La Pauvreté et l’inégalité en France.

L’abbé Pierre le Saint-Vincent-de-Paul du 21° Siècle, le siècle de Marianne 5° du nom.

Lundi 12 décembre 2005, par Paul Vaurs // Homme d’honneur

Mes amis ! Au secours ! Une femme vient de geler cette nuit, à 3 heures, sur le trottoir du boulevard de Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel on l’avait expulsée, avant-hier. Chaque nuit, ils sont plus de deux mille, recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu.

Écoutez-moi : En trois heures, deux centres de dépannage viennent de se créer. Ils regorgent déjà. Il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s’accrochent sous une lumière, dans la nuit, à la porte des mieux lotis, où il y ait des couvertures, paille, soupe, et où on lise : « Centre fraternel de dépannage. Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir. Ici, on t’aime. »

Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain, cinq mille couvertures, trois cents grandes tentes américaines, deux cents poêles catalytiques. Déposez-les vite à l’hôtel Rochester, « 92, rue La Boétie... » En ce 1er février 1954, au cœur d’un des hivers les plus rigoureux du siècle, une voix de baryton suppliante, énergique et chaleureuse va émouvoir la France. L’abbé Pierre s’était imposé dans les studios de Radio Luxembourg pour lire d’un trait cet appel au journal de 13 heures.

L’abbé Pierre.

Henry Grouès, connu sous son nom de guerre dans la Résistance : l’abbé Pierre un Prêtre Catholique Il lance un appel en faveur des déshérités, en 1954, et recueille des sommes considérables destinées à construire des logements pour les sans-abri. Dans les minutes qui suivent, le standard de la station explose. À 14 heures, la rue La Boétie est fermée à la circulation.

À 18 h 30 min, nouvel appel : « Il faut des volontaires pour assurer toutes les nuits le ramassage des sans-abri... Rendez-vous à 23 heures devant la tente de la montagne Sainte-Geneviève. » À l’heure dite, au pied du Panthéon, debout sur un muret, sous les flashes des photographes, un quadragénaire barbu, bardé de décorations, revêtu d’un béret et d’une large cape noire, harangue la foule. Partout, des écoles, des mairies, des églises, des gymnases, des dispensaires se transforment en abris. Le mouvement se propage dans toutes les villes de France. Les enfants cassent leur tirelire. Un disque édité par Pathé-Marconi, L’abbé Pierre vous parle, est colporté par des vedettes du spectacle.

Une France de la pauvreté, honteuse jusqu’alors, relève la tête, afflue vers les hôpitaux débordés. Face à elle surgit un élan de solidarité probablement sans précédent.

Bilan de la première « croisade » de l’abbé Pierre, des dizaines de milliers de personnes recueillies, dont des centaines arrachées à la mort, 1 milliard de francs collectés, sans parler des innombrables dons en nature.

Peu soupçonnable de cléricalisme, Le Canard enchaîné titre alors : « Au pouvoir, l’abbé ! »

Un personnage d’épopée était né. De l’abbé Pierre, la postérité retiendra sans doute une belle icône décrite avec une ironie acide par Roland Barthes en 1957. « Le mythe de l’abbé Pierre dispose d’un atout précieux : la tête de l’abbé. C’est une belle tête, qui présente clairement tous les signes de l’apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe de missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin. »

Le personnage de l’abbé Pierre fut incarné deux fois au cinéma, par André Reybaz, puis par Lambert Wilson. Plus de douze biographies enthousiastes, dont deux en bandes dessinées, lui furent consacrées. L’une d’elles fut écrite par sa principale collaboratrice, Lucie Coutaz (Quarante Ans avec l’abbé Pierre, Centurion, 1988). Des photos qu’il avait prises furent exposées à la F.N.A.C. des Halles. Pour ses quatre-vingts ans, une cassette vidéo a été éditée (Média 33), ainsi qu’un coffret de quatre disques (Scalen Disc).

Sa renommée a été consacrée par des sondages : 94 % des Français, selon l’institut Louis Harris, affirmaient le connaître, en 1989 ; la même année, selon la Sofres, 60 % voyaient en lui le meilleur défenseur des droits de l’homme, devant Harlem Désir et François Mitterrand.

L’homme qui draine cette ferveur inégalée s’appelle en réalité Henry Grouès. Il est né en 1912 dans une famille aisée de soyeux lyonnais, catholique très fervente. Ses sept frères et sœurs et lui reçoivent une éducation tout en décalogue. Jeune scout, il lit Kipling et Psichari. Mystique, il est « totémisé » par ses camarades « Castor méditatif ». Après des études secondaires chez les jésuites et sept ans de noviciat chez les capucins, il est ordonné prêtre en 1938.

Quand survient la guerre, il est vicaire à la cathédrale de Grenoble. Résistant, il prendra différents noms de guerre pour se cacher. Le dernier d’entre eux, « abbé Pierre », lui restera. Il fait traverser la frontière suisse à des juifs et à des résistants. Parmi ces derniers, Jacques de Gaulle, frère cadet du général. Après avoir participé à la fondation du maquis du Vercors, l’abbé terminera la guerre comme aumônier dans la marine nationale.

Pierre-Henri Teitgen, alors garde des Sceaux, le met en position d’être élu député sur la liste M.R.P. de Meurthe-et-Moselle. Il siégera au Palais-Bourbon pendant six ans. « Je n’ai pas été un bon député. C’est une période obscure de ma vie », dira-t-il bien plus tard. Il a même reconnu avoir été « un député incompétent, peu diplomate, sans le moindre sens politique ».

Dans le débat qui opposait, au moment de l’épuration, les partisans de la mansuétude et ceux de la dureté, l’abbé Pierre choisira la seconde attitude. En avril 1946, il s’insurgera contre un amendement proposé par le gouvernement visant à alléger les peines des mineurs condamnés pour faits de collaboration. Il montrera plus de compassion pour les objecteurs de conscience, protestant, en octobre 1949, « contre le scandale de leur incarcération ». « Pacifiste incorrigible », selon ses propres termes, il s’alarmera au récit des « atrocités attribuées aux troupes françaises en Indochine » et interpellera le gouvernement sur ce sujet. Il refusera d’approuver la ratification du Pacte atlantique. Devenu vice-président du Mouvement universel pour une confédération mondiale, il fonde un comité de soutien à Gary Davis, ancien officier poursuivi pour avoir abandonné sa nationalité américaine afin de se proclamer « citoyen du monde ».

En mai 1950, avec quelques amis, l’abbé quitte le M.R.P., qu’il estime trop conservateur, à l’occasion d’émeutes qui opposent ouvriers du bâtiment et forces de l’ordre. Il fonde alors, avec une poignée de députés, le groupe de la Gauche indépendante, qui joindra souvent ses voix à celles des communistes.

Battu aux législatives de 1951 pour s’être isolé de son parti, Henry Grouès va trouver sa vocation en se consacrant à plein temps à la Communauté d’Emmaüs. Il l’avait fondée en 1949 avec Georges, un ancien condamné de droit commun, désespéré. « Je n’ai rien à te donner, lui dit l’abbé Pierre, alors donne-moi ton aide pour aider les autres. » Au fil des ans, la Communauté recueillera un nombre croissant de marginaux et de démunis, grâce aux subsides recueillis dans la récupération d’objets jetés. Ces démunis deviennent les Chiffonniers d’Emmaüs. Ne ménageant pas sa peine, l’abbé gagnera pour ses œuvres 254 000 francs, en 1952, au jeu radiophonique du « Quitte ou double ».

Après le succès de « l’Insurrection de bonté » en 1954, Roland Barthes s’interroge : « J’en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice. »

Pourtant, le cri de l’abbé Pierre a été à l’origine d’une loi, votée en 1954, interdisant toute expulsion de personnes insolvables pendant les mois d’hiver. Il a donné, surtout, le coup d’envoi d’un programme de construction de millions de logements neufs à loyer modéré, qui se poursuivra pendant vingt ans. La France de 1954 comptait 90 % de logements sans douche ni baignoire, 73 % sans W.-C. Il manquait alors au moins quatre millions de logements.

Pendant trente ans, de 1955 à 1984, les communautés Emmaüs essaimeront pour atteindre le nombre de deux cents, implantées dans trente pays, et œuvreront dans la discrétion en faveur des plus pauvres. Presque oublié des médias, l’abbé Pierre fait à nouveau parler de lui, en 1983, par un jeûne de huit jours dans la cathédrale de Turin pour obtenir la libération de Giovanni Mulinaris, en détention provisoire depuis vingt mois. Celui-ci était soupçonné d’être complice des Brigades rouges.

« Sans froid, pas d’abbé Pierre », avait dit le général de Gaulle. Avec la montée du chômage à la fin du siècle, qui entraîne une vague de nouveaux pauvres, le fondateur d’Emmaüs refait la une des médias à partir de 1984. Chaque hiver survient une nouvelle campagne en faveur des sans-abri. Mais les problèmes sont bien différents de ceux de l’après-guerre. En 1954, les gens n’avaient pas de logement, mais presque tous pouvaient trouver du travail. Une fois les logements construits, les loyers étaient payés. « Aujourd’hui, le drame, c’est que la rentabilité normale des H.L.M. conduit à des loyers que les gens ne peuvent pas payer », constate François Bloch-Lainé, qui fut, à la tête de la Caisse des dépôts, l’un des acteurs principaux de la reconstruction.

Dans cet environnement difficile, la voix des sans « voix » ne cesse de se faire entendre, sollicitée de toute part, mais aussi redoutée par la classe politique. L’abbé se prononce tantôt contre Jean-Marie Le Pen - pour sa ressemblance, selon lui, avec Mussolini ou contre Jacques Chirac, alors maire de Paris jugé « indigne de gouverner la France », tantôt en faveur de Nelson Mandela, dont il soutient la candidature au prix Nobel de la paix, tantôt encore pour obtenir la suppression des paroles sanguinaires de la Marseillaise ou la démission du pape Jean-Paul II (trop âgé), etc. Il ne cède pas pour autant à la démagogie, se faisant huer lors d’une soirée de mobilisation contre le sida en affirmant que le meilleur remède à cette épidémie est la fidélité dans l’amour. Peu dogmatique, il est tout de même favorable au préservatif.

Devenu une sorte de prophète, chantre inlassable et provocateur de la charité, il critique en bloc les hommes politiques, de droite comme de gauche. Refusant toute récupération, il se sent proche de Marc Sangnier, qu’il connut au Parlement. Celui-ci avait dit : « Je suis un extrémiste, mais il y a ceux de gauche, il y a ceux de droite. Je veux être un extrémiste par en haut. »

Se rappelant, sans doute, son parcours contestable de député, il refusa, non sans hésitation, de prendre la tête de la liste des Verts que ceux-ci lui proposèrent aux élections européennes de juin 1994.

Les médias recouvraient du manteau de Noé les outrances du bouillant prêtre, jusqu’au mois d’avril 1996. L’abbé écrivit alors une lettre pour cautionner un livre de Roger Garaudy, son « ami depuis près de cinquante ans », Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, publié à la fin de 1995. L’auteur y développe notamment des considérations révisionnistes, niant l’existence d’un génocide perpétré par le III° Reich contre les juifs. Un tel soutien devait valoir à l’abbé les foudres de presque toute la presse française, la réprobation sévère de la hiérarchie catholique et son exclusion de la L.I.C.R.A., la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, dont il était membre du comité d’honneur.

Avant ces événements, l’abbé Pierre avait rédigé son Testament, une épître de cent quatre-vingts pages éditée chez Bayard au mois de février 1994. « En vieillissant peu à peu, on prend conscience d’un devoir, écrit-il ». D’abord, on résiste, et puis revient avec insistance au-dedans de soi une voix qui dit : « avant de nous quitter, dis-nous ce que tu sais »... Dire ce que l’on sait... On s’aperçoit, quand on veut essayer, que cela se ramène à un très petit nombre de certitudes. Pour moi, il y en a trois : L’Éternel est amour, quand même. Nous sommes aimés, quand même, et nous sommes libres, quand même. « Ah ! si je réussissais à communiquer ces trois certitudes ! »

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