La Sexualité féminine.

Mardi 6 juin 2006, par Paul Vaurs // Santé

La difficulté du problème de la féminité tient moins à la confusion des descriptions érotologiques qu’à la diversité des approches qui paraissent avoir renouvelé le sujet. Par l’étude anatomique et génétique de la différenciation sexuelle dans les organismes supérieurs, par la découverte embryologique d’une bisexualité humaine originaire, par les acquisitions de la physiologie concernant le sexe chromosomique et sa distinction d’avec le sexe hormonal, par de multiples observations qui vont de la biochimie à la médecine, de nouvelles prétentions scientifiques se font jour en matière de sexologie. Chacune à sa manière, ces différentes recherches croient pouvoir, aussi bien que les sciences humaines, expliquer le jeu des pulsions : la bisexualité de l’embryon ne se retrouve-t-elle pas dans le domaine psychologique ? Le comportement sexuel masculin n’est-il pas l’expression d’une sorte de privilège libidinal de l’hormone mâle ? Les avatars du métabolisme chez la femme ne s’accordent-ils pas avec l’attrait qu’elle manifeste pour des buts passifs et avec la manière dont elle paraît refouler ses instincts agressifs ?

Rien n’est plus vain, cependant, que de juxtaposer ou de coordonner des conclusions parcellaires concernant la fonction sexuelle, tant qu’on ne fait pas sa part à l’ordre radical du désir qui en commande l’instauration : qu’en est-il du désir chez la femme ? De quelle importance est-il donc pour elle d’être désiré ? Quelles sont, pour son psychisme, les conséquences de la découverte qu’elle a faite jadis des différences anatomiques entre les sexes ? Telles sont les questions que la psychanalyse a posées, tout en ne cessant d’y percevoir de Sigmund Freud à Ernest Jones puis aux études contemporaines dont on trouvera ici deux exemples - de multiples apories qui ont même fait dire au maître de Vienne que l’élucidation du problème de la sexualité féminine était une « tâche irréalisable ».

Les difficultés de l’entreprise pourraient d’abord s’expliquer par la manière dont s’est élaborée, de l’aveu même de Freud, la théorie psychanalytique : « Lorsque nous avons étudié les premières configurations psychiques que prend la vie sexuelle chez l’enfant, nous avons toujours pris pour objet l’enfant de sexe masculin. Nous pensions qu’il doit en aller de même pour les petites filles, quoique, d’une certaine manière, différemment. On ne pouvait alors clairement constater où se révèle cette différence au cours du développement. » On s’est demandé également si, pour une autre raison, la psychanalyse n’était pas condamnée à une certaine méconnaissance du problème : pendant longtemps, comme toutes les branches du savoir, elle fut surtout animée par des hommes et donc exposée, particulièrement sur un tel sujet, au négativisme de leurs fantasmes inconscients. Mais il semble bien, au dire même de celles qui sont analystes, que les femmes se heurtent, elles aussi, à quelque chose d’ininterprétable en ce qui concerne leur être propre.

La sexualité du premier âge.

Le développement de la sexualité, selon la psychanalyse, est entièrement sous-tendu par l’existence de la libido, force pulsionnelle de la vie sexuelle. Pour Freud, il n’est qu’une seule libido, laquelle se trouve au service de la fonction sexuelle tant mâle que femelle. L’accolement de ces mots : « libido féminine », ne peut donc se justifier. Bien plus, Freud allègue l’existence d’un monisme sexuel phallique jusqu’à l’âge de la puberté. Il n’y a alors qu’un appareil génital pour les deux sexes, car le clitoris, partie externe et érectile, par conséquent homologue du pénis, est l’organe érotique de la petite fille, le vagin n’étant connu que plus tard. Et l’époque clitoridienne, qui organise à sa façon émois et désirs, laissera souvent sa trace durant toute la vie. Ce que les hommes appellent l’« énigme féminine » relève, peut-être, de la bisexualité fondamentale de la vie féminine.

La fillette doit, pour devenir une femme normale, subir une évolution pénible et compliquée et surmonter deux difficultés qui, selon Freud, n’ont pas leur équivalent chez le garçon. Ces tournants décisifs sont franchis dès avant la puberté.

 De la différence de conformation des organes génitaux découlent des différences pulsionnelles qui permettent de deviner ce que sera plus tard l’être féminin. Le bébé fille est moins agressif, plus avide de tendresse, plus docile que le bébé garçon. À âge égal, la fillette est plus fine, plus vive, plus intelligente. Elle apprend plus aisément à maîtriser ses fonctions excrémentielles, c’est-à-dire à remporter une première victoire sur les pulsions infantiles.

Pour F. Dolto, très précocement, la fillette est sensible à l’approche du père ou d’un homme. Après la tétée, elle détourne son visage de la mère pour s’orienter vers le visage masculin, frappée par un attrait qui semble d’ordre olfactif ou auditif, car il précède l’accès de la vision. Si elle se trouve en présence d’une femme, la fillette se détourne. De ces attractions hétérosexuelles du premier âge, certains auteurs ont conclu à l’existence d’un œdipe très précoce. Avec Freud, nous réservons la notion de situation œdipienne à un conflit critique de désir consciemment génital et verbalisé comme tel. En fait, les différences signalées ne sont pas très importantes et les individus des deux sexes semblent traverser de la même manière les premiers stades de la libido.

La psychanalyste française Françoise Dolto (1908-1988), en 1987..

Freud a, en effet, décrit des stades d’organisation libidinale en relation avec le développement affectif de l’enfant, et les a classés, en se repérant sur les zones érogènes successives, en stades oral, anal et phallique de la libido. Ces stades sont appelés prégénitaux, car ils ne sont pas encore au service de la fertilité de l’espèce, mais la préparent. Ils structurent l’être humain, encore immaturé, en vue de son futur rôle génétique.

Dès le début de la phase phallique, les similitudes entre garçons et filles sont infiniment plus marquées que les différences. À ce stade - entre 25 et 30 mois - la fillette ressent son corps tout entier comme phallique. Les zones érogènes se précisent en tant que telle et la masturbation clitorido-vulvaire est élective. Mais, à mesure que se forme la féminité, le clitoris doit céder tout ou partie de sa sensibilité, et, par là, de son importance, au vagin. C’est là la première difficulté que la fillette est obligée de surmonter, tandis que le garçon n’a qu’à continuer pendant sa maturité ce qu’il a ébauché dans la période de sa première éclosion sexuelle.

Les désirs sexuels de la fillette se modifient suivant les stades de la libido. Impossibles à satisfaire, ils fournissent maints prétextes à l’apparition de l’hostilité vis-à-vis de la mère. Le renoncement capital survient à la période phallique lorsque la mère en vient, souvent avec des menaces, à interdire la masturbation, source de volupté à laquelle elle a elle-même induit l’enfant.

« On pourrait penser, que ces motifs suffisent à expliquer pourquoi la fillette se détache de la mère : la nature même de la sexualité infantile, l’excès des exigences amoureuses, l’impossibilité de satisfaire les désirs sexuels, voilà ce qui provoque inéluctablement cette volte-face. On peut penser que ce lien est appelé à disparaître du fait, justement, qu’il est le premier, car les investissements objectaux précoces sont toujours extrêmement ambivalents et l’amour puissant ne manque jamais de s’accompagner d’une forte tendance agressive. Les déceptions amoureuses, les renoncements seront d’autant plus sensibles à l’enfant qu’il aura aimé avec plus de passion. Finalement, l’hostilité accumulée doit l’emporter sur l’amour. On peut, aussi, nier l’ambivalence primitive des investissements amoureux et démontrer que l’irrémédiable disparition de l’amour infantile est due à la nature particulière du rapport mère-enfant, l’éducation la plus indulgente ne pouvant qu’exercer une contrainte. Toute atteinte à sa liberté provoque, chez l’enfant, une réaction qui se manifeste par une tendance à la révolte et à l’agression. »

Mais il y a à cette explication une objection capitale. Les déceptions amoureuses, la jalousie, la défense, le rejet, tout cela se retrouve aussi dans les relations du garçon avec sa mère, sans qu’il s’ensuive pour autant l’abandon de l’objet maternel. C’est donc qu’il y a, chez la fillette, un facteur spécifique. Ce facteur, on le trouve dans le complexe de castration. Rien d’étonnant à ce qu’une différence anatomique ait des répercussions psychiques. C’est au moment de la découverte de la différence des sexes - vers 2 ou 3 ans - que la fillette en veut à sa mère de ne pas l’avoir fait garçon, de ne pas lui avoir donné le pénis. Elle l’en tient pour responsable. On est ainsi conduit à attribuer à la fille un complexe de castration différent de celui du garçon.

Le complexe de castration du garçon apparaît lorsqu’il constate, en voyant un sexe féminin, que le membre viril, si précieux à ses yeux, ne fait pas nécessairement partie du corps. Il se souvient alors des menaces qu’on lui fit au sujet de sa masturbation et se met à redouter l’exécution de ce qu’elles annonçaient. La peur de la castration devient, dès lors, le moteur le plus puissant de son évolution ultérieure.

De même, le complexe de castration chez la fillette naît à la vue des organes génitaux de l’autre sexe. Elle s’aperçoit de la différence ; elle en comprend toute l’importance. L’envie du pénis s’empare d’elle, envie qui influera sur son évolution et la formation de son caractère. Dans les cas les plus favorables, cette convoitise ne peut être réprimée sans un grand effort psychique. La fillette, lorsqu’elle découvre son désavantage, ne se résigne pas facilement ; elle garde parfois très longtemps l’espoir d’avoir un jour un pénis. Et même lorsque la connaissance de la réalité lui a fait perdre finalement toute espérance à ce sujet, une analyse éventuelle montre qu’un tel désir est resté vivace dans l’inconscient et qu’il conserve toujours une charge énergétique notable. Ce désir persistant est souvent d’ailleurs une cause qui motive le recours à la psychanalyse. L’envie et la jalousie jouent un rôle plus considérable dans la vie spirituelle de la femme que dans celle de l’homme. On les a souvent mises au compte de cette ancienne envie du pénis, dont l’importance est indéniable.

Le point de départ de la féminité.

La découverte de la castration marque, dans l’évolution de la fillette, un tournant décisif, qui est à la fois le point de départ de la féminité et celui des névroses et des perversions. En effet, à partir de cette découverte, trois voies sont possibles : la première aboutit à l’inhibition sexuelle et à la névrose ; la deuxième, à une modification du caractère et à la formation d’un complexe de virilité ; la troisième, enfin, à la féminité normale.

Dans le premier cas, la fillette, qui avait vécu jusqu’alors comme un petit garçon, s’était livrée à la masturbation clitoridienne en associant la satisfaction ainsi obtenue à ses désirs actifs, bien souvent centrés sur sa mère. Lorsqu’elle découvre la différence des sexes, elle considère d’abord sa mutilation comme un malheur individuel. Se comparant avec le garçon, elle est blessée dans son amour-propre et, renonçant à la jouissance masturbatoire, elle arrive à refouler une partie de ses tendances sexuelles. Cette réaction contre l’onanisme ne va pas sans une violente lutte intérieure. On voit, en psychanalyse, le retentissement que peuvent avoir, sur l’éclosion d’une névrose ultérieure et sur la formation du caractère, la découverte (ou la non-découverte) de cette masturbation clitoridienne précoce et la réaction des parents ou leur tolérance. Tout cela laisse des traces indélébiles. Renoncer à la masturbation clitoridienne n’est vraiment pas un acte indifférent ou négligeable, car cela revient à renoncer à l’activité phallique.

Après s’être crue seule à être dépossédée, la fillette finit par s’apercevoir que d’autres êtres féminins - et sa mère en particulier - sont semblables à elle-même. Or, son amour s’adressait à une mère phallique, non à une mère châtrée. Quels que soient les réajustements que l’enfant pourra faire par la suite, ce qui apparaît dès l’abord, c’est que l’objet d’amour privilégié, la mère, se dévoile comme dévalorisé par son manque. Quel que soit le sexe de l’enfant, une telle découverte oblige celui-ci à remettre en question tout ce qu’il en est de son propre désir. C’est dans l’impossibilité où il est de resituer son désir par rapport à ce manque que prennent leur origine les névroses et les perversions.

Dans le deuxième cas peut se former, après la découverte de la castration féminine, un puissant complexe de virilité. La fillette, ici, refuse la dure réalité, exagère son attitude virile, persiste dans son activité clitoridienne et cherche son salut dans une identification avec la mère phallique ou bien avec le père. Toutefois, la situation ne s’établit vraiment que lorsque le désir du pénis est remplacé par le désir d’avoir un enfant du père, l’enfant devenant, selon une vieille équivalence symbolique, le substitut du pénis. N’oublions pas que la fillette, dès la phase phallique encore non troublée, avait souhaité un enfant de la mère, comme le prouvent les jeux de poupées. Cette activité ludique n’est pas vraiment alors une manifestation de la féminité mais plutôt une identification à la mère dans le but de remplacer la passivité par l’activité. La poupée, c’est elle-même ; elle peut lui faire tout ce que sa mère lui fait à elle. C’est seulement lorsque apparaît le désir du pénis que l’enfant-poupée devient un enfant du père et en arrive, ainsi, à figurer le but le plus ardemment poursuivi. Quel bonheur lorsque ce désir infantile d’un enfant se réalise plus tard, surtout si le nouveau-né est un garçon qui apporte le pénis tant convoité ! Ainsi l’ancien désir d’avoir un pénis subsiste même quand la féminité est le mieux établie.

Choix amoureux et narcissisme.

Souvent, vers 10 à 12 ans, à la puberté, survient une courte période d’ « âge ingrat ». La croissance des seins et l’apparition du cycle menstruel marque une étape décisive. C’est une période critique pour le narcissisme adolescent. Les attributs féminins : bas, chaussures, coiffure, maquillage, déguisent la fillette en l’apparence d’une femme et constituent une espèce de signal qui est destiné à provoquer l’attention des mâles et qu’il est important de respecter. Seuls les jeunes garçons se laissent prendre à cette mascarade.

Le premier coït est très important ; de sa réussite dépend la suite de l’évolution sexuelle et affective de la jeune fille. La plus féminine peut être traumatisée. Une action trop brutale, une erreur de choix sont souvent vécues comme blessure narcissique et expérience de viol. Si le premier coït est un succès, l’évolution de la femme se fera vers des orgasmes de plus en plus profonds ; Souvent l’orgasme clitoridien servira, dans les préliminaires, de point déclenchant.

Le choix du mari ou de l’amant se fera suivant l’idéal narcissique, l’homme élu étant semblable à celui que la fille voulait, en son temps, devenir. Si l’œdipe est mal résolu, elle choisira d’après le type paternel. C’est donc le choix narcissique et le développement affectif qui influencent le choix objectal, de sorte que le besoin d’être aimé est, chez il, plus grand que le besoin d’aimer. Souvent, le reliquat d’hostilité envers la mère se reporte sur le nouvel objet, le mari. La femme soutient alors contre celui-ci la lutte qu’elle avait jadis soutenue contre sa mère. Une deuxième union s’avère parfois plus heureuse. La fonction maternelle sera, pour la femme, son accomplissement par acceptation des lois de la création. La fertilité est inappréciable du point de vue du corps et des émois qu’elle engendre : la relation de la mère à l’enfant, dit Freud, est la relation humaine la plus parfaite et la moins ambivalente. Mais, d’après lui, seuls les rapports de mère à fils sont capables de donner à la femme une plénitude de satisfaction, et c’est ce qui montre que le manque de pénis n’a rien perdu de sa puissance.

Ce qui importe à l’enfant, à la petite fille, c’est ce qu’elle désire. Et son désir, elle devra le repérer dans le désir de l’Autre (ici la mère), car le désir renvoie, dans l’Autre, à un désir autre.

Dans cette première relation duelle mère-enfant, l’enfant a donc à déchiffrer un message venant de la mère. Ce message fait apparaître au premier plan un tiers élément : le phallus, signifiant du désir. Ce que la mère désire, c’est le phallus. Ce terme est pris ici au sens symbolique, il ne peut être identifié à la réalité anatomique du pénis. Il est le symbole de toutes les valeurs que représente l’organe mâle. « Car il faut un symbole à cette marge qui sépare tout être humain de son désir. Le symbole du manque, nécessaire pour introduire son désir dans le signifiant, est le phallus freudien » (W. Granoff et F. Perrier).

À partir de ce repérage de son désir dans le désir maternel, la petite fille va parcourir les diverses étapes de son développement affectif. On peut diviser cette évolution en trois grandes périodes au cours desquelles va s’effectuer le glissement de l’imaginaire vers le symbolique et la réalité. Le phallus, signifiant du désir, va évoluer de pair d’abord dans la relation imaginaire avec la mère comme personnage central, puis dans la relation trinitaire symbolique, où la mère cède la place au père comme référence ultime.

Autre du désir, le Père représente pour l’enfant la toute-puissance. L’enfant ne peut croire que cette toute-puissance soit un leurre et qu’il existe une différence des sexes qui nie l’autosuffisance maternelle dans le monde du désir. C’est l’étape phallique primitive et la question qui se pose, à ce niveau, à l’enfant est : être ou ne pas être le phallus. Si l’interdit paternel ne joue pas, une névrose obsessionnelle ou une perversion peuvent s’instaurer. Normalement, dans ce premier temps, l’enfant nie qu’il puisse ne pas représenter la totalité de ce que la mère désire et, donc, qu’elle puisse manquer de quoi que ce soit.

Dans un second temps, l’épreuve de réalité le confronte à ce qu’il voit (la différence du sexe féminin) et à ce qu’il découvre, à savoir qu’il existe un monde de jouissance dont il est exclu et que c’est par le père seul que la mère y a accès. Alors seulement l’enfant se détache de son identification au phallus. Le père n’est plus seulement porteur de la loi possédant un phallus symbolique, il a un pénis réel et peut en faire don à la mère. L’acte de don restitue celle-ci au père dans la réalité. Pour que s’instaure vraiment la féminité, il faut non seulement que le sexe féminin soit reconnu comme différent, mais que l’enfant apprenne que c’est justement de cette différence que le père est désirant.

Pour l’enfant, la question se pose alors, non plus d’être ou ne pas être le phallus, mais de l’avoir ou non. L’interdit de l’inceste joue, à ce niveau, sur le plan de l’avoir. On en arrive ainsi, avec la découverte de la différence des sexes, au complexe de castration. C’est le moment crucial où l’enfant découvre du même coup l’évanescence du phallus et l’évanescence de l’objet d’amour. La mère phallique qu’il aimait devient objet du manque et, tout ce qui soutenait la dialectique de son désir s’effondrant brusquement, il doit remettre en question son désir par rapport au manque.

Si tout se passe bien, ce pénis dont elle a envie, elle va le rencontrer là où il est : chez son père. L’envie du pénis se transforme, lors de l’évolution œdipienne et du transfert paternel sur lequel elle s’appuie, en désir d’avoir un enfant du père, comme on l’a déjà vu avec Freud. Elle change ainsi et d’organe sexuel et d’objet d’amour. Cette transformation est probablement ce qu’il y a de plus difficile à accomplir, pour la fillette, dans son évolution. Elle va de pair avec une profonde modification psychologique où la passivité, voire le masochisme, l’emportent sur les instincts agressifs.

La fille se trouve alors sous la dépendance de ce qui « doit lui être donné ». Elle se rassure ainsi contre son angoisse de castration en faisant d’un manque non symbolisable la cause du désir. Être cause du désir de l’homme est le propre de la féminité et, en corollaire, nous pouvons dire que le propre de la féminité est de ne pouvoir être reconnu que par un autre. La féminité est ce que confère l’aveu de l’homme : la femme, elle ne sait pas sur quel critère objectif repose sa qualité de désirée. Ce que l’homme désire en elle, il est seul à pouvoir le dire ; pour elle, c’est une énigme. De sa féminité, elle ne peut découvrir que le manque ; et le don de la femme, dans l’amour, c’est ce manque-là. Ce qu’elle désire et ce qu’elle donne, c’est ce qu’elle n’a pas et qui devient cause de désir. « Elle devient donc ce qu’elle crée. »

Jusqu’à la puberté, la fillette ignore l’existence du vagin. Le clitoris seul fonctionne comme un instrument de plaisir. Organe érectile, il possède les fonctions, les attributs du pénis. Sans doute un tel organe est-il de taille fort réduite ; toutefois, dit Freud, la fille espère que ses proportions atteindront plus tard celles du sexe du garçon. Lorsqu’un tel espoir doit être définitivement abandonné, quand la fillette s’aperçoit que sa mère elle-même est castrée, alors un nouveau substitut est adopté : l’enfant désiré du père. Ainsi la libido féminine s’attache-t-elle exclusivement à des objets qui sont investis de la valeur phallique paternelle. C’est pourquoi Freud peut soutenir qu’il n’existe chez les deux sexes qu’une libido, phallique.

Affirmer que la sexualité féminine, pendant l’enfance, s’organise en fonction de l’organe mâle, témoigne, selon l’école anglaise, d’une démarche qui est arbitraire : Freud se réfère à des modèles élaborés pour rendre compte de la sexualité masculine ; après quoi il les applique à la fille. Ce « phallocentrisme » fausse tout abord de la féminité. Comment, de nos jours, l’analyste se repère-t-il, dans sa pratique, par rapport à ces deux doctrines ? Se trouve-t-il dans l’obligation d’opter pour Freud ou pour Jones ? Lui est-il possible au contraire de dépasser l’alternative ? À partir d’un problème concret, celui que pose l’immobilisme féminin, essayons de répondre à ces questions.

Le désir de pénis, spécifique de la féminité, loin d’être naturel, se déploie en vue de maintenir la fonction du phallus, représentant privilégié du désir. S’interrogeant sur la sexualité féminine et mesurant le peu de prise qu’elle offre à la recherche analytique, Freud la compare à un « continent noir ». On peut entendre différemment ces propos. Pour certains, la féminité est une terre vierge, inexplorable, en raison du retard provisoire de la recherche psychanalytique. Mais on peut aussi supposer que la sexualité féminine résiste par essence et non par accident à se laisser dire - dans la cure et en théorie. La féminité n’est pas seulement inexplorée, elle est inexplorable pour autant qu’elle tient en échec le discours, c’est-à-dire l’instrument premier de la praxis et de la théorie.

L’érotisme de la femme se prête moins que celui de l’homme au refoulement. Les pulsions féminines archaïques, dont l’école anglaise a montré toute la force exubérante, circonscrivent ainsi un espace ou « continent » qui peut être dit « noir », dans la mesure où il est hors circuit, forclos de l’économie symbolique. Voyons quels processus entraînent la maintenance de la féminité pour ainsi dire à l’état sauvage.

  1. L’absence d’interdits. L’interdiction maternelle porte sur la masturbation clitoridienne. Elle ignore les émois vaginaux. Il est rare d’ailleurs que la fille soit sujette à des menaces comparables à celles qui s’adressent au garçon : les plaisirs de celui-ci sont observables ; celle-là les « enfouit » au plus simple d’elle-même. On a dit souvent quels bénéfices la fille retire de ce statut ; mais on insiste beaucoup moins sur les avatars qu’il entraîne : nous y reviendrons.
  2. L’oralité. L’école anglaise a montré l’intrication des pulsions féminines : tout se passe comme si la sexualité précoce s’organisait en fonction d’un seul orifice, à la fois oral, anal et vaginal, orifice qui reste au centre de la vie génitale adulte. Chaque orgasme, en effet, réactive les activités de succion.

Si l’organe de la sexualité féminine tend à dévorer, à rendre sien, s’il infléchit tout mouvement psychique selon des schèmes clos et circulaires, on comprend les difficultés de la femme à s’évader d’elle-même, à dépasser les limites de sa vie affective. Chacune de ses expériences érotiques ne réactive-t-elle pas le même rapport au monde : avide, capteur, enveloppant ? Dans la vie quotidienne, sa relation à la parole reproduit le même schéma : la femme se sert du langage, l’utilise pour demander, comprendre, colmater les brèches ; elle le piège, l’attire à elle. L’homme, au contraire, respecte le discours comme une instance déterminante. Peut-être d’ailleurs la résistance de la femme à reconnaître le discours en tant qu’Autre explique-t-elle sa relative inaptitude à la création artistique.

L’« instinct » maternel ne fait pas nécessairement exception à ce mode dévorateur d’exister. Combien de mères collectionnent, soignent, astiquent leur progéniture comme le prolongement d’elles-mêmes ! Chaque repas, chaque défécation du cher petit devient une liturgie, qui les concerne, elles et leurs fantasmes, au premier chef. Ainsi la femme a le plus grand mal à refouler les pulsions archaïques que sa vie sexuelle renforce. Tout autre est le statut de l’homme : constatant très tôt qu’il n’est pas maître de son désir ni de ses plaisirs, menacé de castration, il fait l’expérience de la loi, avec son sexe, dans son corps. Celui-ci prend fonction d’enjeu, et contribue à l’économie du désir. Il semble que l’investissement de la mère, c’est-à-dire de l’objet le plus ancien de jouissance, ne puisse jamais définitivement être abandonné par la femme. Le rapport de celle-ci au réel de son corps constamment remet en cause, compromet le changement d’objet (autrement dit le renoncement à la mère, au profit non seulement de la personne, mais des valeurs culturelles du père).

En effet, l’intimité de la femme avec son corps est vécue sur un mode qui n’est pas seulement « narcissique » mais érotique, voire incestueux : la femme jouit d’elle-même, de sa féminité, comme elle jouirait du corps d’une autre, de sa mère particulièrement. Tout événement qui met le réel de son corps en jeu (formation, premières règles, grossesse, rapports sexuels) lui arrive comme réalisation fascinante de son désir incestueux archaïque : « Un homme qui fait l’amour avec moi, déclare une patiente, fait l’amour avec ma mère. » Ainsi, la question de l’enjeu se pose toujours plus critique : si la fille n’est pas menacée d’une possible castration, si nul interdit ne la somme d’abandonner les plaisirs infantiles, enfin si l’érotisme adulte réactive la jouissance archaïque, que peut perdre ou refouler la femme ? En d’autres termes, la castration symbolique fait constamment problème pour elle.

Nul, peut-être, mieux que F. Fellini n’a su faire apparaître dans le cinéma le dimension de la féminité. Rappelons-nous Juliette des esprits, ce film qui a tant dérouté, sans doute parce qu’il fait trop bien surgir la présence du « continent noir ». Dans l’amoncellement baroque de costumes, formes, mouvements, échafaudages les plus bizarres, se dévoile ce que Lacan, après Joan Rivière, a nommé la mascarade féminine. Mais il faut voir que cette mascarade a pour fin de ne rien dire ; ou, plutôt, de dire la femme comme rien. Et, pour produire ce rien, la femme se travestit de son propre corps. Ce mal, la femme n’est pas accusée de le penser, de le commettre, mais de l’incarner. Incarner, c’est donner chair : le mal consiste à revêtir de chair, à figer ce qui est de l’ordre du désir et de la parole. Le corps féminin, sa jouissance, insuffisamment médiatisés par la parole et le refoulement, font surgir un monde trop réel, hétérogène à celui du symbolique. Or le comble du paradoxe, c’est que le sexe de la femme, cet organe vagino-oral qui la tient comme en retrait du manque, est image justement de la castration. Le scandale consiste à confondre une réalité charnelle, organique, avec le manque constitutif du désir, confusion mensongère qui fausse, ébranle le symbolique, par conséquent l’inconscient.

L’horreur, l’angoisse insoutenable qui s’emparent du garçon quand il découvre le corps sans pénis de sa mère, procède plus de cet ébranlement que de la crainte de subir un jour le même sort. Le manque qui se donne à voir l’affole parce qu’il est réel : car il s’impose comme trou de chair, à la place de celui qui jusqu’ici se pressentait dans le discours, le désir, le regard de la femme passionnément aimée. Ce discours, ce désir, brusquement s’écrasent, sont ravalés dans une évidence. Freud disait que le pervers est celui qui ne peut pas regarder le sexe de la femme. En ce sens, tout homme est pervers. Sans doute, pour l’homme aussi bien que pour la femme, l’ordre signifiant est-il le lieu et la « raison » de toute érogénéité. Ce qui nous apparaît cependant comme spécifiquement féminin, c’est, d’une part, la nature de l’enjeu perdu, refoulé et, d’autre part, le caractère immédiat de l’accès possible de la femme à l’ordre signifiant.

Car la castration féminine ne mutile pas la femme du pénis qu’elle n’a jamais eu ; mais elle la prive, au moins partiellement, du sens de sa sexualité précoce : la femme « perd » sa féminité archaïque ; celle-ci reste « continent noir ». Par ailleurs, il semble bien que le transport dans le signifiant, par lequel la jouissance féminine peut en dernier ressort se définir, ne puisse pour l’homme se produire sur un mode aussi radical. Comment celui-ci pourrait-il en effet, dans le plaisir, s’abandonner à ce dont il a la maîtrise, à ce dont il joue pour faire jouir ? Le réel fonctionnel, anatomique du sexe masculin fait écran entre l’homme et le signifiant ; pour la femme, il semble bien, au contraire, que le signifiant, plus que telle ou telle région du corps, soit l’organe véritable de la jouissance.

On ne peut ici que suggérer : peut-être, encore une fois, une œuvre littéraire pourrait-elle illustrer ces propos. Les portraits de femmes esquissés par P. Klossowski prêtent aisément à un contresens : on peut croire que les attributs virils que l’auteur donne à ses héroïnes tendent à voiler, désavouer la féminité de celles-ci. Dans ces peintures de la femme androgyne, nous voyons la matière d’un apologue : la « vraie » femme, la femme « femme », ignore, oublie sa féminité. Elle en confie la représentation, la métaphore au sexe masculin. Et sa propre jouissance n’est plus que le sens engendré par la métaphore de l’Autre. C’est pourquoi Roberte, l’héroïne de P. Klossowski, ne peut plus aucunement parler d’elle, de son corps, de la parole qu’il cèle. À un autre de faire dans l’amour - et dans le roman ou dans l’écriture - le discours de sa féminité.

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