Cher(e)s ami(e)s internautes.

Merci pour votre fidélité ; les écrits quotidiens seront absents tout le mois de septembre. Vous pouvez cependant parcourir tous les dossiers créés depuis plus de 10 ans et qui figurent sur le site.

Dés le mois d’octobre il vous sera proposé un mensuel auquel vous pourrez participer en me faisant parvenir votre perception des affaires politiques, familiales, sportives ou autres.

Rien ne sera censuré, hormis des articles injurieux et calomnieux.

Je suis attaché aux valeurs chrétiennes, aux valeurs dites républicaines et à une monarchie parlementaire.

Vous pouvez nous contacter en cliquant sur ce lien >>

La cruauté d’un conflit.

Les terroristes du Hezbollah contre l’État d’Israël.

Lundi 21 août 2006, par Etgar Keret // Le Monde

Il y a environ deux semaines que suis bloqué sur le vingt-quatrième chapitre du nouveau roman que je suis en train d’écrire et qui se déroule sous le régime de Saddam Hussein. Déjà 80 ans, j’ai survécu à plusieurs guerres et je ne me suis jamais réfugié dans tt abri. C’est pourquoi, entre le hurlement de sirènes et la chute des missiles, je me rue vers la fenêtre nord de mon appartement qui donne sur les hauteurs du mont Carmel, à Haïfa, et j’observe le paysage. En bas, l’immensité bleue de la Méditerranée s’étend à l’infini ; À l’horizon, les belles montagnes de la Syrie et du Liban s’élèvent vers le ciel et, plus proches, les villages israéliens brillent sous le soleil. L’été est caniculaire et les fruits sucrés et juteux, tombent des arbres car les ouvriers, sont, dans l’abri. De même que je ne suis pas capable de me concentrer pour écrire ; Les propriétaires de plantations, eux aussi, observent avec tristesse le fruit de leur travail réduit à néant. Il est difficile d’accepter l’idée que dans ce magnifique paysage sévit une plaie créée par l’homme pou tuer son propre frère.

J’ai été chassé de Bagdad que j’aimais tant il y a cinquante-huit ans, parce que j’étais Juif, et en faveur de la paix avec les Arabes, alors qu’en temps de guerre on cherche à connaître mon avis et mes idées quant à la manière d’arriver à la paix. À force d’efforts pour rester normal dans une situation anormale, on risque en fin de compte de devenir anormal.

HAIFA EST LA SEULE VILLE DU MOYEN-ORIENT QUI AIT SU RESTER SAINE.

Chaque pays a sa propre définition de la guerre. D’après mon expérience personnelle, la guerre m’apparaît comme une forme de maladie qui atteint tant l’âme que le corps et qui déforme atrocement l’apparence des gens. Alors qu’Hassan Nasrallah déclare qu’il cherche à exterminer « l’entité sioniste », un chirurgien arabe israélien, qui, comble de l’ironie, s’appelle également Hassan Nasrallah, travaille à l’hôpital qui est la cible des missiles du Hezbollah. Il soigne avec dévouement et sans distinction tous ses patients, qu’ils soient juifs, arabes ou autres. Le Dr Nasrallah a certainement des parents au Liban, exposés à la furie des avions israéliens.

Pour ma part, je suis issu de ces deux cultures, celle qui a engendré le Hezbollah et celle qui a engendré le sionisme, et, jusqu’à ce jour, je ne comprends pas la force destructrice qui entraîne ces deux cultures dans un combat à mort. Il y a tant de beauté et d’intelligence dans ces deux cultures, mais voilà qu’atteintes par cette maladie qu’on appelle la guerre toutes deux se transforment de Docteur Jekyll en Mister Hydda. Et sans connaître le pourquoi du musulman ou chrétien, et il y règne une ambiance de cohabitation entre Juifs et Arabes.

Et surtout, Haïfa est la seule ville du Moyen-Orient qui ait su rester saine. Elle ne voit pas en l’homme un ennemi parce qu’il est juif, musulman ou chrétien, et il y règne une ambiance de cohabitation entre Juifs et Arabes.

Dans ce monde de raison, la guerre arrive, qui éclate dans ma maison et chamboule mon monde. De ma fenêtre, je vois les colonnes de fumée et de poussière qui, s’élèvent dans l’air lorsque les missiles s’écrasent au sol. J’entends les rugissements de nos avions, qui annoncent notre vengeance à l’encontre d’un Liban éprouvé. À cause de la courte distance qui sépare les deux camps, il arrive qu’on entende la sirène seulement après la chute d’un missile. Toujours, quand les extrêmes sont proches, l’affrontement est plus violent et plus stupide. C’est pourquoi, dans cet affrontement, il y a la cruauté hermétique de toutes les guerres fratricides.

Dans le tumulte des missiles et des sirènes mêlé à l’inquiétude pour les parents et amis, le téléphone sonne sans cesse. Journaliste et chaînes de télévision n’arrêtent pas de demander des interviews. En temps de paix, je débranche mon téléphone la nuit à cause des menaces de mort que je reçois en raison de mon engagement. Aujourd’hui, je me retrouve, avec un tout petit groupe, en plein milieu, désolé, impuissant dans cette tempête de feu et de haine qui emporte tout sur son passage.

Avant que la guerre n’éclate, tout semblait beau et serein. Le Liban, sorti du drame des guerres et des occupations, s’engageait sur le chemin de la prospérité économique et culturelle. De luxueux hôtels s’élevaient pour accueillir une foule de touristes, et une démocratie jeune et courageuse réussissait à se débarrasser tant de l’occupation israélienne que de l’occupation syrienne. De l’autre côté de la frontière, près de 2 millions d’israéliens, qui vivent aujourd’hui à portée des missiles du Hezbollah, bénéficiaient hier encore d’une prospérité financière et d’un sentiment de sécurité. Par exemple, Metulla, un petit village pittoresque situé à quelques pas de la frontière contrôlée par le Hezbollah, se préparait pour un festival international de chant. Les petites communes séparées de la frontière libanaise par une simple route contemplaient avec plaisir les pommes et les poires qui mûrissaient dans leurs plantations. Les chambres d’hôtes devaient grouiller de vacanciers jusqu’à la fin de la saison. Et, on parallèle, â l’intérieur même d’Israël, les villages arabes prospéraient. Les parents, avec leurs filles et leurs fils entamaient une ère nouvelle de fierté nationale et de forte aspiration à l’instruction. Et, comme d’habitude, comme lors de la plupart des catastrophes, la plaie de la guerre s’est abattue sur la région tout entière et y a semé la mort. Les missiles du Hezbollah tombent mètre par mètre sur les villages arabes israéliens, et les enfants libanais courent vers les abris à cause des avions Israéliens.

L’armée israélienne, qui s’est battue pour obtenir un cessez le feu lors de la précédente guerre au liban. Notre Premier ministre a été assassiné parce qu’il prônait la paix avec les Palestiniens et les Syriens. Pour se retirer de Gaza la palestinienne, située au sud d’Israël, une guerre fratricide entre les colons et les partisans d’un bon voisinage a failli éclater.

Dans chaque nouveau cycle de violence, il n’y a pas que des enfants massacrés, des immeubles détruits et des bosquets qui partent en fumée. De ce champ de bataille sortent des effluves de poison, d’affliction, de frustration et d’impuissance. Nombre de personnes ont peiné, ont fait des sacrifices pour la paix et le bon voisinage. Leur foi en l’efficacité de leur combat a été ébranlée. Comment une petite allumette, dans une main aussi vile, est-elle susceptible de provoquer un tel incendie ? Comment les lanceurs de missiles, et les pilotes de combat sont— ils devenus les héros de cette génération ? Comment se fait-il que les partisans de la paix et du dialogue soient réduits à entrer dans la clandestinité comme des criminels en cavale et que leurs voix soient noyées dans un océan de haine.? Cela n’arrive pas seulement entre Israël, le Hezbollah et le Hamas. Ces cicatrices existent dans tout le Moyen-Orient et risquent en permanence de se rouvrir.

On peut très bien crucifier Israël et le condamner, mais Israël est un brasier mineur par rapport à ce qui s’est passé en Irak, au Koweït, au Maghreb, au Yémen, en Turquie, il y a quatre-vingt-dix ans. Et aujourd’hui au Soudan. Il est si facile d’être clairvoyant et de donner des conseils de loin, et si difficile d’être intelligent et sain d’esprit, au cœur des flammes.

Dans les faits, grâce à sa situation particulière, le Liban, qui défend la liberté depensée, pourrait donner un élan favorable au développement d’une société civile laïque, il pourrait contribuer à l’avènement d’un État dont les valeurs respectueuses de l’humanisme seraient totalement dépouillées de toutes convictions et appartenances religieuses, un État dont les citoyens seraient libres de suivre leurs croyances, mais aussi de ne pas être religieux.

Pour le Liban, cette particularité est autant une force qu’une faiblesse. Elle est aussi à la source des influences politiques extérieures, au quel le pays succombe. Que le Liban vienne à être détruit, et toute la région se verra privée de cette particularité, modèle de solution humaine, et se retrouvera victime dans son ensemble d’une régression qui la rejettera trois mille ans en arrière. Le danger que l’on court aujourd’hui, c’est un retour au temps des prophéties, des apocalypses, des guerres et du désespoir. Un retour à l’obscurantisme.

Adonis

Lina Khoury et Edna Carlo Livné... Regards Croisés.

Du Liban Beyrouth meurt une seconde fois.

16 Juillet Voilà trois jours que j’ai quitté Beyrouth pour le village de mes parents, dans le nord du liban. J’ai laissé ma maison telle qu’elle était en pensant que je rentrerais d’ici deux ou trois jours, niais je sais maintenant qu’il n’en sera rien ; quand je suis partie, les magasins étaient encore ouverts et le centre de Beyrouth paraissait sûr. Maintenant, je vois à la télévision la ville frappée et des files de voitures qui prennent la fuite. Ils ont touché le cœur de Beyrouth, le quartier qui avait été reconstruit par Rafic Harriri, l’ancien Premier ministre assassiné en février 2005. Un quartier qui était ces dernières années notre fierté et notre vitrine. C’est comme s’ils l’avaient tué pour la seconde fois et nous avaient tous contrait à pleurer sa mort.

24 Juillet Ce matin, un ami est venu me chercher et nous sommes allés ensemble aux monts des Cèdres. Nous avons décidé de nous réunir là pendant quelques jours entre amis et collègues pour dire au revoir à ceux qui s’en vont, et parler avec ceux qui, comme moi restent au Liban. Chaque fois que nous approchions d’une voiture blindée (il y en a beaucoup), d’un pont ou d’une antenne de télévision, la tension montait a nouveau et mon ami appuyait tant qu’il pouvait sur l’accélérateur. Nous étions des cibles potentielles, on ne sait jamais où ni quand les Israéliens vont frapper. Dans les villages, les rues étaient vides et, surtout, très peu de femmes s’aventuraient dehors. Ensuite, j’ai pensé à ma mère, au nombre de fois pendant la guerre civile où mon père est rentré à la maison en lui disant : « Il faut que l’on parte, tu as cinq minutes pour tout préparer ».

Elle avait toujours un sac prêt avec l’essentiel : les papiers et les objets de valeur. Nous laissions tout le reste on ne se préoccupe pas beaucoup des choses à emporter lorsqu’on doit fuir et qu’on pense seulement â avoir la vie sauve. Je peux imaginer qu’un sac identique est prêt dans chaque maison, ces jours-ci, au Liban.

D’Israël : Une guerre.

« Mais pourquoi tu n’es pas restée à Tel-Aviv ? Pourquoi tu n’es pas restée en Italie ? » Vers 21 heures, les bombardements commencent. Des deux côtés. J’ai l’impression que ma tête va exploser. Il n’y a pas un enfant. Tous été invités dans un kibbouts près de Jérusalem. Ça continue comme ça toute la nuit. Le responsable de la sécurité annonce que, bien que nos maisons soient fortifiées, il va falloir dormir dans les abris. Ça recommence. C’est à nouveau la guerre.

18 Juillet Dans le refuge, l’odeur est difficile à supporter, mais le fracas des missiles est encore plus insupportable. Nous sommes assis tous ensemble, gens de tous âges et chiens de toutes tailles. Ici, à Sasa, il y a un refuge toutes les cinq maisons, mais le nôtre est le plus grand et le mieux installé : il nous a été donné il y a deux ans pour qu’on y installe le bureau de notre fondation. À l’époque, on avait le sentiment que travaillé pour la paix dans un refuge antiaérien avait quelque chose de miraculeux. Le paradoxe nous semblait de bon augure. Je sors et je monte au sommet de la colline, à côté du château d’eau. Devant moi s’étend la route qui marque la frontière. Des missiles arrivent de partout, et Israël a décidé de se défendre jusqu’au bout.

Il y a vingt-cinq ans, je murmurais à Gal, que je portais dans mon ventre : « Ton père reviendra, nous partirons vite du Liban, et il y aura la paix. Nous sommes parti du Liban et même de Gaza ; Mais cette guerre n’en finit pas.

D’Israël Une guerre qui n’en finit pas.

16 Juillet Mercredi je suis rentrée d’un voyage en Italie avec dix-huit jeunes Israéliens blessés lors des derniers attentats. Au check-in, je reçois un coup de téléphone : « Maman,ne t’inquiète pas, on est tous en bonne santé. » C’est mon fils,Yotam, qui est soldat dans l’armée. « Mais pourquoi tu me dis ça ? - Qu’est ce qui se passe ? ; Tu n’es au courant de rien ? Ils ont enlevé deux dès notre et en ont tué sept... près d’ici. J’avais peur que tu apprennes les nouvelles avant d’entendre ma voix. Je vis au kibboutz Sasa, en Galilée. De chez moi, on voit le Liban et, si on monte au sommet de la colline, on voit aussi la Syrie. Quand nous arrivons, le kibboutz est désert. Dans le refuge devant chez nous, le seul endroit où il y ait de la lumière, il y a cinquante personnes. Des jeunes jouent au Risk, d’autres regardent la télévision, d’antres sont assis, silencieux, les yeux Cernes.

19 Juille t Il y a quelque temps, chez mon producteur, nous discutions des films qui racontent les années de la guerre civile j’ai pensé alors que, si la reconstruction de Beyrouth continuait au même rythme, on ne trouverait bientôt plus à filmer de lieux témoignant de la guerre. Il y a encore quelques jours, Beyrouth était magnifique, plein de vie, de restaurants, de boîtes de nuit. Aujourd’hui, les immeubles qui sont encore debout sont entourés de décombres. On a à nouveau le décor qu’il faut pour tourner ces films.

20 Juillet Hier, avec mon père, je suis retournée â Beyrouth. Nous n’en pouvions plus de rester dans le Nord sans rien faire, à regarder à la télévision les milliers de réfugiés qui avaient besoin d’aide. Le ciel était gris, plein de poussières à cause des bombardements, les routes étaient presque vides, les magasins presque tous fermés. Seuls restaient ouverts les grands supermarchés et les pompes à essence. J’ai été stupéfaite de voir l’organisation des écoles partout, les gens cherchent à apporter leur aide. Toute la ville est mobilisée pour soutenir les sinistrés. Beaucoup de ces secours ont été directement pris en charge par les différents partis : parmi ceux qui aidaient, il y avait aussi des hommes du Hezbollah. Vous serez sans doute étonnés, mais personne ne leur a adressé un seul mot de reproche.

22 Juillet Je n’arrive pas â retenir mes larmes. Je suis paralysée, impuissante, perdue. Je ne veux parler que de cela aujourd’hui. Ce matin, j’étais décidée à partir pour Beyrouth et j’étais en train de Charger la voiture quand un missile a explosé tout près de chez moi. Ce missile a détruit le minuscule sentiment de sécurité que nous nous étions construit, nous qui étions partis vers les villages du Nord. S’enfuir ? Où ? Par quelle route ? Qui me dit que ma voiture ne sera pas prise pour cible par un missile.

20 Juillet Hanna m’interpelle « As-tu pensé à préparer de la nourriture pour les compagnons d’armes de ton fils ? » Je la regarde, ahurie... Jamais je n’avais eu un fils au combat. En quelques minutes, cinq femmes du kibboutz me proposent leur aide. Je sors du congélateur des pizzas, des lasagnes et un tas de bonnes choses. Nous emportons le tout à la petite garnison. Les soldats remercient maladroitement et, quelques minutes après, il ne reste plus une miette. Le long du chemin du retour, nous regardons les arbres chargés de pommes qui brillent au soleil ; la récolte devrait commencer dans quelques jours, mais on ne voit personne : pas un tracteur, pas une échelle.

22 Juillet Ferere, le surveillant du village de vacances, nous accueille pour ce sabbat loin des Katioucha. Malgré un léger accent arabe, il parle un hébreu impeccable et s’exprime avec une clarté remarquable. Il me regarde avec résignation et se lance dans un long monologue « Tu ignores certainement les raisons de toute cette guerre, beaucoup de gens n’en savent rien. Dans le monde islamique, il y a soixante-treize factions religieuses. Chacune est différente des autres, mais les chiites sont les plus extrémistes de tous. Leur but est de soumettre tout le bassin méditerranéen, y compris Israël Et l’Iran veut diriger cet empire. »

En repartant je repense à cette rencontre inattendue, quand Ruina me téléphone : « Je t’appelle de Jish. Je sais que tu as un théâtre pour les jeunes Juifs et les jeunes Arabes, je voudrais y inscrire mon fils Mohamed. »

Etgar Keret :: Enfin une bonne vieille guerre !

Après des années de conflit en demi-teinte avec les Palestiniens les Israéliens sont soulagés d’avoir affaire à un ennemi plus classique. Un texte signé de l’un des jeunes auteurs les plus lus en Israël.

Hier, j’ai appelé les gens du câble pour les engueuler. La veille, un ami m’avait raconté qu’il les avait appelés, qu’il avait gueulé un peu et menacé de les quitter pour le satellite. Ils lui avaient immédiatement proposé une réduction de 50 shekels par mois [environ
9 euros]. « Tu te rends compte ? claironnait son ami. On. râle cinq minutes au téléphone et on économise 600 shekels par an. Mon interlocutrice au service
clients s’appelait Tali. Elle a écouté sans broncher toutes mes récriminations et menaces, et, quand j’ai eu terminé, elle m’a dit d’une voix calme et profonde « Dites—moi, Monsieur, vous n’avez pas honte ? Nous sommes en guerre. Des gens se font tuer. Des missiles tombent sur Haïfa et Tibériade, et vous, vous ne pensez qu’à vos 50 shekels ? »

Il y avait un peu de vrai là-dedans, et cela m’a mis légèrement
mal à l’aise. Je me suis immédiatement excusé, et la noble Tali m’a tout de suite pardonné. Après tout, la guerre, ce n’est pas le meilleur moment pour s’en vouloir entre
compatriotes.

Cet après-midi-là, j’ai décidé de tester l’argumentaire de Tali sur un chauffeur de taxi têtu qui refusait de me prendre dans son véhicule avec mon bébé parce que je n’avais
pas de siège enfant. « Dites-moi, vous n’avez pas honte ? » l’ai-je interpellé, m’efforçant d’être aussi fidèle que possible aux propos de Tali. « Nous sommes en guerre. Des gens se font tuer Des missiles tombent sur Haïfa et Tibériade, et vous, vous ne pensez qu’au siège bébé ? »

Cela a marché, et le chauffeur, confus, s’est empressé de s’excuser et m’a invité à monter. Une fois sur la route, il a dit, autant à mon attention que pour lui-même : « C’est une vraie guerre hein ? » Après un long soupir, il a ajouté avec nostalgie : « Comme au bon vieux temps. »

Depuis, son « comme au bon vieux temps » ne cesse de résonner dans ma tête, et je vois tout d’un coup ce conflit avec le Liban sous un jour complètement différent. Lorsque j’essaie de me remémorer les conversations, que j’ai eues avec des amis inquiets à propos de cette guerre avec le Liban, des missiles iraniens, des manoeuvres syriennes, de la capacité supposée du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, à bombarder n’importe quel endroit en Israël, même Tel-Aviv, je me rends compte qu’il y avait dans les yeux de chacun presque une petite lueur, une sorte un soupir de soulagement inconscient.

Ce n’est pas que nous, Israéliens, ayons envie de guerre ou de mort, ou de chagrin, mais nous nous languissons de ce « bon vieux temps » dont parlait le chauffeur de taxi. Nous avons envie qu’une vraie guerre remplace toutes ces années, épuisantes, d’Intifada où rien n’était ni noir ni blanc, mais gris, où nous étions, non pas face a des forces armées, mais face à des jeunes gens déterminés portant des ceintures d’explosifs. Des années où l’ambiance de bravoure avait cessé d’exister, remplacée par de longues files d’attente aux checkpoints, des femmes sur le point d’accoucher et des personnes âgées souffrant sous le soleil écrasant.

Soudain, avec la première salve de missiles, nous avons retrouvé cette sensation familière d’une guerre, menée, contre un ennemi, impitoyable qui attaque nos frontières ; un ennemi vraiment féroce, pas un ennemi qui lutte pour sa liberté et son autodétermination, pas un ennemi qui nous fait bégayer et jette le trouble parmi nous. De nouveau, nous sommes convaincus de la justesse de notre cause et nous réintégrons à la vitesse de la lumière le giron du patriotisme que nous avions presque abandonné. De nouveau, nous sommes un petit pays entouré d’ennemis qui se bat pour sauver sa peau, et non un pays fort, un pays occupant obligé de se battre au quotidien contre des populations civiles.

Est-il donc si étonnant que nous soyons tous, secrètement, « un tout petit peu soulagés ».? Donnez-nous l’Iran, donnez-nous une pincée de Syrie, donnez-nous quelques Hassan Nasrallah, nous les dévorerons tous entièrement. Nous ne sommes pas plus doués que les autres pour résoudre les ambiguïtés morales. Mais nous avons toujours su gagner une guerre.

Etgar Keret

Répondre à cet article