La Première guerre mondiale : 1914-1918.

Mardi 20 novembre 2007 // L’Histoire

La guerre « patriotique », ainsi pourrait-on qualifier le premier conflit mondial. Que l’on jette, en effet, un regard sur l’histoire proche ou lointaine, et il apparaît que chacune des grandes guerres que l’Occident a connues a été peu ou prou mâtinée de guerre civile : ce qui est clair pour 1939-1945 l’est également pour l’époque de la Révolution et de l’Empire, pour la guerre de Trente Ans et les autres grandes querelles des XVIe et XVIIe siècles.

Première Guerre mondiale.

La Première Guerre mondiale, véritable matrice du nouveau siècle, procède directement de l’exacerbation des tensions nationalistes en Europe. En 1917, l’intervention nord-américaine accélère la défaite de l’Allemagne. Les Etats-Unis d’Amérique ont envoyé ses soldats en disant :( Lafayette nous voilà.) C’est ainsi que les dirigeants US « de l’époque, » venaient remercier la France et son Roi ( Louis XVI ) de les avoir libéré de la tutelle Britannique, grâce aux marins de l’Amiral de Grasse et des soldats du Général de Rochambeau commandant l’armée de terre. 
 
En 1870, un parti hostile à la guerre franco-allemande a souhaité la défaite française qui entraînerait la chute de Napoléon III. En revanche, en 1914, l’union sacrée a empêché dans toutes les nations en guerre la constitution de ce qu’on appellerait aujourd’hui « un parti de l’étranger ». Certes, les pacifistes, les anarchistes et les socialistes comme Georges Plekhanov et Jean Jaurès ont condamné la guerre impérialiste, mais ils l’ont implicitement approuvée dès lors que des armées étrangères menaçaient ou occupaient le territoire national.

En 1914, chaque peuple s’est cru menacé d’agression. On ignore le défaitisme, du moins au début de la guerre, même en Russie où pourtant l’autocratie tsariste est contestée. Par défaitisme, on entend, entre 1914 et 1918, non le pessimisme décourageant qui affaiblit le moral du pays et le conduit à la défaite, mais le vœu de chacun, exprimé ou non, que son propre pays soit battu, et ceci pour le salut de ce dernier. Si en France et en Italie des groupes catholiques, très restreints il est vrai, souhaitent la défaite de leur pays pour que le châtiment de Dieu s’abatte sur une nation qui a persécuté l’Église quelques années auparavant lors de la loi de Séparation ; si certains socialistes extrémistes voient avec terreur l’éventualité d’une victoire de Nicolas II qui empêcherait pour longtemps toute révolution prolétarienne, ces défaitistes-là veulent en fait, pour les nations vaincues, non pas tant la ruine que le salut spirituel ou, comme en Russie, le mieux-être ; mais l’énorme majorité des peuples ne suit guère ces idéologies idéalistes du pire pour le meilleur. Bouter l’ennemi hors du territoire occupé ou agressé constitue un impératif instinctif et qui ne se discute pas. Lénine, ne pouvant s’opposer au courant, propose la transformation de la guerre européenne en guerre civile.

Chacun a conscience de combattre pour sa patrie et pour sa maison. L’idée d’ennemi héréditaire redevient à la mode pour tous les peuples. Les Français regardent la « ligne bleue des Vosges » et l’Alsace-Lorraine perdue en 1870. Les Allemands veulent imposer pour toujours, à la France et à la Russie, l’hégémonie de l’ancienne Prusse. Les Russes, à l’est comme à l’ouest, évoquent les grands souvenirs historiques, l’encerclement par les Teutoniques et les Tatars. Les Italiens, qui abandonneront vite leur neutralité, se souviennent de l’occupant autrichien qu’ils ont chassé au XIXe siècle, et les Turcs n’oublient pas que les Slaves ont toujours constitué pour eux une menace. Dans tous les pays, les maîtres d’école avaient enseigné ces vérités qui alimentent l’esprit patriotique. De plus, devenus adultes, les jeunes lisent dans les journaux que leur pays est entouré d’ennemis qui en veulent à sa prospérité, à sa sécurité, à son existence même. Ainsi, l’enseignement de l’histoire, les campagnes de presse, les manifestations sportives même stimulent ce patriotisme, bientôt transformé en nationalisme. Des sentiments belliqueux apparaissent chez des gens qui, par ailleurs, étaient pacifiques et qui étaient même portés à juger que seule la politique de leurs dirigeants était susceptible de provoquer une guerre. Il en va ainsi des leaders du mouvement socialiste international, chantres du pacifisme, tels Jean Jaurès ou Karl Kautsky ; ils ne s’aperçoivent pas qu’en 1910 ils mettaient l’accent sur les responsabilités, en cas de guerre, de la classe dirigeante de leur propre pays, et qu’en 1914 ils les font retomber sur la classe dirigeante de l’ennemi national.

Cette croyance générale rend compte de l’unanimité avec laquelle les mobilisés de tous les pays répondent à l’appel. Ils remettent à plus tard la réalisation d’autres rêves, tels que la révolution sociale ou, pour de nombreux Italiens et les sujets minoritaires d’Europe centrale, le départ aux Amériques. À ceux-ci, la guerre va donner l’illusion qu’aux armées ils ne seront plus des citoyens de deuxième zone ; aux autres appelés, campagnards ou provinciaux, la guerre va procurer ce que l’existence quotidienne ne peut apporter : une extraordinaire aventure. La plupart d’entre eux, Français, Russes, Allemands, n’ont jamais pris le chemin de fer ; ils n’ont jamais vu la grande ville et, tout juste âgé de vingt ans, ils s’imaginent qu’ils reviendront au foyer sous peu, auréolés des lauriers de la victoire. Le rêve d’un monde pacifique qui avait animé les socialistes et les internationalistes s’effondre sous la poussée d’un enthousiasme guerrier commun à tous les peuples d’Europe.

Mobilisation générale en France, 1914.

En août 1914, dès la déclaration de guerre, les réservistes français se rendent dans les casernes pour rejoindre l’armée. 
 
Au mois d’août 1914, les peuples européens partent pour une guerre qu’ils imaginent non seulement " fraîche et joyeuse ", mais courte : tout le monde est persuadé de pouvoir être de retour au foyer " avant la chute des premières feuilles ". Pourtant, après quelques mois d’une guerre de mouvement indécise, le conflit s’enlise dans la guerre...Les combats singuliers qui opposèrent les nations une à une répondaient à une tradition enracinée au plus profond de la conscience des peuples. Chacun d’eux pressentait qu’il était menacé dans son existence même par l’ennemi héréditaire ; cet instinct collectif ne le trompait pas complètement puisque le « programme de septembre 1914 » des dirigeants allemands envisageait « l’affaiblissement de la France au point qu’elle ne puisse jamais plus devenir une grande puissance » ; de leur côté, Delcassé, Poincaré et les chefs militaires français entendaient « ramener l’Allemagne à sa situation d’avant 1866 » ; la politique russe de soutien aux minorités slaves de l’Empire austro-hongrois visait, à long terme, la destruction de l’État des Habsbourg ; la politique « panturque » du Sultan menaçait également l’empire des tsars de désintégration, etc.

Les dirigeants comme les peuples subissaient en fait la pression d’une sorte de fatalité de la guerre qui dépassait le simple impérialisme des puissances et rejoignait des instincts psychologiques plus obscurs.

Les impérialismes en présence.  

La composition des alliances rend compte de la nature impérialiste de la guerre, de ses causes essentielles, celles que les pacifistes mettaient en avant, et que l’analyse « marxiste » révélait. Toutefois, celles-ci n’étaient pas absolument déterminantes puisque, selon Rosa Luxemburg, Kautsky et bien d’autres, « si l’impérialisme portait en lui-même des tendances suffisantes à provoquer des guerres [...], les trusts et les cartels étaient intéressés au maintien de la paix [...], comme la crise du Maroc, en 1911, en avait porté témoignage. En 1913, le Français Jean Jaurès et l’Allemand R. Hasse affirmaient : « La plus grande garantie pour le maintien de la paix repose dans les investissements internationaux [...] ; d’ailleurs trois forces militent en faveur de la paix : la solidarité du prolétariat, la coopération des capitaux anglais, français et allemands ; la peur des gouvernements que de la guerre ne jaillisse la révolution. »

Jean Jaurès, Député du Tarn de 1885 à 1889 et de 1902 jusqu’à sa mort, Jean Jaurès prend parti pour Dreyfus à partir de janvier 1898. Élu vice-président de la Chambre en 1903, il devient directeur politique du journal L’Humanité paru, pour la première fois le 18 avril 1904. L’assassinat du tribun pacifiste le 31 juillet 1914 marqua symboliquement l’entrée en guerre de l’Europe. Ces conclusions se révélèrent erronées ; leurs prémisses en étaient pourtant exactes. La formation de la Triple Entente (France, Grande-Bretagne, Russie), la consolidation de la Duplice (Autriche-Hongrie, Allemagne) tout comme l’évolution des rivalités impérialistes rendaient l’affrontement entre les puissances inéluctable.

Une sorte de cycle historique avait commencé, entre 1780 et 1805, défini par le développement industriel des nations. L’Angleterre avait pris alors une avance exceptionnelle, sa puissance étant égale, au milieu du XIXe siècle, à celle de tous les autres pays réunis. Cependant, on note une différence avec le XXe siècle où l’avance technique des États-Unis par rapport au reste du monde ne cesse de croître : au XIXe siècle, l’écart qui séparait la Grande-Bretagne des autres nations industrielles se réduisit décennie après décennie. D’autres nations industrielles naquirent, réussirent à croître et à prospérer, à ne pas se laisser dominer par l’Angleterre : d’abord la France, puis la Belgique, parties les secondes dans la course industrielle ; ensuite les États-Unis, la Russie, le Japon ; enfin et surtout l’Allemagne.

Unifiée en 1871, l’Allemagne doit rattraper un immense retard économique sur le reste de l’Europe occidentale. Elle se sent particulièrement faible face à un monde installé dans la prospérité qui garde et protège ses débouchés économiques, ses sources de matières premières et qui sait prévoir son avenir. Mais son sens du travail et son orgueil national, d’autant plus fort qu’il est récent, poussent l’Allemagne à contrer la concurrence économique des autres nations en se dotant d’une industrie très concentrée et en se livrant à une technocratie dangereuse. Ces deux mesures lui permettent de rattraper, en quelques décennies, un siècle de retard sur l’Angleterre dont elle réussit même à concurrencer à la veille de 1914 certains produits métallurgiques. L’Allemagne regarde aussi outre-mer et vers l’Afrique où elle espère trouver des matières premières à bon marché ou même fonder des comptoirs pour écouler ses produits manufacturés. Il est vrai que la France et l’Angleterre se sont depuis longtemps partagé l’Afrique et l’Asie ; et l’Allemagne, sauf en de rares endroits comme au Cameroun, ne peut espérer obtenir de zones d’influence dans les colonies. Aussi étouffe-t-elle sur un territoire déjà très peuplé et ressent-elle comme une injustice que son industrie de plus en plus compétitive se heurte à la crainte, à la rivalité ou à l’égoïsme des autres puissances européennes.

Plus que toute autre, l’Angleterre se sent menacée par cette volonté de défi que stimule l’orgueil d’une réussite sans pareille. De la Chine à l’Afrique du Sud, l’Angleterre trouve partout l’Allemagne sur sa route. Surtout, après 1900, la montée de la puissance navale allemande, sous l’influence des pangermanistes, tel l’amiral von Tirpitz, éveillait de très vives inquiétudes outre-Manche. La presse et l’opinion publique mènent des campagnes violentes contre l’Allemand, dénonçant ses visées expansionnistes. L’Allemagne, de son côté, conteste l’hégémonie de l’Angleterre. Certains hommes d’État anglais et allemands cherchent bien à négocier. Les Anglais, de par leur nature, ne sont pas guerriers. Ils semblent prêts à discuter, à temporiser. Ils se sentent, comme Anglo-Saxons, assez proches des Allemands ; l’empereur Guillaume II est marié à une fille de la reine Victoria. Mais une fois de plus la bonne volonté de quelques dirigeants ne peut prévaloir sur la force et l’antagonisme de deux impérialismes et sur l’influence des opinions publiques de plus en plus hostiles.

Les dirigeants allemands interprétèrent de façon erronée le pacifisme affecté des Anglais. Ils s’imaginèrent que seuls des malentendus de caractère personnel, ou des difficultés conjoncturelles barraient la voie à un accord, c’est-à-dire à des concessions émanant des milieux dirigeants anglais. En pleine crise de juillet 1914, ils avaient toujours la certitude que l’Angleterre ne participerait jamais à un conflit continental. Persuadés qu’ils finiraient par « s’entendre » avec les Anglais, ils manifestèrent surprise et colère lorsque, ayant envahi la Belgique, ils apprirent que la Grande-Bretagne se décidait à les combattre. Ils n’avaient effectué aucun préparatif contre elle et ignoraient qu’à l’inverse la « pacifique » Albion avait tout prêt un plan de débarquement au Schleswig. Ce fut l’avance vers Anvers des armées du Kaiser qui obligea l’état-major anglais à remettre ce projet à plus tard.

L’ennemi héréditaire.

L’antagonisme franco-allemand puisait sa force dans l’idée de revanche et le retour à la mère patrie des provinces perdues de l’Est. Il se nourrissait aussi de la crainte qu’éprouvaient les Français devant la poussée démographique de l’Allemagne. Comme la courbe démographique française s’infléchissait au contraire, Paris ne voyait pas sans frémir grandir l’ombre de l’ennemi héréditaire. La France pouvait encore aligner 74 divisions face aux 94 divisions allemandes : qu’en serait-il dix ou vingt ans plus tard ? L’alliance russe était solide, les armées tsaristes s’étaient reconstituées depuis la guerre de Mandchourie, l’Angleterre était bien disposée : en serait-il toujours ainsi ? Or la rivalité franco-allemande se retrouvait à tous les niveaux : expansion coloniale, exportation de produits, conquête de marchés financiers. Depuis quelques années, les intérêts allemands étaient présents jusqu’à l’intérieur des frontières françaises.

Quant à la Russie qui commençait à peine à s’industrialiser, notamment sous l’impulsion du ministre de Witte, elle voyait avec déplaisir que le Drang nach Osten était non seulement le slogan des partisans de l’« espace vital », mais aussi l’expression de la concurrence économique et industrielle allemande. À l’entente cordiale de la France avec l’Angleterre et avec la Russie, véritable encerclement, répondit l’alliance entre l’Autriche-Hongrie, la Turquie et l’Allemagne. Pour l’Autriche-Hongrie, l’ennemi presque héréditaire restait les Slaves, qu’ils soient sujets austro-hongrois, serbes ou russes. Quant à la Turquie, elle n’ignorait pas que la Russie avait toujours cherché un débouché sur la Méditerranée et qu’elle ne cessait de revendiquer les Détroits. La menace se précisait, puisque l’Angleterre qui, naguère, protégeait la Sublime Porte, était alliée à la Russie. Pour la Turquie, seul un rapprochement avec l’Allemagne de Guillaume II pouvait rompre l’isolement où elle se sentait emprisonnée. L’Allemagne, qui n’avait guère de colonies, avait accompli une œuvre de belle propagande, en se présentant comme la protectrice des nations d’outre-mer et comme la garante de leur indépendance : on l’avait bien vu à Tanger et à Agadir... Ainsi avait-elle pu trouver des sympathies auprès des peuples colonisés dans tout le bassin de la Méditerranée, du Caucase à Marrakech.

En se déclarant la guerre, les peuples et les gouvernements d’Europe pouvaient ainsi trouver toutes les justifications possibles, se présenter comme des victimes décidées seulement à protéger leurs frontières, à défendre leur honneur, à faire respecter leurs droits. Seule l’Italie, qui avait conclu avec l’Autriche-Hongrie et avec l’Allemagne des accords d’alliance prudents, la Triplice, restait neutre à l’ouverture du conflit ; mais les nationalistes, pour des raisons d’antipathie ancestrale à l’égard de l’ancien occupant autrichien, et les socialistes, pour des raisons de stratégie révolutionnaire, souhaitaient l’entrée de l’Italie dans la guerre et s’employèrent pendant un an à conditionner l’opinion publique peu favorable à un conflit, en lui montrant notamment les avantages coloniaux que leur pays pourrait tirer de sa victoire.

Mourir pour les Balkans ?

Dans les Balkans, était-ce la même guerre ? Les hostilités y avaient commencé en 1912 et elles continuèrent bien après la signature des traités de Sèvres et de Saint-Germain. Autre monde, autre conflit qui se greffa sur la Grande Guerre et la vécut à son rythme, et avec ses moyens. Plusieurs fois, lorsqu’un conflit austro-russe avait commencé d’éclater, à propos des Serbes et des Bulgares, Berlin avait retenu Vienne ; et Paris, Saint-Pétersbourg. Aussi, il semblait que cette querelle localisée ne se transformerait pas nécessairement en une guerre continentale. On imaginait encore moins qu’elle pût devenir un conflit mondial tant l’idée d’une participation de l’Angleterre à une guerre était loin des esprits.

Lorsque, le 28 juin 1914, de jeunes terroristes serbes, liés aux services secrets, perpétrèrent un attentat contre l’héritier du trône de Vienne, le libéral François-Ferdinand, ils connaissaient, certes, le sens de leur acte. Toutefois, ils étaient loin d’en imaginer les conséquences tragiques. L’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie le 28 juin 1914, fomenté par une organisation nationaliste serbe, donne à Vienne un prétexte pour déclarer la guerre à la Serbie. Le jeu des alliances entraîne alors le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Illustration du Petit Journal du 12 juillet 1914. Ils pensaient que la mort de François-Ferdinand susciterait une intervention de Vienne contre le gouvernement de Belgrade, qu’ils accusaient de trahir l’idéal de la Grande-Serbie. Le Premier ministre, N. Pasic, serait ainsi obligé de se battre ; d’ailleurs, les milieux panslavistes de Saint-Pétersbourg l’y pousseraient et n’abandonneraient pas la Serbie au cas où elle risquerait de succomber dans une guerre inégale.

Ce que nul ne prévoyait, c’est que l’Allemagne pousserait l’Autriche à agir, tant il semblait à son haut commandement que jamais les chances d’un succès contre la Serbie, la Russie et la France ne seraient aussi favorables. Berlin pensait que, manquant d’artillerie lourde, la France retiendrait la Russie ; l’Autriche pourrait ainsi châtier tranquillement la Serbie. Or Poincaré assura la Russie du soutien de la France, Saint-Pétersbourg mobilisa ; Paris suivit ; le 1er août, c’était la guerre. Après maintes tentatives de conciliation, la Grande-Bretagne se décidait à intervenir à son tour, puisqu’il était évident que l’Allemagne, écartant les solutions pacifiques, recherchait une épreuve de force. En envahissant la Belgique, Guillaume II avait imaginé impressionner la Grande-Bretagne, la tenir à l’écart du conflit ; faux calcul : en la menaçant dans ses intérêts essentiels, il hâta son entrée en guerre.

Le problème des responsabilités 

Quand il s’agit d’analyser non plus les causes du conflit, mais le problème des responsabilités, chaque nation trouve des prétextes solides et des arguments pour accuser la nation voisine de bellicisme et plaider non coupable. L’Allemagne a poussé l’Autriche-Hongrie à l’intransigeance à l’égard de la Serbie et n’a pas cherché des solutions pacifiques pour résoudre le contentieux avec la Russie. En revanche, l’Angleterre, par son attitude pacifique, en recherchant des compromis, a donné à l’Allemagne l’illusion qu’elle pouvait prendre des risques en toute impunité. Si l’Angleterre avait adopté une attitude ferme face aux prétentions territoriales et économiques de l’Allemagne, elle aurait pu amener cette nation à des positions plus souples et plus raisonnables. L’Autriche-Hongrie a suivi ce que lui dictait l’Allemagne. Elle n’a pas cherché à résister à l’obstination de l’Allemagne qui lui conseillait d’en finir une fois pour toutes avec la Serbie. Pendant toute la guerre, sa diplomatie sera aux ordres de Berlin.

L’attitude de la Russie reste hésitante, à l’image du tsar Nicolas II, personnage sans caractère. Faisant preuve de fermeté en décrétant la mobilisation partielle contre l’Autriche-Hongrie, puis, la première, la mobilisation générale, devenant subitement plus conciliante en déclarant que la Serbie était également coupable et qu’il fallait la sanctionner, la Russie n’a pas été prise au sérieux par les chancelleries et n’a pu se faire entendre ni à Vienne ni à Berlin. La France, comme la Russie, par une attitude passive, par son souci non point de défendre la paix, mais de veiller avant tout à la solidité de ses alliances, s’est laissée en quelque sorte entraîner vers la guerre. Entre le 28 juin 1914, date de l’attentat de Sarajevo, et les premiers jours de septembre, sa diplomatie ne joua qu’un rôle mineur. La personnalité de Raymond Poincaré, Lorrain qui n’était pas insensible aux idées de revanche, pesa certainement très lourd dans le déclenchement du conflit. Mais on peut dire aussi que le désir de l’Austro-Allemand d’en découdre avec la Serbie et de rompre le précaire équilibre des Balkans ne permettait pas de parade : il était trop tard pour négocier.

Peut-être faut-il remonter plus loin encore dans le temps pour comprendre les causes de la Première Guerre mondiale. Peut-être est-il nécessaire d’élargir le problème et de considérer l’attitude panslaviste traditionnelle de la Russie dans les Balkans ; cette attitude poussa la Serbie à risquer d’être la cause d’un conflit, dès lors qu’elle se sentait soutenue par une grande puissance. La double monarchie austro-hongroise, face aux intrigues des Slaves, pouvait se sentir menacée par une agression permanente et insidieuse. Mais elle oubliait qu’elle maintenait les peuples slaves, avec l’accord de la Turquie et de l’Allemagne, dans un état d’oppression et d’infériorité et qu’elle favorisait le mécontentement des minorités non germaniques en déclarant sans cesse que celles-ci « ne comprenaient que la force », langage habituel des colonisateurs à l’égard des colonisés.

Il convient aussi de considérer le manque de souplesse des grandes puissances anciennement industrialisées comme la France et l’Angleterre qui n’acceptaient pas l’entrée de l’Allemagne dans le concert des nations. Elles craignaient de perdre leur prestige international et d’être ruinées et rabaissées au niveau de puissances secondaires. Peut-être les dirigeants auraient-ils consenti à négocier avec l’Allemagne, dont ils sentaient combien il était dangereux de la laisser à l’écart, si leurs opinions publiques, toujours chauvines, ne les avaient poussés à l’intransigeance. En bref, c’est sans trop de crainte que les Alliés, les Allemands ou les Autrichiens acceptaient l’idée d’une guerre. Ils croyaient qu’elle serait courte et qu’elle réglerait définitivement et rapidement des problèmes en suspens depuis plus de quarante années. Chaque nation était persuadée de sa victoire. Elle n’imaginait pas qu’une guerre pût être perdue et qu’elle fût autre chose que locale ou continentale. Ils ne savaient pas que cette guerre serait mondiale, qu’elle entraînerait la chute des Romanov, des Habsbourg et des Hohenzollern et la perte de vingt millions d’hommes.

L’Allemagne ne croyait pas à l’intervention de l’Angleterre dans le conflit : la surprise allait être désagréable. Les Alliés pensaient que la Russie retiendrait les troupes allemandes à l’est. Mais la lenteur de la mobilisation russe et la rapidité du plan Schlieffen des Allemands menacèrent, dès les premiers jours de la guerre, l’armée française d’un gigantesque encerclement. La guerre risquait d’être courte, mais désastreuse pour la France. Surtout, les soldats français, en Lorraine comme à Charleroi, à l’offensive comme à la défensive, se montrèrent moins bons manœuvriers que leurs adversaires et ne subirent que des échecs. « La chance de la France, a-t-on écrit, fut qu’ayant mal engagé l’épée, Joffre sut ne pas perdre l’équilibre. » Ces graves revers étaient inattendus. Le succès de la retraite fut une autre surprise. Avançant au-delà de la Somme, von Kluck et von Bülow n’avaient pas réussi à envelopper l’aile gauche des armées franco-anglaises ; Gallieni invita alors Joffre et French à tenter un coup d’arrêt par une percée sur la Marne. Joffre avait réussi à ramener assez d’effectifs devant Paris pour que l’entreprise aboutît : un vrai miracle qu’expliquent en partie l’incompétence du généralissime allemand von Moltke, les zizanies au sein de son haut commandement, la détermination tranquille de Joffre. Il est vrai que, contre toute prévision, les plans allemands avaient été bouleversés par une offensive inopinée des Russes, qui, pour respecter une des clauses secrètes des accords militaires conclus avec la France, avaient attaqué en Prusse au quinzième jour, alors que la mobilisation et la concentration de leurs forces s’étalaient sur 36 jours. Cette offensive effectuée sans l’appui des réserves surprit les Allemands à Gumbinnen, les obligeant à ramener en hâte quelques troupes du front occidental. Ces opérations, tout comme la présence d’un fort contingent anglais à l’aile gauche des troupes françaises contribuèrent également à l’échec du plan Schlieffen.

La course à la mer.

Au lendemain de la Marne, forces allemandes et armées franco-anglaises essayaient vainement de s’envelopper par un mouvement d’ensemble connu sous le nom de course à la mer. Elles finissaient par s’immobiliser au lendemain de la très sanglante bataille des Flandres (nov. 1914). À l’est, les généraux Hindenburg et Ludendorff parvenaient à encercler les armées russes aventurées à Tannenberg. Ils allaient y rafler plusieurs centaines de milliers de prisonniers, donnant ainsi naissance au mythe de Hindenburg, sauveur de la patrie. En vérité, les forces russes étaient loin d’être vaincues, et, selon le généralissime Falkenhayn, qui remplaça Moltke, elles furent toujours plus dangereuses pour les puissances centrales que ne le furent les forces conjuguées des Anglais, des Français et des Belges. En fait, les Russes portèrent surtout l’effort contre les Autrichiens, les moins bien équipés des soldats de la Grande Guerre ; en outre, les maladresses de leur commandement avaient fait échouer l’offensive « punitive » organisée contre la Serbie. Cet échec accrut encore le lien de vassalité de la double monarchie vis-à-vis de l’Allemagne, toujours présente sur tous les fronts, et prête à se porter au secours de son allié menacé.

Après la stabilisation des fronts, les Allemands reprirent l’initiative, cette fois en attaquant à l’est. Les opérations évoluèrent de la même façon qu’à l’ouest, la saison précédente : les Allemands remportèrent des succès spectaculaires, occupant toute la Pologne, la Lituanie et une partie de la Lettonie, mais la décision leur échappa. Faute de munitions et d’artillerie lourde, les Russes n’avaient pu tenir tête ; ils perdaient près de deux millions d’hommes, une catastrophe qui, à long terme, allait ébranler le régime. Il n’en parut rien momentanément puisque non seulement les Russes purent se replier en bon ordre sur des positions retranchées, mais qu’en 1916 le général Broussilov prit l’offensive, reconquérant une partie de la Galicie.

À l’ouest, le commandement allié voulut retourner aux Russes le service rendu en 1914 : pour les soulager de la grande offensive des puissances centrales (les Turcs étaient également passés à l’attaque au Caucase), Français et Britanniques lancèrent assaut sur assaut en Artois, puis en Champagne, puis à nouveau en Artois. Ces offensives de 1915 réussirent à bousculer quelque peu les dispositifs de Falkenhayn mais les combats de Souain, de Tahure, des Éparges ou encore de Vimy se soldèrent surtout par des pertes effroyables, à vrai dire sans contrepartie. « Je les grignote », disait Joffre. Il semble qu’il usait plutôt les forces vives de la France.
Au lieu de se heurter au gros des troupes ennemies là où elles étaient bien organisées, installées dans un réseau savant de tranchées, l’état-major des Alliés décida de porter ses coups sur des points de défense allemande plus vulnérables. Cette nouvelle stratégie aurait pour effet de désorganiser les plans de l’état-major ennemi, non d’inquiéter ni de détruire les armées allemandes. Mais un grave dilemme se posait : n’était-il pas dangereux de frapper par exemple le sultan de Turquie alors que les troupes du Kaiser se trouvaient à Noyon, très près de Paris ?

L’enfer des tranchées.

Dès 1914, l’utilisation massive de l’artillerie et des mitrailleuses rend suicidaire toute attaque traditionnelle. Sur le front de l’Ouest, les infanteries franco-britanniques et allemandes doivent enterrer leurs positions. Désormais, les armées se font face sur des centaines de kilomètres, dans un système quasi symétrique, séparé par un...  
 
Les opérations de diversion.  

Simultanément, les deux coalitions tentèrent l’expérience Winston Churchill voulait frapper le sultan ; il avait avec lui Aristide Briand, bientôt président du Conseil des ministres et ceux que, de chaque côté de la Manche, on appelait les « Orientaux ». Ils l’emportèrent sur le haut commandement, mais celui-ci ménagea tellement son aide que l’expédition des Dardanelles se solda par un échec cuisant. Sous-estimant la capacité de résistance des Turcs, que conseillait utilement Liman von Sanders, la flotte alliée essaya vainement de forcer les Détroits. Un corps expéditionnaire fut débarqué, bientôt incapable de sortir de la tête de pont de Sed-Ul-Bahr. Placée sous le signe de l’improvisation, l’entreprise coûta 145 000 hommes aux Alliés et elle fut un échec total (févr.-nov. 1915). Les rescapés furent débarqués à Salonique, au mépris de la neutralité grecque. Les Alliés faisaient valoir que ces troupes donneraient la main aux Serbes, que les puissances centrales menaçaient dangereusement ; ils avaient désormais à lutter sur un deuxième front au sud, les Bulgares étant intervenus contre eux précisément pour protester contre le débarquement des Alliés en territoire hellène.

Les efforts des Anglais contre les Turcs en Mésopotamie ayant également abouti à un échec retentissant, la capitulation de Kut, la « stratégie du point faible » perdit du terrain chez les Alliés ; elle allait pourtant remporter une éclatante revanche puisqu’en 1918 l’aube de la victoire se lèverait en Orient. Les puissances centrales connurent le même dilemme. Fallait-il s’acharner sur l’adversaire le plus vulnérable, la Serbie, affaiblir sa propre défense, alors que l’ennemi le plus redoutable, le Russe, était capable, d’un bond, de se retrouver aux portes de la Hongrie ? Le commandant autrichien Conrad von Hötzendorff, le croyait ; Falkenhayn également, qui hésitait à s’enfoncer trop loin à l’est et qui ne voyait pas d’un bon œil le vieil Hindenburg, son rival, y multiplier des communiqués victorieux. Avec l’aide bulgare, les coalisés réussirent à occuper toute la Serbie, contraignant l’armée royale à traverser le pays pour trouver refuge à Corfou. Mais ils ne se mirent pas d’accord sur la nécessité de jeter à la mer le camp de Salonique. La même désunion nuisit au succès des opérations contre les Italiens entrés en guerre au moment où l’affaire des Dardanelles semblait devoir se solder par un succès. Le gouvernement de Rome revendiquait déjà la Cilicie, le sud de la Cappadoce, le Dodécanèse, etc. Avec l’échec des Alliés aux Dardanelles et en Serbie, les Italiens se retrouvaient face à face avec une armée autrichienne revigorée. Bien qu’il eût poussé à la guerre, le général Cadorna n’était pas prêt : Hötzendorff voulut exploiter cette situation favorable. Cette Strafexpedition (expédition punitive) fut un succès, mais l’offensive Broussilov du printemps 1916 interdit aux Autrichiens de l’exploiter. Hötzendorff dut ramener des troupes sur le front de l’est, imprudemment dégarni. Ainsi, la victoire d’Asiago se transformait en insuccès et Falkenhayn revenait à la stratégie du point fort en attaquant Verdun. Au vrai, il n’avait plus le choix puisque Russes, Franco-Britanniques et Italiens préparaient une offensive simultanée pour l’été 1916.

Verdun.  

Le but de Falkenhayn était de prévenir ces offensives concertées, de briser les reins de l’adversaire. Dans l’esprit du haut commandement allemand, « il ne s’agissait pas essentiellement de prendre Verdun [...], mais de fixer les forces françaises, de les attirer sur ce champ de bataille qu’elles défendraient pied à pied [...], de saigner à blanc l’armée française grâce à la supériorité en artillerie ». Exsangue, l’armée française serait incapable de mener à bien l’offensive prévue sur la Somme, tout comme l’armée italienne, attaquée dans les mêmes conditions à Asiago, avait été réduite à l’impuissance : elle ne pourrait reprendre l’initiative sur l’Isonzo. Dès lors, que pourraient faire les Russes à peine remis des épreuves de la campagne de 1915 ? La bataille de Verdun fut plus dramatique que d’autres parce que, au moment où les défenseurs de la citadelle pressentaient une attaque gigantesque, Joffre procédait au désarmement des forts dans le but de réorganiser la défense du front français « en profondeur ». Lorsque le généralissime envoya des renforts à la place, il était déjà trop tard ; l’adversaire avait coupé la ligne de chemin de fer menant à Verdun et, avant que la route de Bar-le-Duc ne fût aménagée, devenant la « voie sacrée », les troupes du Kaiser culbutaient les défenses françaises, occupaient les forts de Douaumont (février 1916) et de Vaux (juin 1916).

Surpris par l’importance de l’attaque, Joffre en comprit les mobiles ; se gardant de démunir le front de la Somme, où Foch préparait l’offensive « décisive », il donna pour instructions à Pétain et aux défenseurs de Verdun de « tenir » avec le minimum d’hommes et d’artillerie. Six mois durant, les combattants de Verdun obéirent à cet impératif, leur chef obtenant seulement que soit organisé un « tourniquet des combattants » pour que la défense de positions aussi exposées que Mort-Homme ou la cote 304 soit assurée à tour de rôle par des soldats de l’armée française tout entière. À Verdun, bientôt, il n’y eut plus de front, mais un enchevêtrement, un émiettement inextricable de boyaux et de tranchées : isolée, bombardée, entièrement livrée à elle-même, chaque unité eut bientôt la conviction que le sort de la bataille dépendait d’elle. Jamais tant d’hommes n’assumèrent cette responsabilité avec un tel renoncement. Bataille de l’armée française presque entière, Verdun fut la grande épreuve purement nationale, avec seulement trois ou quatre bataillons de troupes coloniales, contre dix-huit sur la Somme, et sans que l’Anglais y participât. Ce fut également la bataille de l’homme contre l’homme, alors que la bataille de la Somme fut un carnage causé par les duels d’artillerie, la première bataille de la Marne, une victoire du commandement, et la seconde celle des chars associés à l’aviation.

Offensives de rupture.  

La leçon de 1916 ne fut pas retenue : en 1917, les Alliés crurent qu’en remplaçant Joffre par Nivelle et en substituant des offensives dites de rupture aux offensives d’usure le sort des combats tournerait infailliblement. Prévu par Pétain, l’échec tragique du Chemin des Dames (16 avril 1917) confirma l’esprit fanfaron des grands chefs militaires. Il eut pour suite immédiate les mutineries qui ne furent pas un « refus de se battre, mais d’une certaine façon de se battre ». Désormais, tandis que Nivelle, relevé de ses fonctions, jouait seul les boucs émissaires, les soldats étaient les victimes d’une répression à la fois limitée et impitoyable. Toutefois, le commandement français n’osa plus lancer les hommes à l’attaque tant qu’il ne disposerait pas d’une supériorité absolue en matériel. On espérait que ce fût grâce aux Américains et aux tanks. Pourtant, impatient de remporter un succès qui lui fût propre, l’état-major anglais crut pouvoir tirer avantage de la « défaillance » française en ordonnant une offensive à Passchendaele, dans les Flandres. Il réussit seulement à vouer à une mort inutile plusieurs centaines de milliers de Britanniques et d’Allemands (automne 1917).

Appliqué au point fort ou au point faible de l’ennemi, le style direct avait échoué. Chaque fois, la guerre nouvelle s’était immobilisée, ruinant les plans des stratèges et l’enseignement des tacticiens. Il est vrai que les chefs militaires, souvent en retard d’une guerre, refusaient d’admettre que les tranchées constituaient la réalité nouvelle à laquelle ils devaient s’adapter. Les Allemands s’y résolurent les premiers, pas leurs adversaires : les combattants alliés durent attendre près de dix-huit mois pour que le commandement envisage sérieusement le problème des barbelés : il ordonnait de les couper avec des pinces. Les récalcitrants étaient accusés de lâcheté. Sous le feu de l’ennemi, ces ordres absurdes causèrent des ravages, tout comme ces armes nouvelles contre lesquelles les soldats étaient mal protégés : les mines souterraines, et aussi les menaces venues du ciel, les terribles explosions de Minenwerfer.

En 1915, les Français trouvèrent la réplique avec l’« enfant chéri » des tranchées, le crapouillot qui, lui aussi, pouvait tirer court, et à la verticale. En outre, lance-flammes et grenades donnèrent un tour particulièrement cruel aux combats. Mais l’arme la plus redoutée fut le gaz asphyxiant, employé la première fois par les Allemands, le 22 avril 1915, à Langemarck. L’effet fut immédiat et foudroyant. Mais jamais les Allemands ni les Alliés, qui l’essayèrent à leur tour, ne procédèrent à une utilisation systématique. Contrôlant mal le mouvement des vents, les uns et les autres avaient peur que les nappes ne se retournassent, et les soldats n’étaient pas équipés pour occuper les zones infectées. Aussi, l’emploi des gaz ne permit jamais de remporter plus qu’un succès local. Ainsi, pour emporter les tranchées et mettre fin à cette forme de guerre, il fallut attendre une arme entièrement nouvelle et qui apparut plus tard, le char d’assaut.

Les autres perfectionnements dans l’art de la guerre furent également incapables d’emporter la décision. En 1914, Austro-Allemands et Russes disposaient de la meilleure artillerie. Mais bientôt, ils ne purent l’alimenter en munitions. De leur côté, Anglais et Français réussirent à rattraper l’avance des Allemands en artillerie lourde en juillet 1916. Jusqu’à cette date, ils utilisèrent surtout l’artillerie de campagne, le canon de 75 fut considéré comme l’arme à tout faire de l’armée française ; il cisaillait même les barbelés. Autre engin, l’aéroplane qui servit d’abord à surveiller la marche de l’ennemi. Bientôt, il eut pour mission de se rendre maître d’un espace aérien, de connaître le dispositif à terre de l’adversaire. Ce fut l’époque des grands duels entre « as » : l’Allemand Richthofen, les Français Fonck et Guynemer, l’Anglais Mannock, le Canadien Bishop... Allemands et Français puis Américains organisèrent également des raids à effet psychologique, mais ce furent surtout les dirigeables Zeppelin qui se chargèrent de cette mission, bombardant fréquemment Paris et Londres. Ainsi, sans être encore aussi présente à l’arrière qu’au front, la guerre prenait des aspects nouveaux, liés souvent aux progrès des techniques. Toutefois, l’expérience de la guerre sous-marine mise à part, le commandement militaire n’intégra jamais la science des inventeurs à sa stratégie. La guerre demeurait une partie entre militaires, avec ses vieilles règles, son code de l’honneur. L’arrière devait fournir les hommes, les armes, se mettre au service de l’armée et se taire. De fait, en Allemagne, Hindenburg et Ludendorff imposèrent leur loi au chancelier Bethmann-Hollweg. Mais inversement, en France et en Grande-Bretagne, les parlementaires et les hommes politiques réussirent à prendre la conduite de la guerre dès qu’il fut évident, après la bataille de la Somme, que la science de Foch ou de Douglas Haig était plus onéreuse en vies humaines qu’elle n’était efficace.

Les armes psychologiques.  

Les dirigeants politiques et militaires ne parvenaient pas à gagner la guerre par la force des armes. Ils essayèrent de l’emporter en faisant éclater de l’intérieur la puissance de l’ennemi ; ils voulurent aussi l’étouffer, le démoraliser en l’intoxiquant de fausses nouvelles. Le principe des nationalités était une arme à double tranchant : les protagonistes ne l’utilisèrent qu’avec circonspection. Ainsi, les Alliés soutenaient la cause des Tchèques, Slovènes et autres Slaves du Sud en révolte ouverte contre les Habsbourg, celle des Arméniens, persécutés par les Turcs ; mais de leur côté, les Austro-Allemands soutenaient la cause des Finnois, Ukrainiens et Polonais, opprimés par les Romanov ; ils aidaient également les Irlandais à tenter, en 1916, un soulèvement contre l’Angleterre. Ce fut l’échec des Pâques sanglantes. Le monde musulman fut sollicité par les deux camps. Les Alliés soutenaient la cause des Arabes, en rébellion contre les Turcs ; de leur côté, les Allemands et le sultan cherchaient à soulever contre leurs oppresseurs les Tatars de Russie, les musulmans de l’Inde et de l’Afrique du Nord. À court terme, les Alliés prirent l’avantage : le soulèvement des Arabes contribua à l’écroulement de l’empire turc. À long terme, toutefois, la Grande guerre eut pour effet d’affaiblir la position des Alliés aux colonies notamment en Tripolitaine, en Égypte, en Inde musulmane et au Maroc. Le réveil du mouvement national en 1919 et 1923 allait le révéler.

Les armes économiques.  

Comme il était impossible de terminer rapidement la guerre qui s’installait dans le monde entier, les Alliés voulurent détruire le potentiel militaire et économique des puissances centrales et songèrent en premier lieu à ruiner le commerce maritime de l’ennemi. Si celui-ci se trouvait dépourvu de matières premières destinées à des fabrications de guerre, il serait incapable d’assurer l’entretien de son armée et de sa logistique militaire et se trouverait confronté à une crise économique qui l’obligerait à capituler. L’Allemagne, qui n’avait pas envisagé l’entrée de l’Angleterre dans le conflit et qui n’était pas préparée à une guerre économique, ne comprit pas tout de suite les dangers d’un blocus qui pourtant avait un précédent, celui installé par Napoléon contre l’Angleterre. Elle espérait que le commerce avec les neutres suffirait à assurer ses échanges. En outre, elle savait que le business anglais avait obtenu le droit de continuer à commercer avec les hommes d’affaires allemands, via les neutres, et moyennant certaines précautions.

Toutefois, lorsque les Alliés commencèrent à contrôler le commerce des neutres, violant ainsi les accords de La Haye, les Allemands craignirent que l’arme économique ne finisse par leur être fatale. Le haut état-major réagit, et l’amiral Tirpitz utilisa la guerre sous-marine comme une arme préventive et une menace : ce fut sans résultat, les Alliés ayant trop d’avantages à contrôler le commerce des neutres. Pour forcer le blocus, la flotte allemande essaya ensuite de rompre hardiment des lances avec la Home Fleet. Elle lui coula plus de navires qu’elle n’en perdit elle-même, mais l’étau resta fermé et désormais la flotte du Kaiser ne put plus sortir de la mer Baltique. La victoire du Jutland (juin 1916) était une victoire pour rien.

Tout changea en 1917. Sous la pression des militaires, et notamment de l’amiral Tirpitz, le Kaiser se décida à pratiquer la guerre sous-marine à outrance, à couler tous les navires qui se rendaient en Grande-Bretagne, même les neutres. Les calculs de ses marins attestaient que cette forme de guerre permettrait de retourner l’arme économique contre ceux qui l’avaient utilisée les premiers et qu’avant une année elle acculerait l’Angleterre à capituler. De fait, il s’en fallut de peu que l’Allemagne ne remportât un succès éclatant ; en avril 1917, elle coulait jusqu’à 847 000 tonnes aux Alliés, soit l’équivalent du quart de la flotte commerciale française. Toutefois, grâce à l’action de Lloyd George, une parade fut imaginée et les amiraux finirent par accepter de mettre la Home Fleet au service des navires marchands ; l’organisation de convois, le dragage des mines réussirent tout comme l’embouteillage des arsenaux allemands, à émousser l’arme sous-marine. En fin de compte, au lieu de faire baisser pavillon à l’Angleterre et de terroriser les neutres, la guerre sous-marine à outrance suscita l’intervention américaine qui, à terme, allait amener la défaite des puissances centrales.

L’arme américaine.  

Les militaires allemands avaient cru qu’ils impressionneraient les Américains en coulant leurs navires se rendant en Angleterre ; en réalité, ils lésaient trop gravement les intérêts du business américain pour que celui-ci ne réagît pas. Wilson lui-même, qui avait longtemps souhaité jouer les conciliateurs et imposer ses conceptions d’une paix durable, oublia aussi vite ses discours pacifistes dès que les intérêts du business furent menacés. Les maladresses de la diplomatie allemande aidèrent son revirement : en janvier 1917, le ministre-conseiller Zimmermann n’hésita pas à promettre au Mexique l’alliance de l’Allemagne contre les États-Unis avec, pour salaire de la victoire, le retour des provinces perdues (Texas, Arizona, Nouveau-Mexique). Cette intervention du Kaiser dans les affaires américaines, suscita assez d’indignation pour métamorphoser cent millions d’Américains pacifistes en cent millions d’adversaires belliqueux et chauvins (4 avril 1917).
 
En Europe, dirigeants politiques et chefs militaires sous-estimèrent l’intervention américaine : cette « nation de cow-boys n’avait pas autant de divisions prêtes à combattre que le Portugal, West-Point n’était pas Saumur, et les Américains ignoraient tout de la guerre des tranchées ». Quand les États-Unis entrèrent en guerre, personne ne comprit qu’à la Russie, vieux pays, se substituait la première puissance industrielle du monde et qu’en cette année 1917 la guerre n’était plus gagnée par les stratèges, mais par les ingénieurs. L’entrée en guerre de l’Amérique impliquait pour l’Allemagne une défaite inéluctable. Avec l’intervention américaine, la guerre devint réellement mondiale ; les États-Unis d’Amérique entraînèrent dans le conflit leurs satellites pour pouvoir se saisir des navires austro-allemands réfugiés dans leurs eaux depuis 1914. Ils prêtèrent en outre les leurs et les Alliés disposèrent ainsi de la quasi-totalité du tonnage mondial.

En outre, la guerre en Extrême-Orient changea désormais de nature, l’Amérique y surveillant de près les activités de son « allié », le Japon. Elle fit entrer la Chine dans le conflit, seul moyen de faire suspendre l’application des « vingt et une conditions » imposées par le Japon en 1915. Toutefois, l’Amérique d’alors n’était pas en mesure d’imposer sa loi de l’Europe à la mer de Formose : elle ne réussit pas à desserrer l’emprise du Japon sur la Chine, dut ménager le mikado, et même s’associer à ses entreprises sur le continent, ce que la jeunesse chinoise ne pardonna pas aux Américains (mouvement de mai 1919).

Intensité de la lutte. 

En 1917, toutes les nations se sentent concernées par la guerre. Dans les deux camps on réclame à ses alliés non seulement un soutien militaire, mais également une aide économique, ce qui est un fait nouveau. Jusqu’en 1914, les puissances avaient toujours pensé que plus grand serait le nombre de divisions qu’elle pourrait jeter dans un conflit et plus grande serait la capacité de production de leurs usines d’armement, plus grande serait leur chance de gagner une guerre. Or en 1917, 17 millions d’hommes avaient été mis hors de combat (un tiers de morts) ; la Russie, en dépit de son énorme potentiel en hommes, n’avait pas réussi à ébranler l’Allemagne, parce qu’elle ne disposait pas d’une économie assez avancée.
 
L’idée d’une mobilisation de l’économie ne naquit qu’assez tard. Pendant deux ans, les états-majors avaient vécu la guerre en liant son issue à la notion, désormais dépassée, de campagne militaire. Or il ne s’agissait plus de gagner une bataille en fonction de l’état des stocks, mais de réorganiser l’économie du pays dans la perspective d’une guerre longue, dont on voyait mal l’issue. L’organisation de la production fut plus systématique et plus rapide que partout ailleurs en Allemagne, où la concentration de l’industrie et les nécessités du blocus conjuguèrent leurs effets dans le sens d’une mobilisation générale de l’économie. Ce fut en Grande-Bretagne que la main-d’œuvre fut distribuée de la façon la plus rationnelle entre l’arrière et le front. Plus arriérées au point de vue économique, l’Italie et la Russie accomplirent des efforts excessifs pour adapter production et consommation aux nécessités d’une guerre totale : ce fut dans ces pays que le « moral » craqua et que l’idéal de la paix ou de la révolution prit le pas sur celui de la victoire.

La désillusion. 

Intoxiquée par les journaux, les affiches, les livres, les films, les chansons patriotiques, les cérémonies officielles, le tintamarre des cuivres et du tambour, anesthésiée par la censure, l’opinion publique perdait peu à peu ses facultés d’exercer un rôle civique. On l’avait persuadée que toute critique de ses chefs était indiscipline, tout dénigrement trahison. Le phénomène était particulièrement sensible en France, où la présence ennemie, de Lille à Noyon, mettait en danger l’existence même de la nation. La Grande-Bretagne n’échappa pas pour autant à la frénésie patriotique, oubliant pour un temps ses traditions libérales. Au reste, seule l’Allemagne de Guillaume II continua à publier chaque jour le communiqué de l’ennemi.

Pourtant, les combattants n’osaient plus espérer en une victoire prochaine. Les peuples n’avaient plus la même foi en leurs gouvernements, les soldats en leurs chefs, les nations en leurs alliances. Les plans de tous les belligérants s’étaient révélés illusoires et désormais même le « bourrage de crâne » s’avérait sans emploi... La dette des nations déjà exsangues gonflait démesurément ; ainsi, une journée de guerre coûtait aux Allemands 7 millions de marks en 1870, 36 millions en 1914, 146 millions au début de 1918. Dans ces conditions, on comprend que seuls de substantiels avantages pouvaient encore stimuler les énergies et permettre aux économies de se reconstituer. Ainsi, les buts de guerre enflaient à mesure que les chances de les atteindre diminuaient.

Buts de guerre. La « guerre dans la guerre. »  

Les dirigeants français ne revendiquent ouvertement que le « retour de l’Alsace-Lorraine » ; en réalité, ils pensent à des « garanties » sur la rive gauche du Rhin, en Sarre ; ils rêvent aussi de démanteler l’empire allemand. En outre, Français, Anglais et Italiens envisagent de se partager l’empire turc (pacte de Londres et accords Sykes-Picot de 1915). De leur côté, les Britanniques entendent mettre la main sur les colonies allemandes, conquises dès 1916. Dans l’autre camp, les premiers succès d’Enver pacha, en 1915, ont réveillé le panislamisme : ses ambitions visent à la reconstitution d’un empire s’étendant du Pamir à l’Indus et au Nil.

Les pangermanistes définissent pour le Reich triomphant des buts de guerre presque illimités : en Europe, à l’ouest, une frontière qui irait de Boulogne à la Meuse et au Rhône avec, en plus, Brest, Toulon, l’annexion pure et simple du nord-est de la France, de la Belgique et du Luxembourg, le contrôle des Pays-Bas. Colonies belges et néerlandaises passeraient automatiquement sous la dépendance allemande, tout comme le Maroc, l’Afrique équatoriale, Madagascar, les colonies portugaises, un vaste ensemble qui constituerait les « Indes africaines » de l’Allemagne. À ces exigences de l’armée, de la marine et du monde des affaires s’ajoutent celles des universitaires, de ceux qui veulent ressusciter le Drang nach Osten en occupant la Pologne, l’Ukraine, le Caucase, etc.

Peut-être ces ambitions des uns et des autres eussent-elles été accessibles si, dans chaque coalition, les partenaires avaient été solidaires. Il n’en fut rien. Les Alliés comme les puissances centrales se livrent entre eux une sourde lutte pour l’hégémonie. Cette « guerre dans la guerre » oppose aussi bien les diplomates que les chefs militaires. Ainsi, Conrad von Hötzendorff, Enver pacha, Yekov, Falkenhayn ont chacun leurs conceptions, leurs plans, leurs objectifs ; tout comme, dans l’autre camp, Douglas Haig, Joffre, Pétain et bientôt Pershing. Les puissances centrales ne réalisent le commandement unique qu’à la fin de 1917 ; les Alliés pas avant l’entrevue de Doullens, en mars 1918, lorsque les zizanies entre Français et Anglais mirent gravement en péril la défense du front. Des conflits ouverts ont opposé les Franco-Britanniques aux Grecs, lors de l’opération de Salonique, les Italiens aux Serbes, et, dans l’autre camp, les Allemands aux Turcs dans le Caucase, durant l’été 1918. Une de ces querelles fut fatale à un coalisé, la Roumanie. Pour la châtier de ne pas être intervenue dans la guerre au moment du péril mais à l’heure de la victoire, le commandement russe fit replier exprès ses propres troupes, laissant les Austro-Allemands écraser l’armée du roi Ferdinand, restée seule face à eux (août-décembre 1916).

Naissance de l’esprit « ancien combattant. » 

À l’arrière, comme au front, les combattants et les civils s’interrogeaient. Les hostilités étaient-elles bien menées et le chiffre important des pertes était-il justifié ? Le prix de la victoire n’était-il pas trop élevé et, dans ce cas, le pays n’avait-il pas intérêt à conclure une paix négociée ? Les dirigeants civils et militaires ne prolongeaient-ils pas l’état de guerre pour accroître abusivement leur emprise sur la société ? Autant de questions et de mises en demeure qui ne recevaient pas de réponse publique car la presse était muselée et les opposants surveillés. Toutefois, les remaniements ministériels, en France notamment, où Viviani, Briand, Ribot, Painlevé, Clemenceau se succédaient au pouvoir, le « limogeage » des chefs militaires, les crises qui éclatèrent au front ou à l’arrière révélaient l’existence d’un trouble profond, d’une situation très grave.

Bilan de la Première Guerre mondiale.

Il reste difficile d’évaluer les pertes occasionnées par la Première Guerre mondiale. Les chiffres avancés varient selon les méthodes de calcul. Le présent tableau retient les évaluations minimales et maximales connues (sources : éditions Anovi). On estime que la Première Guerre mondiale a mobilisé plus de 60 millions de combattants durant 52 mois de conflit, causant la mort de près de 10 millions de soldats, en laissant plus de 20... Au reste, le brassage des hommes, l’aventure souvent tragique de leur séjour au feu, les brefs retours en permission donnaient aux mobilisés une conscience aiguë de leur solidarité. Les combattants devenaient une sorte de classe à part, la classe des sacrifiés. Face à « ceux de l’arrière », profiteurs et embusqués, ils ressentirent une hostilité sourde qu’ils réprimèrent bientôt pour ne pas apparaître dupes. Ils laissèrent les hommes politiques idéaliser leur combat et n’eurent pas, ainsi, à se déjuger. Cette évolution explique que la plupart des anciens combattants devinrent bientôt les alliés de l’ordre établi contre tous ceux qui dénonçaient les responsables de la guerre et voulaient y mettre fin.

Le pacifisme. 

Au début des hostilités, l’élan patriotique avait emporté les pacifistes et, avec eux, l’Internationale : les militants révolutionnaires avaient couru à l’ennemi, comme tout le monde. Peu d’entre eux eurent conscience qu’ils étaient parjures à leurs serments ; quelques émigrés russes, par exemple, qui avaient rompu tous les liens avec la société. Encore certains d’entre eux, tel Plekhanov, jugeaient que, d’un point de vue marxiste, la guerre contre l’Allemagne était légitime puisque cette puissance représentait le maillon le plus fort du capitalisme international. Dans chaque pays, il était des socialistes qui jugeaient de même, tels Jules Guesde en France, H. M. Hyndman en Angleterre, et bientôt Benito Mussolini en Italie. Dans le camp adverse, la classe ouvrière, très puissante, jugeait qu’elle constituait un rempart face à la menace tsariste ; ainsi, Eduard Bernstein, Karl Kautsky et bien d’autres se rallièrent, comme en France, à l’Union sacrée (Burgfriede).

Certes, il y eut quelques isolés, syndicalistes, anarchistes, marxistes qui essayèrent de lutter contre le courant. Rétrospectivement leur rôle a pris de l’importance parce qu’ils menaient le même combat que les émigrés russes qui allaient accomplir la révolution d’Octobre. Leur action n’en eut pas moins un rayonnement extrêmement faible, même en Allemagne où pourtant le groupe Spartakus, formé en 1916, avec Rosa Luxemburg, comprenait au moins un membre du Reichstag, Karl Liebknecht. En France, la prise de position de Romain Rolland, dans le Journal de Genève, « Au-dessus de la mêlée », fit croire au rayonnement de l’esprit internationaliste. En réalité, il fallut attendre septembre 1915 pour que des pacifistes français acceptent de rencontrer des Allemands et de publier ensemble un appel contre la guerre. Ce manifeste de Zimmerwald fut un signal, peu y répondirent. Repris un an plus tard, à Kienthal, cet appel divisa profondément les militants socialistes des pays belligérants, mais il mordit assez peu sur la classe ouvrière qui, en France comme en Angleterre ou en Allemagne, était plutôt sensible à la hausse des prix, à la concurrence de la main-d’œuvre bon marché (femmes, jeunes gens, travailleurs étrangers, comme les Chinois en France et en Angleterre). Il stigmatisait le comportement de ses dirigeants syndicaux, plus soucieux de traiter avec le gouvernement que de mener un combat effectif pour la révolution ou la paix. On adressait les mêmes reproches aux ministres socialistes qui, tel Arthur Henderson en Angleterre ou Albert Thomas en France, semblaient parfaitement à leur aise au sein d’un gouvernement « bourgeois ».

Nulle part, toutefois, la lassitude de la guerre, la haine des dirigeants, la pénurie n’étaient aussi vivement ressenties qu’en Russie. Le mouvement de Zimmerwald s’y enracina profondément grâce à l’action de ses animateurs russes, Lénine, Martov, Tchernov, qui résidaient à l’étranger. Annoncées par une série de grèves géantes, des émeutes bientôt métamorphosées en révolution emportèrent le régime en cinq jours (11-15 mars [26 févr.-2 mars] 1917). Après l’abdication de Nicolas II, ni le gouvernement provisoire ni le soviet ne réussirent à choisir une politique, à faire la paix ou à continuer la guerre. Ils n’osèrent pas non plus modifier du tout au tout la condition des ouvriers, réaliser la réforme agraire, bref, accomplir la révolution sociale. L’opinion ne le leur pardonna pas, et un puissant mouvement populaire animé par les bolcheviks chassa successivement du pouvoir les ministres « bourgeois » (Milioukov, Lvov) et les socialistes « conciliateurs » comme Kerenski. Les vainqueurs de l’insurrection d’octobre (nov. 1917), Lénine et Trotski, signèrent aussitôt la paix à Brest-Litovsk avec les puissances centrales (mars 1918). Au prix de lourdes concessions territoriales (Pologne, pays baltes, etc.), ils sauvaient la révolution et, avec elle, leur pouvoir.

Les effets de la révolution russe.  

La révolution de Février, et plus encore l’appel du soviet de Petrograd, le 14 mars 1917, en faveur d’une paix sans annexions ni contributions, avaient ressuscité le mouvement socialiste international et, avec lui, les courants pacifistes et révolutionnaires. Pourtant, les militants ne parvenaient pas à admettre le principe d’un congrès international socialiste pour la paix qui eût réuni les représentants de tous les belligérants ; la réunion de Stockholm n’eut jamais lieu. Durant l’hiver 1917-1918, les négociations de Brest-Litovsk, et les « fraternisations » qui les accompagnèrent, loin de déclencher le processus révolutionnaire espéré par les bolcheviks, ranimèrent au contraire les partisans d’une paix victorieuse. Celle-ci semblait plus proche aux puissances centrales débarrassées du plus coriace des ennemis et, en outre, victorieux des Italiens à Caporetto (23 oct. 1917). Chez les Alliés, ces difficultés redonnèrent l’avantage aux adversaires d’un compromis, dont les partisans, tels Joseph Caillaux en France, lord Lansdowne en Grande-Bretagne ou Giolitti en Italie, se leurraient sur les intentions de leurs adversaires.

Les exigences des Allemands à Brest-Litovsk l’avaient prouvé. En outre, les concessions des bolcheviks discréditèrent les partisans d’une paix « révolutionnaire », puisque la sauvegarde de la révolution en Russie était passée avant la conclusion d’une paix générale. Les combattants ressentirent plutôt le « lâchage » bolchevique habilement exploité par la presse officielle. Celle-ci put enfin confondre l’ennemi national (l’Allemand) avec l’ennemi social (la gauche marxiste), qui avaient fraternisé. Ces circonstances renforcèrent le jusqu’au-boutisme de Lloyd George tandis qu’en France l’énergique Georges Clemenceau prenait la relève de Ribot et de Painlevé. Il était d’accord avec son rival, le président Poincaré, pour combattre le pacifisme. L’évolution fut la même en Italie, où la gauche fut également excommuniée, accusée d’être responsable des mutineries de Caporetto, alors qu’en vérité les sympathies de l’Église pour la catholique Autriche-Hongrie et les erreurs du commandement avaient tout autant contribué au fléchissement du moral des Italiens que la propagande pacifiste des socialistes. Déjà, des groupes armés, prévenaient l’action du gouvernement pour mettre les pacifistes « hors d’état de nuire ».

Ainsi, chez les Alliés, la guerre se métamorphosait lentement en croisade. Débarqués en Russie pour empêcher les Allemands de trop bénéficier des avantages de Brest-Litovsk, les forces franco-britanniques allaient bientôt se tourner contre les bolcheviks. À Versailles, en 1919, redessinant la carte de l’Europe, les dirigeants des deux pays songèrent autant à diminuer l’U.R.S.S. qu’à affaiblir l’Allemagne. La guerre civile internationale avait pris le relais de la guerre patriotique.

L’offensive de la « dernière chance. »  

Au début de 1918, lorsque Hindenburg et Ludendorff décidèrent de frapper un grand coup à l’ouest, ils étaient animés par la certitude du succès ; toutefois, ils avaient également le sentiment de lancer l’offensive de la dernière chance, puisque, d’après leurs calculs et les prévisions concernant l’arrivée des Américains, le rapport des forces leur deviendrait définitivement défavorable à partir du mois de juillet. Les Alliés savaient également que « la lutte serait formidable ». Au reste, les premiers lancers de tracts anglo-saxons sur l’Allemagne, la lente décomposition de l’autorité impériale dans les pays allogènes de la double monarchie, le bombardement régulier de Paris par la « grosse Bertha », un énorme canon tapi dans la forêt de Compiègne, étaient autant de faits qui attisaient la guerre des nerfs.

Le commandement allemand avait décidé de lancer une série de coups de boutoir contre les Anglais, particulièrement éprouvés depuis Passchendaele. Ils comptaient porter l’effort à la jonction du front français : connaissant la mésentente entre Haig et Pétain, ils espéraient en jouer. Les Français porteraient-ils secours à l’allié en danger ? Il s’en fallut de peu que les lignes anglaises ne soient emportées lors de l’offensive du 21 mars, dans la région de Saint-Quentin. Pétain n’envoyait pas de renforts et il fallut l’autorité de Clemenceau, l’optimisme de Foch pour ressusciter un climat d’entente cordiale, amener Fayolle au secours des Anglais et sauver la situation. Si l’offensive du 9 avril contre les Anglais, en Flandre, n’aboutit pas, la troisième tentative allemande faillit réussir. Lancée contre les Français, le 27 mai, au Chemin des Dames, elle ne perdit son élan qu’à la hauteur de Reims et de Soissons. L’avance atteignait jusqu’à 60 kilomètres, Amiens et Reims étaient directement menacées. À nouveau, les Allemands occupaient Noyon (qu’ils avaient abandonné en mars 1917). À Paris, des signes de désarroi trahirent la gravité de la situation. Le Parlement demanda la relève de Pétain et de Foch que Clemenceau réussit à maintenir à leurs postes.

Le 15 juillet, Ludendorff tenta alors de marcher sur Paris : cette offensive de la paix (Friedensturm) échoua grâce à une habile manœuvre de repli élastique de Pétain, à l’intervention massive des petits chars Renault, à la coordination de l’armée de terre et de l’aviation. C’est la seconde victoire de la Marne, bientôt suivie d’un autre succès, celui des tanks de Rawlinson, le 8 août, « jour de deuil de l’armée allemande ». Phénomène nouveau : pour la première fois des milliers de soldats allemands s’étaient rendus sans combat.

L’armistice.

Désormais vaincus à terme, les généraux allemands ne songent plus qu’à hâter la conclusion de l’armistice. Ils voudraient le signer avant que l’adversaire ne mesure sa victoire avec exactitude, avant qu’il ait reconquis le territoire français. L’armistice demandé par les Bulgares, le 26 septembre, donne l’occasion attendue, d’autant plus que l’armée turque a été anéantie par les Anglais à Megiddo et que, sur le front italien, tout laisse présager que le général Diaz réussira à enfoncer l’armée austro-hongroise, démoralisée par la désertion de nombreux contingents slaves. Elle fut effectivement vaincue à Vittorio Veneto, le 25 octobre, ce qui entraîna Charles Ier à demander l’armistice de Villa Giusti, puis à abandonner son trône. L’état-major allemand exigeait du chancelier Georg von Hertling qu’il demande l’armistice : ignorant la situation réelle des forces impériales, la menace anglaise sur Cambrai, l’avance de Gouraud et des Américains en Champagne et en Lorraine, le chancelier ne comprenait pas les raisons de cette précipitation. Il fut remplacé par un libéral, le prince Max de Bade, dont la présence à la chancellerie cautionnerait la volonté de paix des dirigeants allemands. Les socialistes acceptèrent de participer à son cabinet quand ils surent la vérité sur la situation militaire. Ils voulaient « mettre fin à la guerre et sauver l’Allemagne ». Wilson répondit aux premières demandes de pourparlers, au début d’octobre, par un appel au renversement du Kaiser. Ludendorff démissionna aussitôt, accréditant le mythe d’une trahison des civils : Guillaume II refusant d’abdiquer, les socialistes menacèrent de démissionner. Ils déclarèrent que la personne de Guillaume II était le seul obstacle à la conclusion d’un armistice. Il y eut, aussitôt, des manifestations en faveur de la paix. Le 3 novembre, des mutineries éclatèrent à Kiel : les marins refusaient de livrer une bataille « pour l’honneur ». Les socialistes chantaient l’Internationale et affirmaient leur volonté de renverser le régime. Avec les ouvriers, ils formèrent des soviets et, malgré les efforts des ministres sociaux-démocrates (Ebert, Scheidemann, Noske...), la vague révolutionnaire gagna toute l’Allemagne. Le 9 novembre, Guillaume II était contraint d’abdiquer. Max de Bade avait abandonné le pouvoir aux socialistes : ce seraient eux qui endosseraient les frais de la défaite.

Loin de se douter de l’étendue de leur victoire, les Alliés hésitaient à conclure. Ils s’y décidèrent par peur que la fortune ne tourne. Foch craignait aussi que la prochaine offensive n’avantageât les Américains, mieux placés pour entrer en Allemagne, et qui passeraient pour les vainqueurs de la guerre. Ainsi, les Allemands ne connurent pas la guerre sur leur territoire ; ayant campé pendant quatre ans en terre ennemie, ils imaginaient mal qu’ils étaient vraiment vaincus. Les clauses de l’armistice (11 nov. 1918) leur parurent d’autant plus dures : reddition de la flotte de guerre, évacuation de la rive gauche du Rhin, livraison de 5 000 canons et 30 000 mitrailleuses, etc. En réalité, elles étaient bénignes, compte tenu des dévastations causées en territoire ennemi ; mais les militaires qui les avaient préparées les jugeaient satisfaisantes parce qu’ils croyaient avoir détruit l’armée allemande. Ils n’en avaient détruit que l’apparence, parce que, soldats d’esprit et de métier, ils n’avaient pas encore compris que la force d’une nation réside dans la puissance industrielle. En outre, faisant passer désormais l’esprit de parti avant le ressentiment patriotique, ils ménageaient volontairement les dirigeants allemands pour qu’ils fassent rempart contre le bolchevisme.

Le traité de Versailles.  

Signé en juin 1919, le traité de Versailles dessaisissait l’Allemagne de l’Alsace-Lorraine, de la Posnanie, d’Eupen et Malmédy, de ses territoires d’outre-mer. Un plébiscite serait organisé ultérieurement pour décider si la Silésie serait allemande ou polonaise, si la Sarre retournerait à l’Allemagne ou demeurerait française. Son armée réduite à 100 000 hommes, sa flotte de guerre confisquée, jugé responsable de la guerre par l’article 231 du traité, et ainsi condamné à payer des réparations, le peuple allemand jugea ces clauses iniques : les vainqueurs prétendaient agir au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; or ils attribuaient les Allemands des Sudètes à la Tchécoslovaquie, et les Hongrois de Transylvanie à la Roumanie. L’occupation de la rive gauche du Rhin pendant quinze ans à titre de gage mit le comble à sa colère : il voyait l’ennemi fouler la terre natale alors qu’en quatre ans de combats il avait réussi à la maintenir inviolée.

Dans leur hâte à tenir la colère des Allemands comme un gage de victoire, les Français et les Anglais ne s’apercevaient pas qu’en réalité la puissance de leur adversaire restait intacte alors que la France était détruite en partie. Ruinées par l’effort de guerre, par leurs achats à l’étranger, la France et l’Angleterre, prospères en 1914, avaient vu s’effondrer leur crédit à l’extérieur avant qu’il ne se transforme en compte débiteur. Elles ne bénéficiaient plus des fonds placés en Russie ni dans l’empire turc, celui-ci détruit et dépecé par les traités de Sèvres et Trianon. Certes, elles comptaient exercer un contrôle sur la Syrie, le Liban, l’Irak, etc., mais le réveil des peuples coloniaux allait bientôt les en chasser. Ainsi, leur assise financière affaiblie par la guerre, elles perdaient l’avance qu’elles avaient, quatre ans plus tôt, devant l’Allemagne et l’Amérique. En outre, consacrant par le traité de Saint-Germain la substitution d’une poussière de petits États à l’ancien empire des Habsbourg, ne laissant aux Italiens ni Fiume ni Trieste, la France et l’Angleterre créaient une situation qui allait rapprocher, à terme, les mécontents, préparer leur revanche, faciliter leurs premiers succès.

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