La République des femmes.

Mardi 9 août 2011 // Le Monde

Dilma Rousseff, la première présidente du Brésil, s’est entourée de dix femmes ministres, dont son Premier ministre, Gleisi Hoffmann. De mémoire de Brésiliens, on n’avait jamais vu ça.

Je pense qu’il va falloir que je fasse des tresses à mes cheveux, s’est amusé le 10 juin dernier le secrétaire général de la présidence de la République, Gilberto Carvalho, dernier représentant masculin pourvu de pouvoir au palais du Planalto [siège de la présidence]. Il participait à la première réunion de travail de la présidence depuis l’arrivée des ministres Gleisi Hoffmann à la Casa Civil [l’équivalent de Matignon] et Ideli Salvatti aux Relations institutionnelles. Gilberto Carvalho peut en effet en rire : il est le seul homme qui, plus de huit ans après le début de l’ère (du Parti des travailleurs,) à Brasilia, possède encore un emploi influent au Planalto. Précipitées par la crise politique, qui a culminé avec la chute d’Antonio Palocci de la Casa Civil [l’ex-Premier ministre, accusé d’enrichissement illicite, a dû démissionner], les nominations de Gleisi et d’Ideli non seulement montrent l’ascension évidente du pouvoir féminin dans le nouveau gouvernement, mais surtout témoigne que la présidente Dilma n’hésite pas, quand l’opportunité se présente, à faire confiance à des femmes. Pour la première fois, le destin du Brésil n’est pas directement lié au talent politique et à la compétence des hommes. Pour un pays où, il y a moins de quatre-vingts ans, une femme ne pouvait même pas être candidate à une telle charge, il s’agit d’une formidable avancée.

Les postes les plus influents

Le choix de Dilma de construire son équipe en s’entourant de femmes s’est manifesté dès le début de son mandat. Elle a ainsi nommé des femmes à la tête de six ministères : la Communication, les Droits humains, l’Environnement, le Développement social et du combat contre la faim, la Culture et, enfin, l’Egalité raciale. L’arrivée de Gleisi et d’Ideli aux deux postes les plus influents du gouvernement établit la prédominance totale des femmes au coeur du pouvoir. Désormais, elles sont dix à être ministre. Les conséquences ne sont pas encore claires, mais c’est certainement une situation sans précédent en Occident, affirme Mark P. Jones, politologue de l’université Rice, à Houston, et coauteur du livre Women in Executive Power : a Global Overview [Les femmes et le pouvoir exécutif : une vision globale, éd. Routledge, inédit en français].

Dans aucun autre pays il n’y a eu un président dant le cercle rapproché comptait autant de femmes. Les avancées féminines dans la politique brésilienne ont été lentes : la première Brésilienne élue à un poste public l’a été en 1928. Il s’agissait d’Alzira Soriano, maire de Lajes, dans l’Etat du Rio Grande do Norte. La faible représentativité des femmes au Congresso Nacional [le Congrès, qui réunit la Chambre des députés et le Sénat] montre que l’équilibre espéré entre les genres est encore un idéal éloigné. Lors des dernières élections, seules 50 femmes ont été élues sur un total de 513 députés, et au Sénat 12 sur 83. Jamais une femme n’a été choisie pour présider l’une des deux Chambres. Ce n’est pas le gouvernement à lui tout seul qui va changer la situation des femmes au Brésil, souligne la ministre Iriny Lopes, secrétaire d’Etat chargée de la politique en faveur des femmes. Demandez aux partis s’ils mettent en avant des femmes. Sur les 27 formations politiques brésiliennes, seuls le Parti socialisme et liberté [PSOL, gauche alternative, né d’une scission du PT] et le Parti travailliste brésilien [PTB, centre droit, membre de la majorité présidentielle] ont désigné des femmes à leur tête, respectivement Heloisa Helena et Ivete Vargas [petite-nièce de l’ancien président Getûlio Vargas, décédée en 1984].

La présence marquante de femmes au gouvernement peut cependant être vue comme une nette avancée de la démocratie brésilienne et reflète de façon plus équilibrée la structure de la société. Un tel progrès entraîne des questionnements. Y a-t-il une différence entre les hommes et les femmes dans la façon de faire de la politique ? Parviendront-elles à contrôler le Congressosera une espèce de laboratoire politique, dont le succès ou l’échec servira de façon déterminante à confirmer ou à démentir les théories et les lieux communs à ce sujet.

Des impacts positifs

Jusqu’à cette apothéose féminine brésilienne, le cas le plus significatif était celui du Chili, où Michelle Bachelet, devenue présidente de la République en 2006, avait nommé des femmes à la tête de la moitié des ministères, dont ceux de l’Economie et des Affaires étrangères. Mais Bachelet n’a jamais eu, comme Dilma, deux femmes occupant en même temps des fonctions aussi importantes que la coordination du gouvernement et l’articulation politique. D’autres femmes sont arrivées au pouvoir en Amérique latine, comme Violeta Chamorro au Nicaragua, dans les années 1990, et Cristina Kirchner, l’actuelle présidente de l’Argentine [qui vient d’annoncer qu’elle briguerait un deuxième mandat en octobre], sans que l’on ait noté de grandes différences dans la conduite de leur pays.

Bien que la pratique historique n’ait pas révélé jusqu’à présent de distinctions claires dans la façon qu’ont les femmes de gouverner, il existe un consensus entre spécialistes sur le fait que la présence ostensible de femmes au pouvoir provoque en soi des impacts positifs du point de vue de la perspective des femmes elles-mêmes. Assistante de Dilma pendant la campagne électorale de 2010, la ministre de la Communication, Helena Chagas, estime que la présence d’un plus grand nombre de femmes aux postes clés du gouvernement stimule la réalisation de certaines politiques pas toujours prises en compte parde la défense de l’égalité sur le marché du trarail, du soutien aux crèches et aux structures d’accueil pour les enfants", explique-t-elle. Forte d’un parcours sans fautes en tant que journaliste, elle affirme n’avoir jamais eu de problèmes liés à son statut de femme.

Le témoignage d’Ideli est plus nuancé. Les préjugés sur le pouvoir des femmes existent clairement, surtout en politique. Durant mes huit années au Sénat, j’ai connu plusieurs situations où le machisme se manifestait ouvertement, précise-t-elle, sans pour autant donner d’exemples. Les différences entre hommes et femmes dans la conduite de gouvernements sont analysées avec une certaine circonspection par Karen Kampwirth, politologue du Knox College de l’Illinois, aux, Etats-Unis. Je n’arrive pas à trouver une seule conséquence - si ce n’est que c’est positif pour les femmes d’avoir les mêmes opportunités que les hommes, affirme-t-elle.

Si évident que cela puisse paraître, le plus important n’est pas le fait que les nouveaux ministres soient des femmes. Les scandales montrent que, s’agissant des gouvernements, ce qui doit être apprécié, c’est le degré de réussite des décisions et le comportement éthique des puissants - et non le genre auquel ils appartiennent. Et, comme le proclamait Ruth de Aquino, la chroniqueuse d’Epoca, le 18 juin, le fait d’avoir trois femmes au pouvoir ne me rend pas particulièrement fière. Je vibre pour le Brésil [pas pour les femmes]. Nommer une femme ministre uniquement en raison de son genre est totalement idiot. Mais mépriser ce ministre parce que c’est une femme est encore plus idiot.

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