté dans les grandes métropoles, donc je n’ai pas rencontré beaucoup de cadres supérieurs. Les gagnants de la mondialisation sont sous-représentés dans mon livre.

L’Europe est étroitement associée à la mondialisation : on voit bien que l’Europe ne peut pas nous en protéger. Les gens se plaignent beaucoup des normes européennes -je pense à une révolte dans le Jura contre la normalisation des bouteilles de Vin jaune. Mais, là encore, je n’ai pas rencontré les chefs de très grandes entreprises qui ont un autre point de vue.

Cette critique de la mondialisation est aussi celle de la spécialisation des territoires : il y a en France des traditions de savoir-faire ouvrier et quand il n’y a plus de travail dans l’industrie on ne peut pas transformer les ouvriers en serveurs de restaurant. Tout le monde croit qu’il va faire de son coin un lieu de tourisme et exploiter l’or vert grâce à sa petite église romane : mais des églises romanes, il y en a beaucoup en France et ce n’est pas comme cela qu’on peut retenir les touristes ! De plus, quand il y a des régions qui deviennent touristiques, les prix qui augmentent poussent les gens du pays au départ ; puis les résidences secondaires. deviennent les résidences principales de retraités qui souvent prennent le contrôle de la municipalité et qui ne veulent surtout pas d’implantations industrielles car ils tiennent à leur tranquillité.

Royaliste : On parle beaucoup de l’immigration et de la xénophobie dans les médias ; qu’avez-vous observé ?

Éric Dupin : Quand on fait Lille-Roubaix-Tourcoing à pied, on traverse bien des quartiers populaires et j’ai constaté que ces quartiers sont de moins en moins mixtes : il y a des quartiers blancs et des quartiers maghrébins qui sont composés de Français depuis deux ou trois générations. Bien entendu, j’ai laissé traîner mes oreilles. J’ai rarement entendu des propos racistes, au sens où on construit une vision du monde sur les races.

Le problème en France n’est pas le racisme vécu comme un affrontement entre communautés mais c’est celui du séparatisme qui ne se fait pas selon des critères ethniques mais sur des critères sociaux.

J’évoque Nangis, municipalité communiste de Seine-et-Marne qui est tombée à droite parce que le maire voulait y construire des logements sociaux : la majorité des électeurs a voté contre lui par peur de voir la banlieue - autrement dit les immigrés - débarquer. Mais les familles noires qui s’installent à Nangis sont des Antillais qui fuient leur banlieue parce que les jeunes y sèment le désordre. Et puis, il y a les conflits entre immigrés - entre ceux qui sont installés de longue date et les sans papiers par exemple. Là encore, cette séparation entre les groupes est un élément de l’américanisation de notre société.

Royaliste : Et la politique, dans tout ça ?

Éric Dupin : Parmi tous mes interlocuteurs, très peu m’ont parlé politique. Mais quand ils m’en parlaient, c’était pour dire leur hostilité à Nicolas Sarkozy et leur manque total de confiance dans l’alternance. Les Français continuent à s’intéresser à la politique maire avec distance.

Ce sentiment de défiance est très compréhensible. Les dirigeants politiques ont un jugement très convenu et très global sur la société française. Ils n’évoquent pas les problèmes dont nos concitoyens m’ont parlé. C’est tout à fait net à gauche alors que le Parti socialiste a beaucoup d’élus qui sont bien placés pour observer la société française. Ils semblent insensibles aux phénomènes de spécialisation des territoires et de ségrégation sociale que je décris et qui ont été mis en évidence par Christophe Guilluy dans Fractures françaises...

En fait, les hommes politiques s’interdisent de se poser un certain nombre de questions car sinon il faudrait qu’ils s’attaquent aux logiques économiques dominantes.

Propos recueillis aux Mercredis de la NAR

Éric Dupin - « Voyages en France », Seuil, prix franco : 22,50 €.
Christophe Guilluy « Fractures françaises », prix franco : 20,50 €.

On peut regarder les photos d’Éric Dupin, les réactions de ses lecteurs et les commentaires de presse sur le site : http://voyagesenfrance. info/

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