La France, la Russie et l’Europe.

Samedi 15 mars 2008 // Le Monde

La Russie est entrée dans une nouvelle phase de son développement économique : ce fait implique une coopération d’autant plus active avec cette puissance renaissante qu’elle ne manifeste aucune volonté agressive à l’égard de l’Ouest européen. Réactualiser l’idée Russe de Maison commune et le projet gaullien d’Europe de l’Atlantique à l’Oural : telle est la perspective dessinée par Pierre Maillard, ambassadeur de France et ancien conseiller diplomatique du général de Gaulle.

Il semble s’instaurer actuellement, entre la Russie et ceux qu’on appelle Occidentaux, non pas certes une nouvelle atmosphère de guerre froide, mais bien d’antagonisme tiède. Celui-ci est avant tout le fait des États-Unis, mais il est clair que sous leur influence habituelle il tend à s’étendre aux puissances européennes et, dans une certaine mesure, à la France.

Déjà le prolongement de l’Otan aux frontières des nouveaux pays européens de l’Est, avant même leur intégration à l’Europe, avait témoigné du souci d’intégration de ces pays au système de défense des États-Unis pardessus l’Europe, ainsi qu’une nette méfiance à l’égard de la Russie, partagée d’ailleurs dans une certaine mesure par un certain nombre des pays concernés de l’Est. Depuis lors et plus récemment, le projet d’installation d’euro missiles américains en Pologne et en République tchèque, bien qu’il soit présenté comme destiné à écarter une menace en provenance de l’Iran, s’est inscrit dans une attitude identique. Celle-ci est cependant complétée par beaucoup d’autres faits.

D’abord les interventions antirusses et à peine souterraines, de nombreuses agences ou ONG financées, en totalité ou en partie, par les États-Unis dans les pays constituant la périphérie de la Russie, interventions qui, pratiquées dans d’autres régions constituent une véritable ingérence devenue, hélas aujourd’hui, monnaie courante. Elle est encore complétée par la mise en cause systématique, relayée par les nombreux organes d’information occidentaux ; du caractère non démocratique de la vie politique russe, ainsi que des entorses aux droits de l’homme, critiques certes non dépourvues de validité, mais oubliant que la Russie n’a jamais connu de régime politique analogue à celui des démocraties européennes (ou américaine). On doit enfin inclure dans cette attitude antagoniste l’opposition résolue des points de vue avec la Russie touchant la question du Kosovo, à propos de laquelle la France, jadis amie fervente de la Serbie, s’est jointe, sans trop de remords, à ses partenaires européens et enfin la nette distanciation de ceux-ci par rapport à la politique russe touchant les solutions à apporter à la crise Iranienne.

On admettra certes que les positions russes peuvent ne pas être toujours les bonnes et, bien entendu, à l’époque de la défunte URSS., la menace militaire russe constituait une réelle justification des réactions américaines, ainsi que de celles de leurs alliés du moment. Mais on ne peut dire, que ce soit aujourd’hui le cas. Aussi bien tous les arguments ou pratiques exposés ci-dessus sont-ils largement fallacieux, la réalité étant que les Etats-Unis supportent mal, parce qu’ils sont une puissance aujourd’hui dominante, toute rivalité et, s’agissant de la Russie, son surcroît de puissance et d’autonomie dans une zone aujourd’hui cruciale pour leurs intérêts spécifiques entre l’Europe et l’Asie. Mais les pays européens et la France en particulier, devraient-ils nécessairement se mettre au diapason ?

Pour en juger, examinons d’abord la situation de la Russie, puis son rôle dans l’histoire de notre continent, Il s’agit d’un Empire qui, après beaucoup d’autres, a soudainement implosé, sombrant ensuite dans un désordre intérieur dangereux et une inégalité choquante entre nouveaux riches et nouveaux pauvres. Il ne s’agit donc plus d’une Russie messianique et conquérante, porteuse d’une idéologie qu’elle prétendait plus ou moins étendre à l’ensemble du monde. Poutine lui-même dont on déplore l’arrogance et le peu de souci des libertés publiques, se trouve à peu près dans la situation de Bonaparte vis-à-vis de la France du Directoire, attaché avant tout à restituer à la Russie et en même temps à restaurer, au moins en partie, son rôle traditionnel sur le plan extérieur. Que celle-ci exploite à cet égard l’avantage, que lui donne peut-être temporairement, ses ressources en pétrole et en gaz, ce que font couramment bien d’autres pays, États-Unis d’abord, n’a en soi rien d’outrageant. Enfin, peut-on considérer comme la manifestation d’un nouvel impérialisme, son souci de conserver une dose d’influence dans les pays se trouvant à sa périphérie, qui étaient, il y a peu d’années encore, et depuis longtemps, parties intégrantes de son territoire, l’Ukraine, la Géorgie, etc. partageant, en grande partie sa religion, proches d’elle ethniquement et d’où sont même sortis nombre de ses dirigeants passés ?

Allons maintenant, comme disait le général de Gaulle, au fond des choses. Le communisme, que le Général ne portait à coup sûr pas dans son coeur, ne l’a jamais empêché de soutenir que la Russie faisait partie de l’Europe, si l’on met, bien sûr, de côté, sa partie asiatique et même ses territoires d’Asie centrale. De fait, et en tout cas depuis Pierre le Grand, elle n’a cessé de se considérer comme puissance européenne. Elle a participé sur le plan politique, militaire et diplomatique à la plupart des conflits ou problèmes de l’Europe. S’agissant de la France, elle a noué avec elle, en de multiples circonstances, dès le XVIII° siècle et au XIX° siècle, d’incontestables convergences, dont la principale fut à la fin de ce dernier siècle, la grande alliance franco-russe qui nous permit de gagner la bataille de la Marne. Ce n’est que le communisme qui, pendant 50 ans a interrompu ces rapports de coopération avec l’Europe occidentale, ce qui n’empêcha pas le général de Gaulle, toujours prophète, de dire que la Russie boirait le communisme comme le buvard boit l’encre et d’essayer malgré tout, pendant sa présence au pouvoir de renouer des liens avec L’URSS. N’oublions pas enfin, après la chute du mur de Berlin, les premières déclarations de Gorbatchev affirmant son souhait de rejoindre la Maison commune, visée qui n’a jamais été démentie par Eltsine ni aujourd’hui Poutine.

Économiquement, il est vrai, la participation de la Russie aux activités de l’Europe a sans doute été de moindre importance que sur le plan politique. Elle a cependant été loin d’être négligeable, notamment en ce qui concerne l’Allemagne, mais aussi la France, dont chacun se souvient du rôle financier à la fin du XIX° siècle pour la création du réseau ferroviaire russe. Elle fut aussi toujours pour celle-ci, comme pour l’Allemagne un champ important d’importation de matières premières (métaux rares notamment) et elle l’est aujourd’hui de façon spectaculaire, pour l’approvisionnement en pétrole, sans oublier les multiples échanges dans le domaine des technologiques de pointe, et l’importance croissante des investissements européens (français et allemands conjugués) dans une Russie en développement accéléré. Faudrait-il oublier ces éléments de coopération ou les transformer a priori en périls ?

On notera à ce même propos que la politique actuelle de développement économique de Poutine s’inspire aujourd’hui très largement du modèle colbertiste appliqué par la France dans les années qui ont suivi la guerre, largement distinct du libéralisme intégral cher aux Anglo-saxons.

Sur le plan culturel enfin, est-il besoin de rappeler l’intense contribution de la Russie au XIX° siècle à la vie intellectuelle européenne, à l’art et à la musique, et on ajoutera à la chrétienté du fait de la religion orthodoxe.

Tout cela devrait compter dans le maintien d’une coopération active et concrète entre la Russie et les pars européens, la France et particulier. Mais il faut y ajouter un autre élément d’ordre géopolitique et d’importance majeure, c’est l’intérêt que comporte la Russie à la fois pour l’équilibre interne de l’Europe et, en second lieu, pour l’équilibre du monde. L’Europe s’est certes fondée sur un socle franco-allemand, voulu par le général de Gaulle.

On ne saurait renier ce socle, mais le Général a toujours pensé, surtout après les suites un peu décevantes du Traité de l’Elysée et au vu du supplément de puissance acquis peu à peu par l’Allemagne, qu’une sorte de contrepoids à l’Est pourrait à l’avenir s’avérer nécessaire pour assurer à l’Europe un équilibre satisfaisant. Déjà, à Moscou en 1966, il avait commencé à en jeter les bases. Il aurait à coup sûr persévéré dans la direction de cette sorte d’axe Paris Berlin
Moscou s’il avait assisté à la chute du mur de Berlin. Elargissons la perspective, cette fois dans une visée mondiale, à laquelle répondait aussi la célèbre formule de l’Europe de l’Atlantique à L’Oural. Selon le Général, si l’Europe voulait vraiment constituer un pôle autonome de puissance dans le monde, entre les États-Unis d’une part et les grands défis extrême-orientaux, elle a besoin d’une Russie non pas certes intégrée (sa masse et son extension ne le permettraient pas), mais associée à elle par un lien étroit de partenariat. C’était là encore la pensée de Gorbatchev, qu’il est vrai, supposerait l’adoption d’un concept de l’Europe des Nations et non pas celui de l’Europe intégrée (et définitivement atlantiste) de la bureaucratie bruxelloise.

En politique, il faut s’élever au-dessus des bavures de l’histoire. Oui, la France a besoin de la Russie, comme la Russie de la France et plus généralement de l’Europe. Mais, naturellement une telle vision impliquerait de notre part non seulement une volonté, mais le maintien d’une suffisante autonomie de décision que ce soit dans le cadre de l’Europe ou par rapport aux États-Unis.

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