La Prostitution, et la Pornographie.

Jeudi 22 juin 2006, par Paul Vaurs // La France

Types de prostitution.

La façon dont se pratique la prostitution varie avec les pays et souvent même à l’intérieur de ceux-ci. Les différences tiennent au niveau du développement économique, aux structures sociales et politiques, à la législation en vigueur, à la mentalité et aux usages locaux. Sous cette diversité plus apparente que réelle, les mêmes procédés sont cependant employés et permettent de distinguer trois modes principaux d’exercice de la prostitution : la prostitution « extérieure », qui recherche ses clients dans la rue ou les lieux ouverts au public ; la prostitution en « établissements », qui se pratique à l’intérieur de maisons destinées à cet usage ; la prostitution « sur rendez-vous », qui s’exerce avec le concours d’entremetteurs.

La prostitution extérieure.

La recherche des clients peut se faire soit sur la voie publique, soit dans les parcs et jardins des villes, soit dans les cafés, bars, restaurants, dancings ouverts au public. Cette prostitution existe pratiquement dans tous les pays qui n’ont pas totalement éliminé le commerce prostitutionnel. Le client, racolé de façon plus ou moins discrète, est amené soit dans un hôtel, soit au domicile de la prostituée. Un certain nombre de prostituées, utilisent une voiture pour racoler leurs clients (c’est ce que l’on appelle en France « opérer en amazone ») ; d’autres utilisent l’auto-stop sur les routes (en Allemagne fédérale, des rapports ont fait état d’une « prostitution des autoroutes »).

En général, la prostitution dite extérieure se retrouve toujours dans les mêmes quartiers, et ses tarifs varient selon la clientèle. Si elle s’adresse à une clientèle pauvre, elle est installée dans les quartiers sordides et les bouges, si elle recherche une clientèle moins démunie, elle gravite dans ceux où se tiennent les « établissements de plaisir ». Dans certaines villes existent des quartiers « réservés » à la prostitution. Il faut assimiler à la prostitution « extérieure » celle à laquelle se livrent des femmes fréquentant des bars ou des boîtes de nuit, ou y exerçant un métier (entraîneuse, barmaid, taxi-girl, hôtesse). Elles rencontrent là des clients qu’elles emmènent ensuite ailleurs. Ce mode de prostitution est très largement utilisé partout où existent des établissements de ce genre.

La prostitution en établissements.

La prostitution s’exerce parfois entièrement dans des établissements dont l’exploitation est organisée pour lui donner asile et en tirer des bénéfices. Dans quelques pays comme la Tunisie, le Pérou, le Venezuela, une telle pratique est légale. Les tenanciers sont habilités à recevoir et à loger chez eux des prostituées qu’ils doivent soumettre au contrôle de la police et à des examens médicaux périodiques. Il leur est possible en retour d’organiser des rencontres entre ces femmes et leur clientèle, et de percevoir une partie des gains qu’elles réalisent. Dans d’autres pays, les « maisons de débauche », interdites par les législations en vigueur, bénéficient d’autorisations officieuses, ou encore survivent dans la clandestinité ou sous le couvert d’une certaine tolérance.

Ces établissements, autorisés ou non, fonctionnent de la même façon. Ils ne se distinguent les uns des autres que par la clientèle qu’ils reçoivent, les tarifs qui y sont pratiqués, le confort ou la misère que l’on y trouve. La clientèle disposant de moyens financiers suffisants est en général reçue dans des locaux où lui sont proposées des boissons, où l’on peut danser et se livrer au jeu. Quand il s’agit de satisfaire une clientèle pauvre et nombreuse, toute trace de confort disparaît, seul subsiste le minimum nécessaire afin qu’un certain nombre de prostituées reçoivent, à longueur de journée, un flot ininterrompu d’hommes (jusqu’à 80 clients et plus par jour et par femme), qu’elles doivent satisfaire en de courtes rencontres, pour une rétribution dérisoire. Ce sont là les « maisons d’abattage » qui subsistent encore sous des formes diverses, vastes édifices ou conglomérat d’habitations sordides, dans les faubourgs déshérités des villes où la misère sévit de façon endémique.

À côté de ces établissements existent, en particulier là où la clandestinité est nécessaire, des petits hôtels, des auberges, des cafés discrets, où se pratique une prostitution à échelle réduite à laquelle participent des femmes pensionnaires ou les serveuses, c’est le système dit des « serveuses montantes » utilisé dans certaines provinces françaises, en particulier dans le Nord, et en Belgique. Il est enfin nécessaire de faire état d’une catégorie particulière de maisons spécialisées, les Eros centers, qui ont été autorisées à fonctionner dans certaines grandes villes d’Allemagne fédérale à partir des années 1960 (Hambourg, Stuttgart, Cologne, Düsseldorf). Des prostituées, soumises à un certain contrôle, peuvent y recevoir, dans des chambres confortables, louées par elles, des clients qu’elles rencontrent dans des « cours de contact ». La direction ne peut percevoir d’autre rétribution que le prix des chambres, et la vente d’alcool est interdite. L’expérience n’a pas été étendue à d’autres villes allemandes ni à d’autres pays, les objectifs recherchés, élimination de la prostitution dans la rue et protection contre les proxénètes, n’ayant pas été atteints.

La prostitution sur rendez-vous.

La prostitution de luxe, destinée à une clientèle riche, soucieuse de confort, de sécurité et de discrétion, se fait sur rendez-vous. Le client s’adresse à un intermédiaire qui le met en rapport avec une prostituée. L’intermédiaire peut être une personne seule, le plus souvent une femme qui joue le rôle d’entremetteuse, ou une organisation plus complexe disposant d’un réseau de filles qui peuvent être convoquées par téléphone, c’est le système dit de call-girls, largement pratiqué aux États-Unis. Les tarifs sont élevés et partagés par moitié entre la prostituée et l’intermédiaire.

L’homosexualité.

On ne peut passer sous silence l’existence d’une prostitution homosexuelle, peu répandue dans les pays latins, mais relativement importante dans les pays nordiques et anglo-saxons. Elle est pratiquée par des hétérosexuels vivant d’expédients. Elle n’est, pour le moment, pas organisée. Il s’agit d’une prostitution de « rencontre » dont les partenaires se retrouvent dans des lieux fréquentés par eux. Il faut en outre tenir compte d’une prostitution homosexuelle organisée dont la croissance a été constatée à partir des années 1970 dans certains pays d’Extrême-Orient où de jeunes garçons, provenant des milieux les plus déshérités, sont livrés sous le contrôle de proxénètes à une clientèle de pédophiles venue parfois de très loin.

Formes de proxénétisme.

Dans l’immense circuit commercial de la prostitution, dont le chiffre d’affaires est considérable, le proxénète intervient très activement, comme recruteur et comme organisateur, afin de prélever la plus large part sur les bénéfices.

Le proxénète le plus proche de la prostituée est le souteneur. Il exerce une action directe sur elle, la recrute et maintient une pression constante pour l’inciter à une activité « soutenue ». Il la défend contre les entreprises de ses concurrentes, la met en relation avec des tenanciers d’établissements et lui impose de se plier aux usages du milieu auquel il appartient. Il utilise, pour parvenir à ses fins, la séduction, le dol et, s’il le faut, la menace et les violences, qui peuvent, dans certains cas, aller jusqu’à la torture et au meurtre. La victime est contrainte, dans la majorité des cas, à remettre ses gains, directement ou par personne interposée, au souteneur dont elle dépend. Plus rarement, elle doit s’acquitter d’une somme forfaitaire, toujours très élevée, chaque semaine ou chaque quinzaine. Presque toutes les prostituées professionnelles ont un souteneur. Environ 80% de celles qui se livrent à la prostitution extérieure en sont pourvues. La proportion est moins forte quand elles opèrent à domicile ou clandestinement.

Les femmes qui travaillent pour des entremetteurs ou pour des réseaux de call-girls sont presque toujours sans souteneur, mais il leur arrive d’être l’objet de chantages et de « mises à l’amende » par certains d’entre eux. En revanche, la quasi-totalité des femmes qui se prostituent en établissement ont, contrairement à ce que l’on croit communément et à ce que prétendent les proxénètes, un souteneur. Les tenanciers n’engagent en fait que des filles pourvues d’un « protecteur ». Celui-ci est, en effet, le plus sûr garant du bon rendement, de la soumission et de la discrétion de celles qu’il place, et il peut compter en retour sur le tenancier pour surveiller les intéressées et lui faire parvenir leurs gains. Enfin le souteneur est un recruteur obligatoire quand il s’agit d’un placement en « maison close » : bien peu de femmes acceptent de bon gré la claustration et les servitudes qui y sont imposées. Le rôle des tenanciers est indispensable dans l’exercice de la prostitution en établissement et très important dans la prostitution extérieure. Certains monnayent directement ce service par un partage des bénéfices, d’autres se contentent des recettes supplémentaires apportées par l’augmentation de la clientèle due à la présence de prostituées dans leurs locaux. Les intermédiaires se divisent en deux catégories : les « entremetteurs » et les « rabatteurs » (portiers, grooms, chauffeurs) chargés de diriger les clients vers les établissements où l’on trouve des prostituées.

Les clients.

Si de nombreux hommes ont eu des rapports sexuels avec des prostituées (d’après Kinsey, 60% de la population masculine blanche des États-Unis), pour la plupart d’entre eux, ces rapports ont été très rares et souvent uniques. Il faut donc distinguer deux catégories de clients : les « occasionnels » et les « habituels ». Parmi les habituels, un certain nombre d’individus se signalent par des exigences sexuelles insolites et préfèrent s’adresser à des prostituées qui acceptent de les satisfaire. Presque tous les autres sont apparemment normaux, mais n’ont atteint ni leur maturité sexuelle ni leur maturité affective : jeunes hommes, ou êtres frustes demeurés aux stades instinctifs de la sexualité. À côté d’eux, on trouve pourtant des sujets beaucoup plus évolués pour lesquels le recours à la prostitution est un moyen commode de se procurer des rapports sexuels extra-conjugaux : pas de perte de temps (la prostituée est toujours disponible), et surtout absence d’engagement, le rapport prostitutionnel ne créant aucun lien entre les partenaires.

Il faut noter aussi, dans la clientèle habituelle de la prostitution, la présence de nombreux truands. L’homme du milieu retrouve dans le couple qu’il forme avec la prostituée un sentiment de supériorité qui lui manque par ailleurs. Les occasionnels sont en général des hommes qui, soit se sont laissés entraîner exceptionnellement, soit utilisent la prostitution comme une solution provisoire pour « remplacer » l’entourage familial dont ils sont privés par des circonstances diverses (foyer détruit, éloignement temporaire, etc.).

Les prostituées.

Des travaux scientifiques récents démontrent qu’il n’existe pas de caractéristiques physiques propres à la prostituée. On a constaté, en revanche, que celle-ci a connu, la plupart du temps, des expériences sexuelles qui ne lui ont laissé que déception et qu’elle a souffert de frustrations graves dans les premières phases de son développement affectif. La prostituée est d’abord une « mal aimée ».

Les causes extérieures à sa personne jouent un rôle très important dans son destin. L’inexistence ou la dissociation du milieu familial (mésententes entre les parents, incapacité à tenir leur rôle au foyer) favorise peu les études et la formation professionnelle, mais elle entraîne surtout de graves carences éducatives qui rendent le sujet particulièrement vulnérable. Le niveau de vie, la richesse ou la misère qui règnent dans un pays, ses structures économiques, la situation de l’emploi sont, de plus, autant de facteurs qui jouent dans le développement ou la régression de la prostitution. De même, le mode de vie, les usages, les conceptions morales et religieuses qui y ont cours ont aussi une influence. L’expérience montre cependant que, les éléments les plus défavorables étant réunis, une femme ne devient pas forcément une prostituée. Il faut qu’interviennent d’autres circonstances : d’abord une rupture avec son milieu habituel de vie conduisant à un état d’abandon ; puis la rencontre, dans sa détresse, d’une prostituée secourable ou d’un proxénète à l’affût (sollicitée, encouragée ou contrainte, elle sera entraînée vers la prostitution).

Les proxénètes.

L’esprit de lucre, le désir de se procurer de l’argent sans effort peuvent amener un individu au proxénétisme. Il est fréquent aussi de retrouver dans l’enfance et l’adolescence d’un homme devenu souteneur des carences affectives et éducatives analogues à celles que l’on constate chez les prostituées. Les souteneurs sont généralement des inadaptés : leur instabilité, leur paresse, leur absence de volonté les écartent de tout emploi régulier leur apportant la sécurité. Leur immaturité et leur inconséquence ne leur permettent guère de prétendre à des liens affectifs valables et durables. La prostituée, par les ressources qu’elle leur assure et, parfois, par l’affection qu’elle leur témoigne, leur donne une « adaptation de remplacement ». Ainsi se forme le couple souteneur prostituée, où s’épanouissent les tendances sadiques et agressives du partenaire masculin en présence de la soumission masochiste de sa compagne. À l’origine de la carrière d’un souteneur, des circonstances extérieures (liaison avec une prostituée ou fréquentation de proxénètes) jouent un rôle déterminant. Parmi les autres proxénètes, et surtout chez les tenanciers, commerçants sans scrupules, souvent anciens souteneurs ou prostituées, l’intérêt se substitue à tout autre mobile.

Législations et formes de lutte. On classe en trois groupes les législations en vigueur dans les différents pays du monde qui luttent contre la prostitution et le proxénétisme, selon le système dont elles adoptent les solutions : prohibitionniste, réglementariste, abolitionniste.

Le système prohibitionniste consiste à interdire la prostitution et à exercer une répression contre les personnes qui s’y livrent, l’organisent ou l’exploitent. De nombreux pays ont adopté cette manière de faire. Parmi eux, il y a des pays où le niveau de vie est très élevé, comme les États nordiques de l’Europe (Suède, Norvège, Danemark), les États-Unis (Nevada, Arizona, Oregon exceptés), puis tous les pays qui connurent une structure communiste (sauf l’Albanie), enfin certains pays du Tiers Monde comme le Pakistan.

Des succès ont été remportés dans la mesure où la prohibition est intervenue dans un contexte éliminant les causes essentielles de la prostitution. L’élimination de la misère et la grande liberté des mœurs ont permis aux États nordiques de maintenir la prostitution à un volume assez faible. Les mêmes conditions ont joué un rôle identique dans les États prohibitionnistes des États-Unis. Pourtant, depuis les années soixante, la prostitution paraît y progresser de façon inquiétante : la misère et le chômage subsistent dans les grands centres, la prostitution traditionnelle demeurée clandestine est très organisée ; une nouvelle prostitution est pratiquée par des femmes qui veulent se procurer de l’argent à tout prix pour acheter de la drogue. Un proxénétisme « sauvage » est apparu hors du « milieu » habituel, en particulier dans certains milieux noirs où le souteneur a pu passer un temps comme un héros en lutte contre la société blanche.

Les ( rares ) pays communistes obtinrent, au contraire, des résultats d’autant plus spectaculaires que la prostitution y sévissait antérieurement à l’état endémique. Un système économique qui supprimait toute forme de commerce ayant pour but la recherche du profit individuel et une forme de société qui prenait en charge l’individu pour le travail comme pour les loisirs ne laissaient guère de place pour un marché de la prostitution. Seul l’État aurait pu l’organiser ; or, celui-ci s’y opposait en raison même des principes marxistes. De plus, il disposait de moyens de coercition et de rééducation parfaitement efficaces. Une prostitution clandestine s’adressant surtout aux étrangers y subsista pourtant.

Le système réglementariste tolère la prostitution comme un « mal nécessaire », mais estime qu’il faut, pour éviter les excès, la contrôler et en réglementer l’exercice. Les méthodes utilisées consistent d’abord à isoler la prostitution : On autorise le fonctionnement d’établissements de débauche où elle doit s’enfermer et on désigne des quartiers dont elle ne doit pas franchir les limites. Dans le même temps, pour permettre l’identification des personnes soumises à une surveillance sanitaire et policière, on leur impose d’être inscrites sur des registres de police et de justifier de la régularité de leur situation par une carte. Le réglementarisme n’est jamais parvenu à atteindre ses objectifs. L’expérience démontre que le fonctionnement des maisons de tolérance ne réussit pas à éliminer la prostitution de la rue. Les mesures de surveillance imposées aux prostituées rendent leur reclassement impossible et les empêchent de se soustraire à l’emprise de leurs souteneurs.

Les visites médicales périodiques, impuissantes à assurer une protection utile contre les maladies vénériennes, donnent aux clients une fausse sécurité. Le scandale qui résulte de l’autorisation donnée à quelques centaines de tenanciers d’exploiter un commerce illicite et dangereux confère un monopole dont on ne trouve l’équivalent nulle part. Ce sont les raisons qui ont amené presque tous les États à interdire les maisons de prostitution sur leur territoire sans parvenir toujours à les éliminer totalement.

Système abolitionniste.

Le système abolitionniste a été une réaction contre la réglementation, qui contribuait à laisser la prostituée à la merci des proxénètes et à la maintenir dans une situation comparable à celle de l’esclavage. Les abolitionnistes entendent agir sur les causes sociales et économiques de la prostitution et s’attaquent par priorité aux proxénètes. À la fin du XIX° siècle, ce mouvement prit naissance en Angleterre où, en 1875, fut fondée la Fédération abolitionniste internationale qui groupa plusieurs pays d’Europe occidentale. Ces efforts aboutirent à la convention internationale pour la « répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui », adoptée le 2 décembre 1949 par l’Assemblée générale des Nations unies. Les États signataires de cette convention s’engagent à interdire le fonctionnement de tout établissement de prostitution, à instaurer une législation punissant tout mode d’exploitation de la prostitution d’autrui, même si la personne exploitée est majeure et consentante. Viennent ensuite des mesures destinées à la libération et au reclassement des prostituées : suppression de toutes mesures créant une ségrégation à leur égard et création d’organismes médico-sociaux destinés à faciliter leur réinsertion sociale. La France s’est dotée d’une législation inspirée des principes abolitionnistes par la loi du 13 avril 1946 et par les ordonnances des 23 décembre 1958 et 25 novembre 1960. On peut citer parmi les États abolitionnistes : l’Italie, l’Espagne, le Luxembourg, l’Allemagne (sous la réserve des Eros centers), les Pays-Bas, l’Argentine, le Chili, et de nombreux États du Tiers Monde. On accuse souvent, à tort, ce système de manquer d’efficacité ; il a cependant permis des progrès. S’attaquer aux causes profondes de la prostitution ne peut donner de résultats qu’à long terme. Quant aux insuffisances de la lutte contre le proxénétisme, elles sont dues, en général, à la faiblesse de la répression et au maintien de pratiques héritées du réglementarisme.

Reclassement des prostituées.

Même s’il y a quelque naïveté à le penser, le développement des techniques de rééducation et la prise de conscience des devoirs de la société envers les plus défavorisés des siens permettent aujourd’hui, mieux que par le passé, de tenter de résoudre le problème. Les pays communistes imposèrent aux prostituées une rééducation forcée. Dans les démocraties occidentales, la « liberté » qui permet à une fille de s’écarter de la voie normale ne rend son retour possible que si elle le désire. Même dans ce cas, il est nécessaire qu’une assistance lui soit apportée. Des œuvres privées et des organismes publics ont été créés à cet effet. Les prostituées majeures s’y présentent d’elles-mêmes ou sur les conseils de services sociaux, les mineures peuvent leur être confiées par décision judiciaire.

Si la situation s’est modifiée du tout au tout dans les pays anciennement communistes, d’importantes transformations se sont également produites ailleurs : la prostitution professionnelle a connu une régression partout où s’est élevé notablement le niveau de vie. Une plus grande liberté dans les relations entre jeunes, qui leur rend superflu le recours à la prostitution, et la répression accrue du proxénétisme ont accentué cette régression. La prostitution occasionnelle s’est, en revanche, développée en raison du relâchement des structures familiales et sociales, des tentations dues à l’abondance des biens offerts à la consommation et de l’apparition d’un important vagabondage chez les jeunes dont certains se prostituent pour se procurer des stupéfiants. Le proxénétisme traditionnel, pour survivre, prend des formes nouvelles qui se rapprochent du racket. Par ailleurs, il tend à devenir un des éléments d’un trafic plus vaste consistant à exploiter des chaînes d’établissements « de plaisir » où l’on vend « de la femme » au même titre que de l’alcool, de la drogue, des publications ou du matériel pornographiques et où l’on pratique le jeu. De telles entreprises, appelées à prendre une place importante dans la vie de la cité, constituent un très grave danger car elles sont à l’origine d’une « criminalité organisée » d’un type nouveau. La lutte contre la prostitution et le proxénétisme se présente donc comme un devoir social et elle est nécessaire pour combattre la délinquance et le crime.

La censure et son insaisissable objet.

La dispersion de telles réponses n’a pas qu’un intérêt sémantique. Elle contient des enseignements et justifie, par exemple, les embarras de la censure. Comment appliquer celle-ci à une notion qui soutient le paradoxe d’être à la fois évidente et cependant vide, à une notion qui est en même temps indestructible (puisque toutes les époques la connaissent) et volatile (puisqu’elle s’évapore ici pour recomposer une autre nébuleuse ailleurs) ? On en vient à cette conséquence que la censure ne peut être que capricieuse, changeante (ce qu’il est banal de constater : Joyce, Genet, Bataille, D. H. Lawrence, réprouvés d’abord, sont publiés en Livre de poche) et arbitraire.

L’arbitraire ici s’avoue en ce que les censeurs ne prennent même pas le soin de dessiner l’objet qu’ils frappent. Le cas du cinéma en France est assez clair. En 1975, fut créée une catégorie spéciale groupant les films pornographiques et les films incitant à la violence, qui, sous ce chef, sont victimes de restrictions sévères. Ils ne peuvent être projetés que dans des salles spéciales, les salles X, qui doivent en faire la demande, et ils supportent une fiscalité d’exception. Par ailleurs, aucune aide n’est consentie à des films dont le scénario laisse soupçonner qu’ils mériteront d’être rejetés dans le circuit X. Selon une autre disposition, les films pornographiques étrangers sont soumis à une taxe ( 300 000 F) ; Ce qui revient pratiquement à interdire leur importation. (L’existence de cette taxe, d’une part, encourage la production nationale en drainant une grande partie des capitaux disponibles vers la production des films pornographiques, au détriment des autres films ; d’autre part, supprime la concurrence de la production étrangère, seule capable de créer des films pornographiques de qualité, tel le très beau The Devil in Miss Jones, et voue ainsi la production française à la fadaise, à la vulgarité, au bon marché et à la laideur).

Une telle législation, en dépit de sa précision, repose, en fait, sur un lieu vide, car elle ne fournit aucune définition du film pornographique et oblige à se fier à la seule jurisprudence. Or, d’après celle-ci, les films classés X donnent à voir une activité sexuelle effective en l’absence de toute couleur supplémentaire - que cette autre couleur soit d’ordre esthétique, philosophique, affectif ou romanesque. On condamne la présentation de l’acte sexuel lorsque cet acte n’a d’autre fin que lui-même et son éternel recommencement. Ainsi le film japonais L’Empire des sens ne pouvait être enfermé dans le circuit X, compte tenu de sa qualité et de ses ambitions. Il faut préciser que la commission de contrôle peut, dans certains cas, décréter l’interdiction totale, y compris dans le circuit X, de certains spectacles. Une série de films alliant érotisme et nazisme a, en 1979, été victime d’une telle mesure. Mais là non plus il n’existe pas de définition stricte ; seul prévaut un usage qui semble exclure de tout circuit les films alliant la sexualité à l’extrême sadisme.

Et encore la censure cinématographique est-elle relativement nette. S’agissant de la littérature, on pénètre dans un labyrinthe inexplorable. Une zone réservée a été instituée, avec la réglementation touchant les sex-shops. Ces boutiques, véritables ghettos de la sexualité, peuvent proposer n’importe quel livre, ainsi que des objets fétichistes ou du matériel théâtralement sadique, pour la raison qu’elles sont interdites aux mineurs. La littérature qui s’y débite en toute liberté est produite par des éditeurs qu’il est presque impossible de définir. Elle est d’une sottise, d’une monotonie et d’une laideur extrêmes. Au contraire, dès qu’un ouvrage, par sa tenue littéraire, échappe au circuit des sex-shops, il est voué a être vendu dans des librairies de littérature générale et se trouve par là exposé à l’œil de la censure. Mais cet œil est déconcertant, faisant intervenir plusieurs juridictions, administrative, judiciaire et même financière. Ainsi, des éditeurs de qualité, tels Jean-Jacques Pauvert, Éric Losfeld, Régine Deforges, ont-ils été saignés à blanc, encore que, par la suite, la censure se soit faite à la fois moins rigoureuse et moins arbitraire. Mais, quoi qu’il en soit des mécanismes de celle-ci, dans les secteurs où elle s’exprime, un point commun demeure : l’incapacité à définir cet « objet » qu’est la pornographie.

Objet si glissant et si insaisissable qu’on a parfois nié que notre époque soit marquée par un épanouissement de la pornographie. Certes, depuis qu’il y a des humains et qui couchent, la représentation écrite, dessinée ou parlée de l’acte sexuel est courante. Aux illustrations traditionnelles qu’on a évoquées et qui vont des peintures rupestres aux images sacrées, il faut ajouter la littérature pornographique du Moyen Âge, celle de la Renaissance (mais la notion contemporaine de pornographie ne s’appliquerait sans doute pas aux soties, aux farces ou aux outrances de Rabelais), celle des âges classique et moderne.

L’enfer de la Bibliothèque nationale, qui s’est développé au long du XIX° siècle, contenait de nombreux titres qui étaient fort arbitrairement élus, puisque, si La Pucelle de Voltaire y échappait, on y avait enfermé des œuvres de Mirabeau, Casanova, Nerciat, Verlaine, Maupassant, Gautier, Apollinaire, Pierre Louýs. Les éditions Balland ont publié il y a quelques années un album de photographies érotiques des années 1900, plus cocasses mais aussi vulgaires que les images aujourd’hui débitées dans les sex-shops. Au XVIII° siècle, la pièce de Baculard d’Arnaud Foutre ou Paris foutant était représentée à Paris, de même que Sirop au cul de Charles Colé ou Léandre l’étalon. John Atkins nous apprend qu’à Londres, au début du XIXe siècle, en pleine période puritaine, Holiwell Street abritait une cinquantaine de boutiques spécialisées dans le commerce des livres obscènes, parmi lesquelles la célèbre librairie d’Edmund Curl. Une « association pour la suppression du vice » se forma pour purger ce mauvais quartier.

Les trois mutations de la pornographie contemporaine.

Cela ne veut pas dire que la vague pornographique actuelle ait déferlé sur le monde bien avant le milieu du XX° siècle. Ce qui se passe aujourd’hui - depuis les années cinquante pour des pays comme la Suède et, par la suite, les États-Unis, et depuis les années soixante-dix pour la France et quelques autres pays - paraît former un phénomène sans précédent. La pornographie a ainsi connu, en effet, une série de mutations radicales qui l’ont transformée elle-même et dont l’examen aidera à proposer une image de cet étrange objet.

Sa première mutation consiste dans le fait qu’elle s’est démocratisée. Aux périodes classiques, les livres licencieux ou légers étaient chers, réservés à un petit nombre d’amateurs appartenant aux milieux aristocratiques, aisés, blasés, intellectuels. Les textes ou les images qu’on leur offrait étaient l’œuvre d’artistes excellents, très raffinés. La pornographie populaire s’exprimait de préférence, par des plaisanteries de corps de garde, des chansons d’après boire, des images égrillardes, des graffiti sauvages, des histoires drôles, quelquefois savoureuses, mais en tout cas scatologiques et phallocratiques. La démocratisation contemporaine de la pornographie a entraîné un abaissement considérable de la qualité, tout au moins en ce qui concerne les textes et images réservés aux sex-shops et aux cinémas X.

La deuxième mutation tient à ce que les ouvrages érotiques, qui jadis et naguère circulaient « sous le manteau », dans l’ombre, ne sont plus « hors la loi » aujourd’hui, et (qu’ils soient complètement libres ou qu’ils soient contrôlés) on verra que cela n’est pas sans effet sur leur contenu même.

Également décisive, la troisième mutation de la pornographie s’est opérée par le fait qu’elle s’est donné un support privilégié, le cinéma. Tout se passe comme si l’image animée et la salle obscure, avec sa solitude, ses complicités un peu moites, étaient parfaitement adéquates à la représentation du plus intime, du plus interdit et du plus anciennement refoulé. On pourrait même se demander si le cinéma, par essence, n’est pas un art pornographique, un art de voyeurs - dont le film X ne serait que l’exaspération, le point d’incandescence - et aller jusqu’à prétendre que la pornographie ne devait découvrir son propre visage que grâce à l’invention du cinématographe. Cette connivence avec le cinéma est de beaucoup de conséquence pour la pornographie. Celle-ci est modelée par les capacités techniques du cinéma : gros plan et travelling, montage et bruitage, couleur.

Le film peut montrer non point le symbole, l’équivalent langagier ou dessiné d’une copulation, mais la copulation elle-même, comme il peut représenter l’intime et le jamais vu des corps. Ainsi s’explique ici la tentation du réalisme - ou plutôt du super-réalisme, car le montage, en livrant des scènes réelles tournées à des moments différents, peut les accumuler au point qu’elles en deviennent quasi fantasmatiques. C’est même par là que le cinéma diffère du théâtre érotique, qui, lui, est limité par les capacités des comédiens. Son impérialisme s’exerce, en outre, par le fait qu’il constitue un art de la vue, du regard, de sorte que la pornographie contemporaine est fondée, plus que par le passé, sur le regard - ce dont fournissent confirmation les livres qui sont vendus dans les sex-shops et qui, avec un texte filiforme et très pauvre, recourent très largement à l’illustration.

Ces mutations ont transformé la pornographie jusqu’à en faire un objet inédit, qui n’a à peu près plus rien à voir avec les ouvrages qui étaient marqués, hier, d’infamie (la plupart des livres écrits avant 1950 ne « méritent » plus l’étiquette pornographique). Un seuil a été franchi et il convient, en le reconnaissant, d’analyser ce qu’il est advenu du discours sur la sexualité au moment où il a franchi ce seuil. Il est étrange que tous ces changements conduisent aux mêmes conséquences. La démocratisation du phénomène et la mainmise sur l’édition pornographique d’éditeurs préoccupés uniquement de rentabilité et jamais d’art ou de réflexion engendrent monotonie et pauvreté. Le cinéma, guidé qu’il est par les contraintes des salles X, souffre des mêmes inconvénients, à quoi s’ajoutent les servitudes qui lui sont propres : le réalisme et l’aplatissement. La deuxième mutation qu’on a signalée et qui concerne la loi ne fait que renforcer encore ces traits.

L’œuvre érotique de jadis, en effet, évoluait en dehors de la loi - et dans les marges de la loi. Sa seule existence violait déjà la règle sociale. Elle arrivait donc à échapper à la loi, puisqu’elle était clandestine, mais tout se passait comme si cette dernière la réinvestissait par d’autres voies. En réalité, le texte ou l’image clandestins étaient obsédés par la notion d’interdit, donc de loi - cet interdit étant non pas celui de l’État, puisqu’on échappait à sa surveillance, mais celui des lois plus fondamentales, plus enfouies et plus redoutables : l’interdit moral, social ou religieux. L’efficacité des ouvrages érotiques d’autrefois, leurs mérites et leur profondeur, le plaisir de leurs lecteurs naissaient de ce défi incessant aux différents tabous dressés autour de la sexualité et de son libre exercice. Une œuvre comme celle de Georges Bataille est, à ce titre, exemplaire : elle ne va au bout de l’excès que pour détruire les interdits, mais de telle manière que l’interdit, incessamment, reconstruise ses pièges. Et l’on pourrait établir que la quasi-totalité des œuvres érotiques fonctionnaient ainsi dans la lumière du péché, du défendu, ou affirmer que la littérature érotique des âges classique et moderne demeure religieuse, morale et métaphysique.

Le discours pornographique face à la loi et au désir.

L’art pornographique contemporain fonctionne dans l’enceinte de la loi. Et, par là, accepté, toléré, rédimé, il se trouve purgé de toute référence à ces autres lois, plus masquées mais plus terribles, que sont les vieilles lois religieuses ou morales. Péché, honte, culpabilité sont des références qui ont déserté les livres et les films pornographiques actuels. Dans ces derniers comme dans les théâtres de life show ou dans les livres des sex-shops, tout interdit semble s’être volatilisé sans laisser de trace.

Les figures de la nudité, celles des organes sexuels et des formes les moins convenues de leurs accouplements ont cessé d’être marquées du fer rouge qui mutilait jadis l’épaule des prostituées. Pour la première fois, dans l’histoire des cultures, une société donne à regarder, dans un spectacle à la fois morne et délirant, monumental et infatigable, cette « scène primitive » sur laquelle pesait l’interdit monumental. Certes, celui-ci pouvait revêtir des formes très contradictoires selon les sociétés. Montaigne et Sade, également soucieux de ridiculiser ces interdits, se sont ingéniés à établir que les règles de la pudeur et les protocoles de la sexualité n’obéissent pas à un schéma universel. Une conduite qui est ici frappée d’opprobre sera licite dans un pays voisin. Un Arabe ne suit pas les mêmes codes qu’un Italien. Un Espagnol ne s’émeut pas aux mêmes objets qu’un Norvégien. Cependant, pour un certain regard, à un certain niveau d’analyse, peu importe que la loi fondamentale découpe les conduites sexuelles selon telle ou telle ligne : derrière les variations, la loi demeure, immarcescible. Si bien que ce refus universel d’accorder pleine liberté à la sexualité laisse supposer que la sexualité, parce qu’elle constitue le plus obscur et le plus grand danger, a engendré le premier modèle et le ciment de toutes les autres lois - morales, sociales et historiques.

Or, ce qui étonne dans le discours pornographique des années soixante-dix, ce qui fait son originalité radicale, c’est qu’il entend non seulement anéantir la loi d’hier, déplacer les bornes de la pudeur et de l’autorisé, mais encore passer au large de toute loi. Cette abolition de l’interdit fait le statut de la nouvelle pornographie. Celle-ci nous conduit dans des banlieues vagues et blêmes, inertes, amorphes, indifférenciées, auxquelles la loi n’a pas encore imposé son ordre ou, plutôt, qu’elle a cessé de régenter. Une lumière plate et monotone nimbe ces contrées, dans lesquelles se nivellent les différences, les accents, les couleurs. Les corps s’échangent sans préférences et s’accouplent au hasard, sans exaltation ni crainte. Là s’évanouissent toute personnalité et, pour ainsi dire, la différence sexuelle elle-même. Là dépérit l’idée même que nous nous faisons de l’homme, du désir, de la société et de l’histoire, du temps et de la mort. Nous dérivons dans la direction de ce « zéro absolu » que Nietzsche annonçait. Nous voyons se pratiquer une sexualité qu’il faut bien appeler « nihiliste ». Le discours pauvre et aplati de la pornographie, parce qu’il célèbre la fin de la sexualité telle qu’elle fut toujours vécue (c’est-à-dire réglée par une grille compliquée d’interdits), annonce la fin du « moi », l’avènement d’un homme, d’une femme « sans qualités », l’évanouissement de ces catégories que nous tenions pour consubstantielles à nous-mêmes : le beau et le laid, le répugnant et le désirable, le désir et le dégoût, le choix et le refus, la liberté et la contrainte, le jeune âge et le grand âge, l’un et le multiple, le moi et l’autre et, à la fin, le sexe masculin et le sexe féminin.

De ce point de vue, et en dépit de sa nullité, ou peut-être à cause de cela, le discours pornographique mérite interrogation. Sa charge subversive est extrême. Elle est plus violente, parce que plus désespérée et beaucoup moins prometteuse, que celle des discours pornographiques de jadis, qui se soutenaient de la loi, c’est-à-dire de toutes les empreintes et de tous les emblèmes de l’histoire humaine. Il n’est pas surprenant que les grandes forces qui se sont levées pour s’opposer à la pornographie soient intimement liées à la loi. Alors que les souples et sceptiques gouvernements libéraux acceptent qu’on présente les images sexuelles, deux institutions multiplient les imprécations, l’Église catholique et le Parti communiste. Ces deux gardiens de la loi fondamentale n’ont pas tort. Ils savent qu’au-delà de l’aspect choquant, corrupteur ou fascinant que peut revêtir la pornographie, celle-ci met en cause quelque chose de plus sérieux encore, à savoir une certaine idée de l’homme et de la société.

Comme la loi sexuelle, en effet, est fondatrice non seulement du désir, mais de tout ordre social, son éventuel effondrement pourrait, après le champ du discours, gagner celui du réel (bien qu’on n’en soit pas encore là, il n’y a pas de discours innocent) et risquerait d’entraîner quelque remaniement dans les structures de notre histoire. La pornographie serait alors à rapprocher d’autres signes, plus nobles ou plus voyants, indicateurs d’alarme ou d’espérance selon les vœux de chacun. Elle contribuerait ainsi à montrer que nous pénétrons dans une zone crépusculaire, dans un temps autre - non point l’introuvable « fin de l’histoire » de Hegel, mais l’agonie de ce que nous avons appelé histoire, et qui n’est sans doute que l’une de nos histoires.

Ces films sexuels, ces romans libérés de tous les interdits, et étrangers à la mort, aux intermittences du cœur et aux répugnances, ces œuvres qui nient le déficit des corps et éparpillent le désir sur des objets indifférents, insensibles à l’identité des acteurs, ces histoires léthargiques ; Ces théâtres neutres et rabâcheurs, kaléidoscopes monotones de toutes les combinaisons du désir, ces récits qui, à ne connaître que le désir et ses assouvissements, aboutissent à effacer le désir, ces images et ces textes qui dosent le néant de tout héritage, on dirait qu’ils naissent purgés de toute culture, de toute mémoire et de toute histoire. On a le droit de les déchiffrer comme des tentatives désespérément « adamiques », comme une sorte de reflet dégradé et épuisé des splendeurs du Paradis, du temps où le péché n’avait pas encore fait son entrée dans l’histoire ; ils parlent d’îles perdues, qui dérivent loin de notre temps.

Maladroite ou provocante, obsessionnelle, puérile, cauchemardesque ou superbe, raffinée, rêveuse ou brutale, la parole pornographique envahit les villes, les infecte peut-être et elle ne peut demeurer inécoutée. On l’accueille ou la dénonce ; on y réagit par la colère ou l’intérêt ; mais il n’est pas possible d’y demeurer indifférent. Bien souvent, les annonciations naissent moins dans les esprits raffinés que dans des phénomènes frustes et collectifs. En ce sens, pour pauvres qu’ils puissent paraître, les films, les théâtres et les livres pornographiques dessinent le gribouillis un peu tremblé d’une très obscure, très dangereuse énigme.

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