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La Tunisie.

Lundi 15 mai 2006, par Paul Vaurs // Le Monde

Si l’on devait apprécier l’importance d’un État en fonction d’étalons de mesure tels que l’étendue du territoire, les richesses du sous-sol ou le potentiel démographique, force serait de considérer la Tunisie comme entité négligeable à l’échelle du Maghreb. Au vu d’une carte, les 164 150 kilomètres carrés du territoire tunisien figurent une sorte d’encoche dans le tracé de la frontière entre les « géants » algérien (2 381 000 km2) et libyen (1 757 000 km2). Petite entaille stoppée aux marches du Sahara, la Tunisie ne puise que modestement à cet immense réservoir d’hydrocarbures pour subvenir aux besoins de ses 8 735 885 habitants (1994).

L’exiguïté du territoire n’est que la rançon de sa nette différenciation. La Tunisie, comme l’Africa romaine et l’Ifriqiyya des Arabes, occupe l’espace libéré entre une double façade maritime et le Sahara par le démantèlement des formations montagneuses qui jalonnent l’Afrique du Nord de l’Atlantique à la Méditerranée orientale. Autrement dit, ce « petit » pays est un plat pays, une suite de plaines ordonnées en front de mer. Les plaines tunisiennes ont ouvert le Maghreb aux différentes civilisations et formations impériales qui ont dominé le monde méditerranéen. Accessibles, par voies maritime et terrestre, elles donnent elles-mêmes accès au « Maghreb profond ».

Territoire relativement compact, espace ouvert et, à ce double titre, vieux foyer de civilisation, la Tunisie témoigne d’une imprégnation des plus marquées par la culture arabo-musulmane. Du moins, sa population se caractérise-t-elle par une remarquable homogénéité religieuse et linguistique. Musulmane, elle ignore les clivages religieux ou confessionnels qui affectent le Machrek. Arabe, elle ne connaît pratiquement pas les clivages linguistiques (arabophones/berbérophones) observables en Algérie et au Maroc. Ce contraste avec diverses formes d’hétérogénéité culturelle associées à la religion ou à la langue laisse entrevoir un particularisme tunisien. Au-delà de ses manifestations les plus suggestives, le substrat de celui-ci doit être recherché dans la prééminence d’une tradition citadine et villageoise dans un pays de plaines ouvertes sur la mer. Une tradition antérieure à l’islamisation et à l’arabisation, mais qui est redevable de sa continuité à la civilisation arabo-musulmane.

Le régime politique issu de l’indépendance a, dans une certaine mesure, cultivé le particularisme et tenté de soustraire la Tunisie à l’influence de l’Orient. Sous l’impulsion de son père fondateur, Habib Bourguiba, il a cherché à promouvoir une politique novatrice tendant notamment à l’affirmation d’une « tunisianité » distanciée de la mystique unitaire de l’Umma musulmane ou de la nation arabe.

Habib Bourguiba, président de la République de Tunisie, s’adresse à la foule lors des funérailles des Tunisiens tués pendant la bataille de Bizerte en 1961.

Les racines anciennes du particularisme tunisien perdurent. En revanche, le devenir de ses manifestations les plus récentes figure au cœur des enjeux qui ont pesé dans la destitution du « combattant suprême », le 7 novembre 1987, et qui constituent l’horizon de la République tunisienne présidée désormais par Zine el-Abidine ben Ali.

Le Maghreb, en tant qu’aire culturelle ou politique, ne fait pleinement sens qu’à partir du contexte issu de la décolonisation, dans un retour sur l’histoire ou dans une projection sur l’avenir.

À l’instar des autres pays maghrébins, le territoire tunisien recouvre trois types de régions. À cette réserve près qu’il est formé, pour les deux tiers de son étendue, par une série de vastes et basses plaines.

Les Bédouins.

Séparées par une profonde méfiance réciproque, les deux sociétés n’en partageaient pas moins la même religion et la même langue. L’islam et la langue arabe recelaient, il est vrai, une pluralité de pratiques religieuses et de dialectes. Mais leur universalité tenait précisément à leur aptitude à assumer les différences et à les contenir dans des limites admissibles par tous. La société nomade était culturellement dépendante de la cité et de ses clercs, détenteurs du savoir et gardiens de la Loi (islamique). Le magistère des ulama, lettrés et savants de l’islam, tout en composant avec certains éléments du système de valeurs bédouin, exprimait la prééminence de celui de la société citadine. Il remplissait de la sorte une fonction minimale d’intégration et, partant, conférait une légitimité à la domination des tribus de l’intérieur par les cités du littoral. Il était en lui-même principe de justification de l’ordre citadin et du recours à la force pour son maintien. Citadins et villageois s’en remettaient pour préserver un statu quo social fragile à la puissance d’une dynastie. À leurs yeux, peu importait l’origine, tribale ou étrangère, de celle-ci, pourvu qu’elle fût apte à protéger leurs personnes et leurs biens contre les « fauteurs de trouble » et témoignât d’une conformité à la Loi islamique, attestée par les ulama.

Les bouleversements opérés par l’irruption du capitalisme colonial et le nouvel État issu de la décolonisation ont tendu à une uniformisation des genres de vie ou, du moins, à une généralisation de la sédentarité. Le nomadisme et le semi-nomadisme ont été frappés de plein fouet par les changements intervenus dans le régime d’appropriation des terres et leurs modalités de mise en valeur. Désormais en voie de disparition, ils ont fait place à l’exode rural, symptôme d’une urbanisation qui n’est plus circonscrite à la seule zone littorale.

Sous le protectorat français, la croissance urbaine, induite par le développement d’un secteur exportateur agro-minier et le peuplement européen, s’est polarisée sur la capitale, les villes portuaires (Bizerte, Sousse, Sfax) et la Tunisie du Nord. Avec l’indépendance, l’urbanisation a été sous-tendue par une politique de diffusion des équipements scolaires, sanitaires et administratifs et, partant, de l’emploi non agricole, aux différents niveaux de la hiérarchie des agglomérations. Des localités de taille réduite et jusque-là à dominante agricole sont ainsi devenues des pôles d’attraction de l’exode rural.

Le marché de Sousse, en Tunisie.

Globalement, l’urbanisation se solde néanmoins par un flux migratoire de l’intérieur vers le littoral. La plupart des agglomérations de l’intérieur se caractérisent par le sous-emploi, les petits métiers du tertiaire et, pour les plus importantes, par des fonctions administratives. Celles du littoral, en revanche, sont le siège d’activités économiques, traditionnelles (artisanat, pêche, agriculture) et modernes. Elles bénéficient, en effet, d’un potentiel et de facilités de communication et d’échange liés non seulement à l’ancienneté du tissu urbain, mais également aux effets d’entraînement d’une politique de développement touristique. Autrement dit, bien qu’elle affecte l’ensemble du pays, l’urbanisation reproduit, à certains égards, le vieux clivage littoral-intérieur. Toutefois, l’opposition met en jeu non plus, à proprement parler, des genres de vie, mais des conditions de vie avec pour toile de fond une désarticulation spatiale.

Une note d’orientation du ministère tunisien du Plan et des Finances invitait en 1980 à la constatation, « aussi cruelle soit-elle », d’un territoire « divisé sur le plan de l’infrastructure et du niveau de développement en deux parties : la région côtière, qui est dotée d’une infrastructure dépassant largement la moyenne nationale et où est concentrée l’activité économique, qu’elle soit industrielle, commerciale, administrative ou touristique ; les régions de l’Ouest et du Sud, où l’infrastructure est insuffisante et où l’activité économique est réduite, à quelques exceptions près, à l’agriculture et au petit commerce... ». Les régions du littoral oriental, qui connaissent les taux les plus élevés d’urbanisation, d’alphabétisation et d’occupation dans l’industrie et les services, témoignent d’une dépense par tête supérieure à la moyenne nationale. Inversement, les régions de l’Ouest, faiblement urbanisées et à dominante agricole, dont la majorité de la population est analphabète et qui connaissent les taux de chômage les plus élevés, se caractérisent par le poids des couches défavorisées et l’importance des « poches de pauvreté ». Quant au Sud, considéré lors de l’indépendance comme la région la plus démunie, il occupe une position intermédiaire, imputable pour partie au tourisme et aux revenus de l’émigration.

Les régions en bordure de la Méditerranée, de Bizerte à Jerba, fixent sur environ le quart de la superficie totale du pays plus de 60% de la population tunisienne (recensement de 1984). À l’exception de Kairouan, première capitale de l’Ifriqiyya, et du centre minier de Gafsa, elles englobent la totalité des villes de plus de 50 000 habitants. Elles sont, en effet, le siège des activités économiques les plus dynamiques, qu’elles relèvent de l’agriculture, de l’industrie ou du tourisme. La Tunisie du littoral fournit l’essentiel des principales productions agricoles, hormis la céréaliculture (haut Tell), l’élevage ovin (steppe) et les dattes (Jerid et Nefzaoua) : aviculture, cultures maraîchères, vignobles, agrumes, oliviers et arbres fruitiers. Par ailleurs, elle draine la majeure partie des investissements et emplois industriels au profit non seulement des zones de Tunis et de Sfax, les deux principaux centres urbains, mais également de Bizerte (industries lourdes), Sousse (industries de transformation) et Gabès (industries chimiques). Enfin, elle est le bénéficiaire quasi exclusif de la politique de mise en valeur touristique, avec pour pôles de développement les complexes hôteliers de Nabeul-Hammamet, Sousse-Monastir et Jerba-Zarzis.

Cette réactualisation du clivage littoral-intérieur participe d’une spirale lourde d’implications négatives. Elle tend à favoriser une reproduction élargie des flux migratoires de l’intérieur vers la bande côtière, l’accentuation des déséquilibres interrégionaux se doublant d’une aggravation des problèmes sociaux des centres urbains du littoral. Elle expose ceux-ci à une demande d’emploi excédant leur capacité d’absorption et se traduit ainsi par la concentration d’un sous-prolétariat confronté à un mode de vie auquel il ne peut accéder. Simultanément, elle contribue à une exacerbation du régionalisme, phénomène qui relève apparemment des séquelles d’un passé révolu mais n’en traduit pas moins des formes d’adaptation et de réaction à une modernisation porteuse de développement inégal entre régions.

Pour remédier aux inégalités de développement et contenir leurs effets pervers, le gouvernement tunisien a adopté depuis 1981 des mesures d’incitation à la décentralisation industrielle. De telles initiatives, quelle que soit leur pertinence, ne peuvent à elles seules renverser une tendance à la concentration qui, si l’on en croit le Commissariat au développement régional et à l’aménagement du territoire, laisse entrevoir « la probabilité d’une rupture d’équilibre définitive » à l’aube des années 2000 : le territoire serait alors divisé en « une bande « utile » d’une trentaine de kilomètres de large et de moins de 20 000 kilomètres carrés » où vivraient 6,7 millions d’habitants et « un espace périphérique de 120 000 à 150 000 kilomètres carrés occupé, au mieux, par 3,3 millions d’habitants ».

Le schéma national d’aménagement du territoire préconise de donner la priorité à la promotion, dans les régions de l’Ouest et du Sud, de pôles urbains dotés d’équipements et d’infrastructures susceptibles d’y favoriser la constitution ou la densification d’un tissu industriel. Il suggère à cet égard le lancement de plans spéciaux de développement et une réorientation des réseaux de communication nationaux et régionaux. Cette perspective dite d’« équilibre interrégional » procède de la double hypothèse d’une multiplication par deux de la population urbaine entre 1981 et 2001 et d’une « mutation structurelle inéluctable en faveur des secteurs d’activités non agricoles ». Son objectif réside dans une régulation des processus d’urbanisation et d’industrialisation de nature à fixer la population de la Tunisie intérieure. Quant à sa réalisation, elle suppose non seulement une volonté politique de nature à imposer le primat d’une optimalisation des ressources de l’ensemble du territoire sur les considérations de rentabilité immédiate, mais également une aptitude à coordonner les diverses politiques sectorielles.

Les années difficiles (1815-1860).

Au début du XIX° siècle, la Régence de Tunis conservait encore la plupart des institutions que les Turcs avaient mis en place après l’expulsion des Espagnols. Le pays était gouverné à la turque par une poignée de mamelouks, des esclaves affranchis à qui revenaient les principales charges de l’État.

Mais le bey était devenu un véritable souverain.

Ses liens de vassalité à l’égard de la Porte se réduisaient à quelques survivances : le titre de pacha qui lui était octroyé lors de son avènement, la frappe de la monnaie et la récitation de la prière au nom du sultan. Dans le pays, l’autorité du bey s’exerçait sans partage. Il s’en déchargeait souvent sur un de ses familiers, promu au rôle de grand vizir. C’était d’ordinaire le sahib et-taba’, ou garde des sceaux ; plus tard, ce fut le khaznadar, ou trésorier. Le système maintenait à l’écart la bourgeoisie locale, reléguée dans des fonctions judiciaires ou religieuses. Les dernières manifestations d’indépendance des janissaires étaient brisées en 1816. Depuis, l’armée se réduisait à 5 000 hommes, auxquels s’ajoutaient en cas de besoin les contingents des tribus de service.

L’administration locale était confiée à des caïds chargés de maintenir l’ordre et de percevoir les impôts. Dans les régions peuplées de sédentaires, comme la vallée de la Medjerda, le cap Bon ou le Sahel, où l’autorité du bey n’était pas discutée, les caïds avaient tendance à pressurer leurs administrés. Mais les tribus de la steppe étaient d’humeur plus indépendante. Deux fois par an, l’héritier du trône, ou bey du camp, parcourait le pays à la tête d’une méhalla, autant pour impressionner les nomades par le déploiement de son appareil militaire que pour assurer la rentrée des impôts.

Hamouda pacha [Hammuda Bacha] avait légué à ses successeurs un pays prospère et relativement bien administré. Mais, à partir de 1815, commencèrent les années difficiles. La révolution de palais qui avait éliminé le bey Othman, frère et successeur de Hamouda, à la fin de 1814, ramenait au pouvoir la branche aînée de la dynastie, Mahmoud [Mahmud] et son fils Hussein [Husayn]. Les conseillers de Hamouda furent écartés au profit d’une nouvelle équipe aussi avide que médiocre.

Les ressources financières ne tardèrent pas à diminuer. L’interdiction de la course en Méditerranée, imposée par la France et l’Angleterre priva le bey d’une partie de ses revenus, paiement de tributs, revente des prises et des esclaves. Le cours des huiles baissait, les grains subissaient la concurrence de ceux d’Odessa ; l’artisanat tunisien luttait difficilement contre les produits manufacturés européens. Le déséquilibre des échanges était encore aggravé par des dépenses somptuaires de la cour. Aussi le bey fut-il amené à accroître sa pression fiscale sur une population décimée par la peste.

Aux difficultés économiques s’ajoutent, à partir de 1830, les problèmes posés par l’installation des Français en Algérie, la reconquête de Tripoli par les Turcs en 1835, qui faisaient peser sur la Régence de redoutables menaces. Tunis pouvait craindre le même sort que ses voisins et le bey se rendait compte qu’il n’avait pas les moyens de résister à une invasion française ou à l’intervention d’une escadre ottomane. Ahmed bey [Ahmad bey] (1837-1855) s’efforça de moderniser son armée, sans s’inquiéter de l’état de ses finances. Il fit appel à la France dont la protection devait décourager le sultan de toute velléité offensive. Mais, à la longue, la Régence finissait par devenir une principauté à demi-vassale de la France, un État tampon couvrant les frontières orientales de l’Algérie.

L’effondrement de la Régence.

Avec Mohammed bey [Muhammad Bey] et Mohammed es-Sadok [Muhammad-as-Sadeq], la Tunisie parut s’engager sur la voie des réformes. Le favori du bey Ahmed, Mustapha Khaznadar [Mustafa Khaznadar], un mamelouk d’origine grecque dont il avait fait son Premier ministre, avait réussi à se maintenir au pouvoir. Sous la pression des consuls de France et d’Angleterre, il persuada le bey Mohammed de moderniser les institutions du pays. En septembre 1857, un pacte fondamental inspiré de la charte ottomane de 1839 établit l’égalité de tous les Tunisiens devant la loi, sans distinction de religion. La mise en vigueur de la Constitution de 1861 qui instituait un grand conseil de notables paraissait le gage de transformations durables.

 L’effacement temporaire de la France permit à l’Angleterre d’étendre son influence ; mais, peu à peu, les Français réussirent à rétablir leurs positions. En juillet 1878, les plénipotentiaires français au congrès de Berlin se virent offrir la Régence par Salisbury et Bismarck comme une part de dépouilles dans le dépècement de l’Empire ottoman. Mais, si la France avait ainsi « carte blanche », il lui fallut près de trois ans d’hésitations avant de lancer comme à regret l’expédition qui imposait au bey le traité de protectorat. À Paris, on espérait que le bey se laisserait convaincre de traiter à l’amiable. Les années se passèrent en atermoiements, tandis que se développait une rivalité de plus en plus vive avec l’Italie.

À Tunis, le heurt des ambitions françaises et italiennes prenait les allures d’un duel acharné entre deux consuls de combat, Roustan et Macció, qui se livraient une guerre au couteau pour la chasse aux concessions. Roustan avait pour lui le favori du bey, Mustapha ben Ismaïl [Mustafa ibn Isma‘il], un mignon qui exerçait un empire absolu sur l’esprit affaibli de son maître. La lutte tourna d’abord à son avantage. Mais, à la fin de 1880, Mustapha passa dans le camp italien et, dès lors, Macció parut triompher. Lentement, mais sûrement, la situation se dégradait. Au printemps de 1881, Jules Ferry se décida enfin à intervenir.

Un incident de frontières, l’affaire des Khroumirs, fournit le prétexte de l’expédition. Après une marche de trois semaines, le général Bréard arriva sans combat aux portes de Tunis. Roustan imposa alors au bey un traité de protectorat, signé au palais du Bardo, le 12 mai 1881. Une nouvelle campagne fut cependant nécessaire à l’automne, pour venir à bout d’un soulèvement de tribus. En juin 1883, le traité du Bardo fut complété par la convention de la Marsa et le protectorat organisé par le résident Paul Cambon.

Le protectorat français.

Le soin de défendre et de représenter le pays revenait désormais à la France. L’absolutisme du bey n’était qu’une fiction commode derrière laquelle s’abritait la réalité du pouvoir résidentiel. La France s’était gardée de modifier une succession par rang d’âge qui vouait tous les souverains à la sénilité. Mal préparés aux affaires de l’État, ils se bornaient à signer sans discuter les décrets que leur soumettaient les ministres.

L’effacement du bey consacrait la toute-puissance du résident général, à la fois ministre des Affaires étrangères et président du Conseil des ministres. Tous les services du protectorat relevaient de son autorité. À côté de l’administration traditionnelle, réduite à deux départements, des services nouveaux furent confiés à des fonctionnaires français. Sur le plan local, la hiérarchie des agents du bey, caïds, khalifas et cheikhs, ne fut pas modifiée. Mais leur nombre fut réduit et leur administration placée sous la surveillance de contrôleurs civils français.

Dans le régime, aucune place n’avait été faite aux institutions représentatives. Sous la pression de la colonie, les successeurs de Cambon furent amenés à créer une conférence consultative, d’abord exclusivement composée de Français. Une section tunisienne, formée de notables désignés par le gouvernement, y fut adjointe en 1907. En même temps, la compétence de l’assemblée était élargie, l’examen du budget figurant désormais dans ses attributions.

La justice avait été réformée, un enseignement de type français progressivement introduit. Le budget retrouvait son équilibre grâce à une saine gestion. L’équipement sanitaire fut une œuvre de plus longue haleine ; les villes furent assainies, des hôpitaux installés ; des campagnes de vaccination vinrent à bout du choléra et du typhus. La création de ports et de voies ferrées stimulait la mise en valeur du pays. À l’essor de l’agriculture répondaient les progrès de l’industrie extractive (phosphates et fer essentiellement). Tranquille et prospère, la Tunisie était citée en modèle par l’administration française. Les autorités se félicitaient de leurs relations avec la population musulmane. Le seul problème était la présence d’une colonie italienne trop nombreuse pour pouvoir être assimilée (88 000 en 1911, en regard de 48 000 Français, les musulmans étant 1,7 million) et dotée de privilèges imprudemment accordés par les conventions de 1896.

Mais une génération nouvelle arrivait à l’âge d’homme qui n’avait pas connu les vices de l’ancienne administration beylicale. Certains commençaient à s’impatienter d’une tutelle qui laissait aux Tunisiens si peu de responsabilités dans les affaires de leur pays. L’opposition se manifesta en 1911, à la faveur de l’émotion provoquée par la guerre italo-turque. Le 7 novembre, Tunis connut une journée d’émeute (affaire du Djellaz). L’agitation ayant repris, le résident Alapetite fit expulser quelques meneurs. Avec la fin du conflit italo-turc, le calme revint dans la capitale, mais l’événement avait démontré qu’il était facile de mobiliser les foules derrière des mots d’ordre nationalistes ou religieux.

L’après-guerre fut marqué par un renouveau d’agitation. Les nationalistes réclamaient une constitution (en arabe : destour). Le résident Lucien Saint réussit à les diviser en promulguant un train de réformes : création d’assemblées régionales, transformation de la Conférence consultative en Grand Conseil (juillet 1922). L’agitation se prolongea sporadiquement jusqu’en 1925.

Avec le retour au calme, les questions politiques cédèrent le pas aux préoccupations économiques. La hausse des prix stimulait la production. Au prix d’un gros effort d’équipement, les colons français firent accomplir des progrès décisifs à la culture des céréales. La production minière n’était pas en reste : pour le fer comme pour les phosphates, la Tunisie battait tous ses records de l’avant-guerre.

Mais la crise atteignait le pays. Le marasme des affaires et l’extension du chômage engendrèrent un malaise qui favorisa la reprise de l’agitation politique. Le Destour se réveillait sous l’impulsion d’éléments plus jeunes qui cherchaient à l’entraîner à nouveau au combat. Ayant rompu avec la direction du parti, Habib Bourguiba décida de lancer une formation rivale, bientôt connue sous le nom de Néo-Destour, qui s’ouvrit largement aux éléments populaires.

Bourguiba se lança incontinent dans une campagne d’agitation qui lui valut bientôt une assignation à résidence dans le Sud (sept. 1934). Le succès du Front populaire en France se traduisit par des mesures de clémence qui laissèrent espérer au Destour une transformation du régime. Bientôt déçu, Bourguiba déclencha une nouvelle campagne qui aboutit à une journée d’émeute dans la capitale (9 avril. 1938). La répression fut sévère. Le Néo-Destour fut dissous et ses principaux chefs incarcérés. Mais le pays ne réagit pas et le calme revint sans que l’autorité eût autrement à sévir.

Les vicissitudes de la guerre allaient faire de la Tunisie un champ de bataille imprévu. Le débarquement anglo-américain de novembre 1942 provoqua en effet la riposte des forces de l’Axe. Tunis et Bizerte étaient rapidement occupées et, à la fin de l’automne, le front se stabilisait entre Gafsa et le cap Serrat. En janvier, l’Afrikakorps, serré de près par la VIIIe armée britannique, se repliait dans le Sud tunisien. Les manœuvres de Rommel ne purent triompher de la supériorité matérielle de ses adversaires. En mai 1943, le front germano-italien était enfoncé et les forces de l’Axe acculées à une capitulation sans condition.

Les Alliés découvrent un cimetière militaire allemand dans les faubourgs de Tunis après la chute de la ville lors de la campagne d’Afrique du Nord, en mai 1943.

La victoire alliée ouvrait l’heure des règlements de comptes. Des poursuites furent engagées contre les destouriens qui s’étaient compromis avec l’Allemagne. Le bey Moncef paya de sa destitution ses manifestations d’indépendance à l’égard de la France. Il fut remplacé par son cousin Lamine. Quant aux Italiens, leur sort fut réglé par une ordonnance de juin 1944 qui abolissait les privilèges dont ils jouissaient en vertu des conventions de 1896.

L’indépendance.

Les années d’après-guerre furent avant tout celles de la reconstruction. L’effacement du Néo-Destour, l’exil volontaire de Bourguiba en mai 1945 permirent à la trêve politique de se prolonger. Mais les nationalistes conservaient leur influence et, dès son retour, en septembre 1949, Bourguiba retrouvait son autorité et sa popularité. Le programme qu’il présentait en avril 1950 visait à restituer aux Tunisiens la gestion de leurs propres affaires ; mais il fut déçu par les propositions françaises. Au début de 1952, il engagea à nouveau le fer lorsque la démission d’un résident libéral, Louis Périllier, parut fermer la voie des négociations.

Une nouvelle épreuve de force commençait. Le résident Jean de Hauteclocque ordonna l’arrestation des animateurs du Destour, tandis que la troupe était chargée du maintien de l’ordre. Cependant, après des mois de marchandages, le gouvernement français finissait par trouver une transaction qui obtenait l’agrément du bey et d’un parti de notables. Mais le Destour persistait dans son opposition. En ville, le terrorisme s’installait ; dans le bled, quelques bandes de fellagha commençaient de battre la campagne. Visiblement la situation se détériorait, tandis qu’à Paris, sous le coup des événements d’Indochine, le gouvernement et l’opinion s’abandonnaient au découragement. C’est alors que la démission du cabinet Laniel, conséquence de la chute de Diên Biên Phu, amenait Pierre Mendès France au pouvoir, le 18 juin 1954.

Dès lors, les événements allaient se précipiter. Après de discrets pourparlers avec Bourguiba, Mendès France fit le voyage de Tunis pour annoncer au bey l’intention de son gouvernement d’accorder à la Régence une autonomie sans restriction (discours de Carthage, 31 juillet 1954). L’essentiel était dit, mais il restait encore à négocier. Les accords qui furent signés en juin 1955 devinrent caducs avant même d’avoir été appliqués. Le Maroc ayant obtenu son indépendance par les accords de la Celle-Saint-Cloud, la Tunisie pouvait prétendre, elle aussi, à son émancipation. Le protocole du 20 mars 1956 abolissant le traité du Bardo reconnaissait l’indépendance totale du royaume de Tunis. Un an plus tard, le bey Lamine était déposé et une république proclamée, dont la présidence revint aussitôt à Bourguiba.

Bourguiba et le nouvel État tunisien.

La monopolisation du pouvoir par le Néo-Destour.

Président du parti qui avait dirigé le Mouvement national, Habib Bourguiba n’apparaissait pas, à l’aube de l’indépendance, comme un leader incontesté, conforme en tous points à la stature conférée par la suite au « combattant suprême » par l’imagerie officielle. Le Néo-Destour constituait alors la principale force politique du pays mais non la seule. Il lui fallait compter avec la longévité du « vieux » Destour, la présence du Parti communiste, l’hostilité des maîtres et étudiants de la mosquée-université de la Zitouna, l’assise de la monarchie beylicale et le poids de son propre allié, l’Union générale des travailleurs tunisiens (U.G.T.T.). Au demeurant, le Néo-Destour lui-même ne témoignait pas d’une cohésion à toute épreuve. La signature des conventions franco-tunisiennes d’autonomie interne en juin 1955 devait donner libre cours à l’expression de divergences stratégiques, de conflits idéologiques et de rivalités personnelles au sein du groupe dirigeant. Elle a été l’occasion d’une crise faisant peser sur le pays la menace d’une guerre civile opposant les partisans d’Habib Bourguiba à ceux de Salah ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour.

La crise dite « yousséfiste » n’était pas réductible à sa cause immédiate : les conventions d’autonomie interne, dénoncées par ben Youssef comme « un pas en arrière par rapport au traité du Bardo ». Elle ne se résumait pas non plus en une partie de bras de fer entre deux prétendants au pouvoir. Elle mettait en lumière des clivages culturels, sociaux et régionaux plus ou moins masqués jusque-là par les impératifs de la lutte pour l’indépendance. Salah ben Youssef maniait des thèmes sollicitant le potentiel « identitaire » arabe et islamique, tandis que Habib Bourguiba investissait le terrain du modernisme et des idéaux de progrès et de justice sociale. Le président du Néo-Destour recevait le soutien de la direction de l’U.G.T.T., structure d’encadrement des nouvelles classes et catégories sociales (prolétariat, fonctionnaires, enseignants). Le secrétaire général du parti, quant à lui, bénéficiait de l’appui des grands propriétaires fonciers de l’Union générale de l’agriculture tunisienne, en butte aux revendications de l’U.G.T.T. sur le statut des ouvriers agricoles, et de catégories liées à l’ancien mode d’organisation de la société : milieux zitouniens, artisans et commerçants traditionnels de la Médina de Tunis... Bourguiba, enfant de Monastir, issu de la petite bourgeoisie sahélienne, rencontrait, d’une manière générale, un écho favorable auprès de la Tunisie du littoral, chez les sociétés villageoises du Sahel, du cap Bon et de la basse vallée de la Medjerda. Ben Youssef, fils d’une famille commerçante de Jerba, pouvait compter sur la solidarité de la communauté jerbienne et ralliait une partie de la Tunisie intérieure, celle de la steppe et du Sud, bastion de la lutte armée des fellagha et berceau des insurrections de 1864 et de 1881.

Mausolée de Bourguiba et ses deux minarets, à Monastir, en Tunisie..

Malgré son influence dans le parti, sa réelle audience dans le pays, la complaisance de la cour beylicale, la connivence du vieux Destour et le soutien de plusieurs groupes de fellagha refusant de déposer les armes, ben Youssef devait perdre la partie. Bourguiba, au nom de la lutte contre « la subversion yousséfiste », renforça son contrôle sur l’appareil d’État et sa pression sur le bey, non sans recourir au besoin à l’intimidation avec notamment l’intervention des milices destouriennes. Par ailleurs, le président du Néo-Destour joua du danger yousséfiste auprès de la France pour accélérer le processus d’accession à l’indépendance et, du même coup, priver ben Youssef de l’argument initial de son combat (l’autonomie interne comme support d’une « communauté franco-tunisienne »). Plus encore, se posant et s’imposant comme leader du parti de l’ordre, Bourguiba obtint l’intervention des forces de sécurité françaises contre les yousséfistes. En janvier 1956, ben Youssef quittait clandestinement la Tunisie pour poursuivre, depuis Le Caire, son combat politique contre le régime bourguibien, jusqu’à son assassinat en août 1961 à Francfort.

Le congrès du Néo-Destour tenu à Sfax en novembre 1955 - en l’absence de ben Youssef - a constitué un tournant décisif de l’épreuve de force. Il a légitimé le leadership bourguibien sur le parti, scellé l’alliance entre Bourguiba et la direction de l’U.G.T.T. et affirmé la vocation du Néo-Destour à prendre en main les destinées du pays. À l’issue de sa session, le congrès se prononçait notamment en faveur de l’élection d’une Assemblée constituante. Le bey se pliait aux injonctions du Néo-Destour, le 29 décembre. Le mode de scrutin retenu (scrutin de liste majoritaire à un tour sans panachage) enlevait toute chance aux rivaux du Néo-Destour d’emporter des sièges et contraignait les éléments qui ne lui étaient pas hostiles à faire bloc avec lui. De fait, aux élections du 23 mars 1956, le parti et ses alliés (au premier rang desquels l’U.G.T.T.), regroupés au sein d’un « Front national », enlevèrent la totalité des sièges à pourvoir.

Les yousséfistes, contraints à la clandestinité, et le vieux Destour ne participèrent pas aux élections. Seul le Parti communiste et une liste d’indépendants disputèrent, pour le principe, les suffrages au Front national. Cependant, de fortes abstentions à Tunis et Jerba nuancèrent le succès du Front en manifestant l’existence d’une forte opposition yousséfiste condamnée au silence.

Le Front national, bien que dominé par le Néo-Destour, présentait un caractère hétérogène. Son principal ciment, outre le poids de la personnalité de Bourguiba, était l’opposition au yousséfisme, que ce fût par désaccord idéologique ou politique, opposition régionaliste, aversion personnelle ou refus du désordre. Les partisans avoués d’un régime constitutionnel libéral y côtoyaient les tenants d’une « démocratie » tutélaire. Les « fondamentalistes », préoccupés de la promotion de la personnalité arabo-musulmane de la Tunisie, y cohabitaient avec les « réformistes », enclins à promouvoir le bilinguisme et une sécularisation de la vie sociale et politique. Les avocats d’une transformation économique et sociale du pays axée sur la planification et la réforme des structures agraires par la coopération y faisaient face aux défenseurs du primat de l’édification étatique. Le dernier de ces différents clivages était le plus manifeste et le plus déterminant dans la mesure où il était entretenu par le principal allié du Néo-Destour, l’U.G.T.T.

Pour contenir les forces centrifuges, la direction du Néo-Destour s’est employée à dépouiller progressivement le bey de toutes ses prérogatives au profit du gouvernement, dirigé par Habib Bourguiba, et ce au nom de l’Assemblée, représentante de la volonté populaire, mais sans reconnaître à celle-ci d’autres compétences que consultatives. L’Assemblée n’a jamais fait qu’appuyer les initiatives gouvernementales, en dépit de ses discussions internes. En proclamant solennellement la République et en conférant à Habib Bourguiba la charge de président de la République, le 25 juillet 1957, l’Assemblée nationale constituante devait prendre sa première et dernière décision. Désormais, le gouvernement n’avait plus à la solliciter dans le domaine de la politique intérieure. Il ne restait plus à la Constituante qu’à adopter une constitution. Elle devait se borner à entériner un projet conçu en fonction des caractéristiques du système mis en place à partir de juillet 1957 : concentration du pouvoir d’État entre les mains du président de la République, mais aussi concentration de l’autorité au sein du Néo-Destour et confusion du parti et de l’État.

Sans doute, la Constitution du 1er juin 1959, instaurant un régime présidentialiste tout en se réclamant de la séparation des pouvoirs, ne faisait-elle en aucune façon mention du Néo-Destour. Mais elle avait pour arrière-plan l’imbrication de celui-ci avec l’État. La réorganisation des structures du Néo-Destour en fonction de celles de l’État avait pour effets de limiter les possibilités de cristallisation de fractions à l’intérieur du parti et de transformer celui-ci d’émanation de la société en un appendice de l’État.

Outre le monopole politique du Destour, la République se caractérisait par sa « constitutionnalité » : un régime constitutionnel doté de procédures juridiques très élaborées mais dont la rationalité et le caractère contraignant n’excluent pas la fiction. L’une des manifestations les plus révélatrices de ce formalisme et de ses limites était fournie par l’assise juridique du monopole du Néo-Destour. La Constitution de 1959 ne faisait en aucune façon mention de son statut privilégié. Elle se bornait à proclamer la garantie et l’exercice de la liberté d’association dans les conditions définies par la loi. Or celle-ci (loi du 7 novembre 1959) reconnaissait, avec effet rétroactif, au ministre de l’Intérieur « toute latitude » pour accorder ou refuser le visa indispensable à la constitution d’une association. Après l’interdiction du Parti communiste en 1963, la Tunisie a été gouvernée durant près de vingt ans sans opposition légalement reconnue.

Modernisation et traditionalisation de l’État.

L’État-parti a submergé la société en élargissant au maximum son contrôle sur les individus et les groupes. Il a quadrillé le pays suivant un nouveau découpage subordonnant les instances administratives régionales et locales au centre politique et transcendant les solidarités communautaires. Il a, par ailleurs, procédé à une refonte et à une unification de l’appareil judiciaire au prix d’une suppression des tribunaux chargés de l’application des dispositions de la loi islamique relatives au statut des personnes. Il a simultanément promulgué un Code du statut personnel (août 1956) tendant à déstabiliser la famille patriarcale et à lui substituer la famille conjugale. Enfin, il a réorganisé le système scolaire suivant des modalités visant à l’inculcation de nouveaux modèles de comportement en rupture avec ceux qui étaient transmis par la famille et la société traditionnelles. L’université de la mosquée de la Zitouna, fondée en 840, pièce maîtresse de l’ancienne organisation sociale, a été démantelée et ravalée au rang d’une simple faculté de théologie au sein d’une nouvelle Université tunisienne reproduisant les caractéristiques du modèle français. De même, l’enseignement primaire et secondaire a été conçu dans une perspective de scolarisation de masse inspirée du système français.

Agent de dissolution et de recomposition du tissu social, l’État s’est imposé également comme instance d’accumulation du capital. Le capitalisme d’État ne constituait pas seulement l’aspect « économique » de l’intervention étatique. La planification, la coopération dans les secteurs agricole et commercial, leur impact sur l’organisation administrative et les thèmes qu’il véhiculait (bataille contre le sous-développement, croissance économique, progrès social, indépendance nationale) ont représenté les instruments privilégiés d’une tentative de remodelage des structures sociales. Durant la phase la plus intensive du réformisme étatique, la décennie de 1960, aucune institution sociale, qu’elle fût religieuse, culturelle, économique ou corporative, n’a échappé au contrôle direct de l’État-parti, la société étant réduite aux dimensions d’un réceptacle des impulsions étatiques. Cette prétention à l’encadrement autoritaire d’une dynamique de changement résume les contradictions d’un projet dont la mise en œuvre jouait à l’encontre de ses objectifs : la promotion de l’autonomie et de la responsabilité du citoyen.

L’histoire tumultueuse des relations entre l’État-parti et la centrale syndicale, l’U.G.T.T., est particulièrement révélatrice de cette inadéquation des modalités du contrôle politique à un transfert des allégeances sur des structures modernes d’intégration, canaux de la citoyenneté. Certes, celles-ci se sont développées, mais, faute d’autonomie, elles n’ont pas été à même de se dégager de la trame de liens et solidarités de type primaire.

Disjointes d’un mouvement général d’émancipation du citoyen, l’amorce d’émancipation féminine et les mutations de la structure familiale n’ont pas été assumées par la société et, partant, ont renforcé la prégnance des représentations et comportements inhérents au modèle de la famille patriarcale.

Dans le même temps où elle était censée inculquer les valeurs de la citoyenneté, l’école a rempli, dans des matières telles que l’histoire et l’instruction civique et religieuse, une fonction d’endoctrinement et d’assujettissement au parti. Cette dualité, déterminée par la confusion de l’État et du parti, a produit des représentations de l’ordre social et politique s’organisant en une mosaïque et non en un système cohérent propice à une intégration de la jeunesse.

Pas plus qu’il n’a permis la neutralisation des particularismes, le réformisme autoritaire n’est parvenu à imposer une réelle sécularisation de la vie sociale et politique. Loin de dissocier le politique du religieux, l’élite dirigeante a joué de leur confusion à des fins plus politiques que religieuses. La mise en tutelle de la société s’est traduite par une tentative d’étatisation de l’islam, qu’il s’agisse de l’appareil, de la Loi ou de l’éthique. Dans ces trois aspects, le rapport de l’État à l’islam a revêtu un caractère contradictoire. Pour relativiser la portée sociale et politique de l’islam, l’État a prétendu s’approprier le religieux. Mais, loin de le neutraliser et de le cantonner dans une sphère spécifique, il l’a sollicité et lui a reconnu une dimension politique, pour bénéficier de l’audience de ses symboles. C’est dire sa dépendance à l’égard de l’islam et les limites de son aptitude à réorienter l’éthique collective.

Durant les premières années de l’indépendance, à la faveur de la prise de contrôle de l’appareil religieux, le gouvernement a tenté de promouvoir de nouvelles attitudes en matière d’observance des obligations islamiques : pèlerinage, célébration des fêtes, jeûne du ramadan... Ainsi, dans un célèbre discours prononcé le 5 février 1960, le président Bourguiba n’avait pas hésité à demander aux Tunisiens de travailler normalement pendant le mois de ramadan et à les inviter, en cas de maladie ou de « défaillance », à rompre le jeûne plutôt que de cesser le travail. Joignant le geste à la parole, il avait illustré son propos en buvant publiquement en période de jeûne. Ces audaces ont fait place, par la suite, à une tout autre ligne de conduite, dictée par la permanence de l’islam comme valeur centrale de la société. Certes, des réformes, telles que l’unification de la justice ou le Code du statut personnel ont survécu. Mais, pour autant, la jurisprudence n’a pas renoncé à considérer la shari‘a comme source fondamentale du droit devant présider à l’interprétation des dispositions législatives. Quant aux initiatives visant les pratiques religieuses, elles ont été reconsidérées : réaménagement des horaires administratifs pour faciliter l’observance du jeûne, distribution d’aides pour l’achat du mouton de l’Aïd el Kebir (célébration du sacrifice d’Abraham), impulsion donnée à la construction de mosquées, aménagement de locaux dans les administrations pour l’exercice de la prière...

Cette subordination de facto du politique au religieux n’a pu produire au mieux qu’un islam selon l’État, exprimant la revendication d’une conformité de celui-ci à celui-là. En d’autres termes, elle a signifié l’absence de base propre de légitimité de l’institution étatique. Ce faisant, elle a laissé le champ libre à des courants se réclamant d’une utopie de l’État selon l’islam.

L’État lui-même n’a pas échappé à l’impact traditionaliste du réformisme autoritaire. Se percevant comme le dépositaire exclusif du sens de l’État par opposition aux gouvernés réputés prisonniers des particularismes, l’élite dirigeante a monopolisé l’État au point de s’y identifier et de le gérer à la façon d’un patrimoine qui lui appartiendrait en propre. Cette double tendance à une personnalisation et à une gestion « privée » de l’État a trouvé sa manifestation la plus évidente dans le « pouvoir personnel » de Habib Bourguiba. Mais, plus fondamentalement, elle a consisté en un système de relations interpersonnelles qui, derrière la façade institutionnelle, a innervé le complexe État-parti et étendu ses ramifications jusqu’au sein de la société.

Politiques économiques.

Accumulation du capital sous l’égide de l’État.

Durant les premières années de l’indépendance, l’État a pris en charge les secteurs clés de l’économie, réformé le régime foncier (biens habous et terres collectives) et pesé dans la mobilisation et l’affectation des ressources nationales (prélèvements fiscaux) et de l’aide étrangère par le biais du budget et de la constitution d’un réseau bancaire public. Toutefois, la politique gouvernementale demeurait dans le sillage des orientations amorcées durant les dernières années du protectorat, lorsqu’elle ne tendait pas à pallier le départ massif de la population française et à affirmer la souveraineté tunisienne face aux pressions françaises (décrochage du franc, internationalisation des échanges, etc.). La principale innovation résidait dans les chantiers de lutte contre le chômage, inspirés des théories de certains économistes (comme Gabriel Ardant) sur le plein-emploi en situation de sous-développement.

Le déficit commercial, la stagnation de la production industrielle, la chute des investissements privés et la fuite des capitaux étrangers ont conduit le gouvernement à opter en faveur d’un développement planifié, orientation préconisée dès 1956 par les dirigeants de l’U.G.T.T. En 1961 étaient élaborées les perspectives décennales de développement 1962-1971, suivies, en 1962, de la mise en œuvre d’un premier plan (triennal) de développement, tandis qu’Ahmed ben Salah, ancien secrétaire général de l’U.G.T.T., se voyait confier au sein du gouvernement les leviers de commande de l’économie tunisienne.

Sous couvert d’un « modèle global de développement socialiste », la Tunisie s’est engagée entre 1962 et 1969 dans une mobilisation intensive des ressources au profit de l’équipement infrastructurel économique et social et de l’industrialisation. Ce type de croissance a conféré à l’État et au secteur public en général une multiplicité de fonctions économiques : prise en charge directe des secteurs clés et des activités délaissées par le capital privé, régulation et orientation de l’investissement privé, réforme des structures agraires, contrôle des circuits de distribution et des échanges avec l’extérieur...

L’essentiel de l’effort d’investissement a transité par le canal de l’État et du secteur public (68% des investissements durant la décennie 1962-1971), au prix d’une ponction sur les autres agents économiques et d’un recours massif au financement extérieur.

Par définition, le primat de l’investissement impliquait une limitation de la consommation privée, réalisée par un double blocage des salaires et des prix agricoles à la production.

Par ailleurs, la mise en coopératives de l’agriculture et des circuits commerciaux était censée améliorer la productivité et, partant, dégager un surplus. En fait, le regroupement des parcelles de la petite paysannerie autour de noyaux domaniaux formés essentiellement par les anciennes terres coloniales, sans intégration dans le système coopératif de la grande et moyenne propriété foncière tunisienne, ne réunissait pas les conditions d’un fonctionnement viable des unités de production et d’une rémunération des coopérateurs susceptible de les mobiliser en faveur de l’expérience. Dans le même temps, il rencontrait l’hostilité des grands propriétaires, dont il menaçait les assises. Quant à la réforme des structures des commerces de gros et de détail, bien que menée progressivement, elle a revêtu un caractère brutal suscitant la résistance des commerçants et les incitant à la fuite de capitaux.

Dans ces conditions, l’aide étrangère (dons et prêts), dont il s’agissait au départ de se libérer, est venue pallier les carences de l’épargne nationale (taux d’épargne de 15%), en contribuant, à concurrence de 40%, au financement des investissements.

En dépit de cette dépendance extérieure accrue, l’effort d’investissement a eu un impact relativement modeste en matière d’industrialisation (28% des investissements dans l’industrie durant la décennie 1962-1971). Celle-ci s’est limitée à des activités de transformation de matières premières (raffinage du pétrole, aciérie, cellulose, etc.) et à quelques industries de substitution d’importations, notamment dans le textile et la production alimentaire (raffinage du sucre, par exemple).

L’appel massif aux capitaux extérieurs pour le financement des investissements a rendu l’action étatique tributaire de l’aide étrangère et, par voie de conséquence, particulièrement sensible aux pressions de celle-ci, le taux d’endettement par rapport au P.N.B. évoluant, entre le début et la fin de la décennie, de 21,4 à 49,8%.

Par ailleurs, bien que le planificateur se fût déclaré soucieux de « renforcer la confiance du secteur privé », ce dernier, exception faite de quelques branches, dont le tourisme, observait une attitude réservée. D’autant plus que l’extension des coopératives dans le commerce et l’agriculture entretenait des tensions propices à l’attentisme.

Au début de l’année 1969, le gouvernement devait adopter le principe d’une généralisation des coopératives à l’ensemble du commerce et de l’agriculture. Dans le premier cas, il s’agissait d’aborder la phase ultime d’une opération qui avait été conduite progressivement. Dans le second, en revanche, l’initiative gouvernementale s’apparentait à une tentative de sauvetage d’une politique par l’intégration aux coopératives agricoles d’exploitations modernes de nature à remédier à leurs carences. Autrement dit, la grande propriété foncière était directement touchée par une « collectivisation » qui l’avait jusque-là épargnée. La généralisation des coopératives allait conférer un caractère explosif sur le plan social à une situation de blocage économique.

Compte tenu du coût de l’infrastructure sociale et économique, et de la faillite des coopératives, l’effort d’investissement s’est soldé par un faible taux de croissance de la production (4,6% à prix constants durant la décennie). Corrélativement, le chômage s’est aggravé. Les créations d’emplois durant la décennie (132 000, dont près d’un tiers dans l’administration) sont demeurées très largement en deçà de la demande additionnelle (357 000). La conjonction de cette aggravation du chômage, de la stagnation du pouvoir d’achat des salariés et de la paupérisation des agriculteurs et des commerçants intégrés malgré eux dans les coopératives s’est traduite par une faiblesse de la demande solvable.

Cette mise en échec d’un « modèle global de développement » a débouché sur une crise de régulation et, à travers elle, sur une insertion de la Tunisie dans la nouvelle division internationale du travail.

Ouverture sur l’extérieur.

Depuis le début des années 1970, la Tunisie, à l’instar de l’Égypte et de l’ensemble des États arabes, se réclame d’une politique dite d’infitah : une « ouverture » au système de marché, caractérisée par la promotion des investissements privés et l’intensification des échanges avec l’extérieur.

L’ouverture tendait à une accélération de la croissance à partir d’une nouvelle combinatoire entre les impératifs de valorisation du capital et ceux qui sont inhérents à la situation critique de l’emploi dans le contexte d’une division internationale du travail caractérisée par une internationalisation de la production. L’effort d’investissement serait intensifié et dirigé prioritairement vers les secteurs directement productifs et créateurs d’emplois, par une participation accrue du capital privé, national et étranger. Il s’agissait de développer les industries manufacturières dans une double perspective de relance des exportations et d’élargissement du marché intérieur. La création, avec participation de capitaux étrangers, d’entreprises produisant pour l’exportation était censée jouer un rôle majeur. Non seulement elle permettrait de tirer parti de l’« avantage comparatif » constitué par une abondante main-d’œuvre, d’un coût relativement bas et d’un niveau de qualification amélioré par le développement du système scolaire, mais encore elle favoriserait une relance de la production et de la consommation locales. Elle assurerait le financement d’importations et le transfert de technologies nécessaires au renforcement de l’appareil industriel, ainsi que la distribution de revenus susceptibles de stimuler la demande intérieure.

L’ouverture relevait ainsi d’une stratégie visant à tirer parti d’une tendance à la délocalisation industrielle observable à l’échelle du système économique mondial. Elle pouvait apparaître comme le synonyme d’une libéralisation ou d’une privatisation de l’économie, le marché se substituant progressivement à l’État comme instance de régulation et le secteur privé au secteur public comme moteur de la croissance.

En fait, le secteur industriel exportateur n’a pas eu les effets d’entraînement escomptés. La nature de ses activités (principalement le textile), la fragilité de l’avantage comparatif du facteur travail et les difficultés d’écoulement des produits en direction de la Communauté économique européenne, principal partenaire commercial de la Tunisie, ont contribué à son enclavement.

 L’ouverture a correspondu néanmoins à une accélération de la croissance. D’une décennie à l’autre, le taux de croissance du P.I.B. est passé en termes réels de 4,6 à 7,1%. Le volume des investissements a été multiplié par quatre, tandis que leur répartition faisait une plus large place aux investissements productifs (60% contre 50%) et, parmi eux, aux investissements productifs à haute intensité de main-d’œuvre (23% contre 18%). 398 000 emplois non agricoles ont été créés, couvrant près de 85% de la demande additionnelle. Enfin, le taux d’accroissement annuel moyen du revenu par tête a été de 4% contre 1,8% durant la première décennie.

Ces performances ont pu être réalisées grâce à l’évolution en hausse des cours du pétrole et du phosphate, aux revenus du tourisme et à ceux de l’émigration. Ces trois postes représentaient respectivement 40, 17 et 7% du total des recettes des exportations des biens et services, à la fin de la décennie 1972-1981. Ils ont financé une industrialisation et une privatisation de l’économie, pourvoyeuses d’emplois et de revenus, sous la forme d’une redistribution de ces ressources rentières par l’État.

Le secteur privé de l’économie a connu une très nette extension, si l’on considère l’évolution de la répartition de la formation brute du capital fixe (F.B.C.F., les investissements) par agents économiques. La contribution des entreprises privées a représenté plus du quart de la F.B.C.F. pendant la décennie 1972-1981 alors qu’elle n’était de l’ordre que du cinquième durant les années 1960. En fait, la poussée du secteur privé concerne essentiellement le tourisme et certaines industries manufacturées (textile, industries mécaniques et « bois et divers »), branches dont il draine la majeure partie de l’investissement et des emplois et où la productivité du capital et du travail accuse une progression.

La dynamisation du secteur privé a été, dans une large mesure, le produit d’interventions étatiques en faveur de la promotion des exportations et de la création d’emplois. En Tunisie, comme dans nombre de pays arabes, l’État s’est institué en protecteur de l’initiative privée. Il a constitué à cette fin un arsenal juridique. Subventions à l’investissement, à l’exportation et à l’emploi ont emprunté des formes multiples, variables suivant les cas : exonérations fiscales au niveau de l’investissement ou de l’exploitation, exonérations de charges sociales, dotations en capital, crédits assortis de bonifications d’intérêts, prise en charge des études ou de l’infrastructure, etc. Par ailleurs, le gouvernement a mis en œuvre une politique de soutien aux prix à la consommation des produits alimentaires de première nécessité, l’État contribuant ainsi à une prise en charge d’une partie du coût de reproduction de la force de travail. Enfin, par une politique de contingentement ou d’interdiction d’importations, l’État a assuré une rente de situation aux entreprises produisant pour le marché local, mises à l’abri de la concurrence étrangère.

La croissance par l’industrialisation et la privatisation sous l’égide de l’État redistributeur des ressources rentières a engendré une série de déséquilibres.

Envers d’une relative aisance financière due à une évolution favorable des termes de l’échange, les déséquilibres économiques n’ont pas eu d’incidences foncièrement négatives sur des indicateurs tels que le taux d’épargne, la balance des paiements ou la dette extérieure. Les flux financiers ont masqué, en les corrigeant au regard de la comptabilité nationale, les distorsions qu’ils favorisaient. Mais la détérioration de la conjoncture, en comprimant les ressources rentières, les a mise à nu et a élargi leur impact.

Baisse de la natalité et de la mortalité.

L’évolution de la population tunisienne se caractérise, en premier lieu, par une baisse de la natalité : le taux de natalité a régressé de 50‰ environ en 1956 à 31,3‰ en 1986, et le taux de reproduction (nombre de filles pouvant être enfantées par une femme durant sa vie féconde) de 3,7 à 2,2. Cette tendance, peu commune dans le monde arabe, correspond à des changements affectant le mode de vie et se traduisant notamment par un recul de l’âge moyen des femmes au premier mariage (24,3 ans en 1984 contre 19,3 en 1956). Cependant, elle ne saurait être dissociée de la politique de planning familial menée, sous l’égide de l’État, par l’Office de la famille et de la population. La prévalence de la contraception au sens large (y compris la ligature des trompes et l’avortement) était évaluée en 1983 à 40% environ de l’ensemble de la population féminine en âge de procréer. Encore convient-il de souligner que la baisse, relative, de la natalité ne saurait être confondue avec une réduction du nombre des naissances. Celles-ci, au contraire, ont augmenté : 224 000 en moyenne par an durant la période 1982-1986 contre 218 000 durant la période 1977-1981. Le phénomène serait imputable à un effet de structure de la population : « l’arrivée de générations de plus en plus nombreuses de femmes en âge de procréer » (VIIe plan de développement économique et social).

Par ailleurs, l’espérance de vie à la naissance s’est accrue de quinze années entre 1956 (47 ans) et 1986 (62 ans). Cet allongement de la durée moyenne de l’existence recouvre un double phénomène. Il traduit une baisse de la mortalité générale (régression du taux de mortalité de 20‰ en 1956 à 6,7‰ en 1985) ayant pour toile de fond une modification de la morbidité. Simultanément, compte tenu de la structure par âge de la population, il occulte une mortalité infantile importante en dépit d’une tendance à la baisse (taux de mortalité infantile autour de 50-60‰ en 1985, contre 200‰ en 1956).

Scolarisation.

La Tunisie indépendante a mené une politique de scolarisation de masse : en 1984, plus de la moitié de la population âgée de 10 ans et plus était réputée savoir lire et écrire, contre 15% environ en 1956. Ce recul de l’analphabétisme s’est doublé d’une élévation générale du niveau d’instruction de la population active. Les individus ayant effectué des études du niveau du secondaire ou du supérieur représentaient, en 1984, près du quart des actifs contre moins de 10% en 1966.

En dépit du développement du système scolaire, l’analphabétisme féminin demeure un phénomène massif, particulièrement accusé en milieu rural. L’évolution des taux de scolarisation (effectifs scolarisés de 6 à 14 ans rapportés à la population du même âge) fait apparaître une stagnation de la fréquentation de l’école primaire par les filles jusqu’au milieu des années 1970. En 1975, seule la moitié d’entre elles étaient scolarisées. En revanche, en 1984, la proportion dépassait les deux tiers (taux de scolarisation de près de 83% pour les garçons). Cependant, il convient de noter que la fréquentation scolaire (primaire) féminine accuse une baisse au-delà de l’âge de 9 ans (déperdition de l’ordre du quart en milieu rural), alors que celle des garçons s’avère pratiquement stable. Pour une partie des filles, notamment en milieu rural, la scolarisation ne constitue ainsi qu’un bref transit entre la petite enfance et l’âge de prise en charge de travaux agricoles ou domestiques dans la famille ou hors de celle-ci. Les disparités perceptibles au niveau du primaire vont évidemment en s’accentuant avec les autres cycles d’études ; plus le niveau est élevé et plus l’inégalité des sexes s’affirme ; en 1984, le nombre de jeunes filles effectuant des études supérieures était inférieur de plus de la moitié à celui des garçons.

Par ailleurs, à certains égards, la généralisation de l’enseignement après l’indépendance a substitué au système fermé à l’entrée, en vigueur durant la période coloniale, un système de sortie par l’échec. En 1978, sur 100 enfants qui entraient à l’école primaire, 84 n’achèveraient jamais le premier cycle. Sur les 16 qui l’achèveraient, 6 seulement entreraient dans les lycées et, parmi ceux-ci, un seul parviendrait jusqu’au baccalauréat (A. Bouhdiba).

Au demeurant, l’impact de l’éducation sur l’obtention d’un emploi devient problématique. Le niveau d’instruction des chômeurs s’élève au rythme de celui de l’ensemble de la population active. Parmi les chômeurs à la recherche d’un premier emploi en 1984, près de 19% étaient dépourvus d’instruction, 51% avaient reçu un enseignement primaire, 28% environ un enseignement secondaire et plus de 1% un enseignement supérieur. En 1975, les proportions étaient respectivement de 27, 60, 13 et 0%. Si la tendance devait se confirmer, dans quelques années une partie appréciable des primo-demandeurs d’emploi serait constituée par des bacheliers et des titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Or il faut garder présent à l’esprit le fait que, durant les vingt premières années de l’indépendance, la détention d’un capital scolaire important constituait la garantie d’un emploi stable et d’une position sociale élevée.

Transfert de la population active entre secteurs d’activité.

La qualification accrue de la population active est allée de pair avec un transfert entre secteurs d’activité. La contribution du secteur agricole (agriculture proprement dite et pêche) à la structure de l’emploi n’a cessé de diminuer, tandis que progressaient celles des industries manufacturières et du tertiaire. En 1956, le secteur agricole mobilisait les deux tiers de la population effectivement occupée ; en 1984, il n’en réunissait plus que le tiers. Cette diminution ne correspond pas à un processus cumulatif d’industrialisation qui absorberait la force de travail « libérée » dans l’agriculture par la concentration foncière et la mécanisation. Les industries manufacturières, le secteur industriel proprement dit, ne représentaient, en 1984, que 19% de la population effectivement occupée, taux remarquable par rapport à la situation prévalant en 1956 (6,2%), mais largement en deçà de celui de l’ensemble du tertiaire (33%) et légèrement supérieur à celui des seuls services administratifs (17%). Elles jouent, il est vrai, un rôle majeur dans les créations d’emplois et, à ce titre, dans l’extension du salariat non agricole, dont les effectifs réunissaient, en 1984, plus de la moitié de la population occupée. Néanmoins, il convient de souligner leur hétérogénéité et, plus particulièrement, celle de leur principale branche, le textile. Elles recouvrent non seulement les activités de grandes unités modernes de production, mais également des activités artisanales relevant du « secteur non structuré ». Celui-ci drainait en 1980 46% des emplois industriels et, parmi eux, 62% des emplois de la branche du textile (Jacques Charmes). La notion d’emploi désigne, en l’occurrence, des postes d’apprentis et de salariés, ainsi que des travaux à domicile - majoritaires dans le textile - effectués par des aides familiaux et des indépendants.

Évolution politique ; Crises.

L’année 1969 a marqué un tournant dans l’histoire politique de la Tunisie indépendante. À l’occasion de la tentative de généralisation des coopératives de production dans l’agriculture, les milieux sociaux les plus divers ont manifesté des réactions de rejet de l’emprise de l’État sur les différents aspects de la vie sociale. La crise n’a pas débouché seulement sur une réorientation des régulations étatiques de la croissance économique. Elle a engagé l’État-parti dans un processus asymétrique de transformations subies, réduisant son potentiel de contrôle autoritaire sans lui permettre d’assumer une logique d’autonomisation des institutions sociales. Le régime s’est libéralisé dans la mesure où il a été contraint de prendre acte du renforcement de l’islam comme valeur centrale de la société, de l’enracinement de foyers oppositionnels et de l’approfondissement du pluralisme social. Mais il s’est raidi à chaque fois que la dynamique de cette libéralisation risquait d’opérer une rupture irréversible avec l’ancien mode de contrôle social.

Ainsi, l’évolution de l’Union générale des travailleurs tunisiens (U.G.T.T.) vers une plus grande autonomie, déterminée par le développement du pluralisme social, a contribué, dans un premier temps, à une régulation des conflits. L’État-parti a trouvé dans la centrale syndicale son interlocuteur privilégié. Mais cette propulsion du syndicat sur le devant de la scène lui a valu de polariser les attentes, aspirations et frustrations de divers milieux sociaux bien au-delà de sa base de soutien et de sa sphère d’influence. À ce titre, il a fait figure de structure directement concurrente du parti destourien. Cette dynamisation de l’U.G.T.T. contrastant avec la routinisation de l’activité politique du parti a conduit à une épreuve de force, deuxième crise majeure, significative d’une nouvelle mise en cause de l’hégémonie de l’État-parti.

Le 26 janvier 1978, en guise de protestation contre les menaces pesant sur son autonomie, la direction de la centrale syndicale lançait un ordre de grève générale. Celle-ci, la première qui, depuis l’indépendance, fût dirigée contre le gouvernement, allait être l’occasion de graves émeutes nécessitant l’intervention de l’armée. La répression des émeutiers et manifestants, l’arrestation de la direction syndicale et la mise au pas de la centrale ont permis une restauration apparente de l’ancien mode de contrôle social. Mais, en privant l’U.G.T.T. de son autonomie, le régime se privait lui-même de ce qui avait été l’une de ses principales lignes de défense et, partant, prêtait le flanc à des formes non institutionnalisées de contestation.

La répression menée, au lendemain des événements de 1978, à l’encontre de l’U.G.T.T., principale institution sociale, a, par ailleurs, correspondu à une forte poussée du mouvement islamiste. Ce courant était en gestation depuis le début des années 1970, dans un contexte de réaffirmation de l’islam populaire. Mais la neutralisation de la centrale syndicale laissait vacant le champ du populisme et en favorisait l’investissement par un radicalisme moralisateur se réclamant de l’islam. La conjoncture était d’autant plus favorable à l’islamisme qu’il pouvait tirer parti du prestige de la révolution iranienne dans l’opinion et d’une prudente réserve du gouvernement. Cependant, l’annexion de la centrale syndicale, le changement de régime en Iran et l’attitude gouvernementale, un temps complaisante, ne sauraient être tenus pour les facteurs déterminants d’une montée en puissance de l’islamisme tunisien. Celle-ci a été due essentiellement à la rencontre entre un discours de dénonciation de l’aliénation culturelle et de mise en cause de la hiérarchie étatique des valeurs et le désarroi d’une jeunesse scolaire et étudiante vivant une situation d’ascension sociale bloquée par la contraction des offres d’emplois gratifiants sur les plans matériel et symbolique.

S’il a trouvé son humus dans un renouveau du potentiel identitaire de l’islam à l’échelle de la Tunisie et de l’aire arabo-musulmane, l’islamisme a conquis une base de masse à la faveur d’une démotivation d’une partie de la jeunesse pour le système d’emploi et de formation. À tel point qu’il a orienté la contestation scolaire et étudiante. Mais, hors des lycées et des facultés, et en dépit de sa forte présence dans l’espace de la mosquée, son influence politique s’est révélée intermittente. Elle n’en a pas moins conduit l’État-parti, préoccupé comme les puissances occidentales par le poids de la révolution islamique iranienne sur la scène internationale, à retourner ses armes politiques et judiciaires contre les dirigeants et les militants du Mouvement de la tendance islamique, centre de gravité du courant islamiste.

La tentative de coup de force de Gafsa devait illustrer les dangers inhérents à une obturation des canaux de la contestation. Le 27 janvier 1980, un groupe armé d’une soixantaine de personnes, issu de l’émigration tunisienne en Libye, se rendait maître de la ville de Gafsa, centre d’une région déshéritée, de tout temps méfiante vis-à-vis du pouvoir central, avec pour objectif affiché de déclencher une insurrection populaire. Il n’en était délogé par l’armée nationale qu’après d’intenses combats. La tentative révélait la vulnérabilité d’un État prétendant rétablir sa tutelle sur la société.

Pour sortir de l’impasse, le gouvernement, sous l’impulsion d’un nouveau Premier ministre, Mohamed Mzali, allait amorcer une ouverture politique, dont le courant islamiste serait délibérément exclu : Légalisation du Parti communiste et de deux autres partis d’opposition - le Mouvement des démocrates socialistes (M.D.S.) et le Parti de l’unité populaire (P.U.P.) -, restauration de l’autonomie de l’U.G.T.T., etc.

Les nouvelles émeutes dont la Tunisie a été le théâtre en janvier 1984 ont mis un terme à cette tentative d’assouplissement du monopole destourien. Elles ont, en effet, révélé dans toute leur ampleur les risques de déstabilisation d’un État contraint à l’austérité économique. Les troubles ont eu pour cause immédiate une décision gouvernementale de doublement des prix à la consommation des produits céréaliers et de leurs dérivés. Amorcée dans les oasis du Sud, l’agitation avait gagné les principaux centres urbains. Elle devait y donner lieu à une violente contestation des institutions, normes et valeurs afférentes à l’État et des signes extérieurs de l’ascension et de l’intégration sociales : actes de vandalisme contre les bâtiments publics (bureaux de poste, écoles, etc.), tentatives de déprédations et de pillage à l’encontre des nouveaux quartiers résidentiels, destructions sélectives de véhicules privés, etc. Pour venir à bout de cette protestation populaire, qui, une nouvelle fois, avait nécessité l’intervention de l’armée, le gouvernement, sur l’initiative du président Bourguiba, a été contraint d’annuler la mesure de relèvement des prix qui avait joué le rôle de détonateur. Mais, désormais, toute forme de contestation serait réprimée telle une menace pesant sur le devenir même de l’État.

Le gouvernement, après avoir cherché en vain à faire cautionner par l’U.G.T.T. un compromis durable sur la question des salaires, a décapité en 1985 la centrale syndicale. Simultanément, le combat politique contre le courant islamiste a, de nouveau, emprunté la forme de la répression policière et judiciaire, avec pour point culminant le procès de septembre 1987. Le pouvoir s’est employé à nier la possibilité de tout compromis avec les islamistes en imputant au Mouvement de la tendance islamique (M.T.I.) des menées subversives et des actions terroristes niées ou désavouées par celui-ci. Le procès anti-islamiste de septembre ne s’ajoutait pas seulement à une liste d’exclusions politiques sanctionnées par voie judiciaire, qui jalonne l’histoire de la Tunisie indépendante. Il relevait d’une vaste opération de neutralisation de tous les canaux d’expression de la contestation : démantèlement de la direction de la centrale syndicale, mais aussi reprise en main de l’université et mise en hibernation des partis d’opposition. L’objectif poursuivi était de stopper la progression de l’islamisme au sein de la jeunesse et de couper de leur base les tenants d’un syndicalisme revendicatif, tout en privant les islamistes et les syndicalistes, en butte à la répression, de toute caisse de résonance. Mais le risque était pris d’une radicalisation d’un mouvement islamiste qui monopoliserait de facto le terrain de la contestation au sein d’une société frappée de plein fouet par l’austérité et privée de moyens d’expression légalement reconnus. En préservant la vie des chefs historiques du M.T.I., le verdict de septembre 1987, malgré son extrême sévérité - peine de mort, effectivement appliquée, à l’encontre de deux accusés impliqués dans des attentats non mortels -, a évité le pire. La conjoncture n’en recelait pas moins les risques d’une nouvelle crise et l’éventualité d’une intervention militaire qui ne serait plus provisoire.

Destitution de Bourguiba.

Le 7 novembre 1987, Habib Bourguiba sortait de l’histoire par la petite porte. Déclaré médicalement « empêché », il était destitué et remplacé à la tête de l’État par le nouveau Premier ministre qu’il avait nommé un mois plus tôt, le général Zine el-Abidine ben Ali. En vertu de la Constitution, le Premier ministre était appelé à succéder au chef de l’État en cas de vacance de la présidence « pour cause de décès, démission ou empêchement absolu » et ce pour la période restante « de la législature en cours de la Chambre des députés » (article 57). Cette disposition conférait à Habib Bourguiba, président de la République à vie depuis mars 1975, la faculté de désigner lui-même son successeur et de revenir à tout moment sur son choix en nommant un nouveau Premier ministre. Elle avait contribué à aviver la lutte pour la succession dans l’entourage du président Bourguiba.

En fait, Bourguiba refusait d’admettre que l’on pût lui succéder de son vivant. Aucun de ses Premiers ministres n’a jamais véritablement fait figure à ses yeux de successeur plausible. Tous ont constitué pour lui des solutions transitoires en fonction des impératifs politiques du moment : amortir les effets de la crise de 1969 (Bahi Ladgham), réorienter l’économie tunisienne (Hedi Nouira), débloquer la situation politique consécutive aux événements de 1978 et à l’affaire de Gafsa (Mohamed Mzali), négocier avec le F.M.I. et la Banque mondiale le programme « d’ajustement structurel » de 1986 (Rachid Sfar)...

Le 2 octobre 1987, en nommant Premier ministre le général Zine el-Abidine ben Ali, jusque-là ministre de l’Intérieur, Habib Bourguiba entendait mener à son terme la répression anti-islamiste. Mais, pour la première fois, il a eu pour interlocuteur une personnalité - sans passé militant au sein du parti et ayant accédé récemment à des responsabilités politiques - capable de résister à ses injonctions, le désaccord portant précisément sur l’extrême sévérité de la répression exigée par le président. Plutôt que de se soumettre et de laisser le pays s’engager plus avant dans l’engrenage de la violence, le Premier ministre a pris les devants, sauvant le régime au prix de la mort politique de son fondateur.

Dans l’attente d’une ouverture politique.

« Des promesses de démocratie à la crispation autoritaire... » Ce jugement lapidaire d’un politologue arabe, spécialiste du Maghreb, concernant les treize années de présidence de Zine el Abidine Ben Ali exprime aujourd’hui une opinion largement partagée, à la fois par les observateurs internationaux, les organisations humanitaires mais aussi une partie de l’opposition au régime en place. Pourtant, le moins que l’on puisse dire est que, lorsque Zine el Abidine Ben Ali, alors Premier ministre (il a été nommé le 2 octobre de la même année) arrive au pouvoir le 7 novembre 1987, il bénéficie d’un large soutien dans toutes les couches de la société tunisienne, mais aussi au sein de l’opinion internationale tant l’inquiétude était importante concernant l’avenir de son pays. De fait, à peine une semaine avant le « coup d’État médical » qui aboutira à la destitution du président Habib Bourguiba pour « incapacité physique et mentale », les chancelleries occidentales étaient persuadées que la Tunisie risquait fort d’être entraînée dans une spirale de violence sans fin. La situation, qui découlait directement des conséquences des émeutes de janvier 1984 contre les réformes économiques que le gouvernement de l’époque tentait de mettre en place sous la houlette du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, était alors qualifiée d’explosive. Un paysage politique bloqué, un président affaibli, isolé et manipulé par son entourage, enfin et surtout une agitation islamiste permanente avec pour point d’orgue des attentats à la bombe, le 3 août 1987 à Monastir : tout cela laissait présager le pire. En exigeant, à la fin du mois d’octobre 1987, que plusieurs leaders du Mouvement de la tendance islamique (M.T.I.), déjà jugés et condamnés à diverses peines d’emprisonnement, soient exécutés, Habib Bourguiba devait enclencher un mécanisme qui aurait pu aboutir à un coup d’État militaire menés par des officiers supérieurs sympathisants de la cause islamiste. C’est ce mouvement factieux que Ben Ali a pris de vitesse en déposant le « Combattant suprême » et en faisant arrêter les militaires impliqués dans les préparatifs d’un coup d’État dont, il faut néanmoins le souligner, peu de détails sont connus aujourd’hui, si ce n’est le fait qu’il semblait prévu pour la mi-novembre.

« Le printemps tunisien. »

À peine installé, le nouveau président tunisien prend plusieurs mesures qui rassurent l’opinion et apparaissent comme étant les prémices de ce qui est qualifié aujourd’hui de « printemps tunisien » (1987-1989). Parmi les plus importantes de ces décisions, la suppression des tribunaux d’exception, mais aussi les messages envoyés à des personnalités en exil pour qu’elles rentrent au pays, en étant assurées de ne pas être importunées. Soulagée, heureuse de voir que la paix civile est préservée, l’opinion publique tunisienne ne prête guère attention à quelques signes qui, a posteriori, incitent à se demander si la dérive autoritaire du régime n’était pas inévitable. Des journalistes qui prennent au mot le nouveau régime quand celui-ci annonce qu’il garantit la liberté de la presse sont intimidés voire arrêtés, mais rapidement relâchés après avoir été dûment chapitrés. Même scénario pour des responsables syndicaux qui estiment que l’ouverture politique annoncée par le régime va permettre d’exposer sur la place publique des revendications étouffées depuis le début des années 1980.

Mais ces fausses notes passent inaperçues, d’autant plus que Ben Ali multiplie les concessions. À l’Union générale des travailleurs tunisiens (U.G.T.T.), le syndicat qui fut de toutes les batailles contre la présence française mais aussi contre le régime de Bourguiba avant d’être mis au pas, il promet plus d’autonomie. Aux femmes, il promet de manière solennelle qu’il ne remettra jamais en cause les acquis du Code du statut personnel (instauré en août 1956) qui fait de la Tunisie le seul pays arabe et musulman à accorder pratiquement les mêmes droits aux femmes qu’aux hommes. Enfin, aux islamistes du M.T.I., il garantit l’arrêt des persécutions policières et donne même à penser qu’il est prêt à accepter que ce parti islamiste, qui vient de changer de nom pour adopter celui, moins radical, d’En-Nahda (la renaissance), pourrait être intégré à court terme dans le jeu politique, même s’il n’est pas encore autorisé. Dans le même temps, il s’attelle à moderniser le parti présidentiel, le Parti socialiste destourien (P.S.D.) qui devient le Rassemblement constitutionnel démocratique (R.C.D.), le 27 février 1988.

Ce changement de nom permet aussi de mettre à la retraite nombre de caciques de l’époque Bourguiba, les plus heureux d’entre eux se voyant proposer des postes d’ambassadeur. Le 12 juillet de la même année, une réforme constitutionnelle supprime la présidence à vie tout en annulant la succession automatique du président par le Premier ministre. Petit à petit, le nouvel hôte du palais de Carthage forge sa vision politique : il veut une « démocratie consensuelle ». Le 7 novembre 1988, les principaux partis politiques (ils sont sept au total dont le Mouvement des démocrates socialistes, le M.D.S., et le Parti communiste) ainsi que l’U.G.T.T., la ligue tunisienne des droits de l’homme et En-Nahd ; Signent avec le pouvoir un « Pacte national » qui, pour résumer, oblige d’une certaine manière tous les acteurs politiques à évoluer dans un champ de manœuvre limité dont est exclu tout ce qui touche à la sphère présidentielle. Alors que le voisin algérien vient de connaître des émeutes qui ont mis en relief la montée en puissance du courant islamiste et la fragilité du consensus social, la Tunisie, avec ce pacte, donne l’impression de s’engager de manière certaine dans la stabilité.

Le durcissement du climat politique.

C’est avec les élections présidentielle et législatives du 2 avril 1989, où Ben Ali, candidat unique, est élu avec 99,27% des suffrages, que les nuages s’installent et menacent d’assombrir le « printemps tunisien ». D’abord, les relations entre le pouvoir et les partis politiques non islamistes se tendent. Dans la foulée du Pacte national, Ben Ali souhaite que ces formations s’associent au R.C.D. dans des listes communes avec la promesse de disposer de quelques sièges de député dans la nouvelle Assemblée. Le refus du M.D.S., qui va constituer des listes autonomes, est un premier revers pour le président tunisien. Celui-ci subira aussi les critiques des observateurs internationaux en raison respectivement, de son score, de la mainmise du R.C.D. sur l’Assemblée (qui ne perd aucun des 141 sièges à pourvoir) et du taux record d’abstention (40%). Comment parler alors de multipartisme, d’autant plus que le véritable affrontement ne concerne plus les partis politiques traditionnels mais qu’il s’est transformé en bras de fer entre le pouvoir et les islamistes ? Ces derniers, qui eux aussi ont constitué des listes « d’indépendants », leur parti n’étant toujours pas reconnu, ont obtenu entre 15 et 20% des suffrages, dépassant même les 30% dans certaines circonscriptions de grandes villes.

Le 11 avril 1989, Ben Ali donne toutefois des gages d’ouverture en nommant des ministres qui n’appartiennent pas au R.C.D. mais, dans le même temps, la pression sur le mouvement islamiste s’accentue. Le 7 juin, le pouvoir annonce qu’il refuse de manière définitive la légalisation d’En-Nahda. À la même époque, les autorités algériennes se préparent à donner son agrément au Front islamique du salut, ce qui restera longtemps un objet de litige entre les deux pays, les dirigeants des cinq membres de l’Union du Maghreb arabe s’étant promis mutuellement de ne jamais autoriser la création d’un parti islamiste. C’est donc dans la répression du mouvement nahdaoui que le régime tunisien va donner ses premiers signes d’autoritarisme. Les militants sont arrêtés et, souvent, emprisonnés sans jugement. Les organisations humanitaires internationales protestent, mais le régime n’en a cure. Durant la guerre du Golfe, il va même tirer son épingle du jeu, condamnant l’invasion du Koweït par l’Irak (ce qui lui permet de ne pas se mettre à dos les monarchies de la péninsule arabique dont sont issus de nombreux investisseurs en Tunisie) et le recours à la force contre le peuple irakien, tout en ménageant l’opinion publique tunisienne par l’autorisation accordée aux manifestations anti-occidentales. Mais, en parallèle, la répression des islamistes se poursuit, dans une réelle indifférence, voire avec une certaine adhésion, au sein de la classe politique traditionnelle ou chez les élites intellectuelles. Parce que l’Algérie constitue un terrible repoussoir, rares sont ceux qui protestent en Tunisie contre le rouleau compresseur qui balaye le mouvement d’En-Nahda.

L’autoritarisme politique malgré l’embellie économique.

Mais les démocrates tunisiens vont payer le prix de leur démobilisation. En 1994, la réélection de Ben Ali ne rencontre, en apparence, aucune contestation (99,91% des voix). Mais, au quotidien, ce ne sont pas simplement les islamistes qui se trouvent désormais dans le collimateur du régime, mais tous ceux qui émettent la moindre forme de protestation ou de critique vis-à-vis de ce dernier. Cette situation est jugée alors des plus ubuesques par plusieurs observateurs (diplomates occidentaux, journalistes étrangers), car la santé économique du pays n’a jamais été aussi bonne. La croissance et les exportations (près de 5 milliards de dollars de revenus par an) sont au rendez-vous, les agences internationales de notation relativisent le risque Tunisie et le tourisme se porte bien malgré la situation algérienne. Les officiels peuvent alors qualifier, non sans raison, leur pays de « dragon de la Méditerranée ».

 Plusieurs militants d’organisation des droits de l’homme se demandent alors pourquoi le régime ne relâche pas la bride, sachant qu’une grande majorité de la population est reconnaissante à Ben Ali pour l’apparente abondance dont jouit le pays. À l’inverse, l’idée que la Tunisie pourrait, à l’image de Singapour ou de Taiwan, mener à bien son objectif de développement, sans pour autant adhérer à une démocratie à l’occidentale, commence à faire son chemin, y compris chez plusieurs intellectuels français pour lesquels deux points blanchissent totalement le régime tunisien : sa lutte impitoyable contre l’intégrisme et les droits accordés à la femme. Cette situation paradoxale, où prospérité et autoritarisme semblent pouvoir coexister, va perdurer quelques années, jusqu’en 1999, date des premières remises en cause.

Un régime sous surveillance.

 C’est l’élection présidentielle qui va jouer le rôle de catalyseur et attirer les critiques de la communauté internationale. Le 24 octobre 1999, le président est réélu pour un troisième mandat qui, en théorie et selon la Constitution, devrait être le dernier. Le score officiel du scrutin semble relever d’un autre âge, Ben Ali obtenant 99,44% des suffrages (le reste va aux deux candidats de l’opposition autorisés à se présenter), tandis que le R.C.D. rafle 148 sièges du Parlement sur 182, le régime ayant promis que l’opposition aurait droit au minimum à « 20% des sièges »... Dans le même temps, des hommes d’affaires commencent à dénoncer le clientélisme du régime, les passe-droits et la mise sous coupe réglée de pans entiers de l’économie tunisienne. Durant les mois qui suivent, plusieurs événements distincts vont témoigner de la crispation du régime, mais aussi de la montée en puissance de la contestation à l’intérieur du pays après plusieurs années de « silence consensuel », à un point tel que de nombreux commentateurs n’hésitent plus à évoquer une « perte de légitimité » du régime.

D’abord en février 2000, le pays connaît, pour la première fois depuis 1984, des protestations populaires. Initié par des conducteurs de taxis, de bus et de camions, qui ont mené une grève de trois jours pour protester contre le durcissement de la législation à leur égard, le mouvement a gagné les universités tout en étant soutenu par de jeunes chômeurs. Selon les rares témoignages disponibles, les manifestants auraient scandé des slogans hostiles au régime et attaqué des bâtiments officiels, obligeant le ministère de l’Intérieur à faire intervenir les forces de sécurité pour ramener le calme. Le 8 avril 2000, les conditions dans lesquelles est inhumé le président Bourguiba choquent de nombreux Tunisiens. Certes, un deuil national est proclamé, mais les funérailles se font presque en catimini avec une présence policière importante, comme si les autorités souhaitaient effacer à jamais le legs du père de l’indépendance tunisienne. Pour le pouvoir tunisien, la véritable épreuve de force est la grève de la faim entamée en avril par le journaliste Taoufik Ben Brik, l’un des rares à oser critiquer ouvertement le régime. Soumis, comme des dizaines de militants des droits de l’homme, à une persécution permanente, il « internationalise » son combat en se réfugiant pour quelques mois en France.

Un pouvoir face à ses responsabilités.

De façon générale, la situation tunisienne ne saurait être comparée au bourbier algérien ni même aux incertitudes qui entourent la transition au Maroc. Cependant, rien ne permet d’affirmer que le régime maintiendra la stabilité du pays, notamment si les quelques mesures d’apaisement prises pendant l’été 2000 (libération de plusieurs centaines d’opposants islamistes, relative clémence à l’égard des formations politiques non autorisées) ne sont pas généralisées et étendues aux médias et aux syndicats. De fait, la balle est désormais dans le camp du président tunisien. Une ouverture plus marquée du champ politique aurait le mérite de ramener la confiance et de faire tomber la tension dans son pays. Elle entraînerait un retour des investisseurs, dans une conjoncture où les performances économiques se tassent, et offrirait au pays des conditions meilleures pour affronter les défis lancés par la création d’une zone de libre-échange avec l’Europe. À l’inverse, le statu quo ou, pis, un nouveau durcissement, pourrait mener la Tunisie vers des temps bien plus durs.

N’est-ce pas la meilleure solution, pour assurer la stabilité du Pays, et combattre un Islam meurtrier. ?

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