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La Polygamie

Vendredi 20 octobre 2006, par Roger BASTIDE // La France

Le terme général de polygamie désigne toutes les formes possibles de mariage
plural. On distingue le mariage par groupes, plus hypothétique que réel,
dans lequel un groupe de frères se marie simultanément avec un groupe de
sours ; la polyandrie, dans laquelle une femme épouse plusieurs hommes (dans
la polyandrie fraternelle, un groupe de frères) ; la polygynie, dans
laquelle un homme épouse plusieurs femmes. La polygynie est extrêmement
répandue dans le monde, à l’opposé de la polyandrie, rare, et du mariage par
groupes, dont on peut discuter la structure réelle ; aussi revêt-elle des
formes différentes, depuis la polygynie sororale où un homme se marie avec
deux ou plusieurs sours, jusqu’à la polygynie sérielle qui tend à remplacer
actuellement la polygynie simultanée : on prend ses femmes l’une après
l’autre et non plusieurs en même temps.

L’extension de la polygynie s’explique surtout par des facteurs économiques
(qui ne paraissent pas si opératoires dans le cas de la polyandrie) ; Mais
comme il y a en général, sauf en cas d’infanticides, peu de différences
entre le nombre d’hommes et de femmes dans une même population, la polygynie
des plus vieux ou des plus riches ou des chefs, se traduit par la monogamie
des plus jeunes ou des moins puissants. Cependant, cette monogamie ne doit
pas être confondue avec la monogamie des Occidentaux : c’est une monogamie
de fait, et non de droit. La monogamie n’existe pas seulement dans nos
sociétés occidentales, on la trouve aussi dans les sociétés les plus
primitives, celles des peuples qui vivent de la cueillette et de la petite
chasse, mais alors elle provient de ce que le manque de ressources, empêche
un homme d’avoir plusieurs épouses. C’est encore une monogamie de fait plus
que de droit, imposée par l’économie, ou chez des peuples plus développés,
comme les Hopi, mais alors elle est dictée par le type de résidence, l’homme
vivant dans la maison de son épouse ; ce n’est que lorsque la résidence
matrilocale s’accompagne du sororat que la polygamie devient à nouveau
possible, sous sa forme « sororale ».

Les changements qui s’opèrent aujourd’hui dans le monde, qu’ils soient
d’ordre économique ou d’ordre idéologique (urbanisation, diffusion des idées
occidentales, politiques d’acculturation des États), tendent à faire reculer
partout la polygynie au bénéfice de la monogamie, malgré les obstacles
rencontrés qui viennent du prestige toujours vivant de l’homme polygame sur
l’homme monogame dans les groupes les plus traditionnels.

La répartition des systèmes polygamiques.

Le sens exact du terme polygamie est : « Union soit d’un homme, soit d’une
femme avec plus d’un conjoint ». Comme la polyandrie est rare, le terme de
polygamie est souvent utilisé, non seulement dans le langage courant, mais
même par les anthropologues, dans le sens de polygynie. Théoriquement, on
peut distinguer quatre formes possibles de mariages : un homme et une femme
(monogamie) ; un homme et plusieurs femmes (polygynie) ; une femme et
plusieurs hommes (polyandrie) ; plusieurs femmes avec plusieurs hommes
(mariage par groupes).

On examinera successivement tous ces cas. Mais il est bien entendu que,
sauf infanticide possible, le nombre d’hommes et de femmes dans une société
étant à peu près équivalent, si un homme prend plusieurs femmes, il ne
restera plus alors beaucoup de femmes disponibles, et que la majorité des
individus sera contrainte à la monogamie. On doit donc distinguer la
monogamie de fait de la monogamie de droit ; les démographes ont bien montré
que, dans les sociétés polygyniques, de 60 à 80% des foyers sont monogames ;
on ne doit donc pas commettre la confusion entre le fait et le droit : c’est
le droit seul qui intéresse cet article. Juridiquement, la polygamie couvre
un champ infiniment plus vaste que la monogamie. Certains l’estiment à 80%
des sociétés connues. Le tableau dressé par G. P. Murdock, à partir d’un
échantillon de 558 sociétés considérées comme représentatives, montre que
l’on trouve la monogamie dans 24% de cet échantillon (mais nous pensons que,
pour certaines d’entre elles, il s’agit plus d’une monogamie de fait,
imposée par la pauvreté des hommes, que d’une monogamie de droit), la
polygynie dans 75% et la polyandrie « Fait pour une femme d’avoir plusieurs
hommes dans 1% seulement de l’échantillon ».

« Aucune femme n’est la fiancée de plus d’un homme. Cependant, après que le
mariage est consommé, il est possible que l’épouse devienne la concubine
d’autres hommes, mariés ou célibataires ; Des frères qui ont épousé leurs
sours peuvent partager leurs femmes ; un veuf prend, en échange de présents,
la femme de son frère comme concubine. En outre, un visiteur présentant la
parenté requise peut recevoir la femme de son hôte comme compagne
temporaire » (Lowie). Comme on le voit, seul celui qui a été fiancé est mari
légitime, les autres femmes sont des concubines et non des épouses, l’homme
non marié ne dispose que de droits secondaires et encore avec l’autorisation
du mari. Le troisième cas apparaît dans les îles Marquises : le « ménage »
comprend parfois un couple principal et une série d’autres hommes et
d’autres femmes qui demeurent avec lui et qui auraient des droits sexuels
aussi bien avec les membres du couple principal qu’entre eux ; mais les
liens de ces époux ou épouses subsidiaires avec le couple principal peuvent
être rompus très facilement ; il s’agit plus d’une stratégie politique des
chefs pour avoir une clientèle que d’un véritable mariage plural
institutionnalisé. Enfin, chez les Todas actuels des Indes, le mariage par
groupes est un phénomène récent, dû à une adaptation forcée à certains
événements historiques. On peut donc conclure qu’il existe des apparences de
mariages de groupes, mais qu’on ne peut en certifier la réalité.

L’existence de « primitifs » monogames.

Alors que, pour Morgan et les évolutionnistes, la monogamie est le dernier
moment d’une longue évolution, qui a commencé dans la promiscuité primitive,
et caractérise les « civilisés », en opposition aux « sauvages » et aux « 
barbares », pour W. Schmidt et les tenants de l’école d’ethnographie
historique, c’est la monogamie qui définit l’humanité primitive. Il faut
distinguer en effet entre les « vrais » et les « faux » primitifs. Les vrais
primitifs, qui au moment de leur découverte en étaient encore à l’âge du
Paléolithique du point de vue de leur outillage technique, et qui vivent
uniquement de cueillette et de petite chasse, ne connaîtraient que la
société conjugale fondée sur le mariage monogame : Semangs de Malacca,
Négrilles d’Afrique, Négritos des Philippines, etc. Cependant, le père
Schmidt est bien obligé de reconnaître qu’il existe chez ces peuples des cas
de polygamie, si rares soient-ils ; mais, pour lui, ces quelques cas ont
nettement le caractère de dérogations à la pratique commune et, lorsqu’il
arrive qu’un individu ait plusieurs femmes, ce n’est jamais dans le même
campement, ce qui fait que l’école d’ethnographie historique se croit en
droit de conclure que, chez les « vrais » primitifs, il ne s’agit pas d’une
monogamie de fait, mais bien de droit.

Cette monogamie primitive correspond d’abord aux conditions économiques de
vie ; c’est elle en effet qui se prête le mieux à une équitable répartition
du travail, la chasse pour l’homme, la cueillette des plantes sauvages, la
cuisine et le soin des enfants en bas âge pour la femme. Ce n’est pas
cependant une pure association utilitaire ; car cette famille correspond,
dans la mythologie, au couple des ancêtres de la tribu, créés et unis par
l’Être suprême, ce qui fait que l’on peut parler, à son sujet, d’une « 
institution divine ». Ce n’est qu’avec le passage de la petite chasse à la
grande chasse, en Australie, que la famille individuelle se dissoudra dans
le clan totémique, ou avec le passage de la grande chasse à l’agriculture
que la monogamie fera place à la polygamie.

Le résultat d’une existence précaire.

Il est parfaitement exact que la monogamie domine chez les « vrais »
primitifs, mais il faut ajouter que ce n’est qu’une monogamie de fait,
contrairement à ce que prétend l’école du père Schmidt, non une monogamie de
droit. Claude Lévi-Strauss en a fait la juste remarque. Les conditions
d’existence chez les Négrilles sont trop précaires pour qu’un homme puisse
épouser plusieurs femmes. La polygamie n’est cependant pas défendue pour
cela et un chasseur plus heureux pourra s’approprier deux femmes, car il est
capable, par son habileté, de les faire vivre. Ainsi, chez les Esquimaux du
Groenland, où il y a cent quatorze femmes pour cent hommes (la vie du
chasseur arctique est si dure que sa mortalité est très élevée) et où, par
conséquent, la polygynie de quelques-uns serait théoriquement possible, seul
un excellent chasseur peut posséder plus d’une épouse ; la proportion est,
de un bigame, pour vingt hommes. Mais il n’y a pas que l’économique qui
limite la possibilité de la polygamie. Certaines formes sociales peuvent
également agir, par exemple la résidence matrilocale, sauf s’il existe en
même temps le sororat. L’homme devant vivre dans la famille de sa femme,
travailler pour ses beaux-parents et habiter avec eux ne peut naturellement
être que monogame. C’est le cas par exemple des Indiens Zuñi et Hopi de
l’Amérique du Nord qui sont matrilocaux et ignorent le sororat. Mais ici
encore il s’agit d’une monogamie de fait plus que de droit, car un homme
pourrait épouser deux femmes, vivre par exemple six mois chez les parents de
l’une d’entre elles, et six autres chez les parents de l’autre. Or c’est ce
qui se produit parfois ; on en cite des exemples, tout au moins chez les
Youkaghir de la Sibérie septentrionale.

La polyandrie ( Femmes qui ont plusieurs hommes )

La polyandrie est rare. Il ne faut pas la confondre avec certains
phénomènes qui en sont apparemment proches, par exemple avec certaines
coutumes que l’on trouve chez les Crow (Indiens des Prairies), les Massaï
(Afrique), du désistement temporaire d’un mari de ses droits maritaux en
faveur d’un ami, d’un visiteur étranger de la même classe que lui, ou d’un
supérieur dont on veut obtenir des dons ou des pouvoirs spéciaux. Si on
élimine ces cas de fausse polyandrie, alors la vraie polyandrie ne se
rencontre que chez les Bahima de l’Afrique orientale, certaines tribus
d’Esquimaux, les Toda de l’Inde, enfin et surtout au Tibet (sous la forme de
la polyandrie fraternelle). On note tout de suite que ces populations sont
extrêmement diverses du point de vue du genre de vie (chasseurs, pasteurs et
agriculteurs). Ce qui fait non seulement que la polyandrie est rare, mais
encore qu’on ne trouve pas une explication générale qui puisse en rendre
compte. Il faut examiner les cas connus l’un après l’autre.

Le mari principal, maître des autres (îles Marquises)

Quant au cas des îles Marquises, nous l’avons rattaché plus haut au mariage
par groupe ; cependant, la polyandrie y domine bien la polygynie ; si, dans
la maison des chefs, il y a bien onze ou douze hommes pour trois ou quatre
femmes, dans les maisons ordinaires, il y a deux ou trois hommes pour une
seule femme. Le chef contractait souvent un mariage avec une femme qui avait
plusieurs amants, car les hommes suivaient les femmes, et ainsi les amants
devenaient les serviteurs, du mari principal ; quand les maris étaient trop
nombreux, ils vivaient dans des maisons séparées ; quand ils étaient peu
nombreux, ils vivaient ensemble, le deuxième mari avait alors un statut plus
élevé que le troisième ou, éventuellement, le quatrième, il prenait en
charge la direction du « ménage » quand le premier mari s’absentait, et il
avait des droits préférentiels sur l’épouse. Ce qui définit cette
polyandrie, ici préférentielle plus qu’institutionnalisée, puisque la
polygynie existe aussi, c’est que l’infanticide des filles n’y est pas noté
et que, cependant, la proportion des hommes est de deux et demi pour une
femme ; le facteur essentiel est donc démographique comme dans les ethnies
où se pratique l’infanticide ; c’est en second lieu que la polyandrie n’y
est pas fraternelle : les frères vont se marier dans des maisons différentes
 ; c’est enfin qu’au facteur démographique il faut ajouter un facteur
politique : les chefs cherchent à épouser une femme qui par sa beauté
attirera beaucoup d’hommes qui deviendront ses clients ou serviteurs.

La femme et les rivalités masculines.

La situation de la femme n’est pas inférieure dans les familles
polyandriques. Chez les Tibétains, c’est elle qui est chargée des finances
de la famille et elle sait jouer suffisamment bien des rivalités masculines
pour dominer ses maris. Quant aux îles Marquises, nous renvoyons à A.
Kardiner qui a analysé avec beaucoup de soin le rôle frustrateur de la femme
dans une société d’hommes : « Le rôle de la femme en tant que mère, comme
plus tard en tant qu’objet sexuel, est un rôle frustrateur, dû à la
proportion numérique des hommes par rapport aux femmes et au fait que ces
dernières sont exclusivement vouées au perfectionnement de leurs techniques
sexuelles au détriment de leurs relations affectives avec leurs enfants
[...]. Dans l’acte sexuel, l’initiative et l’agressivité reviennent à la
femme. Puisque l’union charnelle dépend de son bon plaisir et exige
l’autorisation du mari principal, tous les maris doivent avoir l’impression
qu’ils peuvent être exploités par elle [...]. Les femmes peuvent donc, en
raison de leur petit nombre, exercer leur tyrannie sur les hommes. »

La polygynie sororale.

C’est justement parce que la polygynie féodale chinoise n’est pas totalement
sororale, puisqu’elle s’étend aux nièces, et que cette polygynie a évolué au
cours du temps, que Granet suppose que ce système matrimonial qui, dans
l’institution polygynique, engageait d’un seul coup un groupe de femmes et,
primitivement, seulement un groupe de sours devait à l’origine engager d’un
seul coup un groupe de frères : « Laissés à eux-mêmes, les époux prétendus
eussent été incapables de réussir leur rapprochement matrimonial ; il
fallait, à l’un et à l’autre, pour y arriver, la collaboration d’un suivant
et d’une suivante [...], le suivant du mari aidait la femme, la suivante
aidait le mari à opérer les lustrations préparatoires, la première disposait
la natte où le mari s’asseyait [...], l’autre étendait celle de la femme
[...]. Dans une société où la séparation des sexes est un principe
fondamental, l’intimité particulière des rapports établis par ces pratiques
entre des personnes de sexe différent ne peut se comprendre que s’il doit
exister entre elles des rapports maritaux ; et, en effet, c’est grâce à ces
pratiques que la suivante de la femme est rapprochée du mari et devient une
épouse secondaire ; les mêmes pratiques ne donnaient-elles pas au suivant du
mari des droits secondaires sur l’épouse [...]. Ensemble de rites
incompréhensibles s’ils ne se rapportent point à un mariage de groupe, si le
suivant et la suivante ne sont point unis d’un lien principal analogue au
lien matrimonial que la communion directe crée entre les époux. »
L’hypothèse est ingénieuse, mais elle n’est qu’une hypothèse. La polygynie
sororale existe ailleurs qu’en Chine, particulièrement en Afrique et en
Amérique du Nord. On la justifie également en disant que, mariées à un seul
homme, des sours sont moins susceptibles de se quereller que d’autres
femmes. Mais elle est pratiquée par des tribus qui ne sont pas toutes
féodales, tandis que des régimes féodaux s’appuient au contraire sur la
polygynie étendue au plus grand nombre possible de lignages en vue de
contrôler l’ensemble des familles étendues plus sûrement. La polygynie
sororale ( Qui concerne la sour, les soeurs) doit donc être située, comme un
cas particulier, dans l’ensemble des types possibles de polygamie entre la
polygynie fermée (sur une seule famille : sororat) et la polygynie ouverte
(multiplication des alliances entre familles, d’où l’interdiction alors du
sororat).

La polygynie « Fait, pour un homme, d’être marié à plusieurs femmes. ( cas
particulier de polygamie)

La polygynie du chef, gage de la sécurité individuelle.

On doit donc distinguer plusieurs types de polygynie. Nous appellerons la
première archaïque. Elle a été étudiée par Lévi-Strauss chez les Nambikwara
du Brésil où existe la polygamie des chefs (et des sorciers) en opposition à
la monogamie des sujets. « Le groupe, dit-il, a échangé les éléments d’une
sécurité individuelle qui s’attachaient à la règle monogame contre une
sécurité collective qui découle de l’organisation politique. » Le chef
Nambikwara, en effet, a de lourdes responsabilités, car c’est lui qui doit
programmer l’itinéraire d’une population nomade afin d’assurer sa
subsistance, qui négocie ou organise la lutte avec d’autres tribus, qui doit
enfin constituer des réserves. Ses sujets, en compensation, lui permettent
la polygamie, mais les femmes secondaires qui lui sont données sont des
compagnes plus que des épouses, elles ne cuisinent ni ne s’occupent du
ménage, elles l’assistent dans ses expéditions, dans ses travaux agricoles
ou artisanaux, car sans elles, il ne pourrait faire face à ses
responsabilités. La polygamie du chef peut donc être définie comme « la
superposition d’une forme pluraliste de camaraderie amoureuse à un mariage
monogame. » Et l’existence, dans une même population, de sujets monogames et
d’un chef polygame comme la rencontre de deux systèmes de prestations et
contre-prestations complémentaires, celui qui lie entre eux les membres
individuels du groupe (le mariage monogame) et celui qui lie entre eux
l’ensemble du groupe et son chef (sécurité des individus assurée par la
polygamie du chef).

Un signe de richesse, parfois de puissance.

Le deuxième type de polygynie est celui des sociétés patrilinéaires ou
patriarcales ; certes, ici encore, ce sont généralement les plus vieux qui
ont plusieurs femmes, mais parce qu’ils sont les plus riches ; et si, comme
il arrive aujourd’hui avec les mutations profondes qui secouent le continent
noir depuis la colonisation et l’indépendance, les plus jeunes arrivent à
s’enrichir, ils se hâtent de prendre plusieurs épouses - symbole de prestige
social -, alors que les plus vieux, plus ou moins ruinés, resteront
monogames. Ce nouveau type de polygynie apparaît avec ce que les
africanistes appellent le lobola et qui est constitué par une série de biens
(troupeaux, lances, monnaies...) échangés contre la femme. Ce sont donc les
possesseurs de ces biens, c’est-à-dire, dans des sociétés où la propriété
est familiale et où l’autorité appartient à l’aîné du lignage, les aînés,
qui sont les détenteurs de biens ; il est vrai que lorsque ces aînés
reçoivent un lobola en mariant une de leurs filles, ce lobola doit être
remis dans le circuit, en achetant une femme pour le frère de la sour mariée
 ; mais les chefs de lignage, lorsqu’ils disposent de ressources suffisantes,
peuvent également utiliser ces biens pour prendre plusieurs épouses. Comme
il s’agit de populations agricoles, où les femmes travaillent les champs, la
polygynie, en même temps qu’elle est signe de richesse et donc de statut
social élevé, est aussi instrument d’enrichissement. La preuve en est que,
chez les Pahouin, l’aire moyenne des terres cultivées par les monogames est
de 230 ares alors qu’elle s’élève pour les polygames de 296 à 719 ares.

Linton, cependant, refuse de lier directement la polygynie à l’économie,
car, dit-il, elle existe aussi bien là où les femmes travaillent (et où, par
conséquent, une nouvelle épouse est source de richesses) que là où l’homme a
tout le poids du travail (et où, par conséquent, une nouvelle épouse coûte,
puisqu’il faut la nourrir, l’entretenir, lui faire des cadeaux comme
contre-prestations du bénéfice sexuel que le mari en retire). Ce que l’on
peut tirer d’une pareille affirmation, c’est que seuls les riches dans ce
dernier cas, peuvent avoir plusieurs femmes. Et il faut ajouter que si les
femmes ne travaillent pas, si elles sont nombreuses, elles donnent de plus
nombreux enfants qui, eux, travaillent dans les plantations de leur père et,
par conséquent, ici aussi, la polygynie est source d’enrichissement
économique. La polygynie est donc toujours liée à l’inégalité économique.
Tout ce que l’on peut dire, c’est que là où la femme coûte plus qu’elle
n’est source possible de richesses, par exemple chez les Peuls, la polygynie
est moins répandue, donc chez les pasteurs moins que chez les sédentaires,
bien qu’on ne puisse évaluer exactement le rôle du facteur économique, car
la sédentarisation s’accompagne d’une accentuation de l’islamisation dont
l’idéal est le quadruple mariage d’un homme.

En Afrique, d’ailleurs, également, la polygynie peut être un moyen de
gouvernement, la clientèle prenant alors le pas sur la parentèle ; les chefs
féodaux réussissent à multiplier, grâce à elle, les alliances avec les
principales familles du pays tout comme les rois, en donnant certaines
femmes de leurs harems à des chefs locaux, réussissent à les lier à eux, en
tant que « donneurs de femmes ».

Le statut de la femme d’une société à l’autre.

On a beaucoup discuté de la situation de la femme dans les ménages
polygyniques. Certains affirment qu’il existe des tensions entre coépouses
qui se lancent mutuellement, surtout si leurs enfants meurent, des
accusations de sorcellerie. D’autres, que la situation de la femme est bonne
dans les sociétés traditionnelles, mais que la polygynie s’accompagne chez
les peuples patrilinéaires et patrilocaux d’une dégradation du sort de la
femme achetée par le mari. D’autres enfin notent avec plus de raison que la
polygynie n’implique pas la domination de l’homme sur les femmes ; souvent,
au contraire, les femmes forment un bloc uni contre le mari ; du point de
vue des relations entre les sexes, les sociétés polygyniques sont aussi
diverses que les sociétés monogamiques. Chez les Gourmantche, la première
épouse a certaines prérogatives et un statut plus élevé que les femmes
secondaires, elle répartit les tâches entre les coépouses, elle assiste
seule son mari dans ses fonctions rituelles ; mais elle n’a pas une autorité
absolue sur les autres femmes, et ses enfants ne jouissent pas d’un statut
particulier. Chez les Wahenga du Nyassa, chaque épouse a sa propre maison et
le mari va manger et passer la nuit successivement dans chacune d’entre
elles, afin d’assurer l’égalité de chacune devant lui ; mais les fils se
distinguent selon l’âge de leur mère ; le fils de la première femme doit se
marier le premier ; le mari doit cultiver le champ de sa femme principale
avant celui des autres, et il ne peut faire de cadeau à aucune sans avoir
d’abord fait un cadeau de valeur équivalente à sa première épouse. Il
arrive, dans certains cas, par exemple au Bénin, que la plus vieille épouse
demande elle-même à son mari de prendre une seconde femme qui deviendra en
quelque sorte sa servante. Par conséquent, on trouve tout un continuum entre
l’égalité des femmes et leur indépendance, et l’inégalité entre épouse
principale et épouses secondaires (même sexuellement favorites) et la
subordination.

Les « mariages de femmes » du golfe du Bénin.

Il existe aussi en Afrique, chez les Yoruba, les Ibo, les Bavenda, les
Dinka, au Bénin, un curieux mariage de femmes entre elles, qui peut être
soit monogame (une femme qui n’a pas d’enfant se marie légalement avec une
autre femme et paie à son père le prix de la fiancée ; les enfants qui
naissent alors appartiennent non au mari de la femme stérile, mais au « mari
femelle »), soit polygame (une femme riche peut épouser plusieurs femmes qui
ont des relations sexuelles avec le mari, mais toujours avec la permission
de la « femme-mari », et qui travaillent pour celle-ci ; on retrouve alors
la liaison entre polygynie et source de richesses ; ainsi, au Bénin,
certaines femmes arrivent à acquérir une propriété personnelle, dont la
femme devient « l’ancêtre », et les enfants que ses coépouses lui donneront
constitueront le point de départ d’une lignée matrilinéaire en plein pays
patrilinéaire). Herskovits souligne pour le Bénin que ces mariages de
femmes, qui comme on le voit n’ont rien d’homosexuel, sont bien considérés
par certains maris qui y voient la possibilité pour eux d’avoir des femmes
supplémentaires (et c’est pourquoi nous insérons cette forme de mariage dans
la polygynie) sans avoir à payer le prix de la fiancée et sans avoir la
responsabilité des enfants.

Influence de la religion et de l’urbanisation.

La grande ville, pourtant, si elle freine la polygynie, ne la détruit pas
encore. Ainsi, si à Dakar la monogamie est dominante chez les chrétiens et
les animistes, on compte 227 ménages polygames chez les musulmans contre 593
monogames. Ce qui est intéressant, c’est d’ailleurs la répartition de ces
ménages suivant la profession ; les démographes de l’agglomération dakaroise
ont montré que la polygamie augmentait quand on passait des manouvres aux
ouvriers et des ouvriers subalternes aux employés supérieurs, tandis que,
dans l’enseignement, la santé, les professions libérales, la polygamie était
abandonnée. Il y a donc l’ancien facteur qui joue, celui de la richesse, le
nombre d’épouses étant signe de statut social élevé, ce qu’on appellerait la
« maintenance des valeurs traditionnelles ». Mais un nouveau facteur
apparaît, dans les groupes occidentalisés, un nouveau monde de valeurs se
fait jour, privilégiant la monogamie. Cependant, ne croyons pas que, malgré
les efforts des missionnaires chrétiens qui ont voulu imposer le mariage
monogame chez les nouveaux convertis, ou les efforts des hommes politiques
responsables des États nés de la décolonisation, qui veulent « 
occidentaliser » leurs pays, la polygamie ne reste pas l’idéal des masses.

On sait que beaucoup d’Églises noires se sont constituées qui ont rompu avec
les Églises missionnaires justement à propos de la polygamie, Églises
chrétiennes sans doute, mais acceptant le mariage plural, dont elles
trouvaient l’existence dans l’Ancien Testament, preuve de la possibilité
d’être chrétiens et polygames en même temps. Là où il existe seulement des
Églises noires orthodoxes, la polygamie persiste malgré tout. À Porto Novo,
par exemple, si la polygynie domine chez les musulmans, bien qu’un tiers des
musulmans restent monogames, on trouve un quart de chrétiens polygames.
Surtout, la polygynie y prend une forme clandestine : des chrétiens
apparaissent monogames, qui ont des liaisons permanentes avec d’autres
femmes, continuent à résider à tour de rôle chez elles, et reconnaissent
leurs enfants. Les idéologies sont donc moins fortes que les facteurs
économiques, bien qu’elles aient un rôle. Que les Africains le désirent ou
non, la tendance est cependant à la monogamie (ou à la polygynie sérielle
que l’Occident connaît également avec l’augmentation des divorces), car si
la femme est source de richesses en milieu rural ; Elle est une charge en
milieu urbain, et l’homme, dans les cités naissantes, peut se procurer plus
facilement des satisfactions sexuelles sans avoir à payer une dot pour se
procurer une nouvelle épouse et se charger de son entretient.

L’Occident réprouve la polygamie (bien qu’il connaisse, avec l’augmentation
du nombre de divorces et des remariages, une forme de polygamie sérielle).
Cependant, la polygamie résiste aux critiques comme aux efforts qui ont été
faits pour la rayer des droits coutumiers. On peut se demander pourquoi.

Continuité du lignage.

La première raison, qui ne paraît pas la moins forte, c’est la nécessité
d’avoir des enfants qui continuent le lignage et le culte des ancêtres. Si
une femme est stérile (car, dans l’idéologie des peuples cités, la stérilité
est toujours considérée comme féminine, non comme masculine), on épousera
donc une seconde femme. D’une façon générale, la pluralité des femmes est la
plus sûre garantie, pour le pasteur comme pour l’agriculteur, d’avoir une
postérité mâle, et cela est surtout important pour les familles patriarcales
où tout l’avenir de la famille repose sur l’aîné. On sait aussi que le
sevrage est, dans les populations archaïques, généralement tardif et que
l’enfant continue à prendre le sein de sa mère durant dix-huit mois, deux
ans, parfois plus ; or, pendant tout ce temps, les relations sexuelles sont
interdites entre la mère et le père, car « elles gâteraient le lait ». Ce
qui fait que la polygynie ( Fait, pour un homme d’être marié à plusieurs
femmes) ( cas particulier de polygamie ) permet une meilleure santé de la
femme qui peut espacer la naissance de ses fils de deux en deux ans au
minimum sans que le mari, désireux de prouver sa virilité par une nombreuse
progéniture, ait à souffrir de cet interdit. D’ailleurs, l’urbanisation agit
sur ces deux phénomènes en même temps : tandis que la polygynie tend à
disparaître ou tout au moins à se restreindre, la durée de l’allaitement
diminue et les rapports sexuels apparaissent même avant le sevrage.

La seconde raison, à laquelle il a été fait allusion déjà, c’est que, pour
les sociétés paysannes où la femme travaille la terre et où, même si elle ne
travaille pas, elle donne à son mari des fils qui cultiveront, dès leur plus
jeune âge, la propriété familiale, la polygynie est une source
d’augmentation des revenus. Certes, D. Paulme soutient que ce calcul est
finalement un leurre, car le mariage entraîne de multiples charges ; le prix
de la fiancée est allé sans cesse en augmentant pour atteindre souvent de
nos jours, malgré les lois, des taux exorbitants, et de plus, là où les
femmes sont chargées des cultures alimentaires (et non des cultures
commerciales), elles gardent pour elles l’argent acquis en vendant les
surplus que leur donnent leurs champs sur les marchés locaux. Cependant, la
polygynie se maintient davantage dans les zones rurales que dans les zones
urbaines, car, sinon par elles, du moins par le plus grand nombre d’enfants
qu’elle permet, elle rend possible un « surplus » de richesses que le chef
polygame peut redistribuer dans sa clientèle et, ainsi, la polygynie
devient, en second lieu, et par voie de conséquence, un symbole de prestige.
Dans les villes, au contraire, la polygynie coûte davantage qu’elle ne
rapporte ; par conséquent, elle n’est plus source que de prestige social,
par maintenance dans un autre secteur, progressiste, des valeurs archaïques
rurales.

Symbole des alliances politiques.

Enfin, à plusieurs reprises, on a noté dans les sociétés à chefferies,
féodales ou royales, que la polygynie avait une fonction politique, au point
que la force d’une chefferie dépend - là où il y a concurrence entre les
seigneurs pour le pouvoir - du nombre des alliances avec d’autres lignages
et que, dans les royautés où l’obligation existe pour le roi de prendre une
femme dans chacun des lignages princiers, la polygynie devient le langage à
travers lequel s’exprime l’unité de l’État.

Ainsi la polygynie, tout comme l’échange généralisé de Lévi-Strauss,
est-elle un facteur d’ouverture, permettant à la société restreinte de
sortir de ses frontières pour contracter alliance avec d’autres lignées,
d’autres clans, et à la limite d’autres peuples, élargissant sans cesse
ainsi le champ des rencontres et cimentant de plus larges solidarités.

Roger BASTIDE

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