CHRONIQUE JUDICIAIRE

La dignité de l’État

Lundi 30 janvier 2012 // La France

Chirac condamné, après plus de quarante ans de vie politique et deux mandats de président de la République, pour abus de confiance, prise illégale d’intérêts, ces faits ayant été commis avant son élection à la présidence de la République, quelle est la signification de ce jugement ? Et, en a-t-il une ?

Simple péripétie dérisoire et un peu triste, ou question de fond ? La réponse est évidente, les deux à la fois.

C’est une simple péripétie judiciaire, car deux ans de prison avec sursis ou rien, pour un délinquant, c’est la même chose. Pour un délinquant et pour un professionnel de la justice : juge, avocat, procureur huissier, greffier... ajoutons-y les chroniqueurs judiciaires, et nous aurons là un public d’initiés qui pense et dit « beaucoup de bruit pour rien ».

Triste à cause de l’âge, de l’état de santé, du délabrement d’un homme qui avait fait toute sa carrière sur son physique, son allure de jeune homme infatigable et sans cesse, à la fin, rafistolé, mais, en image au moins, donnant le change.

Mais le pire, c’est la dérision et, dans cette dérision réside la question de fond. Jacques Chirac n’est pas le premier chef d’État condamné, après l’exercice de ses fonctions. Le dernier en date, en France, c’est Philippe Pétain, Maréchal de France, condamné à mort. Epouvantable, tragique, totalement injuste, ce procès, cependant, n’a diminué ni l’accusé, ni la fonction.

De même que la monarchie a été transfigurée par l’assassinat judiciaire de Louis XVI, la dynastie capétienne trouvant dans le couronnement dans le sang comme sa rédemption définitive dans l’histoire et la promesse certaine du salut pour la nation, ainsi le service suprême de l’État trouva-t-il dans cette condamnation à mort de celui qui avait fait à la France « le don de sa personne pour atténuer son malheur », sa suprême et définitive noblesse. En accablant Pétain, ses juges ne voyaient pas qu’ils le magnifiaient, ou que, du moins, ils magnifiaient la fonction qu’il avait remplie. Deux ans avec sursis l’auraient ridiculisé. On sait que son premier avocat avait eu l’idée de « plaider gâteux » et que c’est Jacques Isorni, tout jeune premier secrétaire de la Conférence qui lui proposa « de mourir dans l’honneur », ce qui, immédiatement, fit se redresser, satisfait, le vieux soldat.

Comme, sur un autre plan, avec Jean-Marie Bastien-Thiry, ou le général Raoul Salan, nous restions, au vrai niveau de l’État, sur les hauteurs. Deux ans avec sursis, pour abus de confiance avec prise illégale d’intérêts et ingérence dans l’argent public, sans appel, c’est le coup mortel porté à la fonction.

Le président Mitterrand, qui fut notre dernier président de la République, avait dit « après moi, ce sera Chirac, et en deux ans, il aura ridiculisé la fonction... ».

On peut voir, dans cette décision rendue outre les réquisitions du Parquet, la poursuite de la magistrature dans sa quête incessante de pouvoir. La nature politique a horreur du vide. En l’absence de l’État, les juges, ces « dieux de la terre » comme disait d’Aguesseau, se font l’État. En France, c’est leur tentation depuis sept cents ans, et il faut dire que les circonstances les servent puisque ce sont les politiques eux-mêmes, qui, dans les coups bas qu’ils échangent en vue des élections, leur font un « somptueux lit de justice » à l’envers, celui où les juges font comparaître le souverain.

Nous le savions, nous, en philosophie politique, que nous n’avions plus d’État. La preuve en est faite, par décision judiciaire rendue au nom du peuple français et aujourd’hui définitive et sans appel.

Peut-on sauver cette institution - la présidence de la République - du ridicule ? Même un saint, ou un héros n’y parviendrait pas. Ce petit grelot dérisoire, attaché au cou d’un président diminué, mais qui, pour son malheur, vit toujours dans une retraite misérable et dorée, c’est l’annonce, pour ceux qui savent entendre, qu’il y a urgence à changer de régime.

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