La Sexualité

Sigmund Freud (1856-1938) emploie pour la première fois le terme de psychanalyse en 1896.

Jeudi 20 avril 2006, par Paul Vaurs // Santé

Mais la naissance de la psychanalyse elle-même date de 1897, au moment du renoncement à la théorie traumatique, de la découverte du fantasme et du complexe d’Œdipe. L’interprétation des rêves, qui paraît, daté de 1900, en novembre 1899, est la première publication à proprement parler psychanalytique et constitue une sorte d’origine. Le livre a commencé à être rédigé en 1896. Il est donc contemporain de ce qu’il est convenu d’appeler l’auto-analyse de Freud et en porte témoignage. L’ouvrage sera réédité huit fois et régulièrement remanié par Freud. Sigmund Freud a quarante-quatre ans lorsqu’il publie, en 1900, L’interprétation des rêves, le livre fondateur de la psychanalyse préparé depuis 1896.

Le rêve est la voie royale de l’inconscient, celle qui aura permis à Freud de s’analyser comme un autre. D’emblée le rêve subverti les frontières du normal et du pathologique, puisqu’il fait preuve chez le normal « d’une série de formations psychiques anormales ». Mais c’est en tant que modèle qu’il a une importance particulière.

Fondements d’une métapsychologie .

 Le livre comprend un premier chapitre qui traite de « la littérature scientifique concernant les problèmes du rêve ». Dans les quatre chapitres suivants, Freud développe sa théorie générale du rêve appuyé sur plusieurs exemples. Il expose une méthode d’interprétation, soutient l’affirmation que le rêve est un « accomplissement de désir », étudie les déformations du matériel dans le rêve, ainsi que les sources de celui-ci.

Les deux derniers chapitres revêtent une importance particulière. Ils développent les processus propres à l’inconscient et exposent un modèle de l’appareil psychique qui constitue le premier état des conceptions métapsychologiques de Freud, avant qu’il ne propose, dans les années 1920, une deuxième topique.

Dans le chapitre VI, Freud précise les mécanismes du travail du rêve, travail nécessaire à cause de la censure. En effet, les déformations sont nécessaires pour produire, à partir d’un contenu latent, le contenu manifeste du rêve. Ces mécanismes sont principalement la condensation et le déplacement. Ce travail du rêve est identique à l’activité psychique des névroses. Un même élément est surdéterminé et renvoie à plusieurs éléments inconscients différents, c’est la condensation. Quant au déplacement il consiste en ce que la quantité d’énergie normalement attachée à une représentation inconsciente peut être déplacée sur une autre de moindre importance, le long d’une chaîne associative. Deux autres éléments du travail du rêve sont également mis en avant, bien que d’importance moindre : d’une part la prise en considération de la figurabilité par le matériel psychique propre au rêve - il s’agit, le plus souvent, des images visuelles - et, d’autre part, l’élaboration secondaire par la censure, qui tend à rendre compréhensible le rêve manifeste. Pourquoi le rêve apparaît-il ainsi et que manifeste-t-il ? « Le rêve est un acte psychique complet, sa force pulsionnelle est toujours un désir à accomplir ; sa non-reconnaissance en tant que désir, ses bizarreries et ses absurdités multiples proviennent de la censure psychique qu’il a subie lors de sa formation. » Et Freud ajoute : « Le désir représenté dans le rêve est nécessairement infantile. Il provient, chez l’adulte, de l’inconscient. »

Une voie étroite, entre biologie et irrationnel.

L’ouvrage se termine par un septième et dernier chapitre qui reprend la plupart des propositions mises en avant dans L’Esquisse d’une psychologie scientifique. Dans cette étude rédigée en 1895 que Freud a renoncé à publier, il s’agissait de « faire entrer la psychologie dans le cadre des sciences naturelles ». Dans L’Interprétation des rêves se n’est plus le cas et la formulation ne s’appuie plus sur des modèles biologiques. Dans ce chapitre, Freud propose un modèle métapsychologique complet constitué des trois systèmes inconscient, préconscient et conscient.

Freud attendait de la publication de son livre un scandale, elle passa plutôt inaperçue. La psychanalyse, avec ce livre qui en constitue véritablement le premier traité complet, vise à se séparer de l’approche scientifique traditionnelle du rêve, considéré jusque-là comme effet d’un processus biologique, et à arracher le rêve au domaine de l’interprétation religieuse ou superstitieuse. Ces deux écueils bornent le chemin de l’aventure analytique et Freud n’aura de cesse de préserver la psychanalyse de ces ornières qui nécessairement la menacent toujours. Le rêve a donc un sens ; il est susceptible d’interprétation. Et cette interprétation ne peut se faire qu’en fonction des significations du rêveur. Néanmoins, l’interprétation comporte une limite : il faut écarter l’idée d’une interprétation complète possible ; tout rêve a un « ombilic », par où il communique avec l’inconnu.

La difficulté du problème de la féminité tient moins à la confusion des descriptions érotologiques qu’à la diversité des approches qui paraissent avoir renouvelé le sujet. Par l’étude anatomique et génétique de la différenciation sexuelle dans les organismes supérieurs, par la découverte embryologique d’une bisexualité humaine originaire, par les acquisitions de la physiologie concernant le sexe chromosomique et sa distinction d’avec le sexe hormonal, par de multiples observations qui vont de la biochimie à la médecine, de nouvelles prétentions scientifiques se font jour en matière de sexologie. Chacune à sa manière, ces différentes recherches croient pouvoir, aussi bien que les sciences humaines, expliquer le jeu des pulsions : la bisexualité de l’embryon ne se retrouve-t-elle pas dans le domaine psychologique ? Le comportement sexuel masculin n’est-il pas l’expression d’une sorte de privilège libidinal de l’hormone mâle ? Les avatars du métabolisme chez la femme ne s’accordent-ils pas avec l’attrait qu’elle manifeste pour des buts passifs et avec la manière dont elle paraît refouler ses instincts agressifs ?

Rien n’est plus vain, cependant, que de juxtaposer ou de coordonner des conclusions parcellaires concernant la fonction sexuelle, tant qu’on ne fait pas sa part à l’ordre radical du désir qui en commande l’instauration : qu’en est-il du désir chez la femme ? de quelle importance est-il donc pour elle d’être désirée ? quelles sont, pour son psychisme, les conséquences de la découverte qu’elle a faite jadis des différences anatomiques entre les sexes ? Telles sont les questions que la psychanalyse a posées, tout en ne cessant d’y percevoir - de Sigmund Freud à Ernest Jones puis aux études contemporaines dont on trouvera ici deux exemples - de multiples apories qui ont même fait dire au maître de Vienne que l’élucidation du problème de la sexualité féminine était une « tâche irréalisable ».

Les difficultés de l’entreprise pourraient d’abord s’expliquer par la manière dont s’est élaborée, de l’aveu même de Freud, la théorie psychanalytique : « Lorsque nous avons étudié les premières configurations psychiques que prend la vie sexuelle chez l’enfant, nous avons toujours pris pour objet l’enfant de sexe masculin. Nous pensions qu’il doit en aller de même pour les petites filles, quoique, d’une certaine manière, différemment. On ne pouvait alors clairement constater où se révèle cette différence au cours du développement. » On s’est demandé également si, pour une autre raison, la psychanalyse n’était pas condamnée à une certaine méconnaissance du problème : pendant longtemps, comme toutes les branches du savoir, elle fut surtout animée par des hommes et donc exposée, particulièrement sur un tel sujet, au négativisme de leurs fantasmes inconscients. Mais il semble bien, au dire même de celles qui sont analystes, que les femmes se heurtent, elles aussi, à quelque chose d’ininterprétable en ce qui concerne leur être propre.

La sexualité du premier âge.

Le développement de la sexualité, selon la psychanalyse, est entièrement sous-tendu par l’existence de la libido, force pulsionnelle de la vie sexuelle. Pour Freud, il n’est qu’une seule libido, laquelle se trouve au service de la fonction sexuelle tant mâle que femelle. L’accolement de ces mots : « libido féminine », ne peut donc se justifier. Bien plus, Freud allègue l’existence d’un monisme sexuel phallique jusqu’à l’âge de la puberté. Il n’y a alors qu’un appareil génital pour les deux sexes, car le clitoris, partie externe et érectile, par conséquent homologue du pénis, est l’organe érotique de la petite fille, le vagin n’étant connu que plus tard. Et l’époque clitoridienne, qui organise à sa façon émois et désirs, laissera souvent sa trace durant toute la vie. Ce que les hommes appellent l’« énigme féminine » relève, peut-être, de la bisexualité fondamentale de la vie féminine.

La fillette doit, pour devenir une femme normale, subir une évolution pénible et compliquée et surmonter deux difficultés qui, selon Freud, n’ont pas leur équivalent chez le garçon. Ces tournants décisifs sont franchis dès avant la puberté.

De la différence de conformation des organes génitaux découlent des différences pulsionnelles qui permettent de deviner ce que sera plus tard l’être féminin. Le bébé fille est moins agressif, plus avide de tendresse, plus docile que le bébé garçon. À âge égal, la fillette est plus fine, plus vive, plus intelligente. Elle apprend plus aisément à maîtriser ses fonctions excrémentielles, c’est-à-dire à remporter une première victoire sur les pulsions infantiles.

Pour F. Dolto, très précocement, la fillette est sensible à l’approche du père ou d’un homme. Après la tétée, elle détourne son visage de la mère pour s’orienter vers le visage masculin, frappée par un attrait qui semble d’ordre olfactif ou auditif, car il précède l’accès de la vision. Si elle se trouve en présence d’une femme, la fillette se détourne. De ces attractions hétérosexuelles du premier âge, certains auteurs ont conclu à l’existence d’un œdipe très précoce. Avec Freud, nous réservons la notion de situation œdipienne à un conflit critique de désir consciemment génital et verbalisé comme tel. En fait, les différences signalées ne sont pas très importantes et les individus des deux sexes semblent traverser de la même manière les premiers stades de la libido.

La psychanalyste française Françoise Dolto (1908-1988), en 1987.

Freud a, en effet, décrit des stades d’organisation libidinale en relation avec le développement affectif de l’enfant, et les a classés, en se repérant sur les zones érogènes successives, en stades oral, anal et phallique de la libido. Ces stades sont appelés prégénitaux, car ils ne sont pas encore au service de la fertilité de l’espèce, mais la préparent. Ils structurent l’être humain, encore immaturé, en vue de son futur rôle génétique.

Dès le début de la phase phallique, les similitudes entre garçons et filles sont infiniment plus marquées que les différences. À ce stade - entre 25 et 30 mois - la fillette ressent son corps tout entier comme phallique. Les zones érogènes se précisent en tant que telles et la masturbation clitorido-vulvaire est élective. Mais, à mesure que se forme la féminité, le clitoris doit céder tout ou partie de sa sensibilité, et, par là, de son importance, au vagin. C’est là la première difficulté que la fillette est obligée de surmonter, tandis que le garçon n’a qu’à continuer pendant sa maturité ce qu’il a ébauché dans la période de sa première éclosion sexuelle.

La fixation à la mère.

La seconde difficulté à vaincre au cours de l’évolution, pour la fillette, c’est le changement d’objet d’amour. Son premier objet, comme pour le garçon, c’est la mère, premier investissement objectal qui découle de la satisfaction des besoins vitaux essentiels. Pendant toute cette période pré-œdipienne, le rôle de la mère est capital : elle est revêtue d’une puissance magique. Il est impossible de comprendre la femme si on néglige cette phase de fixation pré-œdipienne à la mère. « Les sentiments libidinaux de la fille pour sa mère sont multiples et persistent pendant les trois stades de la sexualité infantile. Ils prennent le caractère de chacun d’eux en s’exprimant par des désirs oraux, sadiques, anaux et phalliques. Ces désirs traduisent des émotions actives ou passives, et si on les rapporte à la différenciation ultérieure des sexes, on est en droit de les qualifier soit de virils, soit de féminins. En outre, étant ambivalents, il sont à la fois tendres et agressivement hostiles. Il n’est pas facile de formuler en quoi consistent ces désirs sexuels. Le plus nettement perceptible est le désir de faire un enfant à la mère et d’en avoir un d’elle. Ces deux désirs datent de la période phallique et leur surprenante présence est prouvée, de façon formelle, dans l’observation psychanalytique » (Freud).

Dans l’histoire pré-œdipienne de la fillette, on retrouve un fantasme de séduction par la mère. Ce fantasme n’est pas sans rapport avec la réalité, car la mère provoqua, éveilla même, peut-être, les premières sensations génitales voluptueuses en donnant à l’enfant des soins corporels. La petite fille n’est d’ailleurs pas capable de prendre conscience de ces idées et, encore moins, de les exprimer. Les sujets en analyse permettent d’étudier justement les traces et les conséquences des sentiments en question. C’est grâce à la pathologie, qui isole et exagère certains rapports, qu’on arrive à les saisir.

La forte fixation à la mère finit par disparaître chez la fillette et se trouve alors remplacée par une fixation au père. Il ne s’agit pas, ici, d’un simple changement d’objet, mais bien d’une véritable transformation qui s’effectue sous le signe de l’hostilité ; l’attachement à la mère se transforme en haine, haine qui peut persister la vie durant tout en étant, chez certaines femmes, soigneusement surcompensée. Qu’est-ce qui a pu motiver cette haine contre la mère ? Les patientes en analyse nous l’apprennent : le méfait reproché, le plus ancien en date, est d’avoir trop peu de lait et, donc, trop peu d’amour. En fait, l’enfant garde de son premier aliment une faim inapaisable et ne se console jamais de la perte du sein maternel. Autre motif éventuel de reproche : la naissance d’un nouvel enfant. Il se confond souvent avec celui de la privation orale si les enfants se suivent de près. L’enfant voue ainsi à l’intrus, au rival, une haine jalouse. Le nouveau venu l’a détrôné, volé, dépossédé.

Ces sentiments se traduisent souvent par une modification du comportement : l’enfant devient méchant, indocile et cesse de maîtriser ses fonctions excrémentielles. On se figure mal l’intensité de ces émotions jalouses et le rôle immense qu’elles jouent dans l’évolution ultérieure. L’amour du petit enfant n’a pas de bornes et exige l’exclusivité.

Les désirs sexuels de la fillette se modifient suivant les stades de la libido. Impossibles à satisfaire, ils fournissent maints prétextes à l’apparition de l’hostilité vis-à-vis de la mère. Le renoncement capital survient à la période phallique lorsque la mère en vient, souvent avec des menaces, à interdire la masturbation, source de volupté à laquelle elle a elle-même induit l’enfant.

Complexe de castration et envie du pénis. 

« On pourrait penser, note Freud, que ces motifs suffisent à expliquer pourquoi la fillette se détache de la mère » : la nature même de la sexualité infantile, l’excès des exigences amoureuses, l’impossibilité de satisfaire les désirs sexuels, voilà ce qui provoque inéluctablement cette volte-face. On peut penser que ce lien est appelé à disparaître du fait, justement, qu’il est le premier, car les investissements objectaux précoces sont toujours extrêmement ambivalents et l’amour puissant ne manque jamais de s’accompagner d’une forte tendance agressive. Les déceptions amoureuses, les renoncements seront d’autant plus sensibles à l’enfant qu’il aura aimé avec plus de passion. Finalement, l’hostilité accumulée doit l’emporter sur l’amour. On peut, aussi, nier l’ambivalence primitive des investissements amoureux et démontrer que l’irrémédiable disparition de l’amour infantile est due à la nature particulière du rapport mère-enfant, l’éducation la plus indulgente ne pouvant qu’exercer une contrainte. Toute atteinte à sa liberté provoque, chez l’enfant, une réaction qui se manifeste par une tendance à la révolte et à l’agression. »

Mais il y a à cette explication une objection capitale. Les déceptions amoureuses, la jalousie, la défense, le rejet, tout cela se retrouve aussi dans les relations du garçon avec sa mère, sans qu’il s’ensuive pour autant l’abandon de l’objet maternel.

C’est donc qu’il y a, chez la fillette, un facteur spécifique. Ce facteur, on le trouve dans le complexe de castration. Rien d’étonnant à ce qu’une différence anatomique ait des répercussions psychiques. C’est au moment de la découverte de la différence des sexes - vers 2 ou 3 ans - que la fillette en veut à sa mère de ne pas l’avoir faite garçon, de ne pas lui avoir donné le pénis. Elle l’en tient pour responsable. On est ainsi conduit à attribuer à la fille un complexe de castration différent de celui du garçon.

Le complexe de castration du garçon apparaît lorsqu’il constate, en voyant un sexe féminin, que le membre viril, si précieux à ses yeux, ne fait pas nécessairement partie du corps. Il se souvient alors des menaces qu’on lui fit au sujet de sa masturbation et se met à redouter l’exécution de ce qu’elles annonçaient. La peur de la castration devient, dès lors, le moteur le plus puissant de son évolution ultérieure.

De même, le complexe de castration chez la fillette naît à la vue des organes génitaux de l’autre sexe. Elle s’aperçoit de la différence ; elle en comprend toute l’importance. L’envie du pénis s’empare d’elle, envie qui influera sur son évolution et la formation de son caractère. Dans les cas les plus favorables, cette convoitise ne peut être réprimée sans un grand effort psychique. La fillette, lorsqu’elle découvre son désavantage, ne se résigne pas facilement ; elle garde parfois très longtemps l’espoir d’avoir un jour un pénis. Et même lorsque la connaissance de la réalité lui a fait perdre finalement toute espérance à ce sujet, une analyse éventuelle montre qu’un tel désir est resté vivace dans l’inconscient et qu’il conserve toujours une charge énergétique notable. Ce désir persistant est souvent d’ailleurs une cause qui motive le recours à la psychanalyse. L’envie et la jalousie jouent un rôle plus considérable dans la vie spirituelle de la femme que dans celle de l’homme. On les a souvent mises au compte de cette ancienne envie du pénis, dont l’importance est indéniable.

Le point de départ de la féminité.

La découverte de la castration marque, dans l’évolution de la fillette, un tournant décisif, qui est à la fois le point de départ de la féminité et celui des névroses et des perversions. En effet, à partir de cette découverte, trois voies sont possibles : la première aboutit à l’inhibition sexuelle et à la névrose ; la deuxième, à une modification du caractère et à la formation d’un complexe de virilité ; la troisième, enfin, à la féminité normale.

Dans le premier cas, la fillette, qui avait vécu jusqu’alors comme un petit garçon, s’était livrée à la masturbation clitoridienne en associant la satisfaction ainsi obtenue à ses désirs actifs, bien souvent centrés sur sa mère. Lorsqu’elle découvre la différence des sexes, elle considère d’abord sa mutilation comme un malheur individuel. Se comparant avec le garçon, elle est blessée dans son amour-propre et, renonçant à la jouissance masturbatoire, elle arrive à refouler une partie de ses tendances sexuelles. Cette réaction contre l’onanisme ne va pas sans une violente lutte intérieure. On voit, en psychanalyse, le retentissement que peuvent avoir, sur l’éclosion d’une névrose ultérieure et sur la formation du caractère, la découverte (ou la non-découverte) de cette masturbation clitoridienne précoce et la réaction des parents ou leur tolérance. Tout cela laisse des traces indélébiles. Renoncer à la masturbation clitoridienne n’est vraiment pas un acte indifférent ou négligeable, car cela revient à renoncer à l’activité phallique.

Après s’être crue seule à être dépossédée, la fillette finit par s’apercevoir que d’autres êtres féminins - et sa mère en particulier - sont semblables à elle-même. Or, son amour s’adressait à une mère phallique, non à une mère châtrée. Quels que soient les réajustements que l’enfant pourra faire par la suite, ce qui apparaît dès l’abord, c’est que l’objet d’amour privilégié, la mère, se dévoile comme dévalorisé par son manque. Quel que soit le sexe de l’enfant, une telle découverte oblige celui-ci à remettre en question tout ce qu’il en est de son propre désir. C’est dans l’impossibilité où il est de resituer son désir par rapport à ce manque que prennent leur origine les névroses et les perversions.

Dans le deuxième cas peut se former, après la découverte de la castration féminine, un puissant complexe de virilité. La fillette, ici, refuse la dure réalité, exagère son attitude virile, persiste dans son activité clitoridienne et cherche son salut dans une identification avec la mère phallique ou bien avec le père.

Qu’est-ce donc qui décide alors du dénouement ? Un facteur constitutionnel, une activité plus grande, plus semblable à celle du mâle ? L’essentiel est le manque, à ce stade du développement, de la poussée de passivité qui permet l’instauration de la féminité. La fillette se veut garçon et agit comme les garçons.

Le fait que le choix objectal soit parfois influencé par une homosexualité manifeste est considéré par Freud comme une conséquence extrême du complexe de virilité. Toutefois, l’expérience psychanalytique nous enseigne que l’homosexualité féminine est rarement (ou n’est jamais) la prolongation, en ligne droite, de la virilité infantile. Il semble que les homosexuelles aient jadis, elles aussi, pris pendant un temps leur père comme objet et adopté l’attitude œdipienne. Plus tard, les inévitables déceptions qu’elles subissent du fait du père les font régresser vers l’ancien complexe de virilité. En effet, les deux phases du développement de la sexualité féminine se reflètent très bien dans le comportement des homosexuelles. Celles-ci jouent, vis-à-vis l’une de l’autre, indifféremment, soit le rôle de la mère ou de l’enfant, soit celui du mari ou de la femme.

Dans le troisième cas, si, à la fin de la phase phallique, le refoulement sexuel n’a pas été exagéré, le changement survenu au cours de l’évolution doit favoriser l’instauration normale de la féminité. La passivité prend le dessus ; le penchant pour le père, grâce au concours des pulsions instinctuelles, devient prédominant. Le désir que la fille a de son père n’est, à l’origine, que le désir de posséder un pénis, ce pénis refusé par la mère.

Toutefois, la situation ne s’établit vraiment que lorsque le désir du pénis est remplacé par le désir d’avoir un enfant du père, l’enfant devenant, selon une vieille équivalence symbolique, le substitut du pénis. N’oublions pas que la fillette, dès la phase phallique encore non troublée, avait souhaité un enfant de la mère, comme le prouvent les jeux de poupées. Cette activité ludique n’est pas vraiment alors une manifestation de la féminité mais plutôt une identification à la mère dans le but de remplacer la passivité par l’activité. La poupée, c’est elle-même ; elle peut lui faire tout ce que sa mère lui fait à elle.

C’est seulement lorsque apparaît le désir du pénis que l’enfant-poupée devient un enfant du père et en arrive, ainsi, à figurer le but le plus ardemment poursuivi. Quel bonheur lorsque ce désir infantile d’un enfant se réalise plus tard, surtout si le nouveau-né est un garçon qui apporte le pénis tant convoité ! Ainsi l’ancien désir d’avoir un pénis subsiste même quand la féminité est le mieux établie.

L’œdipe féminin.

Mais ne conviendrait-il pas plutôt, demande encore Freud, de considérer ce désir du pénis comme spécifiquement féminin ? En reportant sur son père son désir de l’enfant-pénis, la fillette - vers la fin de la troisième année - est parvenue à la situation œdipienne. L’hostilité envers la mère se trouve alors considérablement renforcée. La mère devient une rivale, celle à qui le père accorde tout ce que la fillette voudrait qu’il lui donnât à elle.

Pour la fille, la situation œdipienne est l’aboutissement d’une longue et pénible évolution, une sorte de solution provisoire de tout repos, qu’elle n’abandonnera plus de longtemps. Ainsi, dans les rapports du complexe d’Œdipe et du complexe de castration, il y a, suivant le sexe, une différence sans doute lourde de conséquences.

Le complexe d’Œdipe du garçon, qui pousse celui-ci à désirer sa mère, à vouloir évincer son rival, le père, se développe naturellement durant la phase phallique. Mais la menace de castration le contraint à abandonner cette attitude : la peur qu’il a de perdre son pénis provoque chez lui la disparition du complexe d’Œdipe, qui, dans le cas le plus normal, est entièrement détruit. Le complexe de castration aboutit à l’introjection de l’autorité paternelle sous forme de surmoi. L’abandon de l’objet est remplacé par l’identification au père maintenant l’interdit de l’inceste. Ce processus qui a sauvé le pénis a, du même coup, suspendu sa fonction.

Chez la fillette, c’est à peu près le contraire : le complexe de castration, loin de détruire le complexe d’Œdipe, en favorise l’accès. Le désir du pénis pousse la fillette à se détacher de sa mère et à se réfugier dans la situation œdipienne. Le surmoi, dans ces conditions, ne peut parvenir ni à la puissance ni à l’indépendance qui paraissent nécessaires du point de vue culturel, et sa formation dépendra de facteurs extérieurs comme l’éducation ou la crainte de ne pas être aimée.

Avant l’œdipe, c’est la préhistoire de la féminité. L’instauration de celle-ci reste à la merci des troubles provoqués par les manifestations résiduelles de la virilité primitive. Avec l’œdipe, pour F. Dolto, la fille démontre qu’elle n’a pas de membre viril et qu’elle en est fière, qu’elle est prête aux réceptions de formes pointues maniées par les hommes, même si cela devait faire mal. Des fantasmes masochiques peuvent surgir, mais ils sont plus inhibiteurs de l’agressivité que vraiment masochiques. Cette inhibition - qui survient vers 4 ou 5 ans - permet la continence de la tension érotique et est narcissisante.

De 6 ans jusqu’à 8 ou 9 ans, en plein cœur de l’œdipe, la fille, en relation de coquetterie avec son père, découvre la similitude de sa position avec la mère. Ses fantasmes sont alors le désir d’avoir un enfant du père et le désir de voir disparaître la mère. Tout lui est bon, médisances et calomnies, pour dévaloriser celle-ci aux yeux du père. Et, pour prendre sa place, elle tâche de lui ressembler, s’affuble de ses vêtements, de ses chaussures à talons, de son sac, espérant secrètement plaire ainsi au père. Mais elle ne peut s’accepter comme aimée du père que si la mère se constitue comme femme, acceptable ou non dans l’image qu’elle donne d’elle.

Cette situation triangulaire est vécue, par la fillette, comme un véritable conflit dont elle sortira lorsque, seule, elle arrivera à l’idée de la non-conformité complémentaire de son vagin et du pénis paternel. Il s’ensuit une angoisse de viol qui sera surmontée par le renoncement au sexe du père. Selon F. Dolto, cette angoisse de viol joue, pour la fille, le même rôle que l’angoisse de castration pour le garçon : elle lui fait abandonner l’objet hétérosexuel incestueux. Pour ce renoncement, le comportement du père, séducteur à l’égard d’autres femmes, est très important. Alors s’opère, pour la fille, la sublimation de ses pulsions génitales. Il peut en demeurer un résidu inconscient qui la préservera, jusqu’à la puberté, des garçons de son âge, moins prestigieux que le père.

Choix amoureux et narcissisme.

Souvent, vers 10 à 12 ans, à la puberté, survient une courte période d’« âge ingrat ». La croissance des seins et l’apparition du cycle menstruel marquent une étape décisive. C’est une période critique pour le narcissisme adolescent. Les attributs féminins : bas, chaussures, coiffure, maquillage, déguisent la fillette en l’apparence d’une femme et constituent une espèce de signal qui est destiné à provoquer l’attention des mâles et qu’il est important de respecter. Seuls les jeunes garçons se laissent prendre à cette mascarade.

Pour certains auteurs (F. Dolto, I. Roublef), le véritable déclin de l’œdipe survient lorsque le sujet vit imaginairement et verbalise à sa mère la « scène primitive » de sa propre conception. La mère doit expliquer le sens de cette scène primitive et la loi de la filiation qui fait de l’enfant la conséquence du désir des parents et non la cause de ce désir. La fillette se reconnaît alors comme autre chose que du pur biologique, comme être humain promis, à son tour, au rôle de géniteur. Le renoncement au père la mettra dans le circuit des interrelations sociales. Mais des pulsions de mort peuvent apparaître, traduites par un soudain « vague à l’âme », chez une fille en plein désinvestissement des images parentales. Une parole d’encouragement, du père ou de la mère, suffit alors pour qu’elle puisse prendre son essor extra-familial à la recherche d’un amoureux. Cette période est celle de la masturbation de la puberté, avec fantasmes de viol et de rapt, jusqu’au premier acte sexuel.

Le premier coït est très important ; de sa réussite dépend la suite de l’évolution sexuelle et affective de la jeune fille. La plus féminine peut être traumatisée. Une action trop brutale, une erreur de choix sont souvent vécues comme blessure narcissique et expérience de viol. Si le premier coït est un succès, l’évolution de la femme se fera vers des orgasmes de plus en plus profonds : orgasme vaginal et, plus profondément encore, utéro-annexiel. Souvent l’orgasme clitoridien servira, dans les préliminaires, de point déclenchant.

Le choix du mari ou de l’amant se fera suivant l’idéal narcissique, l’homme élu étant semblable à celui que la fille voulait, en son temps, devenir. Si l’œdipe est mal résolu, elle choisira d’après le type paternel. C’est donc le choix narcissique et le développement affectif qui influencent le choix objectal, de sorte que le besoin d’être aimée est, chez elle, plus grand que le besoin d’aimer. Souvent, le reliquat d’hostilité envers la mère se reporte sur le nouvel objet, le mari. La femme soutient alors contre celui-ci la lutte qu’elle avait jadis soutenue contre sa mère. Une deuxième union s’avère parfois plus heureuse.

La fonction maternelle sera, pour la femme, son accomplissement par acceptation des lois de la création. La fertilité est inappréciable du point de vue du corps et des émois qu’elle engendre : la relation de la mère à l’enfant, dit Freud, est la relation humaine la plus parfaite et la moins ambivalente. Mais, d’après lui, seuls les rapports de mère à fils sont capables de donner à la femme une plénitude de satisfaction, et c’est ce qui montre que le manque de pénis n’a rien perdu de sa puissance.

Désir et féminité selon Jacques Lac.

Cette théorie classique du développement sexuel, Jacques Lacan (1901-1981) l’a approfondie en l’étudiant sous l’angle du désir en relation avec le désir de l’Autre. Reprenant comme point de départ la relation fondamentale mère-enfant à l’instant supposé où l’extérieur se constitue, Melanie Klein (1882-1960) a beaucoup contribué à la connaissance des relations précoces du nourrisson, cannibaliques et morcellantes, avec les objets extérieurs qui sont des objets partiels, « morceaux de la mère (ses mains, ses seins, les objets qu’elle manipule et nomme) ». M. Klein divise ces objets en « bons » et « mauvais » objets.

L’Autre et le phallus.

En fait, il est impossible de faire du monde extérieur le lieu du « bon » et du « mauvais ». Pour le sujet humain, l’extérieur est d’emblée le lieu où se situe le désir de l’Autre et où l’enfant aura à le repérer (l’Autre étant le lieu de l’inconscient, il se distingue de l’autre, mon semblable que je rencontre dans la relation interpersonnelle).

L’objet partiel, tel le sein, primitivement objet de besoin, va devenir une « parenthèse symbolique » de la présence maternelle à l’intérieur de laquelle il y a tous les objets qu’elle peut supporter. La mère devient ainsi le premier objet symbolisé, que sa présence ou son absence (le jeu du Fort-Da dont parle Freud) feront devenir, pour le sujet, non plus objet de besoin mais objet d’amour : cette présence ou cette absence fera du sujet, bien au-delà d’un enfant satisfait ou non dans ses besoins, un enfant désiré ou non désiré. La mère est le siège de ce désir.

On voit alors qu’il est impossible de relier l’objet du désir à quelque fonction de l’organisme : de parler, par exemple, de « bon » et de « mauvais » lait, alors qu’il s’agit du sein qui, en tant qu’objet érotique, est parfaitement irreprésentable. Ce qui importe à l’enfant, à la petite fille, c’est ce qu’elle désire. Et son désir, elle devra le repérer dans le désir de l’Autre (ici la mère), car le désir renvoie, dans l’Autre, à un désir autre. Dans cette première relation duelle mère-enfant, l’enfant a donc à déchiffrer un message venant de la mère. Ce message fait apparaître au premier plan un tiers élément : le phallus, signifiant du désir. Ce que la mère désire, c’est le phallus. Ce terme est pris ici au sens symbolique, il ne peut être identifié à la réalité anatomique du pénis. Il est le symbole de toutes les valeurs que représente l’organe mâle. « Car il faut un symbole à cette marge qui sépare tout être humain de son désir. Le symbole du manque, nécessaire pour introduire son désir dans le signifiant, est le phallus freudien » (W. Granoff et F. Perrier).

À partir de ce repérage de son désir dans le désir maternel, la petite fille va parcourir les diverses étapes de son développement affectif. On peut diviser cette évolution en trois grandes périodes au cours desquelles va s’effectuer le glissement de l’imaginaire vers le symbolique et la réalité.

Le phallus, signifiant du désir, va évoluer de pair d’abord dans la relation imaginaire avec la mère comme personnage central, puis dans la relation trinitaire symbolique, où la mère cède la place au père comme référence ultime.

Cette évolution compliquée aboutit au complexe d’Œdipe où le rôle du phallus ne peut être apprécié sans la notion corrélative de complexe de castration. Reprenons les choses au moment où le personnage central est la mère, être de désir. L’objet du désir de la mère étant le phallus, pour la satisfaire il faut et il suffit à l’enfant (garçon ou fille) de s’identifier à cet objet, d’être le phallus ; on comprend alors le rôle fondamental que tient le désir maternel comme support de l’identification. Cependant, l’enfant s’aperçoit vite que la mère ne se satisfait pas de cette première solution. Cette insatisfaction et la persistance du désir de la mère renvoient l’enfant à « autre chose ». C’est ainsi qu’apparaît à l’enfant une référence à un tiers qui capte le désir de la mère. Ce tiers autre, c’est le Nom-du-Père, car le père n’apparaît pas encore en tant que personne mais en tant que référence à une loi.

La demande de l’enfant est ici relayée ; en s’adressant à l’Autre ce dernier rencontre l’Autre de l’Autre, à savoir la loi. (Le désir de la mère renvoie à une autre loi qui n’est pas la sienne.) Le père apparaît comme interdicteur à travers le discours de la mère. Il dit un « ne pas » au niveau où l’enfant attend son message. Il s’agit d’un message sur un message ; lequel message comporte une double interdiction :

a) à l’enfant : tu ne seras pas le phallus, objet du désir de ta mère ;

b) à la mère : tu ne réincorporeras pas ton enfant pour en faire ton phallus.

C’est l’interdit de l’inceste sur le plan de l’être.

Mais l’enfant ne se soumet pas facilement à cet interdit : il n’accepte pas, tout d’abord, cette privation du phallus opérée par le père sur la mère et maintient son identification avec cet objet rival.

En effet, tant que la mère représente ce premier Autre du désir, elle représente pour l’enfant la toute-puissance. L’enfant ne peut croire que cette toute-puissance soit un leurre et qu’il existe une différence des sexes qui nie l’autosuffisance maternelle dans le monde du désir. C’est l’étape phallique primitive et la question qui se pose, à ce niveau, à l’enfant est : être ou ne pas être le phallus. Si l’interdit paternel ne joue pas, une névrose obsessionnelle ou une perversion peuvent s’instaurer. Normalement, dans ce premier temps, l’enfant nie qu’il puisse ne pas représenter la totalité de ce que la mère désire et, donc, qu’elle puisse manquer de quoi que ce soit. Dans un second temps, l’épreuve de réalité le confronte à ce qu’il voit (la différence du sexe féminin) et à ce qu’il découvre, à savoir qu’il existe un monde de jouissance dont il est exclu et que c’est par le père seul que la mère y a accès. Alors seulement l’enfant se détache de son identification au phallus. Le père n’est plus seulement porteur de la loi possédant un phallus symbolique, il a un pénis réel et peut en faire don à la mère. L’acte de don restitue celle-ci au père dans la réalité. Pour que s’instaure vraiment la féminité, il faut non seulement que le sexe féminin soit reconnu comme différent, mais que l’enfant apprenne que c’est justement de cette différence que le père est désirant.

Pour l’enfant, la question se pose alors, non plus d’être ou ne pas être le phallus, mais de l’avoir ou non. L’interdit de l’inceste joue, à ce niveau, sur le plan de l’avoir.

Le manque comme cause du désir.

On en arrive ainsi, avec la découverte de la différence des sexes, au complexe de castration. C’est le moment crucial où l’enfant découvre du même coup l’évanescence du phallus et l’évanescence de l’objet d’amour. La mère phallique qu’il aimait devient objet du manque et, tout ce qui soutenait la dialectique de son désir s’effondrant brusquement, il doit remettre en question son désir par rapport au manque. Pour ne parler que de la fillette, ce manque est d’abord ressenti par elle comme une mutilation, une plaie, une horreur ; et elle tente de nier l’irréversibilité de la différence. Mais, dans les jeux infantiles d’exhibition respective des organes génitaux, elle est confrontée à la certitude de ce qu’elle voit. Il est aisé de comprendre, alors, que le lieu corporel où se manifeste cette différence soit, pour elle, fascinant. L’envie du pénis s’empare alors d’elle et c’est peut-être là, comme le disait Freud, un des traits spécifiques de la féminité.

Il arrive qu’elle ne puisse désinvestir ni la zone érogène clitoridienne, ni son désir du pénis, ni son premier objet d’amour. Elle recourt alors à des subterfuges dont le sens lui reste caché. C’est là que prennent leur origine, entre autres, les phobies, l’objet phobique étant un représentant inversé du désir du pénis. Si tout se passe bien, ce pénis dont elle a envie, elle va le rencontrer là où il est : chez son père. L’envie du pénis se transforme, lors de l’évolution œdipienne et du transfert paternel sur lequel elle s’appuie, en désir d’avoir un enfant du père, comme on l’a déjà vu avec Freud. Elle change ainsi et d’organe sexuel et d’objet d’amour. Cette transformation est probablement ce qu’il y a de plus difficile à accomplir, pour la fillette, dans son évolution. Elle va de pair avec une profonde modification psychologique où la passivité, voire le masochisme, l’emportent sur les instincts agressifs.

C’est, selon P. Aulagnier, dans cette capitale transformation que se joue, pour la femme, sa relation à la féminité. Le désir du pénis était la revendication d’un objet qui s’adressait à la mère. Le désir d’un enfant est une demande de désir qui s’adresse au père. La féminité s’accomplit dans ce glissement, car c’est la preuve que la différence qui marque la fille et la désigne comme telle est ce qui, au regard de l’autre sexe, est cause de désir et promesse de don.

La fille se trouve alors sous la dépendance de ce qui « doit lui être donné ». Elle se rassure ainsi contre son angoisse de castration en faisant d’un manque non symbolisable la cause du désir.

Être cause du désir de l’homme est le propre de la féminité et, en corollaire, nous pouvons dire que le propre de la féminité est de ne pouvoir être reconnue que par un autre.

La féminité est ce que confère l’aveu de l’homme : la femme, elle, ne sait pas sur quel critère objectif repose sa qualité de désirée. Ce que l’homme désire en elle, il est seul à pouvoir le dire ; pour elle, c’est une énigme. De sa féminité, elle ne peut découvrir que le manque ; et le don de la femme, dans l’amour, c’est ce manque-là.

Ce qu’elle désire et ce qu’elle donne, c’est ce qu’elle n’a pas et qui devient cause de désir. « Elle devient donc ce qu’elle crée. »

Les problèmes de la féminité.

Ce n’est sans doute pas par hasard qu’à propos de la féminité la théorie psychanalytique s’articule sous la forme d’une alternative. Deux doctrines sont en présence, celle de E. Jones (1879-1958), celle de Freud. Rappelons schématiquement leur contenu et ce qui fait leur incompatibilité. Pour Freud et pour l’école viennoise (H. Deutsch, Ruth Mack Brunswick, Jeanne Lampl De Groot), il existe un seul organe de la sexualité infantile. « Le caractère principal de l’organisation infantile génitale réside en ceci que, pour les deux sexes, il n’y a qu’un organe génital, le mâle, à jouer un rôle. Ce qui existe n’est donc pas un primat génital, mais bien un primat du phallus... » (Freud).

Jusqu’à la puberté, la fillette ignore l’existence du vagin. Le clitoris seul fonctionne comme un instrument de plaisir. Organe érectile, il possède les fonctions, les attributs du pénis. Sans doute un tel organe est-il de taille fort réduite ; toutefois, dit Freud, la fille espère que ses proportions atteindront plus tard celles du sexe du garçon. Lorsqu’un tel espoir doit être définitivement abandonné, quand la fillette s’aperçoit que sa mère elle-même est castrée, alors un nouveau substitut est adopté : l’enfant désiré du père. Ainsi la libido féminine s’attache-t-elle exclusivement à des objets qui sont investis de la valeur phallique paternelle. C’est pourquoi Freud peut soutenir qu’il n’existe chez les deux sexes qu’une libido, phallique.

Pour E. Jones et l’école anglaise (M. Klein, K. Horney, S. Isaacs), deux types, mâle et femelle, d’organisation libidinale doivent être distingués. L’observation du nourrisson, l’abord clinique des enfants manifestent qu’il existe, dès les premiers mois de la vie, un type de comportement et d’affects spécifiquement féminins. M. Klein et K. Horney reconnaissent chez leurs patientes les traces d’une masturbation vaginale antérieure à la masturbation clitoridienne. Celle-ci, selon ces auteurs, se produit comme réaction, refoulement de l’activité vaginale. Le clitoris constitue un barrage ; son investissement permet de se défendre de la violence des pulsions « féminines » archaïques, organisées sur un mode sadique.

Plus généralement, selon Jones, on peut parler « de fantasmes et de désirs spécifiquement féminins au cours de la première enfance. Ceux-ci concernent la bouche, la vulve, l’anus, l’utérus, et l’attitude de réceptivité du corps en général ».

Affirmer que la sexualité féminine, pendant l’enfance, s’organise en fonction de l’organe mâle, témoigne, selon l’école anglaise, d’une démarche qui est arbitraire : Freud se réfère à des modèles élaborés pour rendre compte de la sexualité masculine ; après quoi il les applique à la fille. Ce « phallocentrisme » fausse tout abord de la féminité.

Comment, de nos jours, l’analyste se repère-t-il, dans sa pratique, par rapport à ces deux doctrines ? Se trouve-t-il dans l’obligation d’opter pour Freud ou pour Jones ? Lui est-il possible au contraire de dépasser l’alternative ? À partir d’un problème concret, celui que pose l’immobilisme féminin, essayons de répondre à ces questions.

« Je ne puis passer sous silence, écrit Freud, une impression toujours à nouveau ressentie au cours des analyses. Un homme âgé de trente ans environ est un être jeune, inachevé, susceptible d’évoluer encore. Nous pouvons espérer qu’il saura amplement se servir des possibilités de développement que lui offrira l’analyse. Une femme du même âge, par contre, nous effraie, par ce que nous trouvons en elle d’immuable ; sa libido, ayant adopté des positions définitives, semble désormais incapable d’en changer. Là, aucun espoir de voir se dessiner une évolution quelconque : tout se passe comme si les processus étaient achevés, à l’abri de toute influence ; comme si la pénible évolution vers la féminité avait suffi à épuiser les possibilités de l’individu... » (« La Féminité », in Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, 1932).

Non seulement la cure analytique, mais la vie quotidienne vérifient ces propos, sur un mode moins spectaculaire, il est vrai, qu’à l’époque victorienne. Bien plus aisément que l’homme, la femme se laisse enfermer dans ses problèmes, ses désirs personnels. Le centre de sa vie, c’est elle, ou bien « les siens » qui la prolongent et qu’elle aborde, le plus souvent, comme l’avait vu Buytendijk, sur le mode d’un « souci » qui est d’abord sollicitude. La distinction traditionnelle entre un principe mâle, agressif, mobile, centrifuge, et un principe féminin défini par une organisation (relativement) immuable des affects et centres d’intérêt peut donc ici être retenue. Qu’en est-il des processus inconscients qui, chez la femme, déterminent ce type d’organisation ? Notre réponse s’appuiera à la fois sur Freud et sur Jones.

Pour ce dernier, les caractéristiques de la vie psychique apparaissent comme l’effet de la sexualité biologique. Citant la Genèse (« Au début, Dieu les créa homme et femme »), Jones évoque l’hypothèse d’une possible innéité du désir. Nous reprendrons à notre compte les critiques qui, sur ce point, ont été formulés vis-à-vis de Jones par Freud et Lacan : un désir d’ordre symbolique ne peut être directement produit par des processus biologiques. Revenons à notre exemple : l’immobilisme va souvent de pair - des travaux récents l’ont montré - avec l’« envie de pénis ». Mais cette envie, loin d’être instinctive, se produit selon des normes qui mettent en jeu le désir parental. La fille désire posséder un pénis non pour elle-même mais pour l’autre : ce désir assurera la valeur du phallus paternel. Se maintenant en état d’impuissance, de passivité, d’inertie, et affirmant simultanément que la non-possession de pénis est la raison de cet état, certaines femmes démontrent ainsi la valeur inestimable, irremplaçable, de l’organe masculin. Ne pas l’avoir, c’est ne rien être : le prestige paternel, de la sorte, se trouve imaginairement renforcé, prestige qui fut mis en cause dans l’entourage de ces patientes.

Ainsi, le désir de pénis, spécifique de la féminité, loin d’être naturel, se déploie en vue de maintenir la fonction du phallus, représentant privilégié du désir. On en revient au « phallocentrisme », si décrié par les contemporains de Freud.

Cependant, on ne peut rendre compte de la féminité sans se référer à Jones, et notamment à ses travaux cliniques. L’immobilisme féminin s’explique aussi, on va le voir, par les effets que la sexualité précoce, celle-là même qu’a découverte Jones, exerce sur le désir inconscient. S’il est vrai que la petite fille « sait » très tôt qu’elle possède un vagin, s’il est vrai qu’elle le valorise, plus que le clitoris, comme le lieu de ses plaisirs, il est vrai également que cet érotisme précoce, loin de favoriser le développement et l’insertion de la fille dans les valeurs culturelles symboliques, fait obstacle en ce point. Selon nous, l’immobilisme féminin doit être mis directement en rapport avec les expériences archaïques analysées par l’école anglaise.

La sexualité précoce et ses effets sur l’inconscient.

S’interrogeant sur la sexualité féminine et mesurant le peu de prise qu’elle offre à la recherche analytique, Freud la compare à un « continent noir ». On peut entendre différemment ces propos. Pour certains, la féminité est une terre vierge, inexplorable, en raison du retard provisoire de la recherche psychanalytique. Mais on peut aussi supposer que la sexualité féminine résiste par essence et non par accident à se laisser dire - dans la cure et en théorie. On s’arrêtera à ce second point de vue : la féminité n’est pas seulement inexplorée, elle est inexplorable pour autant qu’elle tient en échec le discours, c’est-à-dire l’instrument premier de la praxis et de la théorie.

Le discours ininterprétable.

L’analyse du traitement si particulier que la femme, dans la cure, fait subir au discours, éclairera les propos précédents. Ce qui frappe le psychanalyste n’est pas seulement, en effet, l’immuabilité du désir, mais aussi le mode spécifique selon lequel la parole de la patiente s’énonce sur le divan. La femme parle souvent plus que l’homme, son discours est plus spontané, plus mobile et plus captivant. Il suggère ou il explicite une grande richesse d’affects. Plus que son partenaire, la femme se raconte et s’exprime. Mais la vie de son discours est un piège : s’étalant comme contenu manifeste, elle se donne sur un mode immédiat et pourtant radicalement inconscient. Celle qui parle, en effet, ne maîtrise ni ne pense ce qu’elle dit. À portée de la main s’étalent des fantasmes, ininterprétables pour autant qu’ils sont manifestes. Rien de latent, nul ressort explicite dont l’analyste puisse jouer. La dimension du refoulement, au moins partiellement, fait défaut, non seulement dans le discours, mais aussi dans la sexualité féminine.

Le refoulement.

Précisons dans quelle acception le terme de refoulement se trouve ici employé. Nous le distinguons de la censure, exercée sur le développement libidinal par l’autre et par son désir, sans qu’il soit donné au sujet de se représenter son manque. L’agressivité motrice, par exemple, est difficilement assumée si elle joue dans le désir du père une fonction sadique érotique. L’accès en est barré : le sujet reste fixé au stade précédent. Un « blanc », un manque est observable dans ses investissements libidinaux, mais dans le discours inconscient rien ne représente ce manque. Par refoulement, au contraire, nous désignons tout renoncement à une jouissance produit en fonction d’une représentation. Considérons la castration masculine : le garçon n’est jamais mutilé, toutefois il abandonne la jouissance de son sexe (la masturbation) en raison de l’interdit qui lui est verbalement énoncé. Cet interdit, dorénavant, se trouvera lui-même « investi », tandis que la jouissance refoulée fonctionnera comme enjeu du désir.

Parler d’enjeu, c’est se référer à une économie inconsciente, économie qui consiste à maintenir le désir comme tel : le désir doit rester désir. Le réaliser, c’est le perdre. On voit la fonction essentielle qui est celle du refoulement : celui-ci, différant indéfiniment la jouissance, assure le maintien du désir ou plus précisément le maintien de la représentation de ce désir. Autrement dit, le refoulement garantit l’économie inconsciente.

L’érotisme de la femme se prête moins que celui de l’homme au refoulement. Les pulsions féminines archaïques, dont l’école anglaise a montré toute la force exubérante, circonscrivent ainsi un espace ou « continent » qui peut être dit « noir », dans la mesure où il est hors circuit, forclos de l’économie symbolique. Voyons quels processus entraînent la maintenance de la féminité pour ainsi dire à l’état sauvage.

  • L’absence d’interdits. L’interdiction maternelle porte sur la masturbation clitoridienne. Elle ignore les émois vaginaux. Il est rare d’ailleurs que la fille soit sujette à des menaces comparables à celles qui s’adressent au garçon : les plaisirs de celui-ci sont observables ; celle-là les « enfouit » au plus simple d’elle-même. On a dit souvent quels bénéfices la fille retire de ce statut ; mais on insiste beaucoup moins sur les avatars qu’il entraîne : nous y reviendrons.
  •  L’oralité. L’école anglaise a montré l’intrication des pulsions féminines : tout se passe comme si la sexualité précoce s’organisait en fonction d’un seul orifice, à la fois oral, anal et vaginal, orifice qui reste au centre de la vie génitale adulte. Chaque orgasme, en effet, réactive les activités de succion.

Si l’organe de la sexualité féminine tend à dévorer, à rendre sien, s’il infléchit tout mouvement psychique selon des schèmes clos et circulaires, on comprend les difficultés de la femme à s’évader d’elle-même, à dépasser les limites de sa vie affective. Chacune de ses expériences érotiques ne réactive-t-elle pas le même rapport au monde : avide, capteur, enveloppant ?

Dans la vie quotidienne, sa relation à la parole reproduit le même schéma : la femme se sert du langage, l’utilise pour demander, comprendre, colmater les brèches ; elle le piège, l’attire à elle. L’homme, au contraire, respecte le discours comme une instance déterminante. Peut-être d’ailleurs la résistance de la femme à reconnaître le discours en tant qu’Autre explique-t-elle sa relative inaptitude à la création artistique.

L’« instinct » maternel ne fait pas nécessairement exception à ce mode dévorateur d’exister. Combien de mères collectionnent, soignent, astiquent leur progéniture comme le prolongement d’elles-mêmes ! Chaque repas, chaque défécation du cher petit devient une liturgie, qui les concerne, elles et leurs fantasmes, au premier chef.

Ainsi la femme a le plus grand mal à refouler les pulsions archaïques que sa vie sexuelle renforce. Tout autre est le statut de l’homme : constatant très tôt qu’il n’est pas maître de son désir ni de ses plaisirs, menacé de castration, il fait l’expérience de la loi, avec son sexe, dans son corps. Celui-ci prend fonction d’enjeu, et contribue à l’économie du désir.

L’inceste. Il semble enfin que l’investissement de la mère, c’est-à-dire de l’objet le plus ancien de jouissance, ne puisse jamais définitivement être abandonné par la femme. Le rapport de celle-ci au réel de son corps constamment remet en cause, compromet le changement d’objet (autrement dit le renoncement à la mère, au profit non seulement de la personne, mais des valeurs culturelles du père).

En effet, l’intimité de la femme avec son corps est vécue sur un mode qui n’est pas seulement « narcissique » mais érotique, voire incestueux : la femme jouit d’elle-même, de sa féminité, comme elle jouirait du corps d’une autre, de sa mère particulièrement. Tout événement qui met le réel de son corps en jeu (formation, premières règles, grossesse, rapports sexuels) lui arrive comme réalisation fascinante de son désir incestueux archaïque : « Un homme qui fait l’amour avec moi, déclare une patiente, fait l’amour avec ma mère. »

Ainsi, la question de l’enjeu se pose toujours plus critique : si la fille n’est pas menacée d’une possible castration, si nul interdit ne la somme d’abandonner les plaisirs infantiles, enfin si l’érotisme adulte réactive la jouissance archaïque, que peut perdre ou refouler la femme ? En d’autres termes, la castration symbolique fait constamment problème pour elle.

L’angoisse et les défenses.

L’analyste évoque souvent la « peur de la féminité ». À bon droit, puisque, chez la femme, l’angoisse surgit fréquemment quand sa féminité fait question (anorexie de la puberté, états dépressifs qui accompagnent ou suivent la grossesse, raptus anxieux consécutifs à l’orgasme).

D’où une série de défenses, de comportements spécifiques qui, tous, tendent à produire un certain effet de perte. Il s’agit, sans pour autant renoncer à la jouissance, de représenter, de mettre en scène imaginairement la castration. Dans ce but, la femme joue du manque réel de pénis qui est le sien : elle le suggère ou l’exhibe, dans tous les cas elle s’en travestit. En somme, n’ayant rien à perdre, pour se perdre, elle se fait zéro. Pour jouer la castration sans la vivre, elle est celle qui n’en finit pas de vouloir être son sexe : 0.

Les modes d’identification sont multiples : pathologiques ou « normaux », ils oscillent du comique au tragique, en passant par le sublime. Rappelons les comportements le plus souvent observés en clinique : l’anorexie, le masochisme. Dans les deux cas, il s’agit ou bien d’anéantir sa propre chair, de se réduire à la béance, au vide d’un orifice, ou bien de mimer le manque par sa faiblesse, sa douleur : on pourrait en ce sens reprendre les travaux de H. Deutsch. Dans le registre de la fiction érotique, le même travestissement se retrouve : l’Histoire d’O, de l’orifice, dans ses métamorphoses successives, représente en trompe-l’œil la coupure, la castration que la femme devrait enfin subir.

Des œuvres romanesques, des films mettent aussi en évidence cette « fausse » dimension du manque. Les romans de Marguerite Duras, par exemple, s’explicitent comme projet ambigu. Il s’agit de dénoncer la fiction romanesque, c’est-à-dire de faire surgir le personnage dans son absence ; mais, en même temps, ce projet tend à dévoiler, à circonscrire un autre manque, féminin, qu’il faut tenter d’expliciter. « [...] Il aurait fallu un mot-absence, un mot-trou. On n’aurait pas pu le dire, on aurait pu le faire résonner » (Le Ravissement de Lol V. Stein).

Nul, peut-être, mieux que F. Fellini n’a su faire apparaître dans le cinéma le dimension de la féminité. Rappelons-nous Juliette des esprits, ce film qui a tant dérouté, sans doute parce qu’il fait trop bien surgir la présence du « continent noir ». Dans l’amoncellement baroque de costumes, formes, mouvements, échafaudages les plus bizarres, se dévoile ce que Lacan, après Joan Rivière, a nommé la mascarade féminine. Mais il faut voir que cette mascarade a pour fin de ne rien dire ; ou, plutôt, de dire la femme comme rien. Et, pour produire ce rien, la femme se travestit de son propre corps.

La malédiction de la femme.

Les défenses, la mascarade apparaissent comme danger insidieusement menaçant. Pendant des siècles, toute fille d’Éve était un piège de Satan. La suspicion se maintient de nos jours, moins flagrante, il est vrai, mais le refus de prendre la femme socialement, dans son travail, tout à fait au sérieux en témoigne principalement. Il ne suffit pas de s’étonner de ces « préjugés », de les combattre. Il faut d’abord tenter de comprendre ce qui fait leur raison d’être. Pourquoi la féminité est-elle, encore aujourd’hui, sourdement, profondément, ressentie par l’homme comme mal ?

Ce mal, la femme n’est pas accusée de le penser, de le commettre, mais de l’incarner. Incarner, c’est donner chair : le mal consiste à revêtir de chair, à figer ce qui est de l’ordre du désir et de la parole. Le corps féminin, sa jouissance, insuffisamment médiatisés par la parole et le refoulement, font surgir un monde trop réel, hétérogène à celui du symbolique. Or le comble du paradoxe, c’est que le sexe de la femme, cet organe vagino-oral qui la tient comme en retrait du manque, est image justement de la castration. Le scandale consiste à confondre une réalité charnelle, organique, avec le manque constitutif du désir, confusion mensongère qui fausse, ébranle le symbolique, par conséquent l’inconscient.

L’horreur, l’angoisse insoutenable qui s’emparent du garçon quand il découvre le corps sans pénis de sa mère, procède plus de cet ébranlement que de la crainte de subir un jour le même sort. Le manque qui se donne à voir l’affole parce qu’il est réel : car il s’impose comme trou de chair, à la place de celui qui jusqu’ici se pressentait dans le discours, le désir, le regard de la femme passionnément aimée. Ce discours, ce désir, brusquement s’écrasent, sont ravalés dans une évidence. Freud disait que le pervers est celui qui ne peut pas regarder le sexe de la femme. En ce sens, tout homme est pervers.

Devant le mal féminin, il se défend : le film de Carl Dreyer, Dies irae, montre bien les réactions masculines vis-à-vis de la féminité. Les deux hommes sont terrorisés par la menace que le rapport trop direct de la femme à la jouissance fait peser sur le refoulement. Pour les rassurer, les convaincre, la femme s’avance toujours plus dans le chemin qui est le sien. Elle s’explique, veut tout dire, démarche, qui, précisément, en allant contre le refoulement, rend odieuse, irrecevable la vérité de ses propos. L’héroïne sera supprimée, brûlée. Les interdits, le mépris qui, depuis des siècles, oppriment la femme, peuvent bien être absurdes, arbitraires. Pour l’homme, l’essentiel n’est pas là, mais dans le fait d’imposer, coûte que coûte, l’abandon de la jouissance. Alors le scandale cesse. Le sexe féminin témoigne de la castration symbolique.

Nous ne pouvons pas, quant à nous, tenir la castration « véritable », celle qui insère la femme dans le désir et la parole, comme l’effet de ces contraintes sociales. La femme qui dépasse les conflits, la névrose, qui franchit le cercle de sa féminité, est celle qui abandonne ses défenses, son « cinéma » ; elle renonce à vouloir indéfiniment être son sexe.

Le saut décisif par lequel l’inconscient féminin se modifie ne tient pas tant, à notre sens, dans le changement d’objet d’amour que dans celui de représentant inconscient : aux schèmes oraux-anaux-vaginaux concentriques et refermés sur eux-mêmes, se substituent d’autres représentants, ou organisateurs libidinaux, symboliques. La libido féminine est liée dans un ordre signifiant qui dépasse la femme, la transcende, qui en ce sens peut être dit discours de l’Autre.

À partir de ce discours va désormais s’organiser l’érogénéité féminine : activités culturelles, maternelles, mais aussi plaisir sexuel et orgasme. Chacun de ces processus, une fois la castration assumée, se modifie : il implique une sublimation.

Sans doute, pour l’homme aussi bien que pour la femme, l’ordre signifiant est-il le lieu et la « raison » de toute érogénéité. Ce qui nous apparaît cependant comme spécifiquement féminin, c’est, d’une part, la nature de l’enjeu perdu, refoulé et, d’autre part, le caractère immédiat de l’accès possible de la femme à l’ordre signifiant. Car la castration féminine ne mutile pas la femme du pénis qu’elle n’a jamais eu ; mais elle la prive, au moins partiellement, du sens de sa sexualité précoce : la femme « perd » sa féminité archaïque ; celle-ci reste « continent noir ».

Par ailleurs, il semble bien que le transport dans le signifiant, par lequel la jouissance féminine peut en dernier ressort se définir, ne puisse pour l’homme se produire sur un mode aussi radical. Comment celui-ci pourrait-il en effet, dans le plaisir, s’abandonner à ce dont il a la maîtrise, à ce dont il joue pour faire jouir ? Le réel fonctionnel, anatomique du sexe masculin fait écran entre l’homme et le signifiant ; pour la femme, il semble bien, au contraire, que le signifiant, plus que telle ou telle région du corps, soit l’organe véritable de la jouissance.

On ne peut ici que suggérer : peut-être, encore une fois, une œuvre littéraire pourrait-elle illustrer ces propos. Les portraits de femmes esquissés par P. Klossowski prêtent aisément à un contresens : on peut croire que les attributs virils que l’auteur donne à ses héroïnes tendent à voiler, désavouer la féminité de celles-ci. Dans ces peintures de la femme androgyne, nous voyons la matière d’un apologue : la « vraie » femme, la femme « femme », ignore, oublie sa féminité. Elle en confie la représentation, la métaphore au sexe masculin. Et sa propre jouissance n’est plus que le sens engendré par la métaphore de l’Autre. C’est pourquoi Roberte, l’héroïne de P. Klossowski, ne peut plus aucunement parler d’elle, de son corps, de la parole qu’il cèle. À un autre de faire dans l’amour - et dans le roman ou dans l’écriture - le discours de sa féminité.

Chacun sait aujourd’hui que la psychanalyse a inscrit le rapport à la sexualité au centre de l’expérience humaine et de sa problématique. Disons plus exactement : c’est en tant qu’elle est foncièrement conflictuelle que la sexualité s’inscrit au cœur de la vie psychique, laquelle se trouve elle-même reconnue comme conflictuelle de sa nature même.

Si, en effet, ce que Freud repère dans sa pratique psychanalytique comme étant de l’ordre du symptôme se révèle régulièrement sexuel dans son fond.. Si Freud va jusqu’à dire que le symptôme est, à proprement parler, la vie sexuelle du névrosé et qu’il se maintient en raison des satisfactions de nature sexuelle qu’il procure ; ce constat met justement en question ce qu’il en est de la satisfaction, puisqu’il est permis de penser que, si la sexualité se manifeste comme symptôme, c’est précisément pour autant que quelque chose fait obstacle à une satisfaction plus directe ou s’oppose à son intégration au vécu. Or l’obstacle n’a rien de relatif ni de contingent : la sexualité se découvre justement comme le domaine où quelque chose, irréductiblement, se dérobe au sujet dans son effort pour se réaliser, le marque d’un inaccomplissement, d’une faille, d’une limite qui sont à reconnaître comme constitutifs de la subjectivité elle-même.

Cette faille est ce que Freud a découvert en le désignant du terme d’inconscient : la sexualité est le domaine où l’être humain ne peut se constituer que comme sujet marqué d’une ignorance, d’un non-savoir de ce qu’il est lui-même à l’intérieur de ce champ. La liaison étroite, toujours explicitement maintenue par Freud, entre la sexualité et l’inconscient demande, certes, à être explicitée, mais il est sûr que c’est l’accent mis sur le caractère radical de la détermination inconsciente et donc la rupture opérée avec toute prétendue souveraineté du sujet conscient qui donne à l’œuvre de Freud sa portée subversive, beaucoup plus que son prétendu pansexualisme.

Aussi bien, en ce qui concerne l’apport de la psychanalyse à notre connaissance de la sexualité humaine, y a-t-il lieu de noter d’abord que cet apport n’est pas principalement de l’ordre d’un savoir objectif, intégrable par exemple aux connaissances médicales déjà acquises : la psychanalyse a, ici, fort peu innové, pas plus qu’elle n’intègre elle-même à sa pratique les conquêtes du savoir, ainsi en matière d’hormonologie. Elle ne propose pas davantage une méthode thérapeutique qui aurait pour fin la rectification de telle anomalie sexuelle, voire l’harmonisation de la conduite de chacun avec les normes en usage dans la société où il vit : la psychanalyse ne saurait avoir de visée normative de cette sorte, justement parce que la sexualité se trouve être dans notre société le domaine par excellence où l’individu est laissé seul devant la question de sa destinée ; la distinction entre le modèle « homme » et le modèle « femme » ne doit pas ici faire illusion : ces modèles sont eux-mêmes des produits culturels, et, loin de fonder dans son être sexué celui qui s’y identifierait, ils ne font que marquer, par leur caractère abstrait et leur forme normative, leur incapacité à accueillir la singularité de chacun.

Il faut ajouter que, en ce qui concerne les difficultés que l’individu peut éprouver sur le plan de la jouissance sexuelle elle-même, la psychanalyse ne donne aucune recette pratique et n’apporte rien qui soit de l’ordre d’un meilleur savoir-faire ; elle soutient bien plutôt que la sexualité échappe par nature à l’extension grandissante des techniques guidées par la science ;, et c’est probablement en réponse même au développement de la science que la névrose elle-même doit historiquement être située, comme si l’extension de la prise du signifiant sur le réel ne pouvait que mettre toujours plus en lumière que cette prise laisse en un certain point le sujet, pour ainsi dire, en souffrance.

On pourrait rendre compte par là de la place de la découverte freudienne dans l’histoire de la science et de son rapport avec la vogue de la grande hystérie à la fin du XIX° siècle. Une telle vue permettrait aussi d’éclairer un paradoxe, à savoir que c’est au cours d’une expérience strictement limitée à la parole que Freud se trouva véritablement contraint par les faits à reconnaître le sexuel comme source unique du conflit psychique : ce paradoxe disparaît si l’on admet que c’est en tant qu’il parle et se soumet aux lois du signifiant que l’homme rencontre dans la sexualité la faille qui le constitue comme sujet.

On ne pourra ici que choisir certains moments de la réflexion de Freud en vue de dégager la problématique qu’il a introduite.

Du traumatisme à l’interdit.

L’expérience de Freud commence avec les hystériques, ces malades déconcertants pour la médecine d’alors, dont les symptômes étranges, parfois extravagants, se révèlent aptes à être dénoués par la seule parole, dans la mesure où, tels des hiéroglyphes ou des rébus, ils sont déchiffrés ; or leur sens renvoie à des souvenirs en rapport avec la vie sexuelle et jusque-là ignorés du conscient. En se demandant pourquoi ils avaient dû être « refoulés », Freud découvre à la fois l’extrême précocité des expériences sexuelles infantiles - il sera rapidement amené à élargir l’acception usuelle du mot pour englober sous le terme de libido tout ce qui s’avérera relever de la sexualité dans d’autres fonctions corporelles, par exemple les conduites orales et excrémentielles - et la difficulté élective de ces expériences précoces à s’intégrer au système de représentations qui constitue le moi conscient.

La première explication qu’il en formule est celle du « traumatisme » : une personne, un adulte, aura par exemple tenté sur l’enfant un éveil sexuel que le degré de développement de ce dernier ne lui permettait pas d’intégrer (théorie de la séduction) ; et quelque chose doit être conservé de cette première théorie : la sexualité, en effet, implique toujours le rapport du sujet à un autre, et le caractère fréquemment traumatique des premières expériences souligne le fait que celles-ci ont quelque chose de malencontreux, de mal venu, de trop précoce ou de trop tardif, comme si le sexuel se présentait initialement comme une sorte de corps étranger à l’égard de l’ensemble de la vie consciente.

La théorie du traumatisme, cependant, ne faisait pas sa part à l’implication du sujet dans la scène racontée ; or il se révéla bientôt que celle-ci était régulièrement assimilable à un fantasme inconscient. De fait, la présence du fantasme est radicale dans la vie sexuelle et témoigne de ce qui s’interpose nécessairement entre le sujet et celui à qui il croit avoir affaire le plus directement, à savoir son partenaire. Mais la question n’en reste pas moins posée de ce qui explique la fréquence et l’insistance des « fantasmes typiques » (séduction, castration, scène primitive) : d’où vient que le sujet semble contraint d’ordonner sa vie libidinale autour d’une rencontre, réelle ou mythique, qui comporte pour lui un noyau de déplaisir et d’insatisfaction ?

À ce problème répond, d’une certaine manière, l’introduction par Freud du mythe d’Œdipe comme destin typique : le fantasme, en son noyau conflictuel, traduit ce qui réellement est au cœur du désir, à savoir qu’il inclut nécessairement en lui le détour d’un interdit ; il ne s’instaure que marqué d’une limitation : le fils pourra désirer, à la condition qu’ait été entendu l’interdit paternel qui barre l’accès à la mère.

Et, certes, le moment de l’instauration de la loi est capital. Mais, si l’on veut saisir en quoi la sexualité met le sujet en question, il convient de souligner quelque chose qui n’avait pas été aperçu immédiatement, à savoir que le seul sens recevable du complexe d’Œdipe est que la loi, loin de s’opposer au désir, lui est foncièrement identique : c’est elle qui permet son instauration, et l’expérience psychanalytique montre bien que c’est quand elle a été, à des titres divers, défaillante que le sujet se trouve en difficulté quant au désir. Loin donc d’expliquer le conflit psychique, comme le ferait croire un raccourci trompeur - le sexuel serait à refouler parce que contraire à la loi -, elle intervient comme médiation, comme appui, voire comme béquille, en tout cas comme artifice et recours que le sujet trouve dans l’« ordre symbolique » pour structurer et abriter sa sexualité en tant que désir : le désir est en lui-même construction ainsi qu’en témoigne le fait qu’il est soutenu par un fantasme, ce qui permet au sujet de parer de son mieux à son rôle sexuel et d’aborder avec l’autre une relation tenable. Le désir constitue, en somme, une issue au problème, mais l’origine de ce dernier se trouve du même coup reportée : comment se fait-il que la sexualité ne trouve pour le sujet sa plus juste solution qu’en s’abritant de la loi ? comment rendre compte du fait que seule la rend habitable la médiation de la parole, puisque tel est en définitive l’unique support de la loi ?

Des pulsions partielles au concept de castration.

De fait, la théorie psychanalytique ne pouvait éviter d’interroger de plus près le rapport de difficile voisinage du sexuel et du psychique ; et c’est ce qu’aborde Freud avec la théorie des pulsions. Ce qu’il faut retenir de l’expérience sur ce point, c’est que la sexualité n’est représentée dans le psychisme, n’y a son accès et son efficacité que sous la forme de « pulsions partielles », c’est-à-dire qu’aucune d’elles ne saurait inscrire dans le psychisme une détermination qui situerait l’individu par rapport à un autre individu de sexe opposé. Cela veut dire que Freud, dans son exploration de l’inconscient, ne rencontre que des pulsions soit orales, soit anales, ou encore des pulsions définies par leur rapport avec ces objets bien réels quoique ambigus que sont le regard (voyeurisme et exhibitionnisme) et la voix (sadisme et masochisme) ; chacune de ces pulsions est partielle quant à son but, qui est la satisfaction de cette pulsion et non pas l’union sexuelle, et quant à son objet, qui ne s’identifie en rien avec le partenaire sexuel. La sexualité humaine se présente donc ici avec un caractère typiquement écartelé, morcelé. De plus, l’objet lui-même est « substituable », interchangeable et à la limite indifférent - un coin de mouchoir peut parfaitement remplacer le sein maternel pour la pulsion orale -, ce qui suffit à situer la satisfaction pulsionnelle comme complètement distincte de celle d’un besoin. Loin de se stabiliser dans la saisie d’un objet adéquat, la pulsion ne développe son champ propre qu’à partir du moment où l’objet est foncièrement « perdu », ainsi que le montre le modèle freudien de l’étayage premier de la libido sur les fonctions de conservation : si la pulsion orale se confond d’abord avec le nourrissage, elle n’apparaît justement comme pulsion que quand le sein a été ravi à l’enfant et qu’un vide se trouve ainsi creusé, qui peut être occupé par n’importe quel objet de substitution.

Il s’agit alors de savoir comment, à partir d’une telle économie de l’inconscient, le sujet aborde la relation à l’autre que connote le terme « amour », depuis un temps qu’il est d’ailleurs possible de dater historiquement. L’amour peut-il être conçu comme l’épanouissement, le point de convergence de ce que l’expérience psychanalytique rencontre comme pulsions partielles ? Le problème est capital, et n’a pas fini de faire débat.

Bien des psychanalystes, s’appuyant sur certaines hésitations de Freud lui-même, ont lutté pour sauver les illusions les plus traditionnelles, en posant que les différentes pulsions partielles représentaient les stades successifs d’une maturation instinctuelle et que l’on avait affaire à un développement ordonné aboutissant à « intégrer » les pulsions partielles en une unité supérieure, à les faire converger vers un stade « adulte » où s’opérerait une transmutation, une fusion des courants infantiles parcellaires en un « stade génital », forme achevée de la libido. Cette position théorique, qui a particulièrement marqué la psychanalyse américaine, s’appuie, pour soutenir la fusion des pulsions partielles, sur des fonctions d’un moi autonome, non conflictuel, capable de synthèse ; mais on peut y dénoncer un contre-sens de départ, puisque justement l’existence de l’inconscient ne permet de situer le moi que comme une formation imaginaire, lieu même de la méconnaissance et alibi le plus ancien de l’infatuation du sujet. Une telle théorie semble bien avoir fait la preuve qu’elle n’avait d’autre effet, voire d’autre but, que la conservation d’un ordre social établi et de ses idéaux reçus.

Pour suivre Freud avec plus de rigueur, on doit s’en tenir à ce constat que la sexualité, en tant qu’elle intéresse l’ordre inconscient, ne se manifeste par rien d’autre que par des pulsions partielles. Freud professe nettement que ces pulsions ne montrent aucune pente naturelle à une convergence quelconque, qu’elles ne coopèrent que de façon contingente et hasardeuse à la fonction de reproduction, et que leur « intégration », qui serait seule capable de constituer l’union sexuelle en but pulsionnel, reste de l’ordre de l’idéal, c’est-à-dire qu’elle échappe totalement à la nature de la pulsion ; enfin, il avance, notion capitale, que rien dans l’exploration de l’inconscient ne témoigne d’une opposition masculin-féminin qui y serait inscrite comme telle : il ne rencontre là que l’opposition, d’ordre pulsionnel celle-là, entre l’actif et le passif (voir-être vu, etc.), laquelle se substitue à la première sans avoir évidemment la même portée.

L’expérience freudienne découvre en ce point un hiatus tout à fait radical : les pulsions sexuelles, de par leur nature même, ne peuvent représenter, dans le psychisme, la sexualité que de façon partielle, ce qu’il fait traduire en énonçant que l’économie psychique repose justement sur le fait qu’il n’y a pas de pulsion génitale ni d’objet pulsionnellement défini autre que l’objet partiel. Quelque chose assurément vient lier en un faisceau plus ou moins convergent l’assemblage hétéroclite des pulsions partielles, mais ce quelque chose est d’ordre symbolique, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas comme tel au champ de la pulsion ; de même, le partenaire sexuel ne peut pas être défini par sa continuité avec la série des objets partiels : il a pour support fondamental l’image du corps propre, c’est-à-dire l’image narcissique qui intervient ici comme mirage et prend sa valeur fascinante en substituant sa pseudo-totalité à l’absence qui, dans les deux sexes, oriente le désir, à savoir le phallus. (Freud a d’ailleurs toujours tenu à souligner la dimension fondamentalement narcissique de l’amour.)

Autrement dit, la succession des pulsions partielles laisse le sujet sans aucune médiation qui lui permette de se situer par rapport à l’autre : là où l’évolution instinctuelle serait supposée amener l’assomption subjective d’une position mâle ou femelle, c’est-à-dire l’avènement d’un sujet qui pourrait être qualifié comme tel de « masculin » ou de « féminin », à cet endroit s’ouvre une béance qui fait le fond même de la découverte freudienne et qui s’appelle la « castration ». La castration s’inscrit au cœur du désir, c’est-à-dire qu’indissolublement et du même coup elle marque l’inaptitude du sujet à la sexualité et la naissance même de la subjectivité, puisque c’est à recevoir cette marque d’un manque que l’homme trouve à se soutenir comme sujet désirant, fondé donc sur la soustraction de ce dont la présence l’abolirait tout à la fois comme désir et comme sujet. Or, si le désir peut naître de l’épreuve de la castration, c’est que celle-ci est elle-même indissociable de la mise en œuvre d’une fonction symbolique bien déterminée qui est la « fonction phallique » : le phallus est le signifiant du rapport impossible du sujet à l’autre sexe ; il est comme tel intérieur à une culture donnée, il est radicalement interne au discours et c’est la seule façon de comprendre l’affirmation freudienne qu’il n’est qu’une seule libido, d’essence masculine. Ce qui signifie que, pour des raisons où se conjuguent des données anatomiques et des données culturelles, c’est la fonction pénienne qui donne support à la production de ce symbole et que ce n’est que par son truchement que l’individu pourra trouver à se définir par rapport à un partenaire de l’autre sexe, à se définir en termes subjectifs, c’est-à-dire tenant compte de l’économie de l’inconscient.

L’ordre symbolique fait donc ici l’appoint de ce qui serait pure béance si l’on ne définissait le sujet que pulsionnellement, ce qui nous ramène à la question suivante : qu’est-ce qui dans la sexualité est si insaisissable ou si insoutenable qu’il ne laisse au sujet de meilleur choix que de recourir à un artifice qui, finalement et dans son essence, élude la différence sexuelle en tant que telle ?

Sexualité et langage.

Cette difficulté se trouve repérée très tôt dans l’œuvre de Freud et revient à la question de la possibilité de la représentation de l’identique et du différent dans le psychisme.

Dans la Traumdentung, par exemple, Freud est amené à construire le schéma d’un appareil psychique qui puisse rendre compte de la figuration dans le rêve d’un désir comme accompli (satisfaction hallucinatoire) ; il pose ainsi que le mode de fonctionnement le plus fondamental de l’appareil est régi par le principe de plaisir : l’individu cherche à retrouver l’identité de perception, c’est-à-dire à rendre présente à nouveau l’expérience qui fut la première à lui avoir apporté satisfaction, et à avoir du même coup laissé une trace indélébile ; mais il y a sur cette voie une difficulté, qui tient à la nature du psychisme, car le système qui perçoit ne peut pas être le même que celui qui enregistre les traces (sinon comment percevrait-il le nouveau ?) ; et, si la première expérience ne peut être retrouvée que comme trace, cette trace sera nécessairement différente de la perception, puisqu’elle est désormais intégrée à un système de traces identifiable au réseau du signifiant. Il est impossible de la ressaisir, chaque élément ne se pose que dans ses différences avec les autres. Le principe de plaisir marque donc une direction dans ce que Freud définit comme l’« appareil psychique », mais son but se dérobe nécessairement. Et cet état de choses se retrouve dans la théorie des pulsions partielles, car, si l’objet pulsionnel doit être situé comme étant par nature perdu, c’est qu’il ne peut être saisi dans son identité, et qu’il n’est rien d’autre que la différence qui se creuse entre la perception première et ce qui devrait être son retour.

On voit du même coup que le plaisir, loin de marquer la réussite de cet essai pour retrouver l’identique, ne saurait être que le fait d’un sujet déjà constitué (sujet du rêve par exemple) qui assume qu’il y a là plaisir, c’est-à-dire qui omet de prendre en considération que le retour de l’identique, à savoir ce qui pourrait être la satisfaction de la pulsion sexuelle, est de l’ordre de l’impossible. Dès lors, le plaisir montre sa fonction fondamentale de limite : il est valorisé dans la mesure même où il fait barrière à ce qui est son au-delà et qui peut donc être désigné du terme de jouissance sexuelle. Il y a ainsi, au cœur du principe de plaisir, quelque chose qui fait obstacle à sa fonction ; et c’est ce que Freud, dans son dernier grand apport théorique, à été amené à formuler comme étant justement l’Au-delà du principe de plaisir en le nouant à la fonction radicale de la « répétition » sous le nom de « pulsion de mort ». On sait que cette formulation n’a pas été bien reçue de tous les cercles psychanalytiques : elle est cependant la seule à rendre compte de ce en quoi le sexuel se trouve mettre en difficulté le sujet du point de vue même du principe de plaisir.

Cette problématique gagne à être reformulée au prix d’une référence à certains progrès de la linguistique dont Freud n’a pas pu bénéficier pour sa théorisation, c’est-à-dire au développement de la linguistique structurale depuis F. de Saussure ; et c’est le sens de l’œuvre de J. Lacan que d’avoir recentré toute la théorie sur les rapports du sujet au langage et à la parole : la référence est ici capitale s’il est vrai que c’est en tant qu’il parle que le sujet est frappé de la marque de l’impossible quant à sa réalisation sexuelle.

Car, à entrer dans le langage, à entreprendre d’exister et de se définir pour autrui à travers la parole, le sujet perd, s’efface nécessairement lui-même comme sujet de sa propre énonciation, c’est-à-dire comme déterminé par les paroles mêmes qu’il profère, puisqu’il utilise le code d’autrui et que c’est dès lors dans le champ de l’Autre et marqué de cette aliénation qu’il se constitue nécessairement. Plus exactement, il a à se faire représenter par un signifiant pour un autre signifiant. Telle est la définition minimale du signifiant, et telle est aussi très exactement la tâche que lui impose la sexualité, car c’est bien là le cas où il a à se définir par rapport à l’Autre. Mais chaque signifiant ne saurait se poser que dans sa différence par rapport à tous les autres, c’est-à-dire à l’intérieur d’un système indéfini de renvoi qui exclut tout à fait que le mâle puisse être représenté pour la femelle autrement qu’à titre purement signifiant, c’est-à-dire dans une opposition qui ne vaut que relativement : elle ne dit rien de ce qu’est le mâle pour la femelle ni inversement et ne peut donc pas fonder une subjectivité qui serait définie pour l’autre ; ce que le sujet perd d’identité à passer par le signifiant rencontre ici son impact maximal, puisque c’est effectivement comme sujet sexué qu’il subit une déperdition sans retour. Et l’on peut dire équivalemment soit que le signifiant, par structure, est inapte à faire figurer en son sein l’opposition masculin-féminin qui en est effectivement absente, soit que c’est en tant que vivant sexué que le sujet fait l’épreuve radicale de l’incapacité du signifiant à le représenter autrement que partiellement.

Quelque chose de cette nature se dessine déjà chez le vivant comme tel : en tant qu’être sexué, le vivant est promis à la mort, c’est-à-dire que, si la sexualité assure l’immortalité de principe de l’espèce, l’individu pour sa part est frappé du même coup d’une soustraction dont on pourrait dire qu’elle se matérialise ou trouve son écho dans une série d’objets dont la perte est directement liée à l’évolution du vivant comme être sexué : le jeune mammifère, par exemple, va perdre successivement le placenta puis le sein. Chez l’animal parlant, un recouvrement s’opère de ce qui peut se détacher du corps, du fait de ce réel biologique qu’est la sexualité, et de ce que le sujet perd d’identité à passer par le signifiant ; ce recouvrement, d’une part, indique que c’est bien sa représentation comme sujet sexué qui est pour l’être parlant frappée d’impossibilité, et, d’autre part, laisse entrevoir une médiation : devant se définir pour l’autre sexuel, l’humain ne peut que rencontrer l’impossibilité que lui oppose le signifiant, et cette perte d’être est la castration. Mais cet appel de vide, cette béance, peut être obturé par cet objet perdu que déjà le réel biologique soustrait à l’individu : la perte de l’objet partiel, constitutive de la pulsion, prend valeur du fait qu’elle vient en substitution d’une perte plus radicale. Et c’est ainsi que la loi du plaisir s’érige en défense, en barrière à l’égard de la jouissance sexuelle, et que l’objet partiel est intronisé comme cause de la division du sujet et support de son fantasme : entrant dans le champ de l’Autre, le sujet est frappé d’un manque où se dessine pour lui le champ de la jouissance de l’Autre qui le laisse démuni ; sauf à y parer par cet objet déjà substitué qu’est l’objet de la pulsion partielle, dont il faut dire en rigueur qu’elle n’est pas sexuelle, puisqu’elle ne le serait qu’à englober le terme dont c’est la soustraction qui la constitue.

Encore faut-il, pour que la substitution soit possible, que le phallus comme signifiant du manque soit entré en fonction pour marquer, dans une relation de parole, la place de l’objet perdu. L’objet partiel joue donc un rôle essentiel, mais il ne le peut que du fait du symbolique, dont le phallus apparaît ici comme la figure achevée.

Sexualité et culture.

En deçà du déploiement des médiations culturelles, la psychanalyse insiste sur l’impasse qui les motive et que l’on peut décrire comme place vide, comme manque absolu : le signifiant ne peut pas inscrire en lui-même la différence sexuelle, c’est-à-dire que l’être parlant, à y entrer, perd nécessairement tout accès direct à sa jouissance sexuelle et ne s’inscrit, en tant qu’il est sexué, que comme « sujet perdu », sujet impliqué dans le signifiant mais toujours à la recherche de son être, donc sujet de désir, d’un désir où il trouve son unique support ; il est bien dès lors sujet de l’inconscient, puisque, à aller jusqu’au terme de la détermination qu’il peut recevoir du signifiant, il ne peut se poser que comme ce qui nécessairement fait défaut à l’Autre et peut motiver sa subsistance en soutenant le suspens de son désir, à titre cette fois d’objet ; mais le sujet ne subsiste lui-même que comme effet de l’Autre ; et, tout comme ce dernier, il ne peut se poser que comme sujet ignorant de ce que lui impose sa détermination comme sexué, c’est-à-dire sujet de l’inconscient, sujet constitué comme non-savoir.

La question de l’origine étant une pseudo-question, on peut dire équivalemment soit que le signifiant ne se définit que par un système de différences, c’est-à-dire par l’évacuation totale de la jouissance sexuelle, soit, à l’inverse, qu’il ne fait que répercuter l’impasse dans laquelle la reproduction sexuée place l’être vivant : il reste que la jouissance sexuelle ne peut, en tout état de cause, se situer que comme ce qui était avant que l’instauration du signifiant n’en consomme ou n’en signe l’évaporation ; par rapport au signifiant, elle est donc la lacune qui motive et soutient son édifice comme bâti autour d’un vide constitutif. Pour l’être parlant, le rapport sexuel est ce qui en toute rigueur ne peut pas s’inscrire en termes signifiants, et doit être dit impossible : mais cet impossible, comme butée radicale, est appelé à devenir son seul réel, c’est-à-dire ce qui assure sa réalité comme identique à ce qui lui est soustrait de jouissance : ce qui dans le langage fait radicalement obstacle à la jouissance sexuelle (à savoir le phallus) est aussi ce qui maintient le sujet comme désirant, ou, tout aussi bien, le vide autour de quoi se construit la culture comme système de l’impossibilité du rapport sexuel.

C’est dire que le langage lui-même ne subsiste que de l’exclusion de la jouissance sexuelle et ne s’instaure que de sa perte, ce qui exige que pour le sujet cette perte soit effectivement consommée : si le phallus est la forme sous laquelle l’impossibilité de la jouissance sexuelle se trouve pouvoir prendre fonction dans le langage, on peut dire que c’est lui qui maintient la béance du champ où se déploie tout le symbolique. La culture s’édifie autour de ce vide que devient pour l’être parlant la jouissance sexuelle. C’est aussi le tribut dont il paie son avènement à la parole ; ainsi retrouvons-nous une vue bien freudienne, suivant laquelle ce qui se perd, dès la première inscription psychique, motive tout le fonctionnement du principe de plaisir et corrélativement l’effort de répétition de ce qui, par nature, se dérobe à sa visée.

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