La Social-Démocratie

Ségolène Royal la candidate « Social Démocrate ». Une femme à l’Elysée, pourquoi pas. ? C’est enfin possible.

Jeudi 1er juin 2006, par Paul Vaurs // La France

Apparue à l’extrême gauche du champ politique il y a plus d’un siècle, la social-démocratie a joué et continue de jouer un rôle important en Europe. Reconvertie au fil des temps en courant réformiste, modéré et pragmatique, elle demeure aujourd’hui la force politique dominante dans la gauche européenne. Parfois triomphante, plus souvent défaite, la social-démocratie a toujours su faire preuve d’une capacité de résistance et d’élasticité idéologique toutes les fois qu’elle a eu à affronter un environnement hostile. Marxiste et révolutionnaire jusque dans l’entre-deux-guerres, elle perd ensuite cette radicalité. La social-démocratie souhaitait réformer profondément le capitalisme. En réalité, c’est davantage le capitalisme qui l’a réformée, assagie. Elle n’en a pas moins laissé une empreinte indélébile dans la civilisation européenne, en étant à l’origine du Welfare State, des institutions et des politiques sociales qui, dans une large mesure, ont survécu jusqu’à nos jours.

Après un « âge d’or » qui place la social-démocratie au pouvoir dans de nombreux pays du nord de l’Europe (1945-1973), les forces sociales-démocrates subissent le contrecoup de la crise économique des années 1970 et d’une vague néo-libérale conquérante qui part des États-Unis, et qui atteint bientôt le continent européen via la Grande-Bretagne. Face au défi posé par le capitalisme financier, la social-démocratie tergiverse et s’accommode peu à peu de ce nouvel ordre économique. Ses pourfendeurs vont jusqu’à l’accuser d’avoir renié ses idéaux de justice sociale et de solidarité. La social-démocratie est-elle en train de se rénover dans la continuité de sa tradition et de ses valeurs ou, inversement, est-elle en train de s’en affranchir totalement ?

Un électorat.

À partir des années 1960, la social-démocratie réoriente en partie son action et son programme en direction des classes moyennes salariées. Ce nouveau cours stratégique n’entraîne pas d’embourgeoisement notable de son électorat qui reste très majoritairement ouvrier. La base électorale des partis sociaux-démocrates n’est donc pas à proprement parler de nature « attrape-tout », mais reste essentiellement prolétarienne.

Cette tendance est très marquée dans les partis du nord : les pays scandinaves, mais aussi la Grande-Bretagne, l’Autriche, la Belgique et dans une moindre mesure, l’Allemagne de l’Ouest. En Suède, la position hégémonique du S.A.P. dans la politique nationale s’explique par le soutien très important de l’électorat ouvrier. À contre-courant de l’image d’une « social-démocratie des classes moyennes », le S.A.P. s’est maintenu au pouvoir sans discontinuer jusqu’aux années 1970 grâce au soutien infaillible de son électorat ouvrier.

En Grande-Bretagne, les victoires travaillistes en 1964 et 1966 sont assurées par une percée électorale au sein des catégories ouvrières. En 1970, la désaffection importante des ouvriers permet le retour au pouvoir des conservateurs. En Allemagne de l’Ouest, l’ancrage électoral au sein de la classe ouvrière est moins marqué que dans les partis scandinave ou britannique, le S.P.D. comptant rarement plus de 60% d’ouvriers au sein de son électorat. Pour compenser cette relative faiblesse au sein des catégories ouvrières, le S.P.D. devra bénéficier du renfort significatif des classes moyennes pour accéder au pouvoir au début des années 1970. Le S.P.D. s’est ainsi imposé comme parti de gouvernement grâce au soutien des nouvelles classes moyennes, et ce, en dépit de la baisse relative des voix ouvrières.

Si les professions libérales, les catégories indépendantes (agriculteurs, artisans et commerçants) restent imperméables au discours social-démocrate, la fraction inférieure des classes moyennes salariées (cadres, employés) forme une part croissante de son électorat à partir des années 1960, apportant en moyenne près de 40 p.100 des voix sociales-démocrates dans les partis du nord. Cette remarque s’applique en particulier au S.P.D. allemand, un parti moins ouvrier et plus interclassiste que les autres partis du nord, qui comptabilise plus de 40% des voix des classes moyennes à partir de 1969. Plus classique, davantage marquée par des divisions socioculturelles, la Grande-Bretagne enregistre une tendance inverse : le vote des classes moyennes reste très majoritairement acquis au parti conservateur jusqu’aux années 1980.

À partir des années 1950, les partis sociaux-démocrates cherchent à capter le suffrage des classes moyennes afin de compenser la baisse du nombre de voix ouvrières au sein de leur électorat. Cette stratégie a pour conséquence de dissoudre davantage encore la nature ouvrière de ces partis. Majoritairement prolétariens dans les années 1960, les partis sociaux-démocrates restent essentiellement des « partis de classe ». Cependant, le soutien croissant des classes moyennes les éloigne peu à peu du modèle de parti représentant l’ensemble de la classe ouvrière, tel qu’il est incarné à l’époque par les partis communistes (le P.C.F. en France, par exemple). Demeurant fondamentalement prolétariens, les partis sociaux-démocrates remportent nombre d’élections dans l’Europe du nord grâce au renfort des classes moyennes. Loin de constituer un handicap, c’est bien la nature interclassiste des électorats sociaux-démocrates qui permet à la social-démocratie de devenir une « force naturelle de gouvernement » dans plusieurs pays du nord. La préservation d’un réservoir de voix ouvrières considérable a été l’un des facteurs décisifs des succès électoraux des années 1960 et 1970.

La social-démocratie et la gauche.

Les partis sociaux-démocrates sortent victorieux de nombreuses élections en Europe au cours des années 1960-1970. Ces succès sont facilités par la perception qu’ont les électeurs de ces partis. Ils les considèrent en effet comme des partis naturels de gouvernement, c’est-à-dire des partis dont on estime qu’ils ont vocation à gouverner sans provoquer de crise de régime, ni remettre en cause les équilibres fondamentaux des institutions libérales-capitalistes. L’alternance avec les gouvernements conservateurs n’est donc pas vécue sur le mode dramatique de la « crise de régime ». Cette reconnaissance permet aux partis sociaux-démocrates - surtout dans les systèmes à deux partis dominants, tel que la Grande-Bretagne, de bénéficier de manière quasi mécanique du soutien des opposants au pouvoir conservateur. A contrario, les partis communistes (italien ou français), bien qu’intégrés dans leur système politique national, furent longtemps marginalisés, car le reste de la classe politique estimait que leur nature « anti-systémique » était incompatible avec l’exercice du pouvoir. Dans l’Allemagne divisée de l’après-guerre, ce sont trois revers électoraux de suite qui amènent le S.P.D. à rejeter le marxisme et à se présenter comme le « parti du peuple », à partir du congrès de Bad Godesberg, en 1959.

L’accession au statut de parti de gouvernement provoque un recentrage politique. Celui-ci se traduit, par exemple, par l’abandon de la critique de l’économie de marché ou de l’intention longtemps affichée de lui substituer un autre système de production. On peut ici remarquer que ce sont les partis d’inspiration marxiste (S.P.D., S.P.Ö.) qui ont dû réviser le plus radicalement leur doctrine et leur programme pour être acceptés comme partis légitimes de gouvernement. Les partis travaillistes du Commonwealth (tel le Labour Party britannique) plus modérés dès leur fondation, ont plus facilement évolué vers ce nouveau cours réformiste. Le S.A.P., idéologiquement modéré, s’est imposé comme parti naturel de gouvernement dès les années 1930, le Labour britannique dès les années 1940 et le S.P.D. à partir des années 1960.

Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1970, l’ensemble des partis du nord (Scandinavie, Autriche, Allemagne de l’Ouest, Benelux et Grande-Bretagne) occupent une position hégémonique au sein de la gauche nationale. Il semble même que l’absence de compétiteur à gauche (de partis communistes en particulier) favorise le développement du modèle social-démocrate. Sans rival à gauche, les partis sociaux-démocrates peuvent se recentrer et attirer les catégories les plus modérées de l’électorat, sans risquer de s’aliéner les voix les plus ouvrières. Entre les années 1940 et 1970, le parti social-démocrate qui est resté le plus longtemps au pouvoir (le S.A.P. suédois) est celui dont l’électorat est le plus ouvrier et qui n’avait aucun concurrent important sur sa gauche. Inversement, les partis socialistes français (P.S.) et italien (Partito socialista italiano, P.S.I.), à la composition électorale interclassiste et qui étaient en compétition à gauche avec d’influents partis communistes (P.C.F. et P.C.I.), n’ont été au gouvernement que de manière très épisodique pendant la même période. Paradoxalement, c’est bien parce qu’elle n’était pas centriste (sur le plan de la composition sociale de son électorat) que la social-démocratie du nord a pu occuper le centre de manière aussi effective et durable. Sa position hégémonique à gauche a ainsi facilité son recentrage, sans pour autant la condamner à devenir centriste.

À partir de 1945, le mouvement de recentrage des partis sociaux-démocrates du nord de l’Europe est patent. Dans les pays du sud, marqués par la présence d’un parti communiste, de syndicats divisés, l’existence de désaccords profonds relatifs à la place de l’Église catholique dans la société, cette stratégie est soigneusement évitée, car les partis socialistes redoutent de perdre leur soutien populaire. Dans le sud, les électeurs de gauche ont donc la possibilité de déserter les partis socialistes pour une autre formation. Inversement, dans les pays du nord, l’absence de querelle religieuse, la faiblesse ou l’absence de partis communistes et la présence d’un mouvement syndical puissant et uni réduisent très largement le coût politique et électoral d’un déplacement vers le centre. Le recentrage des partis sociaux-démocrates a marqué la fin du rôle d’encadrement politique de la classe ouvrière des années 1940-1950.

Compromis et synthèse sociaux-démocrates.

Avec le début de la guerre froide, le combat anticapitaliste des décennies précédentes est abandonné au profit de politiques résolument réformistes. La renaissance de la social-démocratie dans l’après-guerre repose sur le recours à un État interventionniste. Le keynésianisme fournit le cadre intellectuel qui manquait encore à une social-démocratie débarrassée du marxisme. Des politiques économiques dites keynésiennes répondent aux demandes d’égalité exprimées par les peuples européens au sortir de la guerre. Celles-ci reposent sur la relance de la consommation des ménages par le biais du financement public des investissements et de politiques budgétaires nourrissant la demande. Elles ont pour objectif une redistribution plus juste et égalitaire des richesses, dans le cadre d’une économie de marché et sous la conduite d’un État actif et interventionniste. Le keynésianisme social-démocrate de l’après-guerre est populaire au sein de la gauche européenne, car il permet de tendre vers un certain nombre d’objectifs clés de la gauche partisane et syndicale (un État interventionniste, la redistribution des richesses, la protection des plus faibles). Dans les années de croissance économique et d’élévation du niveau de vie que connaissent les sociétés européennes à partir des années 1950, la social-démocratie peut afficher des objectifs tels que le plein emploi, des politiques de hausse salariale, le développement d’un système de sécurité social universel, l’amélioration apportée à l’infrastructure publique.

Les politiques keynésiennes de la social-démocratie reposent sur ce que l’on appelle le « compromis social-démocrate ». Ce dernier implique l’institutionalisation de la régulation des conflits sociaux sur la base d’arrangements bilatéraux ou trilatéraux entre les syndicats, les représentants des employeurs et l’État. Ce système bilatéral ou trilatéral (parfois dénommé « néo-corporatiste ») propose un compromis entre employés et employeurs : de leur côté, les employés acceptent le principe de la modération salariale, renoncent à recourir aux conflits du travail, ne remettent pas en cause les taux de profit censés maintenir et accroître la compétitivité des entreprises. En contrepartie, l’État et les employeurs s’engagent à poursuivre l’édification d’un État social important, à mettre en œuvre des politiques budgétaires « généreuses », à renforcer les droits des employés dans l’entreprise. En bref, les économies capitalistes dans lesquelles le compromis social-démocrate est pratiqué ont des niveaux de salaire élevés. Ce sont des sociétés relativement égalitaires qui possèdent un État social développé. Ce sont aussi des économies compétitives dans lesquelles il n’y a pas ou peu de conflits majeurs. Ce modèle social-démocrate « pur » ne parvient guère à s’implanter en dehors des pays de l’Europe centrale et du nord ( la Suède, l’Autriche, la Norvège et, dans une moindre mesure, le Danemark). Le régime « consociationnel » de la Belgique et des Pays-Bas, qui repose sur l’institutionnalisation des clivages religieux et linguistiques de ces deux pays, présente certaines de ces caractéristiques, ainsi que celui de l’Allemagne des années 1967-1976.

 La synthèse sociale-démocrate (entre le marché et la justice sociale) fait l’objet d’un consensus politique de fond, en Europe, entre partis sociaux-démocrates et conservateurs/chrétiens démocrates à partir de la fin des années 1940 et jusqu’au milieu des années 1970. Cette synthèse (ou ce « compromis de classe ») permet à la social-démocratie d’apparaître comme le défenseur à la fois des intérêts de la classe ouvrière et de la nation tout entière.

« L’âge d’or » de la social-démocratie (1945-1973)

Dans les trois décennies qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale, la social-démocratie européenne connaît une période faste - un « âge d’or » selon l’expression convenue qui est marquée par des victoires électorales significatives et l’occupation du pouvoir. Le « modèle social-démocrate » s’impose aux forces conservatrices ou démocrates-chrétiennes en Europe. Le déclin progressif de ce modèle est exacerbé par le choc pétrolier de 1973 et la crise économique qui s’ensuit. Il convient d’insister sur le fait que, pendant ces « Trente Glorieuses sociales-démocrates », peu de partis répondent à ce portrait idéal type. À l’exception du S.A.P. suédois, l’ensemble des partis ont cumulé un nombre plus ou moins important de ces caractéristiques (le S.P.D. allemand, le Parti travailliste britannique, le Parti socialiste belge ou le Parti travailliste néerlandais, (Parij van de Arbei, PVdA). Pendant ces trois décennies, les partis du sud (les P.S. français, italien, espagnol (Partido socialista obrero español, P.S.O.E.) et grec (Mouvement socialiste panhellénique, P.A.S.O.K.) se sont très nettement écartés de ce modèle social-démocrate pur. La notion de social-démocratie doit donc être perçue comme une construction tendant à homogénéiser a posteriori une réalité très hétérogène. Pour éviter tout abus de langage, il serait plus approprié de parler de « social-démocraties » pendant les années 1945-1973.

Déclin, repli et mutation, 1974-2002.

À partir des années 1970, la lente érosion du vote ouvrier se poursuit et s’amplifie. La réduction des voix ouvrières s’explique par deux facteurs : d’une part, le déclin de la population ouvrière dans l’ensemble de la population, d’autre part, la perte d’audience des partis sociaux-démocrates en milieu ouvrier. Le vote ouvrier reste cependant important dans tous les cas de figure, ce qui tend à prouver que le recul des voix ouvrières est davantage la conséquence de facteurs structurels que de facteurs politiques.

Au même moment, l’influence croissante des classes moyennes se confirme, en particulier du fait du renforcement de deux segments précis : les employés du secteur public et les professions intellectuelles (professions enseignantes).

À partir des années 1980, la classe ouvrière ne constitue plus le groupe électoral de référence majeur de la social-démocratie. Il faut dorénavant parler d’électorats sociaux-démocrates, à la fois ouvriers et issus des classes moyennes. Il devient plus compliqué pour les partis sociaux-démocrates de concilier les attentes différentes de ces électorats hétérogènes.

Les formations sociales-démocrates continuent, certes, de recueillir la majorité des voix ouvrières. Cependant, leur emprise sur l’électorat ouvrier a sensiblement diminué. Les pays à forte tradition sociale-démocrate qui, jusqu’aux années 1970, avaient des électorats composés aux deux tiers de voix ouvrières, tel le S.A.P., en Suède, ont tous vu leur électorat se rééquilibrer au profit des classes moyennes. Dans les années 1980, la classe ouvrière ne représente guère plus que 40 à 50% de l’électorat des partis du nord (Danemark, Autriche, Allemagne, Grande-Bretagne). À la même époque, le vote ouvrier oscille entre 30 et 40% dans l’électorat du P.S. en France.

La « déprolétarisation » des adhérents sociaux-démocrates est encore plus patente que celle des électeurs. Dans tous les principaux partis, la tendance est identique : le pourcentage d’ouvriers est aujourd’hui largement minoritaire. Inversement, les professions intermédiaires et les professions libérales sont aujourd’hui surreprésentées par rapport à leur poids dans l’électorat social-démocrate ou dans l’électorat en général. L’embourgeoisement des adhérents et des cadres a bouleversé la culture partisane traditionnelle et les modes de fonctionnement anciens. L’arrivée d’adhérents éduqués (universitaires, professions libérales, cadres supérieurs), sans passé militant ou syndical, qui ont une connaissance technique des dossiers et prennent aisément la parole en public, tend à marginaliser ou à réduire au silence les membres les plus prolétariens. Du même coup, le parti social-démocrate a cessé d’être un lieu d’intégration et de promotion sociale pour les membres ouvriers. Les postes de direction intermédiaires ou nationaux sont dorénavant confiés à cette nouvelle génération de militants techniquement compétents. La nature du militantisme a ainsi sensiblement évolué. Les appareils partisans préfèrent avoir affaire à des militants peu actifs et peu intégrés dans la vie du parti, plutôt qu’à des membres politisés, comme cela fut le cas dans les années 1960-1970. Afin d’éviter de possibles contestations internes, des partis ont changé le mode d’élection des dirigeants. C’est ainsi que le leader du parti travailliste britannique est désormais directement élu par les militants, ce qui tend à noyer les voix les plus radicales dans la masse des suffrages des militants de base, plus modérés.

Le mode de fonctionnement des partis sociaux-démocrates a également beaucoup évolué. Les médias télévisuels ont favorisé la personnalisation du pouvoir au détriment de la traditionnelle collégialité de l’organisation. De nos jours, dans toute campagne électorale, le leader de parti concentre toute l’attention des médias. Sa personnalité est mise en avant et devient le facteur décisif dans le processus électoral (Tony Blair en 1997 ou Gerhard Schröder en 2002). Des experts ou des professionnels du marketing politique qui, parfois, ne sont même pas adhérents du parti sont étroitement associés aux décisions prises par le leader. Le règne des experts a mis un terme aux programmes et aux politiques définis par les militants et les instances dirigeantes du parti. Dans un nombre croissant de cas, les programmes sont rédigés par un comité restreint d’experts. Des enquêtes d’opinion auprès « d’échantillons représentatifs » de la population ;, fournissent la trame et la matière à partir de laquelle sont élaborées des propositions qui seront faites à l’ensemble de l’électorat. La tendance actuelle serait donc à la mise à l’écart progressive des militants de base par rapport aux processus de décision partisans. Ceux-ci demeurent cependant indispensables à l’organisation pour ratifier les décisions prises par la direction du parti ou encore pour faire campagne en période électorale.

Compte tenu de ces tendances lourdes, on comprend pourquoi les partis sociaux-démocrates ne sont plus véritablement en mesure de promouvoir et de préserver une identité partisane forte à travers une idéologie proprement sociale-démocrate.

Recomposition idéologique.

Dans le champ des partis et des idées de gauche, la social-démocratie est désormais en compétition avec de nouvelles forces politiques. La relative institutionnalisation de partis écologistes et de formations de gauche porteurs des valeurs postmatérialistes constitue la grande nouveauté des vingt dernières années. Cette tendance est repérable en Allemagne, en Suède, en Norvège, au Danemark et, dans une moindre mesure en Autriche, en Grèce, en Espagne et au Portugal. Ces forces nouvelles que l’on peut regrouper sous l’appellation de « nouvelle politique » (New Politics) pressent les partis sociaux-démocrates de prendre en compte tout ou partie de ces nouvelles thématiques politiques (en particulier les thèmes liés à l’environnement et plus récemment encore à l’égalité entre les sexes). En Allemagne, une fraction New Politics du S.P.D. s’oppose à la tendance plus traditionaliste du parti ; en Norvège, depuis l’apparition de mouvements sociaux influents, le parti social-démocrate est plus largement attentif aux questions d’environnement ; en Suède et en Autriche, le S.A.P. et le S.P.Ö. consacrent une part importante de leur programme à l’écologie.

 À cette tendance post-matérialiste venue de la gauche vient s’ajouter la tendance néo-libérale portée par la droite. Cette double pression a eu pour effet d’ouvrir la social-démocratie aux idées postmatérielles et libérales et explique dans une large mesure l’abandon des politiques social-démocrate classiques. Une troisième tendance peut encore être recensée : il s’agit de la tendance conservatrice présente dans les catégories populaires peu acquises aux valeurs postmatérialistes, et hostiles au libéralisme économique qui les menace directement. Une fraction de cet électorat populaire tend à se réfugier dans l’abstention ou à reporter ses suffrages vers les partis populistes et d’extrême droite, fournisseurs patentés en boucs émissaires et pôles d’attraction de votes protestataires (France, Italie, Pays-Bas).

Les partis sociaux-démocrates ont voulu s’adapter à ces tendances contradictoires. Ils ont ainsi tourné le dos aux principes directeurs de l’idéologie sociale-démocrate classique (interventionnisme d’État, nationalisations, taxation et redistribution des richesses) au profit de programmes plus souples et résolument interclassistes, gommant le plus possible la référence à l’égalitarisme social-démocrate traditionnel. Pressé par les agents en communication de soigner son profil centriste, le leader social-démocrate doit s’efforcer d’inspirer à l’électorat un sentiment de compétence technicienne, de responsabilité politique et de respectabilité. Les thèmes de modernité, de compétence, de transparence et d’efficacité sont venus remplir le vide créé par l’évitement du discours social-démocrate classique. Ce nouveau vocabulaire permet aussi aux nouvelles générations de leaders sociaux-démocrates de se démarquer nettement de la « vieille » social-démocratie des années 1970-1980.

Depuis la fin des années 1980, la social-démocratie tente ainsi de concilier trois axes programmatiques. Un axe social-démocrate classique se préoccupe de croissance économique, de justice sociale et d’emploi. Un deuxième axe tente de se réapproprier les thèmes postmatérialistes et antiautoritaires les plus populaires dans l’opinion. Le troisième axe est d’inspiration néolibérale et accepte les présupposés fondamentaux de cette école (stabilité monétaire, compression des dépenses publiques, privatisations, libéralisation de l’économie, baisse des impôts, État social restreint mais « actif »). Ces trois thématiques forment actuellement le fond programmatique « attrape-tout » de la social-démocratie européenne du nord et du sud. Il faut y ajouter, à partir de la fin des années 1990, les questions de sécurité, du maintien de l’ordre public (law and ordre) et d’un contrôle accru des flux migratoires, qui ont pris alors une place importante dans le nouveau discours social-démocrate, surtout dans le New Labour de Tony Blair et, dans une moindre mesure, dans le S.P.D. de Gerhard Schröder.

La nouvelle synthèse sociale-démocrate, couramment dénommée « social-libéralisme » repose sur la coexistence plus ou moins harmonieuse entre un discours « réaliste », néolibéral modéré et un discours « social ». Cette ligne politique, bien qu’elle rejette les « excès » de l’ultra-libéralisme, apparaît nettement en deçà de la social-démocratie traditionnelle en ce qui concerne la lutte contre les inégalités sociales. La social-démocratie nouvelle est avant tout une force intrinsèquement modérée : modérément néolibérale, modérément sociale, modérément répressive et modérément postmoderne.

Le virage social-libéral.

Dans les années 1980, les brèves expériences néo-keynésiennes du P.S. français (1981-1982) et du P.A.S.O.K. grec (1981-1984), poursuivies dans un environnement international hostile, se sont soldées par des échecs. La social-démocratie se retrouve sans cadre théorique et programmatique. Les partis sociaux-démocrates alors au pouvoir dans le sud de l’Europe mènent des politiques de désinflation compétitive sous la contrainte de la compétition internationale. Le coût social de ces politiques est très lourd : chômage élevé, détérioration du Welfare State et des services publics. Ayant abandonné de fait son cadre programmatique néo-keynésien, la social-démocratie gouvernementale ne peut s’opposer efficacement aux dogmes néo-libéraux dont les gouvernements de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne sont les champions. Ce révisionnisme de fait est d’abord passé sous silence, voire nié (Lionel Jospin parlera de la « parenthèse de la rigueur » en 1982). Avec le temps et l’arrivée au pouvoir d’une jeune génération de leaders étrangers à la culture sociale-démocrate traditionnelle (Tony Blair, Gerhard Schröder), la révision de fond de la social-démocratie commence à être reconnue et, dans certains cas, revendiquée.

En Grande-Bretagne, cette nouvelle ligne sociale-libérale est théorisée à la fin des années 1990 sous le nom de « troisième voie ». Les partisans de Tony Blair la positionnent à équidistance entre le néo-libéralisme et la « vieille » social-démocratie. En réalité, la troisième voie du New Labour se démarque surtout de l’ultra-libéralisme thatchérien et rejette les politiques traditionnelles de la social-démocratie des années 1960-1970. Les attributs sociaux-libéraux sont donc clairement présents dans le New Labour de Tony Blair. En France, le gouvernement de la Gauche plurielle de Lionel Jospin (1997-2002), en dépit de la persistance d’un discours de gauche plus traditionnel et de politiques combattues par les tenants de l’orthodoxie néolibérale (la réduction du temps de travail, par exemple), ne s’est pas non plus écarté de manière significative du type social-libéral. Ce gouvernement a également chanté les vertus de la modernité, de la compétence et de la responsabilité, et recherché le soutien de catégories sociales diverses par le biais de politiques « attrape-tout » : 35 heures, création d’emplois, couverture médicale universelle, Pacs, parité hommes-femmes, baisse des impôts, privatisations, acceptation du pacte de stabilité européen. La Gauche plurielle n’a pas évolué en dehors de ce cadre néolibéral général, qu’elle a juste tempéré par quelques mesures néo-keynésiennes. En 2000, dans un effort de cohésion doctrinal, Lionel Jospin résume la nouvelle synthèse sociale-démocrate en ces termes : « Oui à l’économie de marché, non à une société de marché. » Des voix de gauche remarquent qu’il est contradictoire d’en appeler, d’une part, à la régulation du marché et, d’autre part, de préconiser la régulation des activités économiques par le marché.

L’étude de la social-démocratie sur les vingt dernières années montre que le révisionnisme soutenu par les tenants de la troisième voie blairiste survient après au moins une décennie de pratique sociale-libérale. Dès le milieu des années 1980, plusieurs partis sociaux-démocrates et socialistes ont, bon gré mal gré, défini et appliqué des politiques proches du social-libéralisme. En France, le gouvernement Fabius (1984-1986) a été placé sous la thématique de la « modernisation » industrielle et économique, les gouvernements Rocard (1988-1991) et Bérégovoy (1992-1993) ont été les précurseurs des politiques monétaristes poursuivies aujourd’hui par la social-démocratie nouvelle. Les gouvernements socialistes de Felipe González en Espagne (1982-1996), d’Andréas Papandréou en Grèce (1981-1989), de Mário Soares au Portugal (1983-1985) ont également mis en place des politiques similaires à la même époque. En forçant à peine le trait, on pourrait affirmer que la seule vraie nouveauté du New Labour réside dans le fait qu’il revendique de manière très explicite son identité sociale-libérale.

L’acceptation du néo-libéralisme économique ne signifie pas pour autant l’abandon total des objectifs de justice sociale. Les notions de solidarité et de cohésion sociale restent des thèmes centraux dans le discours social-démocrate. Les partisans de cette social-démocratie nouvelle affirment que ce sont avant tout les moyens mis en œuvre pour atteindre des objectifs qui ont changé et non les objectifs eux-mêmes. Mais une telle affirmation résiste mal à un examen attentif du discours. Ainsi, la notion d’égalité - notion phare s’il en est dans l’univers social-démocrate - a été largement vidée de sa substance. De l’ancienne conception d’égalité conçue comme égalité de redistribution, on est passé à une définition de l’égalité beaucoup moins généreuse, conçue comme égalité des chances ou égalité d’opportunités. De la même manière, le droit au travail - autre notion cardinale pour la social-démocratie - a été remplacé par la notion bien moins contraignante pour les pouvoirs publics d’« employabilité ».

L’observation des politiques mises en œuvre par les partis sociaux-démocrates au pouvoir à partir des années 1990 montre que des mesures phares de la politique sociale-démocrate traditionnelle ont été ou abandonnées ou largement atténuées (politique du plein-emploi, politique de redistribution en direction du salariat, partenariat avec les syndicats). À partir des années 1990, la social-démocratie a troqué son rôle traditionnel de « régulation du marché » pour une approche que l’on pourrait qualifier d’« adaptation au marché ». Pour le New Labour, qui s’inscrit avec enthousiasme dans le mouvement de la mondialisation néo-libérale, on pourrait même parler d’« accompagnement du marché ».

Cependant, le ralliement de la social-démocratie à un néo-libéralisme plus ou moins tempéré n’a pas entraîné le démantèlement complet des Welfare States européens. Sous les gouvernements sociaux-démocrates, les inégalités entre les riches et les pauvres ont continué à augmenter, mais l’extrême pauvreté a été contenue, de manière générale, par des politiques de redistribution.

Un mouvement en crise profonde.

Après plus de deux décennies d’ajustements idéologiques et de tâtonnements programmatiques, l’identité et la culture de la social-démocratie nouvelle apparaît incomparablement moins forte, plus superficielle que celle des années 1960 et 1970. Aujourd’hui, la social-démocratie reste une famille politique distincte des formations conservatrices et démocrates-chrétiennes. Elle a dû cependant abandonner ses politiques traditionnelles de redistribution de la richesse et son projet de réforme radicale du capitalisme. Elle a même adopté des pans entiers du libéralisme économique longtemps combattu. À l’aube du XXI° siècle, elle est devenue une force politique faiblement caractérisée, sans programme ni idéologie tranchés.

Les différences entre les partis sociaux-démocrates du nord et les partis socialistes du sud se sont largement atténuées. Tous ont adopté le nouveau cours social-démocrate. Cette convergence est le fruit d’un double phénomène : d’une part, le recentrage idéologique marqué des partis du sud ; de l’autre, la relative « démocratisation » des partis du nord, en particulier leur éloignement du monde syndical. Signe de ce rapprochement, après avoir pendant longtemps honni le terme social-démocrate, les socialistes du sud l’utilisent maintenant fréquemment pour qualifier la nature de leur parti ou de leur politique. Il est donc plus juste de parler d’une « famille sociale-démocrate » européenne aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans.

L’histoire de la social-démocratie est un perpétuel révisionnisme, une série d’adaptations aux évolutions successives de la société. On peut aujourd’hui se poser la question de savoir si l’adaptation en cours ne constitue pas plutôt une rupture avec ce qui a formé jusqu’à une date récente le cœur même de l’identité sociale-démocrate. L’avenir du réformisme social-démocrate est en jeu : en quoi et dans quelle mesure diffère-t-il du réformisme ou de l’humanisme social des forces centristes ou démocrates-chrétiennes ? En Grande-Bretagne, le parti libéral-démocrate n’est-il pas communément placé à gauche du New Labour sur les questions économiques et culturelles ? Le compromis néo-libéral réalisé au nom de la social-démocratie actuelle semble ainsi sortir d’un cadre social-démocrate minimaliste. Par exemple, les sociaux-démocrates en sont venus à accepter l’idée selon laquelle l’interventionnisme d’État et certains aspects du Welfare State sont un frein à la croissance et à la compétitivité économique. Ou encore, ils se sont résignés à tolérer que plus de 10% de la population active soit au chômage.

Le social-libéralisme est-il l’expression d’une social-démocratie renouvelée ou, au contraire, n’est-il qu’une version atténuée du libéralisme ? La social-démocratie nouvelle propose-t-elle une alternative politique - fût-elle des plus modérées - aux partis libéraux ou conservateurs ? Le simple fait que ces questions puissent être posées montre à quel point l’identité et le programme des sociaux-démocrates apparaissent brouillés. Deux décennies après avoir entamé son dernier virage idéologique, la social-démocratie au pouvoir présente un bilan politique décevant. Ayant perdu en grande partie son élan réformiste et ses préoccupations égalitaires traditionnelles, elle est sur la défensive, comme le montre clairement son attitude face à la mondialisation néo-libérale. Cette dernière question constitue l’impensé et le non-dit de ce mouvement. Si un retour à l’interventionnisme des décennies précédentes apparaît très improbable, la mondialisation néo-libérale semble pourtant appeler une forte régulation pour que les richesses découlant de la globalisation des échanges puissent être redistribuées de manière équitable entre les classes sociales et entre les nations. Il faudrait pour cela que des politiques sociales-démocrates viennent déranger un certain nombre d’intérêts privés sur le plan national et international, que des « lois » ou des raisonnements économiques réputés supérieurs soient remis en cause ou abandonnés. Dans ce cas de figure, il serait nécessaire de s’opposer économiquement et politiquement aux États-Unis ainsi qu’à la Commission européenne. Une telle évolution semble improbable dans un avenir proche, car elle viendrait remettre en cause la « respectabilité » chèrement acquise au cours des années 1980 et 1990. Pour le moment, la social-démocratie, qui n’est pas parvenue à « humaniser » le capitalisme financier, se contente de déplorer les « excès » de la mondialisation, tout en assurant qu’il n’existe pas de solution majeure en dehors de cette tendance, voire qu’il n’existe aucune alternative comme le soutient Tony Blair. L’absence de consensus sur cette question est patente. À l’occasion de l’élection européenne de 1999, le parti des socialistes européens (P.S.E.) avait rédigé un manifeste signé par l’ensemble des partis sociaux-démocrates de l’Union européenne. Ce texte était modérément critique à l’encontre de la mondialisation néo-libérale. Il fut de facto enterré quand, plus tard, Tony Blair et Gerhard Schröder cosignèrent un autre manifeste aux accents très néo-libéraux.

La social-démocratie nouvelle est beaucoup moins présente sur le terrain social que sa devancière. Elle apparaît plus capable de saisir les « humeurs » de l’opinion (à travers les sondages d’opinion) que de percevoir les mouvements du corps social. Le P.S. français fut ainsi absent du grand mouvement social de l’hiver 1995 ; le S.P.D. allemand ne s’est rallié aux thèmes environnementalistes et pacifistes qu’après l’irruption des mouvements Vert et pacifiste ; en Grande-Bretagne, le New Labour est apparu totalement désemparé devant la révolte d’usagers contre la hausse du prix des carburants à l’automne 2000. De manière générale, la social-démocratie ne sait pas encore si elle doit tenter d’intégrer une partie de la thématique des mouvements sociaux ou la rejeter en bloc. Plus éloignée des syndicats et du monde du travail, ne disposant plus, à quelques exceptions près, d’un réseau de militants actifs, elle peine à contrôler l’environnement politique.

Malgré tout, l’objectif affiché de la social-démocratie demeure la poursuite de la solidarité et de la justice sociale. On peut alors se demander dans quelle mesure elle est à même d’atteindre le but fixé. Comment en effet assurer la solidarité sociale sans promouvoir de politique de croissance, sans corriger par le biais de politiques volontaristes les inégalités causées par la mondialisation néo-libérale, sans renforcer les liens avec les syndicats et les mouvements sociaux ? Pour la première fois de son histoire, la « modernisation » de la social-démocratie semble se dérouler en marge de sa propre tradition, et peut-être même en rupture avec elle.

Répondre à cet article