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Allemagne.

La dernière bataille des enfants de la guerre.

Jeudi 12 août 2010, par Thorsten Knuf // L’Histoire

Nés pendant la guerre d’un père allemand et d’une mère française (ou belge ou néerlandaise), les fils et filles de la collaboration horizontale peuvent, pour certains, obtenir depuis peu la nationalité allemande.

FRANKFURTER RUNDSCHAU

Francfort

Danielle Gauthier porte le deuil. Sa mère est morte récemment. Le noir de ses vêtements ressort d’autant plus que Mme Gauthier a les cheveux blond oxygéné et que le soleil printanier baigne tout ce qui l’entoure de couleurs vives : les maisons de Walbach, un village viticole proche de Colmar, les fleurs des jardins, les jouets des enfants des voisins. De la terrasse on aperçoit les contreforts des Vosges.

Danielle Gauthier, est une soixantenaire solide et pleine de ressources. Elle a exercé divers emplois de bureau jusqu’à sa retraite et elle est divorcée depuis vingt ans. Originaire du nord de la France, elle s’est installée en Alsace pour des raisons professionnelles. Sur la table de sa cuisine se trouvent deux piles de papiers soigneusement classés. Au bout d’une demi-heure, ce bel ordre s’est transformé en chaos. Au début, Mme Gauthier tourne autour de la table en bavardant joyeusement, mais elle finit par s’asseoir. Son rire s’est éteint, elle est visiblement bouleversée.. Sous ses yeux s’accumulent les témoignages d’une quête inaboutie qui dure depuis des décennies : Celle de son père biologique, le soldat allemand Willi Grotge, de Schackensleben, près de Magdebourg, mais surtout d’elle-même.

Sur la table se trouve une pochette transparente. À l’intérieur, deux passeports - un Français et un Allemand, et un document informatique imprimé de l’Office fédéral de l’administration, installé à Cologne, sur lequel on peut lire « Certificat de naturalisation » et "remis le 15 octobre 2009". Danielle Gauthier a reçu ce document, il y a sept mois, au cours d’une cérémonie au consulat général d’Allemagne à Strasbourg. Elle était très fébrile. Elle ne parle pas un mot d’allemand, mais tout le monde s’est montré très gentil et serviable. Ce fut un moment émouvant.

Qu’est-ce que cela signes pour vous d’être aussi allemande ?

Ça ne peut pas remplacer mon père, mais je suis fière de m’être battue sur ce dossier. Et je suis fière d’avoir un père qui m’a désirée, répond-elle après avoir pris le temps de réfléchir. En France, on appelle les gens comme elle les (enfants de la guerre.) Ils se trouvent actuellement dans le dernier tiers de leur vie. Ils ont entre 65 et 70 ans. Ils ont souvent été stigmatisés et exclus dans leur enfance et leur jeunesse. C’étaient les rejetons de l’ennemi, les enfants de la honte. C’est pour cela que certains d’entre eux souhaitent désormais obtenir la double nationalité. Non, pour se détourner de leur pays, auquel ils restent fidèles, mais pour se tourner vers une autre partie, une partie inconnue de leur identité ; pour reconnaître un pays qui était mauvais avant et qui leur semble bien aujourd’hui.

Pour les enfants de la guerre français, il est relativement facile de devenir allemand mais seulement pour eux. Les deux États ont conclu un accord bilatéral en ce sens, il y a un an, en faveur duquel Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères français, s’était fortement investi.

Il suffit à un Français de prouver que son père était soldat de la Wehrmacht pour pouvoir demander la nationalité. Il n’a même pas besoin d’avoir un domicile en Allemagne. Les consulats d’Allemagne en France ont reçu jusqu’à présent environ 150 demandes de renseignements ; 59 demandes de naturalisation ont été déposées depuis et 26 ont déjà été acceptées. Danielle Gauthier est la première Française à avoir obtenu la double nationalité de cette façon.

Des soixantenaires à la recherche de leur père.

La plupart des enfants de la guerre ne connaissent leur père que par des photos et des récits (quand ils le connaissent). Les hommes sont souvent morts au combat ou ont disparu et commencé une nouvelle vie après la guerre. Les femmes qui avaient eu des relations avec un Allemand étaient souvent harcelées par leurs voisins et leurs parents. On les accusait de « collaboration horizontale », il y a eu des actes de violence. Certaines n’ont jamais dit à leur enfant qui était leur père ou alors très tard, parce qu’elles avaient honte.

Danielle Gauthier avait 7 ans lorsqu’elle l’a appris. Les enfants de son école en savaient plus qu’elle. Ils lui lancèrent un jour : « Tu es une bâtarde, on ne joue pas avec toi ! » La petite fille est rentrée à la maison en pleurant, mais sa mère et ses grands-parents ne lui ont rien dit et se sont tus encore pendant de nombreuses années.

Danielle Gauthier était une jeune femme quand elle a appris que son père s’appelait Willi. C’était le premier indice. Voilà maintenant cinquante ans qu’elle recherche des traces de lui. Sur la table se trouvent, entre autres, des lettres de la Croix-Rouge, des autorités militaires françaises et de l’administration allemande, qui s’efforce de localiser le lieu de résidence des anciens membres de la Wehrmacht.

Entre-temps, Danielle Gauthier a découvert le nom de famille de son père et quelques dates. Willi Grotge est né en 1914 et mort en 1981 en RDA. Elle a quelques photos de lui et un cliché de sa tombe. Elle sait qu’il était stationné dans la région de Boulogne-sur-Mer, et qu’il s’est retrouvé par la suite prisonnier de guerre. Après sa libération, il a rejoint sa femme allemande, avec qui il a eu un fils. Danielle Gauthier ne sait pas grand-chose de plus. Son demi-frère pourrait certainement lui en dire davantage. Voilà des années qu’elle essaie désespérément d’entrer en contact avec lui elle connaît son nom et son adresse, en Saxe-Anhalt, mais il ne veut pas lui parler.

Sa mère a fini par raconter son histoire, tard, très tard : Le caporal Willi Grotge avait été son premier grand amour. Lorsqu’elle est tombée enceinte, au milieu de la guerre, elle avait 20 ans. Ils voulaient se marier, mais le grand-père s’y est opposé. Il détournait les lettres du jeune Allemand. Gerlinda Swillen habite à cinq heures de route de chez Danielle Gauthier. Les deux femmes ne se connaissent pas, mais ont quelque chose en commun. Gerlinda Swillen vit à Bruxelles, dans un appartement moderne du centre-ville rempli de livres et d’objets d’art asiatique. C’est une femme petite, énergique et déterminée, avec de grandes boucles d’oreilles. Elle aussi a déposé une demande de naturalisation auprès du consulat d’Allemagne, il y a quelques semaines. C’était la première des enfants de la guerre belges à le faire. Elle est venue au monde en août 1942. Son père s’appelait Karl Weigert, venait de Munich et fut pendant un temps stationné à Gand, en Flandre. Il avait demandé très officiellement la main de son amie belge en vain. « Mon grand-père n’aimait pas les Allemands qui se promenaient avec casque et fusil » ; raconte Gerlinda Swiller. Weigert fut ensuite affecté ailleurs et tomba amoureux d’une autre femme. Il rompit tout contact avec la Belgique après la guerre. Il est mort en 1958.

Gerlinda Swillen a fait des études de langue et de civilisation allemandes et a été professeur de lycée jusqu’à son départ à la retraite. Elle a toujours recherché son père, dont elle n’a découvert le nom de famille qu’il y a trois ans. Entre-temps, elle a étudié son histoire à elle. Elle a retrouvé la partie allemande de sa famille, l’histoire se termine donc bien pour le moment. Cette question continue cependant à l’obséder. Elle poursuit ses recherches, elle a interviewé d’autres enfants de la guerre belges et tiré un livre de leurs récits. Elle est actuellement porte-parole d’une association dénommée Born of War International Network, qui réunit des associations d’enfants de la guerre de plusieurs pays européens.

Des cas similaires en Irak au Vietnam ou en Afrique.

Gerlinda Swillen dit de sa demande de naturalisation : » Je ne fais pas ça pour des raisons sentimentales. C’est une question de stratégie. » En fait, elle n’accepte pas que l’Allemagne accorde un traitement privilégié aux enfants de la guerre français. Son association prépare d’autres demandes pour faire pression sur Berlin. Un enfant de la guerre de Finlande a demandé la nationalité allemande en mai dernier.

D’autres s’apprêtent à en faire autant au Danemark et en Norvège. Gerlinda Swillen et ses compagnons de lutte veulent plus que l’égalité de traitement : ils demandent que l’Allemagne s’engage auprès de l’Europe pour un statut commun garantissant la protection de tous les enfants de la guerre, sous la forme d’une convention ou de directives européennes qui pourraient peut-être même contraindre à agir des pays comme les Etats-Unis-. « Nous ne sommes pas motivés par des considérations financières. Nous ne voulons pas, nous poser en victimes, mais faire quelque chose pour les enfants d’aujourd’hui et leur avenir » ; déclare Gerlinda Swillen.

Chaque enfant de la guerre, quel que soit le conflit en cause, devrait se voir reconnaître par écrit le droit à la nationalité. Dans le même temps, les Etats devraient s’engager à les soutenir de leur mieux dans la recherche de leurs parents. Car il est évident qu’il n’y a pas que l’histoire des enfants de la Seconde Guerre mondiale ; partout où les soldats rencontrent des femmes, des enfants naissent.

Au Vietnam, lors des guerres coloniales et civiles d’Afrique, en Bosnie-Herzégovine, en Irak ou aujourd’hui en Afghanistan. Trop souvent, les enfants de la guerre n’apprennent jamais d’où ils viennent. Et ils sont trop souvent apatrides. La demande de naturalisation de Gerlinda Swillen est actuellement entre les mains des autorités allemandes. Celles-ci lui ont fait savoir que l’examen du dossier durerait très longtemps et l’ont priée de ne pas téléphoner ni écrire.

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