La démocratie Internet.

Jeudi 18 novembre 2010 // Divers

Internet constitue-t-il l’instrument technique apte à permettre enfin la réalisation d’une authentique démocratie participative ? Poser la question, c’est évidemment imposer la possibilité sérieuse d’un doute, d’autant que cette déclinaison de la démocratie n’est nullement évidente. En faveur, pourtant, d’une présomption positive, qui plaident la puissance d’information et l’espace de discussion jusqu’ici impensable, créés par le génie technologique contemporain. Si la démocratie est bien l’accès de tous au pouvoir de décision et si la participation consiste dans la faculté d’une délibération commune, il semble bien que pour la première fois dans l’histoire, nous nous trouvons en situation de rendre l’utopie possible, en neutralisant tous les obstacle qui s’opposaient jusqu’alors à l’existence d’un espace public où pourrait se revivre à une échelle infiniment supérieure l’expérience de la Grèce antique.

Précisons encore : cette démocratie-là correspondrait aux normes de Jürgen Habermas et de sa société de communication. C’est dire qu’elle serait immunisée contre les virus du totalitarisme, dont elle a souffert dès ses origines modernes, qu’elle surmonterait la logique des rapports de force, ne serait-ce qu’en donnant la primauté à la résolution rationnelle des conflits. Mais à ce degré de généralité, on comprend l’abstraction des propos et la confrontation avec les institutions concrètes de la représentation fait déjà problème. Il est évident que la démocratie Internet ne saurait se substituer à la démocratie parlementaire, qui suppose impérativement la délégation du suffrage, et donc bon gré mal gré, une forme d’aristocratie citoyenne. La démocratie participative ne peut donc que s’ajouter au système représentatif, éventuellement en le modifiant sans jamais pouvoir s’y substituer.

Ainsi que l’écrit Dominique Cardon, sociologue spécialiste du sujet : « Outre, la difficulté de garantir une absolue sécurité de vote, c’est en fait l’idéé de mimer sur Internet les procédures de la démocratie représentative qui se révèle inadéquate. Espace de l’échange et de la multiplicité identitaire, Internet ne rassemble pas une population électorale, atomisée, identifiable et dénombrable. » Lorsque Ségolène Royal voulut mettre en pratique la dimension supplémentaire de la participation, elle se heurta aux impossibilités d’une synthèse spontanée entre points de vue contradictoires. Obama a compris comment l’instrument Internet pouvait le servir, en organisant le soutien des différents réseaux de ses partisans. Les outils numériques mis à profit par un Chris Hugues, ex-numéro 2 de Facebook « permettaient aux participants d’exposer, comme un badge de leur réseau social, les gestes, distributions de tracts, séances de porte à porte et réunions qu’ils avaient effectués pour participer à la campagne électorale ».

Dominique Cardon montre que c’est dans cette direction que s’orientent désormais les principales formations politiques, afin « de se glisser dans les réseaux sociaux pour étendre la discussion partisane aux conversations ordinaires. » Ce n’est pas forcément facile, ajoute le sociologue, car on ne décrète pas l’entrée dans ce qui relève des préoccupations privées, même lorsque celles-ci s’exposent dans le clair-obscur d’une communication qui hésite entre l’intime et le semi-public.
Car il faut saisir l’instrument Internet dans sa pleine originalité, en s’interrogeant sur ses paradoxes. Ainsi, le fait de pouvoir disposer de toutes les ressources (infinies) de ce merveilleux instrument n’égalise pas forcément les conditions, les aptitudes et les goûts. Cela est aussi vrai de l’accès à la culture que de la pratique politique. Si Internet permet d’universaliser la controverse entre citoyens, « il creuse aussi la fracture entre ceux qui lisent, s’affichent et discutent de politique et ceux qui, moins politisés, informés par les seuls médias télévisuels, n’entrent pas dans la conversation numérique. » Mais en même temps, le souci politique s’introduit par des voies nouvelles chez les internautes, qui, sous le mode de la conversation familière (dans les groupes d’amis) discutent d’affaires qui ont des enjeux civiques directs : politiques locales, environnement, salaires, place des femmes, scolarité, insécurité...

Sans compter qu’il peut arriver que s’opèrent de façon ultra-rapide des mobilisations impensables dans l’ère d’avant : « La manifestation contre la guerre en Irak du 15 février 2003 a réuni près de 10 millions de personnes dans 600 villes du monde en empruntant sur Internet les relais réticulés des organisations alter mondialistes. » Une des dimensions les plus positives de l’instrument Internet se rapporte à la possibilité de s’informer le plus largement, avec une recherche intense d’éléments nouveaux qui permettent d’aller au terme d’une enquête.

Ce sont des internautes qui démontrent que Nicolas Sarkozy n’a pu être présent à Berlin le soir de l’effondrement du mur ou que tel présentateur de C. B. S a menti à propos d’un Georges Bush se dérobant à ses obligations militaires. Autre exemple familier à nos lecteurs : « La simple page personnelle d’un enseignant en économie gestion à Marseille, a été le point de cristallisation de la mobilisation en ligne des opposants au traité constitutionnel de 2005. » Dominique Cardon plaide donc largement en faveur de cette forme politique à part entière qui structure entièrement notre vie quotidienne, montrant qu’Internet encourage une gouvernance en réseau de nature procédurale.

Faut-il s’incliner devant un progrès décisif de l’humanité, aussi important que l’invention de l’imprimerie, la première révolution industrielle ou la fission nucléaire ? Peut-être et même sans doute, mais le préjugé favorable ne saurait effacer en même temps l’obligation de vigilance. La technique n’est jamais pure instrumentalité, elle soumet alors même qu’elle libère. Elle obéit à des impératifs commerciaux, ne peut se passer de codes contraignants et de pratiques massifiantes.

Internet permet de libérer bien des jeux de l’activité. Ce n’est pas l’instrument qui créera des hommes libres !

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