La Mafia ...

Cette pieuvre criminelle qui possède plus de 500 Milliards d’Euros.

Lundi 24 avril 2006, par Paul Vaurs // Le Monde

Comme elle a de la mafia ! Qu’elle est donc mafiusedda », s’écriait souvent le Palermais croisant une jolie fille. Car, en sicilien populaire, ce mot évoquait la grâce, le chic, l’aisance, l’allure. Mais de nos jours le mot « mafia » n’a plus guère qu’un sens péjoratif. Il sert à désigner une manière de s’associer entre criminels, voire à affirmer l’existence d’une société criminelle unique, se déployant à travers le monde. Toutefois, ce n’est qu’au cours du XIXe siècle que ce sens a prévalu. On peut même préciser que ce serait dans un rapport officiel des autorités judiciaires de Trapani que, en 1838, pour la première fois, la mafia a été citée par écrit en tant que société secrète dangereuse, car capable d’employer n’importe quel moyen pour atteindre ses buts. Avant d’en arriver là, le mot « mafia » a permis de décrire les attitudes les plus nobles, les plus courageuses, face aux diverses sortes d’oppression, qui ont pesé sur l’histoire de la Sicile. Il a même permis de synthétiser un ensemble de sentiments, d’attitudes, de manières d’être dispersés depuis des siècles dans la conscience populaire et qui seraient à la base du « sicilianisme », lequel s’associe parfois à une tendance au séparatif Comment ce mot a-t-il pu en arriver à devenir le nom donné aux États-Unis d’Amérique à une sorte de confédération des syndicats du crime organisé, dont certains soutiennent qu’elle tenterait de s’emparer de la nation (theft of the nation) ?

Les racines historiques de la mafia, le héros populaire et la loi.

Bien avant d’avoir un nom particulier, comme élément de la conscience populaire d’abord, puis comme esprit associé à l’évolution du système féodal, la mafia était en puissance en Sicile. Ce phénomène se rattache à l’évolution des formes sociales et romanesques du banditisme et se comprend dans l’histoire de la criminalité. Tout d’abord s’est élaboré le mythe du bandit héros populaire. Cette attitude se retrouve dans l’expression : uomo d’onore (homme d’honneur), appliquée au mafioso. On voyait en lui l’homme « capable de connaître le juste et disposant de tous les moyens de l’imposer même aux plus puissants ». En Italie, cette perception du bandit a été plus durable qu’ailleurs. Face à la tyrannie des princes et des seigneurs, l’esprit de résistance habituait à vivre illégalement.

Cette façon de distinguer entre la loi officielle et le patriotisme, ou plus tard la classe sociale, est l’un des traits fondamentaux de la conscience sicilienne, élaborée à travers deux mille ans de la plus tourmentée des histoires, comprimée dans le cadre d’une île, placée au cœur même des routes impériales méditerranéennes ; la situation géographique de la Sicile explique un peu son histoire. Dans le Mezzogiorno, le brigandage était perçu comme une forme élémentaire, fruste et individuelle de révolte sociale. En Sicile, la fonction, en quelque sorte sociale, du banditisme a donc, pour des raisons historiques, duré plus qu’ailleurs.

L’esprit de mafia repose sur la conviction qu’on doit avoir le courage de s’opposer, en cas de besoin, à la loi, pour imposer son destin personnel, son ascension sociale.

Cette perception s’est renforcée par l’image du pauvre chevalier-bandit ou du serf-bandit. La conscience populaire y exprimait son besoin de mobilité sociale. Le bandit chevaleresque pouvait devenir un prince.

Formation de l’esprit de mafia.

Le besoin d’ascension sociale s’est manifesté par la suite dans le comportement de certains mafiosi qui cherchaient soit à s’ériger en classe bourgeoise, soit à s’emparer de la fonction aristocratique, perçue comme « possibilité d’user de la force à titre privé ». Ainsi le système féodal maintenait en vigueur des modèles sociaux basés sur l’arbitraire, la violence et l’audace.

Le banditisme ne pouvait naturellement pas devenir un processus social. Tout d’abord l’esprit de mafia n’était pas intentionnellement criminel. Il était surtout hyperindividualiste et adoptait purement et simplement l’adage : « Qui veut la fin prend les moyens. » Les mafiosi représentaient un net progrès sur « l’explosion immédiate et élémentaire qu’est le brigandage ». Le mafioso n’a pas tardé à se présenter, non plus comme un vengeur ou un justicier, mais comme un conciliateur, le fameux uomo d’onore, que l’on savait disposé à aller jusqu’au bout pour atteindre le but choisi. À l’arbitraire et à la violence des barons installés au sommet d’une société trop rigide le « mafiosisme » est une réponse reflétant somme toute la même morale qui porte à l’extrême l’individualisme. Et l’omerta qui a toujours fonctionné à l’égard des mafiosi ne repose pas seulement sur la peur.

Ainsi s’est stratifiée dans la conscience populaire sicilienne cette conviction : l’homme est un loup. Les éléments chevaleresques ont peu à peu disparu. Toutefois, l’esprit de mafia a gardé des mythes du bandit justicier un certain nombre de traits qui ont toujours caractérisé le hors-la-loi : respect de la mère, des femmes, des enfants, des veuves, de la parole donnée, de la religion et des devoirs de l’hospitalité.

Après avoir évoqué la valeur, la supériorité, la perfection, l’excellence, le vieux mot a exprimé le courage et l’esprit d’entreprise. Mais cette énergie humaine inemployée a donné lieu à des processus socialement pathologiques et l’image du mafioso a longtemps été ambivalente. On qualifiait de mafioso l’homme digne et respectable, le notable rassurant, qui joue un rôle social subtil dans les moments troubles de l’histoire, notamment quand l’unité sociale se désagrège. Ainsi, au début du XIXe siècle, à la suite de la conquête française de l’Italie, avant qu’elle ne fût totalement livrée à elle-même et ne tombât dans un état voisin de l’anarchie, la mafia assura l’ordre et la justice.

De la sorte, le phénomène de la mafia est une réaction à des conditions anormales d’existence sociale. Il n’est pas étonnant que les opinions soient parfois contradictoires sur la nature de la mafia sicilienne. Dans son livre La Mafia, paru en 1911, véritable éloge de la mafia, Salvatore Morasca proclamait qu’un mafiusu est avant tout un homme qui sait se faire respecter ; un « cristianu veru » (vrai chrétien), un « omu i cori » (homme de cœur), tandis que le terme de mafia a fini par évoquer surtout un activisme de l’individualisme, ce qui est naturel lorsque le climat social bloque tous les rouages de l’intégration et de l’ascension sociales.

L’origine du mot « mafia ».

Il fallait au mot « mafia » une naissance héroïque, à la mesure des sentiments divers qui se sont soudés dans son rôle culturel. Les spéculations relatives à sa naissance phonétique reflètent bien cette genèse historique.

Le terme « mafia » provient peut-être d’un vieux mot toscan, maffia, misère. Mais l’orthographe maffia n’est pas d’usage sicilien. S’agit-il d’un nom de lieu (champ de courses ou région riche en cavernes des environs de Trapani) ? On a même proposé une origine arabe. Il y aurait eu, dès le IXe siècle, une organisation armée secrète en lutte contre les conquérants, et ceux-ci, dit-on, qualifiaient de mafiosi les rebelles à leur loi. Le mot pourrait encore venir de mahias (vantard) ou de magtaa (caverne) ! Pour le conquérant, le mafioso était irritant, orgueilleux, habile à se cacher dans les cavernes. On a également fait des rapprochements avec une incantation arabe, mu-afy, utilisé pour se protéger contre « la mort rôdant la nuit », ainsi qu’avec l’expression mu-afah, protection des faibles.

« Morte alla Francia, Italia anela » (Mort à la France, c’est le cri des Italiens), d’après la légende, aurait été le cri de ralliement lors de la sanglante révolte contre les Franconiens, aux Vêpres du 30 mars 1282. D’après un dictionnaire sicilien-italien, publié en 1868, par Traina, mafia serait un néologisme désignant toute manifestation de bravade ou d’audace ; et, dans l’ouvrage de Mortillaro (1876), on attribue au mot une origine piémontaise : il serait synonyme de Camorra, le syndicat du crime napolitain.

Dans l’Encyclopœdia of the Social Sciences (vol. X, New York, 1933), Mosca admet la coexistence de deux sens : l’un désignant une attitude chère aux classes populaires de la vieille Sicile et survivant toujours, l’autre évoquant de petites bandes locales utilisant la violence privée pour régler leurs différends ou assurer la domination socio-politique de leurs clients ou amis. L’esprit de clan, fréquent chez les Latins et observé aussi en Écosse, s’y développe. L’esprit de mafia commence à entretenir des liens plus ou moins nets avec les criminels professionnels. Il s’agit des formes subtiles de relations entre la politique et le crime organisé.

G. Pitré identifiait la mafia « avec l’idée exagérée de la force individuelle, arbitre unique de tout différend, conflit d’intérêts et d’idées. Ce qui entraînait une intolérance aiguë vis-à-vis de toute autorité. »

La mafia à l’époque moderne.

La mafia a perdu son caractère chevaleresque. Un événement littéraire atteste ce changement de considération. Une pièce de théâtre populaire, I Mafiusi di la vicaria di Palermo (Les Mafistes de la prison), donnée en 1862 par Giuseppe Rizzotto, mettait en scène les hôtes habituels de cette fameuse prison, les mafiusi, représentés sous les traits les plus odieux : grossièreté, arrogance, violence, hypocrisie, lâcheté, aptitude à exploiter le voisin. Mais le drame se terminait avec l’intervention d’un inconnu qui offrait à ceux qui étaient sur le point d’être libérés de s’inscrire à une société ouvrière de secours mutuel comme signe de réinsertion sociale, ce qui tendait à faire croire que les opposants d’alors au gouvernement attiraient les mafiusi dans leurs rangs. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on joua la pièce à Rome, en 1884, son succès eut un rôle décisif dans le destin du mot « mafia », désormais associé à l’idée de pègre criminelle.

Les définitions modernes de la mafia ne sont pas tendres pour elle.

Alongi (1887) affirme que l’ensemble des classes sociales dangereuses constitue la mafia. Toutefois, il ne s’agit pas « d’une société secrète formellement constituée, mais du développement perfectionné d’une tendance à abuser de sa force, de la solidarité instinctive, brutale et cupide de tous ceux qui vivent de la violence, du mal et de l’intimidation » (Bonfadini). C’est « l’union des personnes de tout rang social qui se coalisent ou s’entendent dans des buts utilitaires illicites sans toutefois être liées par des liens apparents, continus ou réguliers... » (Franchetti). Ce dernier auteur signalait, en outre, l’existence dans le « complexe mafiosique » d’un « sentiment médiéval de certitude d’être apte à s’occuper de soi-même sans le secours de l’autorité et des lois ». Alongi prétendait, de son côté, que la mafia avait « un contenu moral héréditaire » et Mosca précisait que le mot définit une attitude répugnant à tout recours à l’autorité légale en cas de conflits privés ; attitude qui serait l’exagération du « sentiment, très répandu chez les Latins, que s’adresser à la loi pour se venger d’une offense privée, comme l’adultère, est indigne d’un homme, que le seul moyen de retrouver l’honneur est le duel ». Dans ce cas, le fait d’être victime impliquerait souvent une atteinte à l’honneur. Ainsi, le mafiste se devait de respecter la loi privée de la vendetta.

La mafia était donc bien uno modo di essere, di sentir e di operare (une manière d’être, de sentir et d’agir). Chose curieuse, ce réflexe culturel, surtout répandu dans l’ouest et le centre-ouest de l’île, était presque ignoré à l’est, notamment à Messine et à Syracuse. Faut-il admettre que les différents envahisseurs sont restés fixés dans la région de leur invasion et qu’ils ont ainsi installé dans la population des variantes culturelles qui ont résisté à l’érosion historique ?

Les puissances locales, où se concrétisèrent les variantes de l’esprit mafiste, étaient connues sous le nom de cosche, soit des groupes d’environ vingt membres, avec règlement intérieur et hiérarchie, qui étaient généralement dépourvus de signes extérieurs de reconnaissance ou d’uniformes. Tout juste devinait-on au langage ou à certaines allusions qu’on participait de l’esprit mafiste. Chaque cosca avait son mode de réagir, de s’associer avec d’autres cosche et d’entretenir des relations avec les autorités, les puissants et les faibles. Elle s’adaptait pour jouer le rôle d’arbitre qu’elle s’était arrogé avec l’accord tacite ou subi de tous.

Les cosche se trouvaient ainsi associées dans une structure sociale dite « en artichaut » (selon une expression consacrée signifiant, que les différents couches sociales se superposent sans hiérarchie très centralisée). On décrivait les mafias comme s’il en existait un catalogue : Haute, basse, en béret de travers, en gants jaunes, de la ville, de la campagne, de la montagne, du littoral.

Certaines cosche entretenaient des relations avec les braverias, c’est-à-dire les cliques de sicaires bravaches et fanfarons qui exploitaient la majorité amorphe, timorée et silencieuse. Ces cliques s’inséraient dans le système social prévalant où tout tournait autour de relations telles que : protecteur-protégé, patron-client, mandant-exécutant. Dans les cliques, il y avait de nombreux repris de justice ou même des professionnels du vol de bestiaux, de l’extorsion, de la rançon. Cela permettait à la cosca de rendre la justice à sa manière. Souvent un allié de la mafia locale offrait ses services à la victime pour récupérer les biens volés. Les membres influents de la cosca assuraient aux criminels locaux assez d’impunité pour qu’ils puissent compter sur eux pour faire régner leur pouvoir privé. Cet état de choses met bien en lumière le caractère de la désorganisation sociale où fleurissaient certaines mafias du type conservateur.

À la fin du XIXe siècle, riches barons, paysans, ouvriers avaient fini par plier ou partir. Les gabellutti, hommes de confiance, régisseurs tyranniques et puissants des grands latifondi étaient devenus les seigneurs de la mafia. L’omerta régnait, c’est-à-dire le fait d’être un homme digne de ce nom. Ce mot viendrait de omu, homme. Mais on a prétendu que certains le prononçaient umirtà, glissant ainsi dans son sens une curieuse et bien mafiste nuance d’humilité, de ruse (umiltà, c’est l’humilité). Car les mafistes n’attaquent plus l’ordre et la loi de front.

À Palerme, où les grands propriétaires s’étaient installés, accoururent tous les déclassés, les petits combinards, les petits escrocs, les cavalieri rusticani, les génies méconnus, les personnages au passé louche. C’est ainsi que se renforça la mafia urbaine. Elle intervint aussitôt dans la sphère économique et organisa son contrôle selon le procédé déjà classique du racket de protection, qui consiste à imposer contre dîme sa protection pour des risques dont on est le maître : avertissements, menaces, escalade de la violence. Alors se développa la mafia de la Conca d’oro.

En 1878, Malusardi, préfet de police, tenta de briser la mafia en exilant par centaines les mafistes que les tribunaux acquittaient toujours pour « manque de preuve ». Du coup, les cosche durent se réorganiser. Il fut décidé que leurs membres les plus en vue choisiraient des activités de couverture. Et à l’omertà s’ajouta une fonction nouvelle : la fourniture d’alibis. Les actes nettement criminels étaient confiés à de jeunes exécutants inconnus. En cas d’arrestation, on leur assurait toute l’aide nécessaire. On organisait mieux le silence, puisqu’on rappelait qu’il dépend de trois facteurs : la peur, l’honneur, et l’intérêt.

À partir de 1912, où fut instauré le suffrage universel, les mafistes acquirent une grande influence politique. Ils ne tardèrent pas à dominer le corps électoral.

Les bouleversements contemporains.

Après la Première Guerre mondiale, il y eut au sein de la mafia de profonds bouleversements. Les jeunes, faisant fi du vieil esprit mafiste, entrèrent en conflit avec les vieux oncles (zii), et le sang coula. Il s’agissait non pas de règlement de comptes, mais de luttes pour le pouvoir. La nouvelle mafia se fit plus cupide, plus criminelle.

Dès 1925, le fascisme tenta de briser la mafia. Le préfet Mori s’y employa avec un succès apparent. Il exila, déporta à la fois mafistes et communistes, associant l’esprit de la mafia à la résistance au fascisme.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Sicile, on trouve la mafia mêlée aux activités des services secrets américains préparant le débarquement dans l’île. Elle a ensuite flirté avec les communistes, avec les séparatistes. Cependant, la mafia des gangsters, que la rencontre avec les Italo-Américains a stimulée, pose de nouveau le problème d’un processus criminel spécifique. Désormais, le phénomène de la mafia fait partie de la sociologie criminelle. Le vieil esprit mafiste s’estompe devant la diffusion de l’instruction et les contacts de la Sicile d’aujourd’hui avec le continent et les autres pays.

On a proposé d’appeler mafia « crue » la mafia naturelle, émanation de l’histoire sicilienne, et mafia « cuite » l’organisation présentant une forme criminelle avérée. Il semble que désormais il n’y ait plus que des formes « cuites » de mafia.

Le rôle actuel de la mafia dans le crime.

La mafia a joué un étrange rôle d’arbitre ou d’intermédiaire, n’étant, somme toute, ni jamais tout à fait criminelle, ni jamais tout à fait honnête et sociale. Elle évoquait plutôt une classe de notables sans statut reconnu, condamnés à agir discrètement, donc d’autant plus agressivement. En Sicile, son rôle politique et social a été celui d’une classe moyenne clandestine ou réduite à la semi-légalité. On a dit d’elle qu’il ne lui restait plus qu’à organiser l’industrie de la violence. On est allé jusqu’à affirmer que l’esprit d’initiative inemployé de ses membres a dévié dans une forme de criminalité endémique que les grands propriétaires fonciers n’ont pas manqué d’exploiter. C’est surtout aux environs de Palerme que cette étrange classe intermédiaire, le noyau de la mafia, s’est incrustée. Le mafiosisme économique classique s’est imposé à l’économie locale : la vente ou la location des jardins, l’utilisation des postes d’eau, l’achat d’un terrain, le commerce des agrumes, les ventes aux enchères étaient réglés par la violence mafiosique. Gérants des terres des grands propriétaires, les gabellutti et autres campieri administraient à leur manière les choses et les gens. La fonction de maire avait fini par appartenir aux tenants du pouvoir. Ceux-ci devenaient ainsi détenteurs d’une force politique et disposaient à leur guise des gardes champêtres (campieri) qui assuraient aux mafiosi la nécessaire protection, en échange de certains services criminels. C’est ainsi que se présentait la mafia sicilienne entre 1876 et 1918.

La mafia a tendu de plus en plus à s’identifier avec le pouvoir légal local. Elle devient désormais un ensemble de groupes de pression qui s’efforce d’exercer un contrôle monopolisateur. Dès 1911, la description de l’influence du mafiosisme en Sicile préfigure le rôle attribué de nos jours à la Cosa Nostra aux États-Unis.

La mafia en Amérique.

En 1950, le sénateur américain Kefauver, président d’une commission d’enquête sur le crime organisé, concluait à l’existence, à l’échelle nationale, d’un syndicat du crime « connu sous le nom de mafia ». Dans les grandes villes, les membres de ce syndicat monopolisent les rackets les plus lucratifs et emploient la force, la violence et le meurtre.

En 1957, on apprend que le « grand conseil » de la mafia vient de se réunir à Apalachin dans l’État de New York. On y a repéré la présence d’au moins soixante-quinze dirigeants de « cartels criminels ».

En 1967, la commission Katzenbach, dans son rapport intitulé The Challenge of Crime in a Free Society, affirme l’existence d’une criminalité organisée comparable à une société criminelle, bien structurée, habileà déjouer toute répression et qui s’infiltre dans certains secteurs de l’économie licite, y introduisant l’esprit de cartel et les procédés susceptibles d’accroître la rentabilité et l’impunité. On dit même que cette mafia moderne interviendrait à sa manière dans les conflits sociaux.

S’agit-il de la mafia sicilienne ? De la Main noire à la mafia.

C’est au début du siècle que l’émigration sicilienne aux États-Unis a été la plus forte. Est-ce elle qui a permis à la criminalité d’outre-Atlantique de se consolider sous la forme d’un nouveau pouvoir de type mafiosique ? L’histoire de la mafia y a-t-elle connu une nouvelle étape ? Il faut tout d’abord reconnaître que l’opinion publique américaine n’a pas une idée bien nette de ce que fut et de ce qu’est la mafia en Sicile. On emploie donc le mot de façon assez confuse. Les Américains n’avaient certes pas attendu l’émigration sicilienne pour découvrir le rôle de violence dans la conquête de la richesse et du pouvoir. Romans et films ont suffisamment montré que l’esprit de la « frontière », au Far West, avait régné bien avant que ne débarque le gros des Siciliens porteurs de l’esprit de la vieille mafia. D’ailleurs, lorsqu’ils arrivèrent, le calme était revenu. Les groupes antagonistes s’étaient partagé les richesses. Les grandes familles du capitalisme américain étaient déjà en place. Les émigrants arrivaient donc trop tard pour la ruée. Ils ont été mal accueillis et ont dû se replier sur les centres urbains. Le pauvre petit immigrant sicilien se sentait encore plus faible et isolé. Il éprouvait encore plus le besoin d’être protégé par des « hommes de respect », par ceux qui, comme jadis, en Sicile, réagissaient contre l’adversité en déployant encore plus d’agressivité, ce qui n’était pas pour déplaire à l’esprit de la « frontière » ! Du coup, la mafia a joué de nouveau son rôle de mécanisme de défense du groupe sicilien. On a pu dire (Leonardo Sciascia) que les Siciliens d’Amérique ont dû fonctionnellement subir, accepter ou souhaiter la mafia. D’ailleurs, l’esprit de mafia s’intégrait fort bien dans la mentalité où s’alliaient pragmatisme élémentaire, soif du confort, religion de la richesse, mystique de la concurrence.

D’après S. F. Romano, dans Storia della mafia, « le Sicilien d’Amérique a subi une sorte d’immobilisation psychologique et morale au moment du traumatisme de l’émigration ». La Sicile demeurait dans sa mémoire ce qu’elle était à son départ ; lorsqu’il y retournait, il s’étonnait d’y voir l’électricité, l’eau, la radio dans les maisons. De la même manière, pour lui, la mafia ne pouvait avoir changé. Il voyait toujours en elle une société de secours mutuel. Paradoxalement, donc, c’est l’esprit de la vieille mafia où prédominaient les sentiments de solidarité et de respect pour certaines lois naturelles qui a débarqué avec les immigrants siciliens. Il y eut donc constitution de colonies d’Italiens où les vieux mécanismes de protection et de dépendance se remirent à fonctionner comme s’il s’agissait encore de vivre dans une île, enfermés dans une île, fût-elle une île sociale.

C’est ainsi qu’il y eut d’abord la Main noire, qui rappelait, avec moins de relations extérieures, la mafia sicilienne pure. Le caractère d’association criminelle y dominait. Mais ce sont les Siciliens qui ont été exploités par elle. Les autorités américaines ne se préoccupaient guère de ce qui se passait dans les « petites Italies ». Enrico Caruso notamment, le ténor bien connu, devait payer un tribut hebdomadaire à la Main noire. Pour s’emparer du contrôle de certaines activités économiques, comme, par exemple, le commerce des fruits, de l’huile, les groupes rivaux ne tardèrent pas à s’entre-déchirer. Mais les mafiosi, emportés par l’ambition et la cupidité, finirent par sortir de leur cercle ethnique. Ils tuèrent un policier à La Nouvelle-Orléans. Au verdict, les accusés « acquittés faute de preuve », la population répondit en les lynchant. Il s’ensuivit une vague de répression dont on pensait qu’elle avait liquidé la mafia.

De la mafia à la Cosa Nostra.

Or, en 1950, la commission Kefauver alertait le pays, à propos cette fois d’une forme nouvelle de la mafia, d’une organisation de gangsters animés d’un esprit de mafia, en d’autres termes, un État dans l’État, un véritable pouvoir criminel disposant de tentacules dans l’économie, la politique, la magistrature et la police. Le rapport parlait même d’une certaine trilogie : crime, politique et affaires. La Commission avait dénombré plus de soixante branches du commerce et de l’industrie où s’étaient infiltrés des milliers de hors-la-loi.

Le mafiosisme américain est nettement criminel. Les auteurs italiens voient en lui une mafia gangsteristica des affaires et de la politique. Jusqu’aux années trente, la mafia a travaillé à absorber les diverses petites organisations criminelles régnant dans les communautés italiennes, même non siciliennes. Ce fut le règne des « vieilles moustaches ». Mais, lorsque la prohibition (de 1920 à 1933) eut donné l’essor à la nouvelle criminalité américaine d’envergure, les énormes profits accumulés par les syndicats du crime ne pouvaient qu’inciter à la recherche des moyens de continuer à vivre du crime. Il s’ensuivit une recherche systématique des occasions d’exploiter et de monopoliser, par des moyens relevant de l’esprit de mafia, les rackets que toute conjoncture socio-économique ne manque jamais de proposer aux criminels attentifs.

Comment boire en cachette pendant la prohibition, qui dura aux États-Unis de 1919 à 1933. La petite mafia sicilienne a donc éclaté, car elle ne pouvait se débarrasser des aspects sentimentaux liés à son origine. En s’américanisant, les mafiosi criminels ont surtout pensé à se spécialiser dans le crime lucratif. Pendant les années 1930-1931, une nouvelle mafia est donc sortie des luttes qui firent rage dans l’underworld. Il ne s’agissait pas de simples règlements de comptes, mais des échos d’une lutte interne entre les jeunes et les vieux de la mafia criminelle. Celle-ci perdit son caractère sicilien. Elle devint la Cosa Nostra. L’élément italien n’y est plus seul. Ce qui compte désormais, c’est le profit. Dès lors, la mafia s’immerge dans le phénomène du crime organisé. Depuis 1950, le processus s’accélère. On parle même de bureaucratisation du crime. Les criminels de cette catégorie cherchent à installer un système permettant non seulement de survivre ou de défier la loi, mais surtout d’accaparer le plus de profits possible. Leur organisation - et en cela elle rappelle la mafia de Sicile - est souple, lâche, et ne se durcit que devant le danger ou pour le gain. Elle devient alors fonctionnellement un réseau, un labyrinthe habilement organisé de comportements clandestins.

La Cosa Nostra serait notamment constituée par la coexistence de vingt-quatre « familles ». On pense que celles-ci sont formées selon le type des groupes de la mafia sicilienne. À la tête de chacune d’elles, il y a le « boss » (padrone) assisté d’un « underboss » et d’un consigliere. Les soldati ou « buttons » sont encadrés par les caporegime (lieutenants). Les termes italiens se mêlent donc de plus en plus aux termes américains.

La mafia en Sicile

En Sicile, depuis la Seconde Guerre mondiale, la mafia est en crise. Les militaires américains, lors du débarquement, ont plus ou moins « légalisé » son rôle d’instrument politique occulte. Les mafiosi n’ont pas manqué de manipuler les bandits apparus à la faveur des luttes politiques qui ravagèrent la Sicile à peine libérée du fascisme. Parmi les interprètes et conseillers italo-américains de l’armée américaine, il y avait de nombreux gangsters. Ils introduisirent en Sicile les mœurs et les ambitions de la Cosa Nostra. Ce fut pour l’île comme un nouveau coup du sort historique qui s’acharne sur elle en raison de sa position géographique. Stimulés par leurs cousins d’Amérique, les jeunes mafistes contestèrent leurs prédécesseurs et s’efforcèrent d’installer en Sicile une branche de la mafia criminelle internationale.

L’histoire de la Sicile est celle d’un microcosme où le sociologue peut étudier, comme en un laboratoire, certaines formes du crime socialement conditionné, notamment la mafia et le banditisme dans leurs rapports entre eux et avec le processus politico-social.

Il est intéressant d’observer que le processus « mafia » en se développant à l’échelle américaine, a suivi et même perfectionné le modèle qui a sévi dans la petite île. Il y a sans doute là des raisons qui ne peuvent être réduites à un simple transfert d’usages et de coutumes. Ce qui frappe, c’est que les mafias siciliennes sont intervenues dans le mécanisme de la vie sociale, politique et économique. Elles ont arbitré des forces en conflit. Elles ont parfois brisé ou manipulé le banditisme ordinaire. Mais elles ont toujours joué un rôle politique. Face à la mafia, la sociologie criminelle renouvelle actuellement ses concepts et ses méthodes de connaissance. Il lui faut dépasser l’anecdote. Il lui faut même parfois utiliser des méthodes évoquant l’ethnographie, voire l’archéologie. La mafia romantique est morte au moment où le criminologue se met en devoir d’affronter la mafia criminelle qui est, comme le soulignent les Italiens, un processus inversé : le crime organisé qui se fait mafia.

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