La Sexualité et la Société.

Lundi 7 mai 2007, par Roger DADOUN // Santé

La sexualité et la société relèvent à première vue de deux ordres différents de réalité, perçus dans la culture occidentale comme antagonistes et alimentant ces couples traditionnels d’opposés : l’instinct et la loi, le biologique et le spirituel, la nature et la culture. Une analyse concrète, anthropologique notamment, montre vite que ces deux dimensions majeures de la réalité humaine, le sexuel et le social, s’offrent dans un état de compénétration, d’imbrication tel que toute considération isolée de l’une ou de l’autre engage déjà une interprétation déformante. Quelques constantes peuvent être posées : toutes les sociétés connues procèdent, selon des structures identiques (prohibition de l’inceste, mariage, éducation, substituts, etc.) mais en déployant une gamme illimitée de modalités, à des régulations de la sexualité ; réciproquement, la sexualité déborde toujours par quelque détour, quelque dérive, des flux inattendus, les voies institutionnelles. Les légalités de toute espèce - sociale, religieuse, morale, juridique - s’emparent du sexuel comme d’un excès. Mais cette relation a aussi sa face cachée : l’excès social est contraint à son tour, plus obscurément, de « se régler » sur une sorte de légalité ouverte, « naturelle », irréductible, de la sexualité. Ces excès toujours menaçants, ces légalités toujours menacées, cette permanente circulation du sexuel dans le social et du social dans le sexuel désignent des aspects typiques de la condition humaine.

Renoncement originaire et détermination réciproque. 

Au commencement de la société humaine, de l’humanité comme telle, était le renoncement - à l’instinct, à la sexualité. Cette hypothèse sous-tend presque toutes les interprétations données, au long des siècles, de l’origine de la culture ; Rousseau, par exemple, la développe dans son Contrat social, lorsqu’il décrit « la voix du devoir succédant à l’impulsion physique » ; J. D. Unwin reprend le même thème dans Sex and Culture (1934). Freud forge même le concept de Kulturversagung, « renoncement culturel », en soulignant, dans L’Avenir d’une illusion (1927), que « toute civilisation doit s’édifier sur la contrainte et le renoncement aux instincts » ; Malaise dans la civilisation (1929) expose longuement l’« hostilité inévitable » entre « amour et civilisation ».

Pour modestes qu’elles soient, les données de l’anthropologie physique remettent sérieusement en cause l’idée d’un renoncement originaire. C’est bien plutôt en assumant et en cultivant ses caractéristiques sexuelles que l’homme se fait homme, être social. Comme l’a montré avec force l’anthropologue américain Weston La Barre (L’Animal humain, 1954), la femelle, le mâle et le petit humains sont infiniment plus mammifères que tout autre mammifère ; les seins permanents et développés de la femelle et la durée de la lactation fondent l’association mère-enfant, laquelle à son tour appelle une présence plus continue du mâle, attaché fondamentalement à la femelle du fait d’une sexualité qui a perdu son caractère saisonnier pour devenir permanente. On sait par ailleurs (W. Köhler, S. Zuckerman) que, chez les singes anthropoïdes, la sexualité ne vise pas simplement la reproduction, mais exprime aussi des rapports sociaux - de protection, de domination, une véritable « hiérarchie politique ». C’est la forme superlative qu’affecte la sexualité mammifère chez l’homme qui conduit à l’association stable du mâle, de la femelle et du petit, la famille nucléaire ; celle-ci, en retour, favorise la permanence, le développement et l’élargissement de la sexualité. Un processus circulaire de détermination et de renforcement mutuels semble régir, à l’origine, l’organisation de la sexualité et l’émergence de la société chez l’homme.

La prohibition de l’inceste, « organisateur » socio-sexuel. 

La prohibition de l’inceste, c’est-à-dire des relations sexuelles avec des parents du même sang ou de la même « classe », figure universellement comme le point de rencontre du sexuel et du social. Claude Lévi-Strauss a voulu y voir le moment décisif du passage de la nature à la culture, et le pivot d’un mouvement nécessaire d’échange des femmes, grâce auquel s’organise le système des alliances, de la parenté, c’est-à-dire le champ social (Les Structures élémentaires de la parenté, 1949). L’ethnologue britannique Robin Fox a traité le problème dans une perspective néo-évolutionniste : les groupes aux pulsions très fortes auraient établi des mécanismes modérateurs, comme l’interdit d’inceste, ce qui aurait contribué à leur « adaptation » (Anthropologie de la parenté, 1967).

Face à des conceptions manifestement finalistes et soucieuses avant tout de cerner un moment inaugural absolu de la société, on peut voir l’interdit d’inceste fonctionner comme « organisateur socio-sexuel » : il découpe dans la famille originaire, groupe « en fusion » instable et aveugle, des objets sexuels définis (le père, la mère, le sujet) ; il contribue à cliver et à séparer les pulsions en état d’osmose, agression d’un côté, éros de l’autre ; par le mécanisme de la projection, il leur donne du champ - précisément le champ social. Sous l’apparence de la négativité et sous la pénible appellation d’« horreur » de l’inceste, travaille en fait un processus fort positif : le désir sexuel et l’agression se posent en s’opposant à eux-mêmes et entre eux, ils prennent forme et réalité, au sens plénier des termes, en donnant forme et réalité aux objets familiaux qu’ils traversent, ils ouvrent à la dynamique des investissements l’inépuisable perspective des systèmes de relations constitués par les autres, soit la société.

Le mariage, structure universelle. 

Institution universelle étroitement associée à la prohibition de l’inceste, le mariage apparaît comme la régulation sociale par excellence de la sexualité. Fondé sur l’union sexuelle de l’homme et de la femme - et dans ce cadre, la tolérance sexuelle est souvent illimitée - il implique l’inscription des descendants au sein d’un système de parenté, notion tellement fondamentale qu’elle n’a cessé de dominer la pensée et la recherche anthropologiques. Jamais le mariage ne se donne comme un pacte sexuel pur et simple ; il inclut d’autres dimensions majeures de la réalité sociale, notamment économiques et religieuses. C’est un fait social total : totalisateur, en ce qu’il accomplit l’intégration complète et définitive de l’individu dans le groupe ; totalitaire souvent, dans la mesure où il ne tolère aucune autre issue à la fois à la sexualité et à la socialité.

Lorsqu’un hygiéniste anglais du XIXe siècle affirme qu’« il n’existe qu’un seul procédé naturel de satisfaire le désir sexuel et l’instinct de procréation, c’est le mariage » (Dr Clouston), il effectue une extrapolation typiquement ethnocentrique du mariage monogame occidental, qui n’est qu’une combinaison parmi d’autres dans le foisonnement des solutions adoptées par les sociétés humaines. Nommons les principales : endogamie tribale et exogamie de clan (en Australie, par exemple, le groupe le plus étendu, la tribu, est divisé en deux, quatre ou huit classes ou sous-classes matrimoniales exogames à l’intérieur desquelles le mariage est réglé avec précision) ; polygamie, avec ses deux grandes variétés, la polyandrie (au Tibet chez les Toda, les Nayar), où une femme est mariée avec plusieurs hommes, qui peuvent être des frères, et la polygynie, union d’un homme avec plusieurs femmes, avec des variétés comme le sororat (l’homme épouse un groupe de sœurs) et le lévirat (l’homme épouse la femme de son frère défunt). Les Nuer connaissent le « mariage avec fantôme » : l’homme est contraint d’épouser une femme pour son frère défunt, et ce dernier reste le mari en titre et le véritable père des enfants.

On peut dire qu’à l’exception de l’union entre la mère et le fils, la société a essayé toutes les combinaisons : mariage du père avec sa fille (au moins la fille « classificatoire » - mais les souverains égyptiens de l’Ancien Empire épousaient leur fille par le sang) ; de l’oncle paternel avec sa nièce (Mélanésie) ; de la tante paternelle avec son neveu (Tinné du Canada septentrional) ; des grands-parents avec leurs petits-enfants (Nouvelles-Hébrides, îles Fidji) ; du frère et de la sœur (ancienne Égypte, Dravidiens de l’Inde) ; et la gamme très abondante des mariages entre cousins croisés ou cousins germains, etc.

Le mariage monogame et la famille nucléaire, consanguine, typiques de nos sociétés occidentales, se caractérisent, en référence à leur origine chrétienne assez tardive et à leur fonction dans l’économie et l’idéologie bourgeoises, par leur effort acharné pour faire entrer la totalité du désir sexuel dans l’institution conjugale ; tout ce qui en échappe (sexualité prégénitale, masturbation infantile), en dévie (homosexualité), en déborde (prostitution, adultère) est dénoncé comme relevant du règne de Satan, de la Bête (vision chrétienne), ou de l’immoralité et de la bestialité (vision laïque). Ce privilège exorbitant de la famille conjugale, défendu par un Frédéric Le Play, n’a cessé d’être attaqué de tous côtés : Engels et Marx y voient un instrument de l’exploitation capitaliste ; Havelock Ellis en parle comme d’une « prostitution légalisée » ; les anarchistes la dénoncent comme une forme d’oppression, à laquelle ils veulent substituer l’« union libre » ; Wilhelm Reich met en lumière sa fonction idéologique, qui commence dès la plus tendre enfance avec l’éducation autoritaire et répressive.

Les matrices éducatives. 

Pour pouvoir être conformée à l’institution, la sexualité est traitée, modelée à l’aide de pratiques éducatives, qui existent dans toutes les sociétés - sous des formes infiniment variables. L’œuvre de Géza Róheim est un effort systématique pour recenser et interpréter ces pratiques, éclairées par la notion de « trauma ontogénétique », ensemble déterminant des interférences des parents et des adultes en général à des phases libidinales particulières du développement infantile (Psychanalyse et anthropologie, 1950). Reich a montré dans L’Analyse caractérielle (Charakteranalyse, 1933-1935) comment les inhibitions de la sexualité et de l’agression imposées à l’enfant se fixaient en rigidités organiques (plaques musculaires, spasmes neurovégétatifs) constitutives de la « cuirasse » du caractère, instrument privilégié de l’insertion sociale. D’impressionnantes illustrations du traitement de la sexualité infantile ont été apportées par des psychanalystes et surtout par des anthropologues (B. Malinowski, M. Mead, R. Benedict, P. Parin, A. Kardiner, D. Aberle, W. Muensterberger, entre autres).

Les différentes étapes du développement sexuel subissent de façon élective l’action de la société : le narcissisme est favorisé ou découragé (caresses, bercement, écoute) ; la masturbation admise ou condamnée ; l’érotisme buccal, avec l’alimentation et le sevrage, et l’érotisme anal, avec la discipline sphinctérielle, connaissent des « destins » divers ; le sadisme peut être toléré, ou cultivé, ou refoulé... Les mécanismes psychiques sont différemment valorisés : tantôt dominent la projection, l’extériorisation, tantôt l’introjection, la rétention, les sublimations et les déplacements (« En Australie, on projette, à l’île Normanby on retient », disait Róheim). Quoi qu’il en soit, il y a toujours intériorisation des règles sociales, des matrices éducatives, sous la forme du sur-moi. La conception durkheimienne d’une conscience collective à la fois immanente (intériorisation) et transcendante (obligation, répression) au sujet rassemble avec rigueur ces diverses déterminations. Toutes les morales pourraient s’inscrire dans ce cadre.

Nos sociétés, hostiles à l’égard du sexuel, façonnent dans un sens négatif le mouvement même de l’existence individuelle : l’occultation de la sexualité infantile suscite des images d’angélisme et d’innocence chérubinique et la dévalorisation ou la condamnation des érotismes prégénitaux ; la neutralisation, obtenue notamment dans le cadre scolaire, dicte à Freud l’idée d’une « période de latence », période que les anthropologues ne retrouvent nulle part (Georges Devereux) ; le développement génital lui-même est censé s’effectuer en état de « crise » - puberté et adolescence. Les aspects différentiels de la réalité sociale laissent leur marque sur le vécu sexuel lui-même, comme l’illustre la remarquable documentation réunie par A. C Kinsey et son équipe. Les recherches de Lee Rainwater sur le comportement sexuel dans les classes inférieures aux États-Unis montrent que « plus le statut social est bas, moins les couples trouvent intérêt et plaisir dans leurs rapports sexuels conjugaux » ; le tableau reproduit par R. Reiche est significatif.

Voies de la « dé-régulation » et perspectives

La sexualité déborde toujours l’institution par des voies multiples, voies, peut-on dire, de la dé-régulation ou du « dérèglement », voies d’expression et d’écoulement des multiples formes d’érotisme - que la société globale, souvent, sait habilement transformer en dé-régulations fonctionnelles pour équilibrer la tyrannie de la règle. Une légalité proprement sexuelle se profile. « Besoin profond de l’esprit humain... élément permanent de la vie de l’homme » (H. Ellis), l’obscénité rassemble tout un jeu langagier et gestuel que la société tolère, voire encourage à ses frontières (E. E. Evans-Pritchard, Géza Róheim) ; elle est parfois institutionnalisée dans les relations de plaisanterie où tout le badinage tourne autour des choses du sexe. Le carnavalesque peut aussi être interprété comme l’expression symbolique, à la fois débridée et codée, des flux érotiques déplacés dans le langage (chants, cris), les formes plastiques (masques, travestis), les gestes (danses, mouvements) ; peut-être est-il légitime de placer sous cette rubrique de vastes secteurs des arts et de la littérature - une littérature qui serait de débordement par opposition aux livres d’édification et où le texte fonctionnerait comme tissu sexuel actualisant et libérant des flux érotiques (Rabelais, Swift, Joyce, Sade, Fourier, Proust, Artaud, Bataille, Miller...). La condamnation du théâtre par les puritains relèverait d’une intuition assez juste de son pouvoir érotique de représentation.

Au-delà du social, la sexualité se projette dans la Nature et l’investit ; et la Nature, divinisée, divinise à son tour la sexualité. Il conviendrait de citer ici les nombreuses doctrines mystiques qui, partout dans le monde et à différentes époques (mystères dionysiaques, Kabbale, tantrisme, etc.), ont affirmé que l’énergie sexuelle est primordiale et sacrée. Cette formule du Brhadaranyaka-Upanisad est prononcée au moment de l’acte sexuel : « Comme la Terre accueille le Feu dans son sein, comme le Ciel enferme Indra dans son giron, comme les points cardinaux sont remplis de vent, ainsi je dépose en toi le germe de N... (nom du fils). » Dans Le Royaume millénaire de Jérôme Bosch, Wilhelm Fraenger a superbement décrit, à partir de la symbolique picturale, la doctrine mystico-érotique des Frères et Sœurs du Libre-Esprit (XIIIe-XVe s.). Que l’on associe enfin, avec Georges Bataille - et à l’écart des réductions utilitaristes dont Benjamin Franklin a donné une formule étonnante en affirmant que « la puissance génitale et la fécondité appartiennent à l’argent » -, les processus sociaux de dépense, dilapidation, potlatch, don, à l’acte sexuel, lui-même conçu comme « occasion d’une soudaine et frénétique dilapidation des ressources d’énergie, portée en un moment à l’extrême du possible (dans le temps, ce que le tigre est dans l’espace) » (La Part maudite), et l’on saisira à quel point, sous le contenu manifeste des régulations, la dé-régulation sexuelle travaille en profondeur le champ social.

L’égalisation des statuts socio-économiques de l’homme et de la femme, le recours à la contraception, le développement des connaissances et des loisirs, mais aussi l’assaut des mass media et la mercantilisation du sexuel tendent à libérer la sexualité des règles traditionnelles - libération dont Marcuse a souligné l’ambiguïté, en montrant que la « désublimation » peut aussi être répressive (Éros et civilisation, 1955). Cependant, une législation plus libérale et égalitaire, l’écho rencontré par l’expérience de pédagogie libertaire d’un A. S. Neill (Libres Enfants de Summerhill), la formulation de revendications sexuelles liée au regain d’intérêt porté à l’œuvre de Reich, les essais de « communautés » débordant le strict cadre conjugal, et même l’ambitieuse entreprise philosophico-politique de G. Deleuze et F. Guattari affirmant qu’il n’y a que « du désir et du social », que le champ social est tout entier lieu d’investissement du sexuel (L’AntiŒdipe, 1971), tout cela semble être le signe d’une mutation décisive, dont on peut difficilement prévoir quel nouveau destin elle promet à l’humanité.

Répondre à cet article