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La République Dictatoriale du Tchad.

Mercredi 5 mars 2008 // L’Afrique

La république du Tchad s’étend, au centre du continent africain, sur la partie orientale du bassin hydrographique du lac Tchad. Sa superficie est de 1 284 000 kilomètres carrés répartis du désert du Sahara à la savane soudanienne, et sa population est de 6 288 000 habitants en 1993, dont 530 000, les N’Djaménois, peuplent sa capitale, N’Djamena (ex-Fort-Lamy). La république du Tchad, proclamée le 28 novembre 1958, a accédé à l’indépendance le 11 août 1960. Le pays est rude, et l’homme, depuis des millénaires, doit s’adapter au lent assèchement de la région. L’agriculture, très ancienne, permit la constitution de puissantes chefferies et de vastes empires à la période historique. Dernière colonie conquise par la France, le Tchad fut la base de la résistance française à l’Allemagne au cours de la Seconde Guerre mondiale. Après l’indépendance, la mise en place d’un régime de plus en plus répressif entraîna l’apparition de maquis sur les trois quarts nord-est du pays. La guerre, devenue endémique entre les gouvernements successifs et les bandes de multiples chefs de guerre, ruina la fragile économie dont les Tchadiens, reconnus pour leur caractère travailleur, avaient jeté les bases.

Le pays et les hommes, un pays continental.

Situé à plus de 1 500 kilomètres de la plus proche façade maritime, le Tchad s’étend dans la partie orientale de la cuvette du lac Tchad. L’idée d’une vaste mer paléotchadienne est aujourd’hui contestée. Cependant, le lac fut sans doute beaucoup plus étendu qu’il ne l’est à la période historique. De nos jours, il se réduit à un maximum de 20 000 kilomètres carrés d’eaux libres et de bras lacustres qui s’infiltrent entre les dunes du sud du Kanem. Aux époques antérieures, le lac recevait de nombreux cours d’eau ruisselant des reliefs alentour, mais il ne reste plus en activité, de ce vaste réseau hydrographique, que l’ensemble Chari-Logone et la Komadugu pour alimenter le lac Tchad, le réseau du Batha qui alimente le lac Fitri et le réseau du Mayo-Kebbi, un affluent de la Bénoué. Lors des sécheresses des années 1980-1990, seul le Logone coula en permanence.

La cuvette tchadienne est formée, au centre et au sud, d’amples plaines alluviales dont certaines sont en partie inondables dans les vallées du Logone et du Salamat. Ces plaines sont entourées d’ergs au nord, dans la partie saharienne, et de collines latéritiques au sud, en zone soudanienne. Le fond de la cuvette est localisé dans le Djourab, au sud-est de Faya, à une altitude de 160 mètres, alors que le lac Tchad est à environ 280 mètres. La cuvette est bordée, au nord et à l’est, de reliefs plus ou moins puissants. Au nord, le vieux massif du Tibesti a vu se développer, à partir du Tertiaire, une forte activité volcanique dont sont nés l’Emi Koussi (3 414 m) et le Toussidé (3 315 m). Au nord-est, le plateau des Erdi est séparé du massif de l’Ennedi par la dépression du Mourdi. L’Ennedi, qui culmine à 1 450 mètres, est prolongé vers le sud par les massifs du Kapka et du Maraoné (environ 1 200 m) et par les collines du Ouaddaï.

Au centre de la cuvette, les massifs granitiques surgissent de la plaine avec des reliefs remodelés par le volcanisme (Ab Touyour). Le Mourgué, dans le massif du Guéra, culmine à 1 613 mètres, et le Guédi, dans la chaîne de l’Abou Telfane, à 1 506 mètres. En dehors des monts de Lam, prolongement de l’Adamawa, au sud de Baïbokoum (1 163 m) à l’extrême sud, et des collines du Mayo-Kebbi au sud-ouest, le reste du pays ne connaît comme reliefs que de rares inselbergs (Hadjer el-Hamis au sud du lac Tchad, Moïto, Niellim...). La moitié du territoire du Tchad est en zone saharienne. De vastes oasis sont couvertes de forêts de palmiers dattiers et de cultures irriguées grâce à une nappe phréatique peu profonde (parfois moins d’un mètre). Les pluies y sont exceptionnelles.

Avec des pluies qui s’échelonnent de 200 à 700 millimètres du nord au sud, la bande sahélienne est couverte d’une steppe qui s’étoffe peu à peu et se transforme en une savane sèche à épineux dans les zones les plus arrosées par la mousson (de juin à septembre à N’Djamena). Cette région est constellée de zones de végétation plus dense dans les dépressions argileuses (ouadi), et les cours d’eau y sont encore souvent entourés de forêts-galeries. Cependant, les violentes sécheresses qui se sont succédé depuis 1973 et les besoins des villes en bois de feu ont porté des coups très durs à cette végétation : le Sahel s’assèche et s’étend rapidement vers le sud. Mieux arrosée par les pluies (en moyenne 1 200 mm) qui durent plus de six mois (d’avril à novembre dans l’extrême sud), la région soudanienne développe une savane boisée sur les terres exondées et, en zones inondables, de vastes plaines herbeuses entrecoupées d’amples palmeraies sur les bourrelets sableux. La grande variété des paysages et de la flore avait permis l’épanouissement d’une faune très riche et diversifiée, comprenant tous les grands mammifères de la région. Elle fut protégée avant 1975 par l’interdiction stricte de la chasse, mais, depuis lors, la guerre et le laxisme des autorités ont permis le braconnage : le rhinocéros a complètement disparu et de nombreuses espèces (oryx, addax...) sont gravement menacées.

Le peuplement.

Situé au carrefour entre l’Afrique orientale et l’Afrique occidentale, entre le Sahara et les forêts, le Tchad a vu se développer des civilisations variées au cours d’une histoire plusieurs fois millénaire. Trois des familles linguistiques d’Afrique (Niger-Congo, NiloSaharien, Afro-asiatique) sont représentées par plusieurs de la centaine de langues parlées au Tchad de nos jours. De là sont nés une centaine d’ensembles ethniques en constantes transformations : certains sont assimilés, d’autres changent de langue, de religion, certains affirment leur identité, d’autres n’en ont pas conscience...

Sur la base des données linguistiques, on distingue plusieurs groupes de populations aux modes de vie différents.

Au nord de la ligne Massakory-Biltine, les locuteurs des langues de l’est saharien (famille nilo-saharienne) comprennent des populations de nomades et d’agro-pasteurs sédentaires. Les pasteurs nomades du Sahara, nommés communément Goranes, se répartissent entre les Téda (ou Toubou) du Tibesti et les Daza du Borkou. Ils dominent des populations d’agriculteurs sédentaires d’oasis, les Kamadja. L’Ennedi est peuplé d’agro-pasteurs sédentaires et semi-nomades dits Zaghawa, plus nombreux au Soudan qu’au Tchad. Les Kanembou, gens du Kanem, forment un ensemble de groupes et de castes et sont proches, linguistiquement, des Kanouri du Borno. Les Tounjour de Mondo sont arabophones. Au sud de cet ensemble, la famille nilo-saharienne est représentée par le groupe des langues ouaddaïennes parlées par des agro-pasteurs ou des agriculteurs sédentaires. Tama, Soungor, Mararit peuplent la région d’Am Zoer et de Guéréda, tandis que les Mimi sont autour de Biltine. Les Maba, qui dominèrent le puissant État du Ouaddaï, peuplent la région d’Abéché avec les groupes Marfa, Massalit, Koniéré et Bakhat. Proches d’eux linguistiquement, les Rounga vivent près du Salamat. Enfin, les Dadjo sont répartis entre les montagnes du Dar For soudanais, et autour de Goz Beïda et de Mongo. Dernier élément de la famille nilo-saharienne, le groupe sara-baguirmien regroupe des agriculteurs sédentaires. Il comprend les groupes Bilala, Kouka et Médogo du Batha, Kenga du Guéra, et Barma, fondateurs de l’État du Baguirmi, et, plus au sud, le vaste ensemble connu sous le nom de Sara. Les Sara parlent une douzaine de langues : on peut les classer, selon leurs rites d’initiation, entre gens du Laou et du Beul (Ngambaye, Laka, Kaba, Gor...), gens du Ndo Bessi (Sar, Nar, Goulaye, Bédjond, Mbaye de Doba, Mbaye de Moïssala, Ngama...) et gens du Yondo (divers Sara-Kaba : Démé, Djindjé, Tié, So...).

La famille afro-asiatique est représentée par les langues tchadiques et l’arabe.

L’ensemble tchadique est composé d’agro-pasteurs sédentaires de plaines inondables et de montagnes. Héritiers des civilisations « sao », les Boudouma et les Kouri peuplent la rive nord du lac Tchad, et les différents Kotoko vivent le long du Logone et du bief inférieur du Chari, surtout au Cameroun. En amont sur le Logone se succèdent les ensembles Mousgoum, Massa, Marba et Mousseye, puis, de Pala à Laï, les groupes Pévé, Mesmé, Lélé, Nantchéré et Kabalaï, puis, dans l’interfluve, les groupes Gabri, Kwang, Somraï, Toumak et Ndam. Les arabophones sont des Arabes, pasteurs nomades venus d’Arabie et installés entre le XIIIe et le XIXe siècle, et des arabisés qui, devenus musulmans, se sont assimilés aux Arabes depuis plus ou moins longtemps : Yalnass du Guéra, Haddad du Batha. Enfin, depuis le XVIIIe siècle, des commerçants soudanais nommés Djellaba s’installent dans les bourgs du Sahel. Les Arabes les plus anciens ont adopté l’agriculture et se sédentarisent, comme au sud du lac Tchad (Arabes Choa) et au Salamat. La famille linguistique Niger-Congo, la plus répandue en Afrique, est minoritaire au Tchad. Elle est représentée par les langues de l’est de l’Adamawa et par les Peuls, locuteurs du fulfuldé. Les langues de l’est de l’Adamawa sont celles des Moundang, Toupouri, Mboum, Besmé et Kim du Mayo-Kebbi, de groupes résiduels du Moyen-Chari (Day, Noy, Tunia, Niellim) et des Hadjéraï du Sud (Boua de Korbol, Goula, Bolgo, Koké, Fanian...). Quant aux Peuls, nommés Foulbé, certains forment des villages d’agro-pasteurs sédentaires, d’autres, les Wodaabé (ou Mbororo), sont nomades et en voie d’islamisation rapide.

L’époque précoloniale

L’histoire, mal connue, du bassin tchadien est celle de l’adaptation des hommes à l’aridification de la région. Au début, des cultures de chasseurs paléolithiques s’épanouissent et laissent de nombreuses œuvres pariétales. Cette tradition rupestre se maintient chez les pasteurs néolithiques et s’éteint après l’introduction du dromadaire, vers 400 après J.-C. Dans le bassin tchadien, des céramiques de l’Aïr (Niger), datées de 8000 avant J.-C., sont parmi les plus anciennes de l’humanité. L’agriculture est attestée vers 6000 avant J.-C. et serait apparue chez les pêcheurs des rives de la mer paléotchadienne en voie d’assèchement. Vers 3000 avant J.-C., le bœuf apparaît au Tibesti et vers 750 avant J.-C. au sud du lac Tchad. Vers cette époque, au nord du lac Tchad, les cultures qui donneront le fer sont déjà en place, le fer est attesté en 300 apr. J.-C. dans un contexte archéologique beaucoup plus ancien). Il semble que l’élevage du cheval se développe au début de notre ère, précédant de deux ou trois siècles celui du dromadaire. Si le cheval n’eut qu’un usage militaire et de prestige, le dromadaire permit la reprise des relations transsahariennes interrompues depuis des siècles par l’assèchement du Sahara.

Autour des deux grands axes fluviaux que sont au nord le Bahr el-Ghazal et au sud le réseau Chari-Logone, deux ensembles culturels naissent vers le Ve siècle après J.-C. : les cultures « haddadiennes » (terminologie de Françoise Claustre), et, au sud, les cultures « sao », célèbres pour leurs céramiques et leurs bronzes. Les gens des cultures haddadiennes et les agro-pasteurs du Nord, ancêtres des locuteurs des langues est-sahariennes, semblent avoir fondé l’État du Kanem vers le VIIe siècle. Les Sao, ensembles de pêcheurs et d’agro-pasteurs vivant sur buttes, sans doute de langues tchadiques, avaient un mode de vie aquatique. On en retrouve les traces dans la vallée du Batha et au nord du Guéra et, en amont de leur confluent, le long du Logone et du Chari. Les Sao sont assimilés par les Kotoko et les Kanouri après le XVIe siècle.

À partir du VIIe siècle, l’expansion musulmane le long de la Méditerranée et du Nil relance le commerce entre le Moyen-Orient et le Sahel. Dans ce contexte, une chefferie émerge qui fonde l’Empire du Kanem. Aux hautes époques, cet État était situé entre le Kawar et le Borkou. Les rois (maï) s’islamisèrent au XIe siècle, mais ce n’est qu’au XIIIe siècle que le roi Dounama détruisit l’objet sacré autour duquel se structurait la religion préislamique. Selon les chroniques, cet événement entraîna des guerres civiles, des révoltes de Toubou et de Sao et, vers 1385, les maï et leur suite durent fuir vers leur province du Borno (au nord-est de l’actuel Nigeria), devant l’insurrection des Bilala. Le XVe siècle et une partie du XVIe voient le repli des maï sur leur cité de Birni Gazergomo, la domination des cités bilala sur le Kanem, la suprématie des chefferies tounjour sur les Dadjo du Ouaddaï et du Dar For et la structuration du royaume du Baguirmi, autour de Massénya.

Le Borno renaît vers 1564 avec le maï Idris dit Alaoma, qui impose tribut aux Touareg de l’Aïr, aux cités haoussa, aux Bilala du Kanem, fortifie le Kawar et y implante des colonies kanouri, et noue des relations avec l’Empire ottoman. Vers cette époque, Abd el-Kérim Ibn Djaamé, à la tête d’une révolte de Maba et d’Arabes, chasse les Tounjour et fonde l’actuelle dynastie du Ouaddaï. Le XVIIe siècle voit l’expansion du Baguirmi. Les rois (mbang) de Massénya s’imposent aux cités du Chari et du Logone, aux gens de l’ouest du Guéra, aux chefferies du lac Fitri et, sous Borkoumanda, contrôlent le Bahr el-Ghazal et la piste du Kawar. Le Borno, dirigé par des maï indolents, se maintient difficilement et, après le XVIIIe siècle, perd le Kanem qui passe sous la coupe de la puissance montante : le Ouaddaï. Au XIXe siècle, les guerres et les crises bouleversent les pays tchadiens : famines des années 1830, développement de la traite négrière après 1840, sécheresses qui obligent les Ouaddaïens à déplacer leur capitale de Wara à Abéché en 1850. Dans le Sud, les grandes chefferies sar de Bédaya et moundang de Léré se renforcent, les rites d’initiation se répandent, puis des chefferies de razzia (Laï, Koumra, Kim) se structurent.

Le Ouaddaï s’impose sur tout le Sahel, le Salamat et le Dar Kouti, le Maraoné, le Kapka et une partie du Sahara. Alors qu’à l’ouest naît l’empire peul de Sokoto à partir des cités haoussa et que le Borno résiste un temps sous la férule d’El-Amin el-Kanemi, le Ouaddaï, sous le règne de Saboun, pille Massénya en 1806, puis, sous le règne d’Ali, la rase en 1871. La fin du siècle voit s’affronter quatre puissances pour le contrôle de la région du lac Tchad : le Ouaddaï, le Borno de Rabeh, la Sénoussiya et la France. Le Ouaddaï repousse au sud l’attaque des troupes de Rabeh qui se tourne vers l’ouest, disperse les vestiges du Baguirmi, fait voler en éclats l’armée du Borno et établit sa capitale à Dikwa. La confrérie musulmane Sénoussiya s’implante à Gouro et installe des centres (zawiya) à Aïn Galakka et à Bir Alali. Sénoussistes et Ouaddaïens, malgré leurs accords, ne peuvent empêcher les Français de s’imposer après 1900.

L’époque coloniale.

Le 22 avril 1900, les colonnes françaises venues d’Alger (mission Foureau-Lamy) et de Dakar (mission Joalland-Meynier) se joignent à celle qui vient de Brazzaville et, sous les ordres d’Émile Gentil, écrasent l’armée de Rabeh à la bataille de Kousseri. À partir des bases établies le long du Chari (Fort-Archambault, Fort-Lamy), la conquête s’engage : la résistance des Sar prend fin en 1905 à la mort du mbang Mode, le sultan Doudmourra du Ouaddaï se rend en 1911 après une campagne difficile, le Borkou est pris aux Sénoussistes en 1913, alors que la progression est plus lente au Salamat, au Guéra, puis dans le Logone et le Mayo-Kebbi où les chefferies locales résistent longtemps. La Première Guerre mondiale permet à une révolte sénoussiste de pousser les troupes françaises hors du Tibesti : il ne sera repris qu’en 1929. Le Tchad n’est pas entièrement pacifié avant 1930.

Le décret du 5 septembre 1900 crée le Territoire militaire des pays et protectorats du Tchad, et le décret du 15 janvier 1910 l’intègre comme colonie du Tchad au sein de l’Afrique-Équatoriale française (A.-É.F.). Il passe sous administration civile en 1920. Du fait des vicissitudes des rapports franco-allemands et franco-français (entre les colonies du Niger, du Tchad et de l’Oubangui-Chari), les frontières du Tchad ne sont fixées qu’en 1936 avec le retour de l’essentiel des pays sara, un moment devenus oubanguiens. Cependant, cette même année, la conclusion d’accords entre la France et l’Italie allait donner naissance, à partir de 1973, au problème de la « bande d’Aozou » : dans le cadre d’un échange de territoires entre puissances coloniales, la France abandonnait 150 kilomètres de territoire tchadien à la Libye italienne. La ratification des accords ne fut pas menée à son terme, mais, de 1973 jusqu’à sa condamnation par la Cour internationale de justice en 1994, le colonel Kadhafi prit prétexte de ce traité avorté pour occuper la région par la force.

D’emblée, la politique française consista à rendre le Tchad financièrement autosuffisant. On distingua un « Tchad utile » d’un Tchad que l’on n’osait pas nommer. Le premier, le Tchad humide aux terres riches, était cultivé par des paysans de vieilles traditions agricoles, attachés aux religions anciennes. Pour tenir en échec les chefferies précoloniales trop indociles, on créa de toutes pièces une chefferie administrative. Ces pays, situés, en gros, sur la rive gauche du Chari, furent nommés « le Sud » lors des guerres civiles d’après l’indépendance. La région devait fournir les cultures d’exportation destinées à alimenter les caisses de la colonie, puis de l’État indépendant. Les missions chrétiennes s’y développèrent. Le reste de la colonie, plus sec, voire tout à fait aride, ne présentait aucun intérêt économique en dehors des productions vivrières (mil et sorgho du Salamat et de Bokoro, élevage bovin des nomades). De plus, habitée par des populations considérées comme islamisées (en fait, l’islam se développa dans le Sahel surtout après la conquête française) et, en tout cas, sous la coupe de chefs musulmans, cette région était considérée comme plus sensible, et tout prosélytisme chrétien y fut interdit. Après avoir essayé de détruire ou, au moins, de discréditer la chefferie ancienne, on tenta une politique de gouvernement indirect. Ces pays sahéliens et sahariens de steppes, de rochers et de dunes, où survivent des cultes préislamiques, furent nommés « le Nord » lors des guerres civiles d’après 1966.

Les chefferies administratives et musulmanes furent intégrées dans l’administration comme chefferies de village et de canton, et soumises aux circonscriptions administratives : subdivisions, cercles et régions.

Les efforts de développement économique portèrent essentiellement sur le « Tchad utile ». Dès les années 1930, on imposa par la force la culture du coton aux paysans du Sud. Cette culture fut à l’origine des infrastructures routières, sanitaires et scolaires de la région, mais elle contribua à appauvrir des sols fragiles. De plus, l’instauration de l’économie de marché au sud entraîna des formes monétaires d’échanges, ce qui ébranla les structures sociales anciennes. Le Nord, moins directement touché par les changements, eut le temps de chercher dans l’islam une réponse aux défis du monde moderne. Si les méthodes coloniales furent souvent brutales et répressives (code de l’indigénat), si des révoltes violentes eurent lieu (guerre de Bouna en 1928-1929, émeutes de Fort-Lamy en 1946, de Fort-Archambault en 1947, de Bébalem en 1952) qui furent matées dans le sang, dans leur ensemble, les relations entre Français et Tchadiens furent parfois tendues mais jamais haineuses. Ainsi, quand Félix Éboué rejoignit de Gaulle en août 1940, le Tchad entraîna l’A.-É.F. dans la lutte contre l’Allemagne, et les Tchadiens et les Oubanguiens de la colonne Leclerc libérèrent Paris et Strasbourg et s’emparèrent de Berchtesgaden : les souvenirs de cette épopée, tels que les racontaient les survivants, ont bercé les générations de l’indépendance.

À la suite de la Conférence de Brazzaville (1944) et de la création de l’Union française (1946), la colonie devient un Territoire d’outre-mer intégré dans la Fédération de l’A.-É.F. Le Tchad désigne un député à l’Assemblée nationale et élit au système du double collège une Assemblée territoriale qui gère les affaires locales. La loi-cadre du 23 juin 1956 supprime le double collège, qui surreprésente les Blancs, renforce les pouvoirs de l’Assemblée territoriale et crée un Conseil de gouvernement qui dirige les administrations territoriales. C’est dans ce cadre que se développe la lutte politique entre le Parti progressiste tchadien (P.P.T.), section du Rassemblement démocratique africain de Gabriel Lisette et François Tombalbaye, et l’Union démocratique tchadienne (U.D.T.) de Sahoulba, Jean-Baptiste et Djibrine Khérallah, et, à partir de 1952, le Mouvement socialiste africain (M.S.A.) de Ahmed Koulamallah. Le P.P.T., indépendantiste à l’origine, se modéra après les accords passés entre Félix Houphouët-Boigny et François Mitterrand, alors ministre de la France d’outre-mer, en 1951. L’U.D.T., proche du Rassemblement du peuple français gaulliste, apparut comme « le parti de l’Administration ». Le M.S.A. rassemblait, sur une ligne vaguement nassérienne, les musulmans progressistes. En 1956, le P.P.T. fut majoritaire à l’Assemblée territoriale, et, allié aux gaullistes, il domina le Conseil de gouvernement.

En 1958, le Tchad vota la Constitution de la Ve République française et devint membre de la Communauté, mais les alliances entre partis tchadiens éclatèrent, les gouvernements se succédèrent, et Tombalbaye, profitant de l’absence de Lisette, s’empara du pouvoir en mars 1959 et mena le pays à l’indépendance.

La 1er République (1960-1975)

Élu président de la République dans le cadre de la Constitution du 28 novembre 1960, François Tombalbaye dirigea le Tchad jusqu’à sa mort, en 1975. En droit, le régime de 1960 était présidentialiste. Le multipartisme était reconnu. En fait, dès le début, le Tchad fut secoué par une succession de crises politiques qui amenèrent le pouvoir à se durcir.

François Tombalbaye

Membre du Parti progressiste tchadien, François Tombalbaye est élu, en août 1960, premier président de la République du Tchad. Il restera au pouvoir jusqu’en avril 1975, date à laquelle il sera renversé et tué à la suite d’un coup d’État militaire.

Les partis politiques tchadiens étaient plus des partis de cadres que des partis ayant une idéologie ou un programme précis. Jouant sur les appétits des leaders de l’opposition comme du P.P.T., Tombalbaye marginalisa, puis élimina, au moins politiquement, souvent physiquement, de nombreux opposants, réels ou potentiels. Cette marginalisation permit, le 19 janvier 1962, l’interdiction de tous les partis politiques excepté le P.P.T. Le 16 avril 1962, une nouvelle Constitution était votée par une Assemblée nationale unanimement P.P.T. Le nouveau régime fut un régime classique de parti unique à la dévotion d’un homme : le culte du chef s’organisa, l’information fut contrôlée, l’opposition fut interdite, la police secrète s’infiltra partout, les dissidents furent arrêtés, souvent torturés, parfois exécutés, ou, lorsqu’ils se repentaient, étaient comblés de cadeaux et d’honneurs afin d’entraîner derrière eux leur clientèle politique.

Après l’arrestation des principaux leaders de l’opposition, une manifestation de protestation éclata à Fort-Lamy le 16 septembre 1963, qui fut durement réprimée. L’opposition classique fut écrasée. Cependant, des révoltes paysannes éclatèrent à Am Timan (1964) et à Mangalmé (1965) contre les exactions des représentants du pouvoir. Ces jacqueries n’étaient ni liées à un mouvement politique, ni dues à des réactions tribales ou religieuses contre ce qu’on a présenté comme « le pouvoir sara ». Pourtant, le mécontentement paysan qu’elles traduisaient fut vite exploité par le Frolinat (Front de libération nationale du Tchad) créé par Ibrahima Abatcha au Soudan le 22 juin 1966. Si les campagnes se révoltèrent, en ville, les phénomènes étaient plus complexes : l’accès aux prébendes de l’État, les écarts de revenus, les relations d’alliance ou de clientèle, les idées religieuses ou l’origine ethnique ou régionale étaient autant de facteurs de démarcation entre les groupes. Or, souvent, l’origine ethnique déterminait la religion et les réseaux politiques ou économiques. C’est dans ce contexte que le Frolinat, à l’origine groupuscule sans armes ni bases sociales, se développa après 1967. Très vite, il fut l’expression des intellectuels musulmans mécontents de n’avoir pas accès aux sinécures de l’État, des musulmans progressistes et des musulmans fondamentalistes. Il s’enracina dans l’est et le centre-est du pays.

Or en 1968, cherchant à s’émanciper de la tutelle française, Tombalbaye quitta l’Union des États d’Afrique centrale (U.D.E.A.C.) parrainée par la France pour l’Union économique d’Afrique Centrale parrainée par Mobutu et les États-Unis. C’est alors que le Frolinat entra en possession d’un armement qui le rendit tellement menaçant que Tombalbaye fit appel à l’armée française pour sauver son régime. Le Frolinat fut écrasé par la Légion étrangère, mais, malgré ses conseillers français, Tombalbaye ne devint pas plus docile. Le régime se durcit, et ses abus poussèrent les Goranes dans l’opposition armée. Seul le Tchad utile était encore contrôlé en totalité par le gouvernement, quand Tombalbaye, à l’instar de Mobutu et conseillé par des Haïtiens, imposa en 1973 « le retour aux sources » pour reprendre en main les cadres et les populations du Sud, de plus en plus réticents à son égard : tous les hommes adultes d’origine méridionale étaient tenus d’être initiés aux rites secrets de leur village, les noms des personnes et des lieux furent changés en noms « authentiques », Fort-Lamy devint N’Djamena, Fort-Archambault devint Sarh... et François Tombalbaye devint N’garta Tombalbaye. En avril 1974, le maquis du Frolinat dirigé par Hissein Habré captura l’archéologue Françoise Claustre et la retint trois ans en otage au Tibesti. En septembre 1974, une compagnie américaine découvrit du pétrole au Kanem. Le 13 avril 1975, un putsch élimina Tombalbaye et porta au pouvoir un Conseil supérieur militaire (C.S.M.) présidé par le général Malloum.

La guerre endémique (1975-1982)

Les sept années qui suivirent la chute de Tombalbaye furent une période d’extrême instabilité. Dans un premier temps, le C.S.M. hésita entre la négociation avec le Frolinat et la poursuite de la répression. Puis, alors que les oasis sahariennes tombaient une à une aux mains des maquis et qu’il fallut l’intervention sanglante de l’armée française pour récupérer Ati, des négociations aboutirent avec les Forces armées du Nord (F.A.N.) de Hissein Habré, résultat d’une scission du Frolinat de Goukouni Oueddeï. Un gouvernement bipartite Malloum-Hissein fut mis en place en août 1978, mais les provocations des extrémistes des deux camps jetèrent l’armée du colonel Kamougué contre les F.A.N. de Hissein Habré. Le 12 février 1979, les F.A.N. mirent N’Djamena à feu et à sang, et la guerre, jusque-là circonscrite au seul Tchad saharo-sahélien, s’étendit à l’ensemble du pays.

Dans un premier temps, tous les mouvements nés du Frolinat s’allièrent contre l’Armée nationale « sudiste », mais, dès juin 1979, le Conseil démocratique de la révolution d’Acyl Ahmat, implanté surtout en milieu arabe nomade et dans la région du Batha, rompit le front musulman et s’allia au colonel Kamougué, tandis que, unis encore pour quelque temps, le Frolinat de Goukouni et les F.A.N. de Hissein massacraient les Forces armées occidentales de Moussa Médéla, originaires du lac Tchad. Tandis que le colonel Kamougué se barricadait dans le Sud où, malgré la résistance des démocrates, il instaura une tyrannie rapace, le reste du pays fut placé sous condominium des différentes factions issues du Frolinat, jusqu’à ce que, le 22 mars 1980, N’Djamena puis tout le pays s’embrasent à nouveau. Hissein Habré tenait la majeure partie de la capitale et l’essentiel de la bande sahélienne contre Goukouni, accroché aux faubourgs de N’Djaména, au Kanem, au Borkou et au Tibesti. Acyl et Kamougué soutinrent mollement Goukouni, puis, après l’accord entre la Libye et le Frolinat, participèrent activement à la reprise de la capitale en décembre 1980. Hissein Habré fut chassé du Tchad, mais il gardait encore de nombreux partisans. À partir de 1981, un gouvernement d’union nationale de transition (G.U.N.T.) rassembla tous les chefs des groupes armés coalisés contre Hissein. Le pays fut réparti en zones d’influence où chaque chef de faction régna en maître. Mais, sous la pression de la France, les Libyens, qui avaient des bases sur tout le territoire au nord de Niellim, évacuèrent le pays en quelques jours à l’exception de la bande d’Aozou, laissant à Abéché un important dépôt d’armes et de munitions. Aidé en sous-main par la France, Hissein Habré, qui avait regroupé ses partisans dans le Maraoné, s’empara de la ville et de l’arsenal. Commença alors la reconquête qui, après quelques combats, amena Hissein à N’Djamena le 7 juin 1982.

L’ère des tortionnaires (1982-1995)

La coalition contre Hissein Habré dirigée par Goukouni à partir du Tibesti tenta la reconquête du Tchad en 1983. Trahie par son allié libyen, elle dut fuir en désordre Abéché et se replier au nord du 16e parallèle, devant les F.A.N., soutenues discrètement mais massivement par la France. Après les redditions successives des chefs de maquis du centre et du sud, Hissein fit pacifier l’ensemble du territoire qu’il contrôlait par Idriss Déby et Ibrahim Mahamat Itno. Cette pacification sanglante (massacres au sud en 1984, massacre des Hadjéraï à N’Djamena et en province en 1987, lors de la visite du ministre français de la Coopération) causa la fuite de dizaines de milliers de réfugiés vers les pays voisins. En 1987, lors d’une série d’offensives audacieuses dirigées par Hassane Djamous et Idriss Déby, l’armée tchadienne reprit le nord du 16e parallèle aux Libyens. Le régime qui fut instauré fut un régime de terreur. Les institutions politiques, le parti unique (Union nationale pour l’indépendance et la révolution) et ses émanations, la police secrète et ses indicateurs quadrillèrent la population et l’embrigadèrent pour donner tout le pouvoir à Hissein Habré : tout individu qui s’opposait ou pouvait s’opposer à lui fut éliminé. Après sa chute, la découverte des archives de la police secrète et la mise au jour de nombreux charniers firent évaluer le nombre de ses victimes à 40 000 en dehors des faits de guerre.

Alors qu’il se rapprochait des États-Unis contre la France, Hissein fut abandonné par Idriss Déby. Celui-ci, aidé par les services secrets français, structura une petite armée dans le Dar For soudanais, détruisit la colonne militaire dirigée contre lui et obligea Hissein à fuir le Tchad pour un exil doré au Sénégal. Idriss entra sans combat à N’Djamena le 1er décembre 1990, protégé par l’armée française. Le nouveau régime n’a jamais été populaire. Contraints plus par le peuple tchadien que par la pression internationale, Idriss Déby et son mentor Paul Fontbonne durent tolérer la liberté syndicale, les associations de défense des Droits de l’homme et le multipartisme. La presse, malgré les menaces et les morts, s’imposa par sa qualité et son indépendance.

Au pouvoir depuis 1990, Idriss Déby remporte en 1996 la première élection présidentielle au suffrage universel jamais organisée au Tchad.
 
Pourtant, la tyrannie subsista : les massacres dans l’Est, le Guéra et les Logones se poursuivirent, les opposants furent traqués, et, après Bisso Mamadou, c’est Joseph Béhidi qui fut assassiné en 1992 : plusieurs dizaines de milliers de personnes, de toutes ethnies et religions, l’accompagnèrent en terre. Depuis lors, Abbas Koti et de nombreux opposants ont été exécutés après leur reddition ou après avoir été livrés par le Nigeria. Après des tergiversations, le pouvoir accepta la tenue d’une Conférence nationale qu’il verrouilla (1993) et, prétextant une « transition vers la démocratie », retarda la tenue d’élections libres pour mieux s’assurer la victoire face à une opposition divisée et, parfois, noyautée. En 1995, les syndicats et les associations de défense des Droits de l’homme constituent, avec la presse, le dernier rempart contre le déchaînement de la tyrannie.

Les changements culturels

En cent ans, certaines sociétés tchadiennes sont passées de l’Âge du fer à l’ordinateur. Toutes les structures sociales, tout l’univers mental s’en trouvent bouleversés. Au XXe siècle, le village, qui n’était souvent qu’une communauté d’habitat entre alliés, unie par les rites agraires dans la « paroisse » d’un chef de terre, devient une entité administrative. La famille élargie devient un quartier de village avec son chef, adjoint du chef de village, chargé du maintien de l’ordre, et, au sud, de l’assiduité sur le champ de coton.

Les formes anciennes de famille étendue répondaient aux besoins en matière de coopération pour les travaux des champs ou l’élevage. Après les années 1950, alors que le paysan gagnait peu d’argent, même en zone cotonnière, le salarié des villes parut riche. Les solidarités familiales anciennes obligèrent le citadin à recevoir le campagnard qui venait chercher fortune en ville ou demander une aide financière, surtout lors des famines qui sévirent après 1973. Les moins riches souffrirent de cette situation, les plus riches en profitèrent pour se constituer des clientèles politiques. Cependant, les tueries, la ruine de l’économie et de l’État, l’effondrement des revenus, en particulier de ceux des fonctionnaires, amenèrent les ruraux à aider leurs cousins des villes après 1978. En 1900, en dehors des grandes cités et de l’aristocratie des empires, seules quelques ethnies étaient touchées plus ou moins profondément par l’islam : l’islam des Arabes n’était encore qu’une religion ethnique, et l’empereur Doudmourra du Ouaddaï était toujours intronisé en 1901 par le Serpent mythique du mont Toreya, mais les sacrifices humains traditionnels ne furent pas effectués. En moins d’un siècle, l’islam est devenu la première religion du Tchad.

Ce succès est dû d’abord à l’inadaptation des religions anciennes à un monde qui les ravale au rang de superstitions d’un autre âge. Les traditions religieuses ne sont plus transmises à des jeunes de plus en plus tournés vers la ville, et, comme les fonctions de prêtre traditionnel sont grevées de nombreux interdits sans être valorisées par la société moderne, beaucoup de charges autrefois prestigieuses sont abandonnées ou confiées à des gens qui n’y auraient pas eu accès avant 1960. Depuis lors, même s’ils croient encore aux dieux anciens, les Tchadiens se disent chrétiens ou musulmans devant l’étranger..., ce qui fausse les recensements.

Quel a été le rôle de la Sénoussiya dans l’islamisation du Tchad ?

Après 1900, l’islam est apparu comme une religion d’Africains adaptée au monde moderne, et dont les adeptes ont résisté à la conquête européenne. Ses dogmes et ses rites semblent moins compliqués et plus acceptables que ceux du christianisme. La prière collective soude l’individu à la communauté de village, de rue ou de maisonnée. L’islam se développe non par la conversion individuelle, mais par une osmose culturelle qui amène un village, voire une ethnie à se fondre en quelques mois ou en quelques années dans la Umma.

Ces changements se reflètent dans l’évolution de la mode vestimentaire : le corps est de plus en plus caché, les hommes portent le « grand boubou », et les femmes se couvrent du voile soudanais (lafaï), les jeunes filles se contentant d’un voile sur la tête. Depuis 1985, les femmes au visage voilé sont apparues, et leur nombre croît rapidement. L’islam tchadien a toujours été syncrétique : talismans et amulettes, rites magiques et cultes aux anciens dieux lui sont encore associés. Mais, depuis 1985, les courants fondamentalistes se développent, qui combattent ces pratiques et prônent un islam de plus en plus radical, alors que la crise sociale ne laisse plus beaucoup d’espoir au petit peuple. Depuis 1990, les cas de profanation de sanctuaires traditionnels par des fanatiques se multiplient.

Le protestantisme arrive au Tchad dans les années 1930, suivi par le catholicisme, mais aucun ne se développe avant 1950. En 1995, le nombre des membres du clergé tchadien, plus important chez les protestants que chez les catholiques, reste encore limité. Les sectes d’inspiration chrétienne sont inexistantes. Les changements sociaux se manifestent enfin dans l’art populaire. Bijoux et parures anciens disparaissent, la pyrogravure des calebasses, le travail du cuir, du bronze ou du fer ne se maintiennent souvent que pour les rares touristes. Par contre, la littérature théâtrale, apparue dans les années 1970 avec Baba Moustapha, suscite des vocations, et les troupes se multiplient depuis les années 1980. Les musiques populaires, traditionnelle ou contemporaine d’inspiration congolaise, zaïroise ou soudanaise, ont toujours eu beaucoup d’amateurs, mais ce n’est qu’avec M. C. Solaar qu’un auteur-compositeur tchadien franchit les frontières.

Les problèmes sociaux.

Ruiné par ses dirigeants successifs et leurs clientèles, l’État n’est plus en mesure d’assurer le fonctionnement des services publics ni le niveau de vie des années 1960 : enseignement, santé, approvisionnement en eau potable, voirie, transports publics et voies de communication sont en lambeaux, alors que flamboie le nouveau palais présidentiel. Le fonctionnaire, peu ou pas payé, est démoralisé, et il entraîne dans sa ruine le commerçant créancier. Présentées par le Fond monétaire international, les organisations faisant partie de l’O.N.U. et les coopérations bilatérales, comme la solution miracle au sous-développement et à la faillite de l’État, les organisations non gouvernementales (O.N.G.) prolifèrent et lancent des « projets de développement » dans la plus totale anarchie, sans assurer de suivi, avec la complicité des gouvernants. Peu à peu, les services publics sont abandonnés à des organismes caritatifs pas toujours désintéressés et souvent infiltrés par des services secrets.

Dès lors, dans une population affaiblie par les famines récentes et par le chômage qui touche plus de la moitié des citadins actifs, les maladies se propagent, en particulier les maladies sexuellement transmissibles liées à la prostitution qu’engendre la misère. Avec l’effondrement de l’enseignement public, l’éducation est livrée aux écoles confessionnelles. Il en résulte une dévalorisation des diplômes publics dans un marché de l’emploi sans offres. La jeunesse se sent sacrifiée et cherche désespérément une issue à la crise qui la frappe. Cette situation dramatique est aggravée depuis janvier 1994 par la dévaluation de 50% du franc CFA, car le pays importe tout ce qu’il consomme en produits manufacturés, à l’exception de la bière et de quelques cigarettes.

La population tchadienne est rurale à plus de 80%.

Le pays dispose d’un potentiel agricole considérable (y compris en zones arides dans les oasis et sur les rives des lacs) qui doit être géré avec prudence en raison de la fragilité des écosystèmes. La moindre rupture d’équilibre peut être fatale à des régions entières, comme on l’a vu dans le cas des rizières de Satégui-Déressia qui ont bouleversé le système hydrographique de la rive droite du Logone, ou dans celui des cultures de canne à sucre de Banda dont l’extension a porté un coup sévère à la végétation locale. L’agriculture traditionnelle permettrait amplement de nourrir le pays, même en cas de sécheresse, si les régions exportatrices de mil et de sorgho (Salamat, Baguirmi...) étaient désenclavées et en paix, et si le marché n’était pas désorganisé par les aides internationales fournies à contretemps et par la spéculation des amis du pouvoir. L’introduction de la charrue et des engrais dès les années 1950 aurait considérablement augmenté la productivité si la guerre n’avait ruiné les efforts des paysans. Le mil et le sorgho n’ont jamais été concurrencés dans le goût des Tchadiens par le riz, le maïs, le manioc, le taro ou l’igname, même si la consommation de ceux-ci augmente. Par contre, la production de mil et de sorgho a subi la concurrence du coton dans le sud.

Sésame, karité et arachides fournissent, avec le coton depuis 1975, les huiles alimentaires.

Enfin, les cultures maraîchères irriguées se développent en ouadi ou sur les berges des cours d’eau, alimentant un marché en pleine expansion. Les zones plus arides assurent les besoins du pays en dattes. Le Tchad importe tout le thé, les noix de cola, le blé ainsi qu’une partie importante du sucre, des bananes et des mangues qu’il consomme. Le coton du sud, dont la production annuelle varie entre 100 et 170 000 tonnes de coton graine, est la première exportation du Tchad. Les fluctuations du marché mondial ont aggravé la situation financière du pays et celle des paysans dont c’est la principale ressource monétaire. Aussi, malgré les efforts du gouvernement, le cultivateur du sud y est-il très attaché.

La guerre a fait chuter les exportations de gomme arabique du Ouaddaï, et l’hibiscus reste une production marginale. Le Tchad est un pays d’élevage de dromadaires au nord, de vaches au sud, et, partout, de moutons et de chèvres. Détruit par les sécheresses à 100% dans certaines zones, le cheptel se reconstitue peu à peu et alimente normalement les marchés tchadien, centrafricain et, clandestinement ( ?), les marchés nigérian et soudanais. Bien géré, il peut être une source de richesse. Enfin, la pêche fournit un apport précieux en protéines à une population très friande de poisson, mais la surexploitation des réserves dans tous les cours d’eau menace l’avenir de cette ressource.

Les activités industrielles et minières

À l’exception de la brasserie et de la manufacture de cigarettes de Moundou, d’une fabrique de cycles, d’une entreprise de boissons gazeuses, de la Société sucrière et de quelques usines cotonnières non encore démantelées, toute activité industrielle importante a cessé. Cet effondrement économique est dû à la guerre qui dure depuis 1966, à la faillite des finances publiques, à la paupérisation des fonctionnaires et de la population, enfin, à la contrebande avec le Nigeria. Les richesses du sous-sol sont mal connues en dehors du natron et du pétrole. Le natron, un carbonate de sodium utilisé dans l’alimentation, est extrait près du lac Tchad. Le pétrole, découvert en 1974, est contrôlé par les compagnies américaines jusqu’à l’entrée d’Elf dans le consortium d’exploitation en 1993. Il est localisé dans deux poches du sud, près de Doba et d’Am Timan, et au Kanem. L’exploitation, liée à la construction d’un oléoduc vers Douala, est prévue avant la fin du siècle.

Le réseau routier est en mauvais état : tout le commerce interne ou international en est entravé, et certaines régions sont coupées du monde lors des pluies.

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