La Majesté de l’Etat

On veut tout ramener à des questions de personnes. Or ce sont des questions d’institutions.

Mercredi 16 avril 2008 // La France

La légitimité du chef de l’État est-elle remise en cause ? C’est, à n’en pas douter, ce que pense la grande majorité des journalistes qui font l’opinion en France et qui s’amusent la faire ce jeu de pouvoir est toute leur passion. C’est aussi, n’en pas douter non plus, ce que pensent les chefs politiques de l’opposition et bon nombre d’autres aigris, qui en profitent pour régler leur compte : pour eux tout est bon qui ruine le crédit du président de la République. Soit ! mais alors question quelle confiance est-il possible et tout simplement permis d’accorder aux institutions ? Dans ce cas il n’est qu’une seule réponse aucune. Cette réponse, ils ne la feront pas, évidemment puisque ce qui caractérise leur esprit, c’est l’illogisme.

Il faut tout de même dire ici de ces choses fort simples qui ne se disent nulle part ailleurs. S’il suffit de huit mois d’exercice du pouvoir en France pour « démonétiser » l’homme qui, pour la nation tout entière, est censé incarner, d’après les institutions actuelles, la légitimité du pouvoir, c’est qu’il y a un problème politique grave. Ce problème ne tient essentiellement ni l’homme ni aux circonstances, malgré les campagnes de presse qui sont menées pour le faire accroire. Et la vérité, peu importe que le tempérament personnel ajoute ou n’ajoute pas à la question. Les commentateurs se délectent à fournir comme explications des futilités : ils les grossissent pour les rendre énormes ; elles tiennent lieu alors de causes. Eh bien, non ces explications ne sont que superficielles. Une analyse politique se doit d’aller au fond des choses, même si l’époque répugne tout ce qui est fondamental. Cette crise est institutionnelle. Proprement française. Elle dure et durera sans remède sauf à y apporter la réponse appropriée.

L’État c’est la durée.

Cette réponse est simple, claire, la hauteur de vue qui convient, libératrice. Il suffit que le chef de l’État, en tant que chef de l’État, ou si l’on veut que le gardien de la chose publique, de la république en bon latin et en bon vieux français royal, soit d’une autre légitimité que celle tirée de l’opinion versatile. C’est en France l’évidence politique même. Evidence pourtant que personne, parmi ceux qui sont censés représenter la réflexion politique, ne voit ou plus exactement ne veut voir car combien vous l’avoueront en privé !. C’est comme si pesait sur les esprits une interdiction de penser dans cette direction-là qui, pourtant, serait le chemin de la liberté autant que de la vérité.

L’État, c’est la durée. S’il n’y a pas de durée, il n’y a plus d’État. C’est ainsi en France dans ce pays de rhéteurs qui ne vivent que dans et par l’instant et qui la moindre occasion fournit ample matière, discours véhéments ou pompeux et, à vrai dire, toujours ridicules chacun s’accapare l’État, et surtout cause en son lieu et place. Comment supporter encore longtemps, en politique, Ces litanies perpétuelles de « moi je pense que », « moi je dis que »... Plus insupportables encore quand tous ces moi le » sortent de jolies bouches féminines. Ah, sortons l’État de cet égotisme universel et monstrueux Et, par nature, toujours caduque !.

Seul l’État qui dure, par lui-même et en lui-même, peut se donner es conditions de l’action. Au contraire l’agitation est la conséquence inéluctable du caractère éphémère du pouvoir, de la fugacité de sa légitimité. Elle est une réponse inappropriée l’urgence. Elle ne fait qu’accentuer ce besoin de communiquer sans cesse sur de prétendues nouveautés pour manifester au monde à chaque instant son utilité, mais dont une véritable action de fond ne saurait s’embarrasser. Franchement, tous ces derniers temps, trop c’était trop ; jusqu’aux enfants de la Shoah qui tout à coup ont semblé servir un plan de communication, ce qui a contribué à encore diviser les Français. Inutilement. Il y a déjà suffisamment à faire pour apprendre aux enfants tout simplement à lire, à écrire et à compter, en y ajoutant bien sûr la politesse et le dévouement et l’amour de la France auquel les calembredaines républicaines n’ajouteront rien, sinon, peut-être, au nom des droits de l’homme et sous le buste de Marianne, le droit de traiter de « connard » son professeur qui se fera sanctionner pour avoir répliqué par une gifle !

Il faut arrêter ce très mauvais scénario, car la France nage en pleine sottise au risque de se noyer. L’État se doit d’être au-dessus de tout cet amas de mauvaises vagues dont chacun s’emploie à faire des tempêtes. Et le chef de l’État pareillement. Il doit donner l’impulsion et l’orientation à l’action gouvernementale et s’il est très vrai qu’il était grand temps que se fassent sentir enfin en ce domaine et une impulsion et une orientation, il ne faudrait pas non plus dans un excès inverse : infliger le vertige à la nation tout entière sous prétexte de l’amener à répondre immédiatement à toutes les sollicitations du moment. Jusqu’à cette prétention de noter les ministres comme de noter les professeurs Il y a suffisamment de points importants à marquer et de réformes en cours à inscrire dans la durée, ce qui se fait heureusement en particulier dans le domaine social, sans qu’il soit utile d’en rajouter D’autant plus que ces réformes ont nécessairement dans l’immédiat des coûts humains qu’il faut savoir avec intelligence et délicatesse compenser Ce n’est pas très difficile à comprendre et beaucoup de Français seraient prêts à le comprendre.

C’est une question d’institutions.

En un mot comme en cent, le chef de l’État devrait être un principe d’action, plus encore qu’une action en mouvement, et un principe qui ne s’use pas. N’est-il pas, d’après les termes même de la Constitution actuelle, le garant du bon fonctionnement des pouvoirs publics, celui de la continuité de l’État, l’arbitre souverain ? A quoi font donc penser naturellement tous ces termes ? Dans quelle direction l’esprit est-il entraîné ? Et comment ne pas voir la contradiction fondamentale qui est au coeur même du fonctionnement de nos institutions.

Voici que ce fonctionnement qui devrait être régulier et serein, ne s’effectue plus que dans le chaos de ruptures perpétuelles que le quinquennat ne fait qu’intensifier. Toute politique est constamment remise en cause dans un rythme haché, effréné, de réformes et de contre-réformes. Tout en est chahuté. Il n’est pas jusqu’aux élections locales qui ne deviennent nationales, et heureusement pas tout à fait. Dans quinze jours, dès le premiers tour des municipales, des flots de commentaires viendront saper encore le socle fragile d’une légitimité politique nationale déjà si précaire en elle-même et qui essayait de se justifier de son action par un scrutin précédent. Voudrait-on faire le bien ? Mais c’est, pour ainsi dire, impossible Et supposons que, dans quatre ans, un retournement d’opinion balaie la droite au pouvoir, que se passe-t-il ? Toutes les réformes sont arrêtées ? On recommence 81 ? Pour aboutir à quoi ? A un plan de rigueur façon 83. Il vient des envies de hurler devant la bêtise au front de taureau.

Et c’est dans ce cadre-là que l’on prétend faire une réforme des institutions qui rééquilibrerait les pouvoirs. C’est se moquer. La France ne sera vraiment représentée que quand elle aura un vrai chef de l’État et un gouvernement uniquement préoccupés de l’intérêt national. La légitimité parlementaire doit être d’un ordre différent c’est un système représentatif dont le suffrage doit être réel et non fictif. Députés et Sénateurs auront, dans leurs domaines propres, infiniment plus de poids quand ils seront en droit, ce qu’ils sont en effet, des représentants d’intérêts réels, territoriaux, patrimoniaux, économiques, associatifs, et non des ectoplasmes chargés de figurer une volonté générale que personne n’a jamais rencontrée. Sinon, autant dire que le travail législatif sera de plus en plus le fait des coteries au pouvoir Paris et plus encore à Bruxelles. Tout le monde politique le sait fort bien. Il suffirait de très peu de chose pour que tout change. Et en bien.

Est-il si difficile de revenir à la réalité d’en finir avec quelques concepts aussi abstraits que faux, avec des préambules aux principes absurdes, contradictoires et indéfiniment augmentés, avec des fatras de rapports de commissions qui ne servent à rien qu’à exaspérer l’opinion ? Tout cela n’a plus d’intérêt, Il suffirait seulement de penser à la France, de lui rendre sa stabilité politique pour qu’elle entre avec force et tranquillité dans le XXI° siècle.

Ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que la crise institutionnelle ne peut que s’aggraver avec le temps. Les réformes proposées qui suivront les éjections municipales, ne la résoudront pas prétendument faites pour clarifier et équilibrer les pouvoirs, elles ne rendront que plus évidente l’impossible gageure d’améliorer un système de gouvernement qui ne répond plus aux nécessités françaises d’aujourd’hui. Nicolas Sarkozy ne saurait en sortir à si bon compte.

Retrouver la majesté de l’Etat.

Mais qu’aurait fait Ségolène Royal en pareille place, sil vous plaît ? En quel état serait-elle aujourd’hui si elle était devenue cheffesse de la France ? Où se situerait sa côte de popularité ? Quelle sotte ingénuité de croire qu’il est possible de réussir là où les données du problème contiennent l’échec assuré. Bienheureuse opposition qui permet de gagner des points sans prendre un seul risque et alors que personne n’aura vraiment l’idée d’aller vous quereller sur vos propres modes de gouvernement dans votre petite satrapie que vous avez transformée en affaire personnelle. Et quelle indécence dans ces leçons de maintien, d’éducation, de savoir-vivre et de savoir-faire prodiguées à longueur de temps par des gens dont les meurs, les procédés, la vie personnelle et la vie politique ne sont que des contre-exemples. La vérité est qu’aucun des protagonistes du drame institutionnel en cours n’est en état d’y apporter une solution. Mitterrand, Chirac, leurs Premiers ministres respectifs ont déjà tous subi les mêmes sautes d’humeur de l’opinion. Toute action politique, quelle qu’elle soit, en est stérilisée. Et l’on ose parler de monarchie ? Hélas, la France ne connaît que des monocrates qui s’essayent à tour de rôle au pouvoir en tentant d’imiter cette monarchie qui les fascine tous, derrière des façades de démocratie dont ils s’approprient tous les rouages.

Faut-il que le peuple français ait du génie dans ses ressorts intellectuels et moraux pour continuer à vivre, à résister, à avancer en dépit d’une politique si vaine et si inepte.? Il était écrit que Nicolas Sarkozy rencontrerait l’épreuve au premier trimestre 2008. Et il était expliqué pourquoi. Il n’était pas très difficile de prévoir que les institutions politiques françaises que Nicolas Sarkozy prétendait adapter à sa manière, se retourneraient à contre effet. Nous y voilà. Il est ahurissant, mais après tout normal dans le régime où nous vivons, de voir la presse presque unanimement retournée contre lui, ainsi que ses ennemis, s’en faire un triomphe. C’est le cas de dire que ces messieurs ont le triomphe trop facile.

Le malheur de Sarkozy n’est pas fini il a cru que l’Europe serait pour lui un relais à partir de Juillet 2008 lorsqu’il en assurerait la présidence. De façon purement pragmatique, sans même envisager les conséquences, il a tout fait pour redonner à l’Europe cette constitution technocratique que les peuples refusent et qu’il a réintroduite de façon frauduleuse « sous le nom de traité simplifié ». Dès la fin octobre, il était écrit que c’était là une imposture, doublée d’une forfaiture, et qui se retournerait contre son auteur. Nicolas Sarkozy s’imagine qu’il va par sa volonté, son habileté, sa faconde, résoudre ainsi tous les problèmes et à l’avantage de la France. La PAC, la politique industrielle, la politique économique et financière, la préférence communautaire, l’immigration et les frontières. Il n’est pas difficile de prévoir que c’est, tout à l’inverse, l’Europe, cette Europe mal faite, qui se retournera contre lui, question d’institutions, là aussi. Et cet échec sera plus terrible que tout ce qu’il a vécu jusqu’ici.

Quand les institutions sont mauvaises, rien de bon ne peut en être tiré. Cette leçon pourrait servir à une réflexion qui viserait à rendre à l’État toute la Majesté dont il doit être investi.

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