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La démesure de l’homme.

Dimanche 11 octobre 2009 // La France

Récemment, en rendant compte ici du dernier essai de Jean-Pierre Dupuy, je mettais l’accent sur son catastrophisme éclairé, qui me semble exprimer l’angoisse présente du monde, eu égard à des dangers mortels réels. Le moindre mérite de l’auteur de La marque du sacré n’est pas d’insister, en disciple de René Girard, sur la prodigieuse charge de violence inhérente à notre époque et en s’indignant sur l’étonnante faculté des courants de pensée progressistes à éluder la question du mal. Or, je suis frappé par la convergence de ses travaux avec la réflexion d’un philosophe comme Jean-François Mattéi, s’appliquant à un examen général de l’héritage de l’hellénisme dans les siècles de son plein essor.

 Il semble d’ailleurs que ce soit la tragédie du XXe siècle qui l’ait conduit à ainsi revisiter la source grecque afin d’y retrouver les causes profondes d’une sorte de déséquilibre constitutif du monde, à l’origine de toutes nos démesures. Entre Dupuy et Mattéi, l’accord est avéré sur la démesure du siècle qui engendra « deux guerres mondiales et des conflits régionaux permanents, des déportations et des tortures de masse, des camps de la mort déclinés en allemand et en russe, et pour culminer dans l’horreur, deux bombes atomiques larguées sur des populations civiles. » Cette référence à Hiroshima et à Nagasaki solidarise encore plus nos deux philosophes reprenant l’indignation de Gunther Anders à l’égard de toutes les justifications proportionnalistes du gouvernement américain.

Cet accord profond concerne aussi la démesure d’une science prométhéenne qui a voulu percer les secrets de l’univers, une technologie déchaînée qui a cherché à asservir la nature, et une économie mondialisée, sous le double visage du capitalisme et du socialisme, dont les flux incessants d’échange ont privilégié le prix des choses au détriment de la dignité des hommes. » Mais ce déchaînement propre à la modernité, même s’il a des causes propres dues à l’accélération contemporaine de l’histoire, se rapporte à une causalité générale, cosmologique, anthropologique, sacrée, qu’il faut rapporter jusqu’à la fondation du monde. C’est la conviction de René Girard, dès les débuts de son œuvre. C’est aussi celle de Jean-Pierre Dupuy qui n’a cessé d’en explorer les conséquences dans la modernité la plus avancée. C’est celle de Jean-François Mattéi qui s’attarde pour sa part sur l’hellénisme, parce que ce moment capital de la pensée s’est attaché principalement à comprendre la menace mortelle de la démesure dans toutes ses dimensions.

C’est plus encore l’Albert Camus de L’Été qui l’a encouragé dans cette direction que le Heidegger du dépassement de la métaphysique, parce que contrairement au second, le premier ne fut jamais victime de l’orgueil européen ou du vertige qui conduisait à adhérer à la sauvagerie pour mieux défier le nihilisme. Méprisé par les intellectuels d’après-guerre, Camus avait mieux senti que quiconque la sagesse grecque et méditerranéenne qui enseigne que la mesure se conquiert sur la démesure. Nietzsche aussi l’avait compris : « Il n’y a de belle surface sans une profondeur effrayante. »

Pour en venir là, il faut sans doute briser l’image complaisante d’une Grèce ayant inventé la formule d’une beauté souveraine et tranquille. Comme si l’équilibre naturel de la cité correspondait au choros, cette danse réglée du monde, ce beau rythme universel qui présiderait à un équilibre parfait. Ce qui est mentionné d’abord dans tous les textes de la Grèce, c’est l’hubris, la démesure qui « signifie la violence injuste, l’insolence et l’outrage, c’est-à-dire la dimension passionnelle dans les paroles comme dans les actions ». Jean-François Mattéi en explore toutes les dimensions qui s’expriment autant dans le mythe que dans la tragédie, et structure aussi bien le cosmos, l’humanité que la Cité. Il faut compter avec les forces anarchiques de la nature qui préoccupent les physiciens avant les philosophes : l’apeiron, l’illimité, l’infini qui s’oppose au péras, la limite, le contour, le cadre, explique le désordre cinétique du cosmos et impose l’énigme d’un ordre qui se crée à partir du désordre. Il y a à l’origine, selon Platon, « une masse confuse et violente » que le démiurge voudra régler en se fixant sur les formes intelligibles, les idées et les nombres au-delà du ciel.

L’ordre anthropologique se trouve en proie à des contradictions analogues. « Si l’apeiron est constitutif de l’univers, l’hubris est constitutive de l’âme. » Le même Platon compare l’âme humaine à un monstre polycéphale, « Chimère, Scylla ou Cerbère, qui est couronné de têtes de bêtes féroces ». D’où une lutte incessante, impitoyable, pour que la justice s’impose contre la démesure. Mais où est la mesure ? Du côté de l’homme lui même ou d’un Bien supérieur ?

Jean-François Mattéi montre encore l’actualité saisissante de la pensée grecque et ce qui concerne la philosophie politique, avec deux protagonistes contemporains. Leo Strauss se réclame de la leçon permanente de la lutte contre l’hubris. Karl Popper dénonce à l’inverse la pente totalitaire d’un modèle fondé sur le pouvoir absolu, à l’encontre des sociétés ouvertes de la modernité. Mais il refuse de voir à quel point on ne peut échapper à la référence à un principe éthique supérieur qui garantit la moralité dans la cité. Une certaine idéalisation de la démocratie athénienne efface le souvenir de sa démesure fatale qui a abouti à sa ruine et à l’asservissement de la Grèce tout entière.

On aurait grandement tort de ne pas prêter attention aujourd’hui à cette régulation supérieure, tout en se gardant des dangers du système platonicien. Au terme de son parcours hellénique, Jean-François Mattéi revient à cet Albert Camus qu’il désignait dès le départ comme le plus lucide et le plus sage de nos écrivains. Camus a parfaitement compris qu’il était vain et insensé de vivre et de penser comme si la démesure du monde et la folie de l’homme s’éloignaient de nous. La mesure nécessaire doit émerger de la démesure toujours présente comme un gouffre. La pensée de Midi dont il se réclame présuppose un conflit qui n’aura jamais de fin, puisque le combat est père de toutes choses. Ce qui nous renvoie à ce catastrophisme éclairé que nous impose le chaos contemporain. Contre les progressismes essoufflés et les idéologies aveugles, il importe d’affronter la démesure de notre monde, elle devra être rénovée pour établir une mesure toujours précaire.

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