POLITIQUE ANALYSE.

« La République irréprochable ? »

C’est ce que veut le chef de l’État ? Mais qu’est-ce à dire ?

Mardi 25 septembre 2007, par Paul Vaurs // La France

Le 19 juillet dernier, à l’Élysée, le président de la République a délivré sa lettre de mission au comité de réflexion sur les institutions qu’il a lui-même créé en vue de préparer une réforme constitutionnelle qu’il juge indispensable. Il ne s’agit pas de changer de constitution le président écarte d’emblée cette hypothèse de travail mais de mieux disposer quelques-uns des ressorts principaux qui en sous-tendent l’articulation générale.

Le comité de réflexion.

Le comité comprend treize membres. Édouard Balladur le préside et ce choix de Nicolas Sarkozy, pour qui connaît les vingt dernières années de la vie politique française, s’explique parfaitement. Le président lui-même a pressenti et appelé nommément chacun des membres. Ce sont « des citoyens éminents », « des personnalités » qui ont été choisies « sur les seuls critères de leurs qualités personnelles, de leur expérience, de leurs compétences. »

« Ce comité, pour bien remplir sa mission, doit être au-dessus des partis, se tenir à distance des jeux de rôle de la politique ordinaire ». Donc le président n’a pas souhaité ce sont ses termes « que les partis y désignent leurs représentants ». Il veut au contraire « que chacun y siège en toute liberté, en toute indépendance, et puisse s’exprimer en toute sincérité ». Sur ces conditions, Jack Lang a accepté d’être un des « membres éminents » de ce comité, à la grande fureur de son parti. Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil Constitutionnel, Guy Carcassonne, célèbre professeur de droit constitutionnel, Olivier Schramek, ancien directeur de cabinet de Lionel Jospin, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, ont été appelés aussi à y siéger avec Olivier Duhamel, Dominique Chagnollaud, Anne Levade, Bertrand Mathieu, Denys de Bechillon, Luc Ferry, Jean-Claude Casanova et Jean-Louis Bourlanges.

La composition du comité doit rassurer l’ensemble du personnel républicain. Tous les membres du comité appartiennent à des familles de pensées républicaines ;aucun n’y dénote ; aucun n’a cherché dans sa vie à penser autrement que ce qu’il convient de penser pour faire carrière dans la République française. Il est donc exclu a priori de sortir des cadres intellectuels et institutionnels établis. Cette précaution non dite mais qui était le préalable obligatoire à la réflexion constitutionnelle voulue par Nicolas Sarkozy, fixe de manière ferme mais non exprimée des bornes précises à la liberté de pensée du comité. Tous les membres sont choisis de telle façon qu’ils pensent ce qu’il est convenu qu’on doit penser. Suprême habileté, presque inconsciente tant elle est instinctive, qui se retrouve à tous les tournants de l’histoire, chez tous nos constituants, depuis deux cents ans ! Les patentés d’une République qui échoue régulièrement, sont chargés de repenser pour l’avenir une République qui réussisse. Ainsi va notre histoire ! La réforme ne saurait donc aller au-delà du déjà vu, du déjà dit, du déjà pensé, du déjà expérimenté et, hélas, du déjà raté. N’en déplaise au président ! Et c’est dommage !

Quelle heureuse idée c’eût été, en effet, de faire entrer enfin dans un tel comité de réflexion quelques-uns de ces citoyens attitrés, professeurs, hommes publics, hauts fonctionnaires, juristes, professionnels chevronnés, recommandables par leur dévouement et leur liberté de pensée, mais non inféodés au régime sous quelque forme que ce soit ; il y en a et plus qu’on ne croit et dont la qualité essentielle est de penser à la France avant de penser au régime. Chacun en connaît et qui auraient eu toute leur place dans pareil comité ; ils n’auraient pas manqué de ce courage moral ni de cette force intellectuelle dont il faut être doté, pour exprimer ce que tout homme sensé est amené à penser quand il réfléchit sur l’état actuel de nos institutions. Mais n’est-ce pas précisément la conclusion à laquelle on veut échapper, tant elle s’impose d’elle-même à tout esprit politique français pour peu qu’il aille dans le sens de l’histoire, de la logique la plus élémentaire et du simple bon sens ?

Et, en effet, rien n’est plus stupéfiant que de saisir en une seule et forte compréhension l’exercice intellectuel qu’il est demandé aux experts de fournir pour permettre au régime, à vrai dire exténué, de se revitaliser, de se redynamiser, de se moderniser, de se rendre apte à mener une action plus efficace, plus constante, plus liée aux circonstances et plus appropriée aux finalités poursuivies. II n’est pour s’en rendre compte que de lire le discours prononcé par le président de la République à Épinal le 12 juillet dernier et qui constituait comme une sorte de leçon inaugurale des travaux du comité de réflexion.

Il n’est pas douteux que le président de la République a un ou des écrivains qui lui préparent ses discours. Rien que de très normal. Il n’empêche qu’en les prononçant il s’en approprie le texte et la pensée, y ajoutant éventuellement du sien, avec ce ton si personnel qui est voulu comme la marque d’un engagement de tout l’être au service des Français.

Les constats du président.

Et que dit donc le président de la République ? En un mot comme en cent, que le régime est la cause directe, obvie, indéniable de tous les déboires et de tous les désastres de la France. C’est son premier constat dressé comme un réquisitoire. Pour mieux poser de telles affirmations, il s’appuie sur l’autorité morale du général De Gaulle venu lui-même en 1946 à Épinal stigmatiser, dans un discours sur les institutions, les vices du régime des partis. Quelle que soit l’autorité invoquée, les responsabilités sont clairement dites. Qu’on en juge par les quelques citations suivantes : « Les terribles défaillances qui ont eu des conséquences si tragiques entre 1914 et 1917 avaient des causes plus lointaines et plus profondes que les erreurs ponctuelles du commandement militaire. Elles provenaient des vices de fonctionnement d’un régime depuis longtemps organisé pour que nul ne puisse réellement gouverner. Il aura fallu l’autorité indomptable et républicaine de Clémenceau en 1917 pour que la France fût sauvée ». Si Sarkozy avait eu une vue plus ample et plus juste de la question, il aurait ajouté « que si Clémenceau avait gagné la guerre en dépit de la République, il avait en revanche perdu la paix en signant dans un esprit d’idéologue républicain le mauvais traité de Versailles que les Anglo-Saxons lui imposèrent et dont tous les esprits avisés en premier lieu Jacques Bainville annonçaient que la paix qu’il était censé organiser, était grosse dans les vingt ans d’une nouvelle guerre ». Voilà toute la vérité claire, nette et précise.

« En 1940, continue le président de la République, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. » Quelqu’un qui connaît bien son histoire de la pensée politique en France, ne peut s’empêcher de noter cette mise en rapport des causes et des effets. C’est le type même des analyses de Charles Maurras dans les cinquante ans de sa vie de journaliste et d’écrivain politique ; il n’y a aucun doute là-dessus ; Sarkozy ne le sait peut-être pas ; son écrivain ne peut l’ignorer comme tout homme vraiment cultivé. Et le président de poursuivre à propos du désastre de 1940 : « Là encore, tout venait du régime ». Il faut l’avouer ici tout net : c’est implacable comme du Daudet. Tout, dit le président de la République. Le régime est responsable de tout Globalement ! Totalement ! Absolument ! Tout ce qui s’ensuivit, les horreurs épouvantables, tout doit être mis sur le compte du régime où ont prospéré les Briand, les Herriot, les Blum et les Daladier. Et la décrépitude mentale et la décrépitude morale, tout. Comme il serait souhaitable que ces vérités incontestables soient enfin clairement énoncées dans les programmes de l’Éducation nationale où il faut faire, parole du président, « une véritable révolution de civilisation » : les petits Français tireraient enfin une leçon intelligente de leur histoire !

C’est que le président va loin : « Tout, dit-il, venait du régime. Les fautes mêmes du commandement militaire n’étaient pas séparables d’un système (il convient de relever ce mot de « système » qui est si juste et dont chacun sait que la caractéristique première est de perdurer) qui avait produit des doctrines absurdes et des cite militaires et politiques à ce point dépassés par les événements qu’ils n’avaient rien vu venir, qu’ils n’avaient pas su prendre à temps la mesure du danger ni imaginer les réponses qui auraient pu le Conjurer. Quel jugement ! On ne voit pas pourquoi, d’ailleurs, Nicolas Sarkozy tient à faire dans la phrase suivante une exception pour Paul Raynaud, qui fut lui aussi, un politicien agité et qui, dans le désastre, ne pensa qu’à prendre la poudre d’escampette comme les autres sur les routes du sud de la France avec sa maîtresse et ce qu’il avait prélevé de l’or de la banque de France ; ce sont des choses qui se savent, même si elles ne se disent pas.

Le président martèle encore : « Le désastre de 1940 fut imputable au régime qui depuis longtemps en avait préparé les conditions ». Que dire d’autre : c’est terrible comme affirmation politique, mais ce n’est que terriblement juste. Nicolas Sarkozy afin de mieux se situer dans un courant de pensée reconnu, officiel et que nul dans les sphères politiques actuelles ne peut dénigrer, cite ensuite abondamment le général De Gaulle pour en arriver à 1958 et à la constitution de la V° République qui mit fin à la IV° : « Il faut avoir la mémoire bien courte ou la haine viscérale de l’État et de la République pour éprouver de la nostalgie pour ce régime d’impuissance où les gouvernements se trouvaient renversés aussitôt qu’ils étaient formés ».

« Français, vous avez la mémoire courte », disait un maréchal de France devenu chef de l’État qui expliquait lui aussi aux Français les raisons de leur défaite !

Une leçon politique.

Et la leçon politique se fait alors synthèse définitive : « Pendant presque deux siècles, bien des républicains français ont cherché à dresser la toute puissance parlementaire contre la peur de l’homme providentiel et la crainte du pouvoir personnel... Pourtant, cela n’a pas empêché la Convention de se jeter dans les bras de Robespierre, le Directoire de finir dans les bras de Bonaparte, la République dans ceux du maréchal Pétain et la IV° dans ceux du général De Gaulle... » De Démos à César, c’est le titre d’un ouvrage de Maurras telle est la loi de la République !

Tout ça pour dire qu’il ne saurait être question de revenir au régime d’assemblée. Soit Sarkozy distingue fort justement le régime français « d’inspiration révolutionnaire » des régimes parlementaires étrangers, en particulier anglo-saxons, qui ne connaissent pas ces courants.
Et d’affirmer : « C’est une vérité éternelle que les institutions ne valent qu’au regard de l’identité des peuples pour lesquels elles sont faites. Il y a une singularité française... » « La France, explique-t-il, n’est pas une donnée de la nature. . . La France, c’est un agrégat (le mot est mal choisi) de peuples et de provinces unis par une volonté La France, c’est une construction politique construite peu à peu par nos illustre Rois (oh, que oui !). La France, c’est un projet. Pour que la France existât, il a fallu que nos rois (admirable, ce « nos ») la veuillent avec obstination pendant des siècles. » et...et... et...patatras : « et que la République à son tour la veuille aussi avec la même passion et la même obstination ». Eh bien, non, Monsieur Sarkozy, non et non, vous vous contredisez.

Pas la République en tant que telle, des Français dans la République, soit ! Ne venez-vous pas d’expliquer que le régime des partis était la cause des malheurs du pays ? Restons logiques, s’il vous plaît ! Et ne cherchons pas à tout ramener dans le même panier ! La confusion tue l’esprit politique en France : depuis deux cents ans.

Où est la République irréprochable ?

Le discours du président devient alors un galimatias. Une sorte de pathos où toutes les notions sont mêlées, où tout est dans tout et vice-versa, où une incantation au génie du général De Gaulle au moment même où il prétend retoucher son oeuvre tient lieu d’envoi prophétique en mission. Du discours clair du président, il s’induisait spontanément qu’il faudrait premièrement un État fort, indépendant et libre, qui, comme il le dit à un autre endroit, « s’inscrive dans la longue durée historique », que cet État devrait être le lieu de la décision, que son chef, devrait en être le gardien de l’unité et l’expression de la durée, par nature au-dessus des partis. Alors, question : pourquoi le suffrage, donc la lutte des partis à cet endroit-là ? Et il faudrait, deuxièmement un Parlement qui représente et soit libre de légiférer. Question : alors pourquoi pas une représentation réelle, personnellement responsable, et non plus théorique et partisane ? Voilà les vraies directions d’une réflexion qui pourraient être proposées à un comité de sages pour une rénovation de nos institutions. Les conclusions en seraient certainement lumineuses.

Au lieu de quoi, le président, s’emberlificotant dans les multiples chausse-trapes constitutionnelles, ouvre de faux débats où éclatent toutes les inconséquences de la République : le chef de l’État ne peut pas s’adresser à la représentation de la nation, pourquoi ? Il est censé incarner l’unité et la durée on le dit, on le répète, mais il faudrait limiter le nombre de ses mandats ! Le Parlement n’est même pas maître de son ordre du jour : autant dire que les députés ne servent à rien. Alors, que faire ? Et le 49-3 qui permet au gouvernement de passer en force au Parlement, quid ? Et quel rôle et quelle place pour l’opposition dans les structures représentatives et gouvernementales ? Et, cependant, ne sera-ce pas une manière de renforcer le régime des partis dont, il est dit par ailleurs que c’est le mal essentiel etc.
Voilà sur quoi vont travailler les sages pour que « notre République devienne irréprochable » et « notre démocratie apaisée » selon les paroles même du président. Franchement, c’est dérisoire. Et, répétons-le, c’est dommage. Le comité remettra ses propositions avant le 1er novembre et d’ici-là le président consultera les partis. Décidément, on n’en sort pas. Tant d’énergie pour aboutir à ça.

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